ARTICLE
Auteur(s) : Stéphane Picard1, Marguerite
Micheau1, Anne Christine Jouvencel2, Franck
Berger3, François-Xavier Mahon1
1 Laboratoire d’hématologie
2 Laboratoire de virologie
3 Service de néphrologie (12e Aile
1)
Groupe Hospitalier Pellegrin, Bordeaux
Introduction
L’érythroblastopénie correspond à une disparition ou une
diminution extrême des érythroblastes de la moelle osseuse, elle
aboutit à un arrêt ou un ralentissement marqué de
l’érythropoièse.
L’origine d’une telle anomalie est une affection de la moelle
osseuse qui entrave les fonctions hématopoïétiques, soit de façon
partielle (ne touchant par exemple que la lignée rouge) soit de
façon totale.
Chez l’adulte, on distingue schématiquement les
érythroblastopénies chroniques (primitives ou secondaires), des
érythroblastopénies aiges souvent d’origine virale. Ces dernières
mettent fréquemment en cause le parvovirus B19 et surviennent plus
particulièrement sur des terrains d’anémie hémolytique chronique
constitutionnelle, du fait de la durée de vie plus brève des
globules rouges chez les sujets atteints [1].
Le sujet transplanté rénal, sous traitement immunosuppresseur,
constitue également un terrain favorable au développement
d’infections à parvovirus B19 qui peuvent générer, dans la moelle
osseuse, l’apparition d’anomalies morphologiques majeures parmi les
cellules de la lignée rouge [2, 9, 11].
Le parvovirus B19 (famille des Parvoviridae) est un virus à ADN
monocaténaire non enveloppé, à capside icosaédrique. De nature
ubiquitaire, sa transmission est directe et le cycle infectieux
dépend d’un équilibre entre réplication virale et réponse immune.
La cible du parvovirus B19 est l’antigène érythrocytaire P, présent
à la surface des cellules érythroïdesmais aussi des mégacaryocytes,
des fibroblastes et des cellules endothéliales [3].
Le virus peut donc pénétrer dans ces différentes cellules mais
seuls les précurseurs érythroïdes permettent sa réplication.
In vitro, le parvovirus B19 inhibe fortement la
multiplication des progéniteurs érythroïdes tardifs (CFU-E) [4, 5]
et induit, in vivo, l’apparition de crises
érythroblastopéniques graves, avec survenue d’anémies aiges chez
les sujets prédisposés.
Nous présentons une observation d’érythroblastopénie aige à
parvovirus B19 dont le diagnostic, confirmé par les examens
virologiques, est apparu évident dès l’analyse de la cytologie
médullaire.
Histoire clinique
Homme de 39 ans, hospitalisé en 1984 pour insuffisance
rénale de découverte fortuite, secondaire à une néphropathie
congénitale bilatérale appelée néphrophtisie ou néphronophtise
héréditaire de l’enfant.
En janvier 1999, une transplantation rénale est réalisée. Le
patient est mis sous traitement immunosuppresseur : Tacrolimus
(Prograf®), associé au mycophénolate mofétil
(Cellcept®) et des corticoïdes
(Solupred®).
La fonction rénale se normalise rapidement (J10).
En mars 2001, cet homme présente une éruption du visage située sur
les joues et la face inférieure du menton. L’incident semble alors
isolé, mais dès le mois d’avril 2001, une asthénie s’installe,
associée à une franche pâleur cutanée et une dyspnée marquée à
l’effort.
Éléments biologiques
Analyse des premières données biologiques
Au moment de l’érythème facial, l’hémogramme est normal,
l’urémie et la créatinémie sont stables.
Le dosage sérique du tacrolimus révèle néanmoins un résultat à
14,3 ng/mL (antériorité à 7,2 ng/mL en décembre 2000),
soit une concentration supérieure aux normales attendues
(< 10 ng/mL à partir de la sixième semaine après la
greffe).
Le mois suivant, parallèlement à l’évolution clinique, un
hémogramme confirme l’existence d’un syndrome anémique. Le patient
est hospitalisé dans un service de néphrologie. Le bilan biologique
montre :
GR = 2,3 *106/mm3,
Hémoglobine = 6,6 g/dl, Hte = 20 %,
VGM = 84,1 fl, CCMH = 34/100 mL
Réticulocytes = 2 100/mm3 (soit
0,1 %),
Absence de thrombopénie (313 000/mm3) ou de
leucopénie (5 600/mm3).
Il s’agit donc d’une anémie aige, normocytaire, normochrome,
arégénérative, chez un patient transplanté rénal et par ailleurs
apyrétique.
Les autres paramètres biologiques montrent une fonction rénale
conservée, des gaz du sang artériel normaux, un bilan ferrique sans
anomalie hormis une ferritine légèrement élevée.
Le phénotypage érythrocytaire complet révèle l’appartenance au
groupe sanguin A+ et met en évidence l’expression de
l’antigène érythrocytaire P (P1).
Une ponction sternale est demandée en urgence par le service de
néphrologie.
Diagnostic
Myélogramme
C’est l’analyse de la cytologie médullaire qui oriente
rapidement vers l’origine du syndrome anémique. La moelle osseuse,
de bonne densité cellulaire globale, est caractérisée par une
hypoplasie marquée de la lignée érythroblastique (3 %) signant
l’existence d’une érythroblastopénie aige. Les lignées
mégacaryocytaire et granuleuse paraissent quantitativement
normales, sans signe de dystrophie.
Au sein de la lignée rouge, on observe essentiellement des
proérythroblastes très dystrophiques : gigantisme cellulaire
(pronormoblastes géants), nombreux noyaux nus, chromatine dense non
mottée avec présence de volumineux nucléoles et d’inclusions
pourpres d’aspect nucléolaire et de taille variable à l’intérieur
du noyau (figure 1). Lorsqu’il
est visible, le cytoplasme est basophile, fragmenté et renferme
parfois plusieurs vacuoles. Au niveau nucléaire, on retrouve
l’effet cytopathogène décrit précédemment (figure 2).
L’ensemble de ces aspects cytologiques est très évocateur d’une
infection à parvovirus B19 [6-9].
Virologie
Une sérologie par méthode immunoenzymatique (Elisa) met en
évidence la présence d’anticorps spécifiques de type IgM dirigés
contre le parvovirus B19. L’absence d’IgM anti-parvovirus B19 dans
un sérum du même patient, prélevé trois mois plus tôt, signe une
séroconversion récente. La recherche d’IgG anti-parvovirus B19 est
négative en Avril 2001.
L’ADN du parvovirus B19 est mis en évidence sur le prélèvement
médullaire, par biologie moléculaire. L’extraction de l’ADN est
réalisée à partir des cellules de la moelle osseuse.
L’amplification d’un fragment conservé du génome du parvovirus B19
est ensuite réalisée par PCR (Polymerase Chain Reaction) selon les
principes de la technique standard [10].
Prise en charge thérapeutique
Dans le cas clinique décrit, la stratégie thérapeutique
comprend : une transfusion unique de globules rouges le
21 Avril 2001, puis aux vues du diagnostic étiologique, une
diminution des doses de Prograf® et Cellcept®
suivie de la transfusion de gammaglobulines polyvalentes [2, 9,
11].
Après une cure (Octagam® : 25 g/24 h
pendant 5 jours) les réticulocytes passent à
83 300 /mm3 puis
263 000 /mm3 (dès J7) tandis que l’hémoglobine
remonte à 8,5 g/dL puis 11 g/dL.
Une nette amélioration clinique est constatée parallèlement sans
aucun signe de rechute au cours des mois suivants.
Discussion
L’érythroblastopénie est donc définie par la disparition ou la
diminution extrême des érythroblastes de la moelle osseuse,
entraînant un arrêt ou un ralentissement marqué de la formation des
globules rouges.
Chez l’enfant, les érythroblastopénies chroniques sont
représentées par la forme congénitale de ces anomalies :
l’anémie de Blackfan-Diamond.
Chez l’adulte, les érythroblastopénies, chroniques ou aigues,
correspondent à des formes acquises. Les érythroblastopénies
chroniques peuvent être primitives, mais dans 50 % des cas,
elles s’avèrent secondaires à une tumeur du thymus qui détruit les
érythroblastes dans la moelle osseuse par l’intermédiaire d’un
mécanisme auto-immun. D’autres érythroblastopénies chroniques
s’intègrent dans le cadre d’hémopathies malignes.
Les érythroblastopénies aiguës sont le plus souvent d’origine
virale (parvovirus B19), bien que d’autres causes soient
classiquement décrites : médicamenteuse (diphénylhydantoine,
chloramphénicol, thiophénicol…), toxiques (arsenic), piqûres
d’insectes.
Nous rapportons dans le cas décrit, une illustration
anatomo-clinique classique d’érythroblastopénie aigue à parvovirus
B19 chez un patient greffé rénal sous immunosuppresseurs.
La cible du parvovirus B19 est l’antigène érythrocytaire P qui
permet la pénétration du virus dans de nombreuses cellules.
Cependant, sa réplication n’est possible que dans les précurseurs
de la lignée rouge, ce qui confère au parvovirus B19 un tropisme
particulier expliquant les pathologies sévères observées chez le
fœtus (anasarque foeto-placentaire) ou les patients souffrant
d’anémies hémolytiques contitutionnelles (crises aigues de
déglobulinisation).
D’un point de vue cytologique, la présence des nombreuses
inclusions intranucléaires dans les pronormoblastes géants
correspond à des réactions chromatiniennes secondaires à
l’infection par le parvovirus B19 ; qu’ils s’agissent de
structures d’aspect nucléolaires ou d’inclusions virales plus
caractéristiques dans d’autres éléments [1, 6-9].
D’un point de vue clinique et pronostic, l’évolution de
l’érythroblastopénie avec anémie aige dépend de la prise en charge
thérapeutique et de la réponse à ce traitement. Quoiqu’il en soit,
le terrain immunodéprimé de ce patient transplanté rénal sous
immunosuppresseurs favorise le risque de rechute avec nouvelles
crises d’anémie aige, mais également la possibilité de
développement d’une anémie chronique dans le cadre d’une infection
virale persistante à parvovirus B19 [2, 9, 11].
En outre, dans les premiers jours d’une infection à parvovirus B19
(chez un patient immunodéprimé ou anémique chronique), la détection
d’Ig M spécifiques n’est pas systématique. Il est donc essentiel de
réaliser une ponction de moelle osseuse qui permettra d’étayer le
diagnostic par la recherche d’éléments microscopiques
cythopathogènes, ceci dans l’attente des résultats de la PCR
pratiquée sur le prélèvement médullaire (ou le sang) et visant à
identifier le génome viral.
L’analyse du frottis médullaire et la mise en évidence des signes
cytopathogènes caractéristiques demeure néanmoins difficile,
puisque l’effet cytotoxique du virus sur les progéniteurs
érythroides engendre leur disparition et donc l’absence éventuelle
d’éléments cytologiques évidents
Conclusion
La cytologie demeure le premier élément biologique permettant
d’évoquer le diagnostic d’érythroblastopénie aige à parvovirus B19
lorsque les effets cytopathogènes sont visibles.
Le clinicien pourra ainsi adapter sa conduite diagnostique et
envisager rapidement une solution thérapeutique efficace, afin de
lever précocement le blocage érythroblastique spécifique n
Remerciements. Nous remercions
particulièrement Mme Véronique Lafois pour sa précieuse
collaboration le Franck Doermann pour la réalisation des clichés
photographiques et André Brizard sa relecture et ses conseils.
Références
1. Pallier C, Leruez-Ville M, Cecile A, Vassias I,
Le Junter J, Morinet F. Le parvovirus B19 et l’hématopoïèse.
Hématologie 1995 ; 6 : 461-8.
2. Kurtzman G, Frickhofen N, Kimball J, Jenkins DW,
Nienhuis AW, Young NS. Pure red-cell aplasia of 10 years
duration due to persistent parvovirus B19 infection and its cure
with immunoglobulin therapy. N Engl J Med 1989 ;
321 : 519-23.
3. Brown KE, Hibbs JR, Gallinella G, Anderson SM,
Lehman ED, Mc Carthy P, Young NS. Resistance to parvovirus B19
infection due to lack of virus receptor (erythrocyte P antigen).
N Engl J Med 1994 ; 330 : 1192-6.
4. Takahashi T, Ozawa K, Takahashi K, Asano S,
Takaku F. Susceptibility of human erythropoietic cells to B19
parvovirus in vitro increases with differentiation. Blood
1990 ; 75 : 603-10.
5. Young N, Harrison M, Moore J, Mortimer P,
Humphries RK. Direct demonstration of the human parvovirus in
erythroid progenitor cells infected in vitro. J Clin
Invest 1984 ; 74 : 2024-32.
6. Young N. Hematologic and hematopoietic
consequences of B19 parvovirus infection. Semin Hematol
1988 ; 25 : 159-72.
7. Koduri PR. Novel cytomorphology of the giant
proerythroblasts of parvovirus B19 infection. Am J
Hematol ; 58 : 95-9.
8. Crook TN, Rogers BB, Mc Farland RD, Kroft SH,
Muretto P ; Hernandez JA, Latimer MJ, Mc Kenna RW. Unusual
bone marrow manifestations of parvovirus B19 infection in
immunocompromised patients. Hum Pathol 2000 ; 31 :
161-8.
9. Brown KE. Haematological consequences of
parvovirus B19 infection. Baillières Best Pract Res Clin
Haematol 2000 ; 13 : 245-59.
10. Clewley JP. Polymerase chain reaction assay of
parvovirus B19 DNA in clinical specimens. J Clin Microbiol
1989 ; 27 : 2647-51.
11. Morinet F, Perol Y. B19 chronic bone marrow
failure : a persistent parvovirus infection of humans. Nouv
Rev Fr Hematol 1990 ; 32 : 91-4.
|