ARTICLE
Auteur(s) : Julien Giron-Michel1,2, Danièle
Brouty-Boyé3, M.-C. Le Bousse-Kerdilès3, Anne
Caignard4, Salem Chouaib4, Bruno
Azzarone1
1 U 542 Inserm, bâtiment Lavoisier, Hôpital
Paul Brousse, 94807 Villejuif, France.
2 Istituto Gaslini, Largo Gerolamo Gaslini
516147 Gênes, Italie.
3 U 602 Inserm, Hôpital Paul Brousse,
94807 Villejuif, France.
4 U 487 Inserm, IGR, 94800 Villejuif,
France.
IL-15 et son récepteur : une cytokine pas comme les
autres ?
La cytokine IL-15 a été identifiée simultanément par deux
équipes dans des surnageants de culture des lignées CV-1/EBNA
(lignée épithéliale de rein de singe) et HuT-102 (lymphome T humain
associé au virus HTLV-1 pour « human T-cell leukemia
virus »), grâce à sa capacité à induire la prolifération
de la lignée T cytotoxique murine IL-2-dépendante CTLL-2 [1]
L’IL-15 est une glycoprotéine de 114 acides aminés, d’une
masse moléculaire d’environ 14-15 kDa. La séquence primaire de
l’IL-15 en aminoacides ne possède pas d’homologie de séquence avec
l’IL-2 et les autres membres de la famille des cytokines.
Cependant, les prédictions sur la structure secondaire de l’IL-15
indiquent qu’elle appartient, tout comme l’IL-2, à la famille des
cytokines composées de quatre hélices α courtes amphipatiques. Les
quatre hélices α sont localisées, pour l’IL-15, entre les acides
aminés 1 et 15, 18 et 57, 65 et 78, et enfin 97 et
114 [1].
Cette cytokine possède de nombreuses activités biologiques
similaires à celles de l’IL-2, principal facteur de croissance des
lymphocytes T activés. Cette redondance fonctionnelle entre les
deux cytokines s’explique notamment par le partage d’éléments
communs de la machinerie de signalisation, tels que les chaînes
IL-2Rβ et γc du récepteur de l’IL-2 impliquées dans l’activation
des voies JAK1/3 et STAT3/5 [1].
Cependant, l’IL-15 possède également une chaîne privée, l’IL-15Rα,
qui est impliquée non seulement dans la liaison de haute affinité
[2], mais également dans le transport nucléaire de l’IL-15 [3], la
présentation de la cytokine sous forme membranaire [4], et dans
l’activation des voies NFκB [5], Syk [6], et Tyk2/STAT6 [7]. Les
messagers de l’IL-15Rα existent au moins sous huit isoformes
différentes résultant d’épissages différentiels à partir d’un même
gène. Ces isoformes peuvent être classées en deux groupes selon
qu’elles contiennent (E2+) ou non
(E2 – ) la séquence codant pour l’exon 2. Les
isoformes de type E2+ fixent l’IL-15 (à haute affinité)
et sont détectées principalement à la membrane et au niveau du
noyau, alors que les isoformes E2 – sont
incapables de fixer l’IL-15 et de migrer dans le noyau [2, 3].
IL-15 : un seul gène mais plusieurs formes et
fonctions
Bien que l’expression des ARNm de l’IL-15 soit très ubiquitaire,
la protéine IL-15 est rarement détectable dans les surnageants
cellulaires dans les conditions physiologiques et les
monocytes/macrophages et les cellules dendritiques matures
apparaissent en être la principale source dans l’organisme [1].
En effet, l’expression de l’IL-15 est finement contrôlée aux
niveaux pré- et post-transcriptionnels, aboutissant à une très
faible sécrétion de la cytokine [1, 8-10]. Ainsi, deux isoformes de
l’IL-15 ont été décrites, générées par un mécanisme d’épissage
alternatif, et qui ne se distinguent que par la taille de leur
peptide signal (21 et 48 a.a) [8]. L’IL-15 associée avec le
peptide signal court de 21 a.a est traduite efficacement mais
n’est pas sécrétée et semble être destinée à une localisation
nucléaire [9]. En revanche, l’isoforme possédant le peptide signal
long de 48 a.a est destinée à la sécrétion [9, 10] ou à une
expression membranaire qui est considérée comme la forme bioactive
de la cytokine [4, 11].
IL-15 contrôle la différenciation des PHs en cellules NK
Les souris KO pour l’IL-15, IL-15(–/–), et pour l’IL-15Rα,
IL-15Ralpha –/–, présentent des défauts similaires, soit une
lymphopénie thymique et périphérique incluant les cellules NK, les
CD8+ mémoires et la sous-population des lymphocytes
intra-épithéliaux de l’intestin (IELs) [12]. Par contre, les souris
KO pour la chaîne γc ou pour sa kinase JAK3 (toutes deux utilisées
par l’IL-2, IL-4, IL-7, IL-9, IL-13, IL-15 et IL-21) présentent une
lymphopénie prononcée en B et T, en association avec une
dysmyélopoïèse [13].
In vitro, l’IL-15 a été décrite comme le facteur majeur de
la différenciation des PHs CD34+ en cellules NK [13]. Il
a également été montré que l’IL-15 participe à l’expansion des
précurseurs primitifs LTC-IC (Long-Term Culture-Initiating
Cells) en association avec d’autres facteurs hématopoïétiques
(IL-3/SCF/Flt3-L/GM-CSF-Epo) [14]. L’hypothèse la plus courante
propose qu’un microenvironnement médullaire intact soit le site
naturel de la différenciation en cellules NK fonctionnelles. En
effet chez la souris, l’induction d’une ostéopétrose provoque
l’accumulation dans la moelle osseuse de cellules NK dépourvues
d’activité lytique. Ce défaut peut cependant être corrigé par
l’ajout de faibles concentrations d’IL-15 [15].
D’autre part, plusieurs travaux in vitro indiquent que
l’IL-15 peut également orienter vers la différenciation en cellules
NK des progéniteurs hématopoïétiques d’autres origines tels que
cordon ombilical (CO), sang périphérique (SP) et quel que soit leur
degré de primitivité [16]. Ces conclusions sont basées sur des
travaux utilisant l’IL-15 recombinante, mais également sur d’autres
démontrant que l’IL-15 produite par les cellules accessoires de la
MO [17] ou présentée sous forme membranaire par les cellules
stromales de la rate [18] est nécessaire et suffisante, en
l’absence de facteurs de croissance exogènes, pour induire la
différenciation NK des PHs CD34+.
Ces travaux ont permis d’élaborer un modèle de différenciation NK
(figure 1). Les
progéniteurs hématopoïétiques CD34+ se différencieraient
en cellules NK en deux étapes successives [1]. La première étape
correspondrait à l’engagement des cellules dans la voie de
différenciation NK (figure 1A). Durant cette
phase précoce, les facteurs stromaux tels que le KL et le FL, en
augmentant l’expression des chaînes α et β du récepteur de l’IL-15,
vont induire la différenciation de ces cellules CD34+
engagées en progéniteurs NK de type
CD34high/β+/CD56 – [1]
dont l’expansion et/ou la survie dépendent également de la présence
de ces deux facteurs [1, 17].
Les progéniteurs NK vont, dans une deuxième étape (figure 1B), répondre à
IL-15 ou à l’IL-21, nouvelle cytokine apparentée à l’IL-15 qui
utilise la chaîne γc ainsi qu’une chaîne β présentant de fortes
similitudes avec l’IL-2Rβ [18]. Les deux cytokines induisent alors
la différenciation terminale en cellules NK fonctionnelles soit
CD56+/CD16– (IL-15) ou
CD56+/CD16+ (IL-21). Cependant, l’IL-15
serait aussi capable d’induire la maturation des progéniteurs NK
vers un état intermédiaire (NK matures I). La maturation de cette
sous-population NK en cellules NK pleinement fonctionnelles (NK
matures II) et capables de produire de l’IFN-γ nécessiterait
l’apport d’autres cytokines telles que IL-12 et/ou IL-18 [1].
Bien que la moelle osseuse soit considérée chez l’homme comme le
site primaire de la différenciation NK des progéniteurs
CD34+, il est possible qu’il existe un second site
– la rate – spécifique aux PHs circulants. Cette
hypothèse est basée sur les faits suivants : 1) dans la région
péri-folliculaire de la pulpe rouge de la rate humaine coexistent
et vraisemblablement interagissent myofibroblastes, lymphocytes T,
cellules NK et cellules dendritiques immatures [19] ; 2) les
myofibroblastes spléniques expriment constitutivement et
spécifiquement une forme d’IL-15 membranaire nécessaire et
suffisante à activer la différenciation des PHs humains circulants
en cellules NK fonctionnelles [20] ; 3) ils produisent
également sous forme membranaire, des facteurs comme le FL et le KL
[21] importants pour l’expansion et la survie des progéniteurs
NK ; et 4) la coculture des myofibroblastes de rate avec les
PHs humains circulants génère aussi une proportion de cellules
dendritiques immatures nécessaires, via la production d’IL-12, à
stimuler la maturation des cellules NK en cellules cytolytiques
(manuscrit soumis). La rate humaine pourrait ainsi jouer un rôle
dans la formation des cellules NK et être considérée comme un
organe sentinelle de l’immunité naturelle [20, 22].
L’ensemble de ces résultats suggère que l’IL-15 pourrait jouer un
rôle très complexe dans le contrôle de l’hématopoïèse en
particulier en intervenant à différents stades du processus de
différenciation des cellules NK (figure 1).
Progéniteurs hématopoïétiques normaux et IL-15
fonctionnelle
Les progéniteurs hématopoïétiques normaux secrètent une IL-15
fonctionnelle mais incapable d’induire la différenciation NK.
Les différents PHs issus de MO, de CO et de SP mobilisé (SPM),
expriment constitutivement les deux transcrits de l’IL-15 qui sont
associés à la sécrétion d’une IL-15 bioactive non-membranaire
(ES-IL-15) qui agit par boucles autocrines/paracrines [23, 24]. En
effet, l’analyse par microscopie confocale démontre la présence de
la protéine IL-15 dans les endosomes précoces (coloration en
jaune) ; cette localisation est inhibée en présence d’AcMc
neutralisants dirigés contre l’IL-15 (figure 2A). L’analyse par
microscopie confocale montre également que les trois chaînes du
récepteur à l’IL-15 (IL-15Rα/β/γc) s’associent (coloration en
jaune) et sont internalisées spontanément en l’absence de cytokines
exogènes (figure
2B). L’ensemble de ces résultats démontre que les PHs
humains fraîchement purifiés sécrètent une protéine IL-15 qui est
captée par les cellules PHs productrices et/ou environnantes, et
que cette action implique l’intervention d’un récepteur de haute
affinité (IL-15Rα/β/γc) capable d’activer des boucles
autocrines/paracrines. L’IL-15 pourrait donc être l’un de ces
facteurs produits constitutivement par les PHs eux-mêmes qui
agissent en boucles autocrines/paracrines, représentant un premier
niveau de contrôle très important dans le maintien de leur
homéostasie [25].
L’utilisation d’anticorps neutralisants dirigés contre l’IL-15 et
la chaîne IL-15Rα démontre que l’ES-IL-15 active plusieurs facteurs
de transcription (NFκB, STAT3, STAT5 et STAT6), et contrôle
l’expression de plusieurs molécules importantes dans la régulation
de l’hématopoïèse (SDF-1, VCAM-1, l’intégrine β1 et la chaîne γc)
mais avec des modalités d’activation qui varient selon l’origine
des PHs CD34+ [23, 24].
La différenciation myéloïde (érythrocytaire, mégakaryocytaire et
granulo-macrophagique) est un processus finement régulé par
plusieurs cytokines comme EPO, TPO, G-CSF, IL-3, IL-5 et GM-CSF.
Ces facteurs agissent en activant essentiellement les facteurs
transcriptionnels de la famille STAT. Plus précisément, les
différentes isoformes de STAT3 et STAT5 sont activées au cours de
la différenciation myéloïde avec des modalités qui varient en
fonction du type cellulaire et du stade de différenciation,
aboutissant au contrôle de fonctions telles que survie,
prolifération et différenciation [26].
STAT3 est impliqué dans la régulation de l’immunité innée et dans
la survie des progéniteurs mégacaryocytaires et lymphoïdes, tandis
que STAT5 contrôle la différenciation et la survie des progéniteurs
érythroïdes. D’autre part, NFκB participe aux phases précoces de
l’érythropoïèse, et règle la production de certaines β-chimiokines
et molécules d’adhésion qui jouent un rôle important dans la
régulation de l’hématopoïèse. Dans ce contexte, la modulation
différentielle par l’ES-IL-15 de l’expression de la chimiokine
SDF-1 ou des molécules d’adhésion telles que l’intégrine β1 et
VCAM-1 dans les PHs de MO par rapport aux PHs de CO, pourrait
contribuer à la régulation de processus importants tels que les
interactions avec le micro-environnement hématopoïétique, la survie
et l’engagement dans le cycle cellulaire [27, 28]. Par exemple, la
stimulation de l’expression de SDF-1 par l’ES-IL-15 dans les PHs de
MO pourrait faciliter la rétention de ces cellules dans le
compartiment médullaire, les protéger de l’apoptose et permettre
leur transition dans la phase G0/G1 du cycle cellulaire. À
l’inverse, la régulation négative de SDF-1 et l’induction de
l’intégrine β1 et de VCAM-1 dans les PHs de CO, pourraient les
maintenir en quiescence en limitant leur engagement dans le cycle
cellulaire. Enfin, les souris qui expriment une forme tronquée de
la chaîne γc dépourvue de la région cytoplasmique développent une
splénomégalie associée à une surexpression de cellules souches
CD34+/c-kit+/Sca-1+ et à une
hématopoïèse extra-médullaire [13]. Ces données suggèrent que la
modulation différentielle de l’expression de cette chaîne dans les
PHs de MO et de CO par l’ES-IL-15, pourrait représenter un facteur
additionnel dans le contrôle de l’engagement de ces cellules vers
la myélopoïèse.
Le fait que STAT3, STAT5 et NFκB soient activés par l’IL-15
endogène d’une façon différentielle selon l’origine des
progéniteurs ou des précurseurs CD34+ exprimant le même
type de récepteur, est difficile à expliquer dans l’état actuel des
choses, mais on peut envisager au moins deux hypothèses. La
première fait référence à une éventuelle expression différentielle
des isoformes de la chaîne IL-15Rα et surtout des isoformes
dépourvues du domaine sushi dont la fonction est totalement
méconnue [3]. La deuxième concerne des différences dans la
localisation nucléaire de l’IL-15 à peptide signal court et/ou de
son chaperon. En effet, cette isoforme pourrait jouer un rôle
régulateur sur les effets de la forme sécrétée, comme le suggèrent
les travaux sur les souris transgéniques exprimant cette isoforme
de l’IL-15 [29].
Cependant, la modulation différentielle des facteurs de
transcription par l’ES-IL-15 suggère que l’IL-15 est impliquée dans
la régulation de la différentiation myéloïde. Ainsi, toute
altération d’une des voies de transduction contrôlées par
l’ES-IL-15 pourrait conduire à une modification de la
différenciation myéloïde (figure 2).
Progéniteurs hématopoïétiques leucémiques et déficit en
cellules NK
Les progéniteurs hématopoïétiques leucémiques expriment une
IL-15 membranaire qui contribue au déficit en cellules NK.
Les patients atteints de métaplasie myéloïde primitive avec
myélofibrose (MMM) ou de leucémie myéloïde chronique (LMC)
présentent un déficit en cellules NK fonctionnelles. Les PHs
CD34+ issus de ces patients sont incapables, en présence
d’IL-15 recombinante ou stromale, de se différencier en cellules
NK, bien qu’ils expriment les trois chaînes du récepteur à l’IL-15
ainsi qu’une IL-15 membranaire impliquée dans des boucles
autocrines/paracrines [22, 23]. Dans les deux types de cellules
CD34+ pathologiques, l’expression constitutive d’une
IL-15 membranaire pourrait modifier le dialogue entre progéniteurs,
en altérant la transduction du signal délivrée en trans aux
cellules environnantes [4]. Contrairement à ce qui ce passe dans
les progéniteurs normaux, chez ces patients les voies de
signalisation γc/JAK3 et STAT3 sont activées mais indépendamment de
l’IL-15 endogène. L’activation constitutive de STAT3 contribue à la
pathogenèse de plusieurs types de leucémie myéloïde grâce à une
transcription plus efficace de gènes impliqués dans la protection
de l’apoptose et dans la progression du cycle cellulaire [26]. La
perte du contrôle de l’IL-15 endogène sur l’activation de la
signalisation γc/JAK3 et STAT3 pourrait ainsi provoquer un
verrouillage de ces voies de transduction du signal conduisant au
blocage de la différenciation NK et contribuer probablement au
développement de la dysmyélopoïèse qui caractérise ces
hémopathies.
Nouveau récepteur hybride γc/GM-CSFRβ
Un nouveau récepteur hybride γc/GM-CSFRβ interfère dans la
signalisation induite par l’IL-15 ou le GM-CSF dans les PHs normaux
et leucémiques.
Une explication plausible à l’incapacité de l’ES-IL-15 à orienter
la différenciation en cellules NK des PHs humains [23, 24] découle
de nos récents résultats qui révèlent la présence d’un récepteur
hybride fonctionnel dans les PHs CD34+ normaux et
leucémiques et qui est constitué par l’association de la chaîne γc
avec la chaîne GM-CSFRβ [39]. L’analyse biochimique par Western
blot démontre l’expression de la chaîne γc (64 kDa) et de
la chaîne GM-CSFRβ (130 kDa) dans des lysats totaux de
cellules humaines hématopoïétiques et non hématopoïétiques (figure 3). Les deux
types cellulaires expriment donc ces deux chaînes. Cependant, la
re-hybridation, par Western blot, des membranes positives
pour la γc avec un anticorps dirigé contre le GM-CSFRβ met en
évidence la bande spécifique de cette chaîne (130 kDa)
uniquement dans les progéniteurs hématopoïétiques (figure 3A), et non dans les
cellules non-hématopoïétiques (figure 3B). La microscopie
confocale confirme que si les deux types cellulaires expriment à la
fois la chaîne γc (en vert) et la chaîne GMCSFRβ (en rouge), la
colocalisation entre ces deux sous-unités (en jaune) est observée
exclusivement dans les progéniteurs hématopoïétiques. L’analyse
quantitative des taux de colocalisation démontre que plus de
90 % de la chaîne γc est associée à la chaîne GMCSFRβ, tandis
que 30-40 % de cette dernière sous-unité reste libre et donc
potentiellement disponible, à la différence de la chaîne γc, pour
former d’autres types de récepteurs. Cet hétérodimère est présent
dans les progéniteurs non engagés et dans les précurseurs myéloïdes
et NK normaux et leucémiques. Il n’est, par contre, pas détecté
dans les cellules NK matures et les cellules non-hématopoïétiques
bien que les deux chaînes soient parfois exprimées.
L’équilibre entre lymphopoïèse et myélopoïèse semble s’appuyer
sur l’action de facteurs qui contrôlent les deux voies de
différenciation dans un progéniteur commun [16]. En effet, la perte
ou le dysfonctionnement de la chaîne γc ou de sa kinase JAK3 bloque
la lymphopoïèse et est associée au développement d’une
dysmyélopoïèse [13]. D’autre part, les facteurs impliqués dans la
maturation des précurseurs myéloïdes comme le GM-CSF ou le G-CSF
interfèrent dans la différenciation et la maturation NK [31] et le
GM-CSF inhibe la liaison de l’IL-2 radio-marquée à son récepteur
(IL-2Rβ/γc) exprimé par la lignée myéloïde
CD34+M07 [32].
L’ensemble de ces résultats ainsi que la distribution du
récepteur hybride indiquent l’existence d’un dialogue/interférence
entre les cytokines qui utilisent la chaîne γc et celles qui
utilisent la chaîne GM-CSFRβ (i.e., GM-CSF, IL-3 et IL-5) dans le
contrôle de mécanismes régulant l’équilibre entre lymphopoïèse et
myélopoïèse.
Pour valider cette hypothèse, la fonctionnalité du récepteur
hybride a été analysée en utilisant soit des PHs normaux soit des
PHs leucémiques CD34+ qui dépendent de l’apport de
GM-CSF ou d’IL-15 pour leur survie et/ou prolifération et qui
expriment différentes associations de chaînes du récepteur à
l’IL-15 : M07 (IL-15Rβ/γc), TF-1 (IL-15Rα/γc), et TF1β
(IL-15Rα/β/γc). Le récepteur hybride est capable d’interférer dans
la signalisation induite par l’IL-15 ou le GM-CSF aussi bien dans
les progéniteurs hématopoïétiques normaux que leucémiques [30]
(figure 3C).
Plus précisément, la chaîne GM-CSFRβ influence la signalisation
induite par l’IL-15 recombinante en inhibant la phosphorylation de
JAK3, la fonction spécifique de la chaîne γc, tout en permettant
l’activation de JAK1, JAK2, STAT5 et STAT6. Par cette
signalisation, la chaîne GM-CSFRβ contrôle les effets
anti-apoptotiques et prolifératifs de l’IL-15 sur les lignées M07
(survie et prolifération), TF1 (survie) et TF1β (prolifération).
D’autre part, la chaîne γc contrôle la translocation nucléaire de
pSTAT5 induite par le GM-CSF et module les effets anti-apoptotiques
et prolifératifs du GM-CSF sur les lignées M07 (survie et
prolifération) et TF1β (prolifération).
Le récepteur hybride est capable d’interférer dans l’action de
l’IL-15 et du GM-CSF sur les PHs normaux et leucémiques. Il
pourrait moduler les mécanismes d’engagement de ces cellules en
empêchant, par exemple, la différenciation spontanée des PHs vers
la voie NK en connaissant l’importance de la voie γc/JAK3 dans
l’activation de la lymphopoïèse in vivo [13]. Le récepteur
hybride pourrait donc jouer un rôle régulateur au cours de la
différenciation hématopoïétique normale. Il représente probablement
une structure hautement flexible qui, par le jeu de combinaison des
différentes chaînes, pourrait évoluer et s’adapter au stade de la
différenciation et donc délivrer un signal spécifique et adapté aux
circonstances en modulant non seulement les interactions
IL-15/GM-CSF mais potentiellement aussi celles d’autres facteurs
appartenant à ces deux familles de cytokines.
Par contre, dans certaines formes de leucémie où les précurseurs
sont bloqués à un certain stade de la différenciation
hématopoïétique, le récepteur hybride pourrait constituer l’un des
éléments responsable du blocage de la différenciation et
représenter ainsi une cible potentielle en thérapie. En effet,
l’inhibition de la chaîne GM-CSFRβ pourrait provoquer le
déverrouillage du clone leucémique et faciliter sa
« normalisation » ou son élimination (figure 3).
IL-15 membranaire
Les myofibroblastes de rate expriment une IL-15 membranaire
associée à l’IL-15Rβ/γc, qui modifie la signalisation induite par
l’ES-IL-15 dans les PHs.
L’IL-15 peut se présenter sous forme membranaire (IL-15mb)
exprimée d’une façon constitutive ou après induction. L’IL-15mb
pourrait représenter la forme physiologique biologiquement active
de la cytokine dans certaines situations qui impliquent des
interactions entre cellules accessoires et cellules
hématopoïétiques. Cependant, l’IL-15 ne possède aucune séquence de
rétention membranaire qui puisse justifier la stabilité de sa
liaison à la membrane [4, 11, 20]. Sous cette forme, l’IL-15
exprime une action biologique puissante comparable à celle obtenue
avec des concentrations élevées de la cytokine recombinante. Il est
donc important de déterminer les mécanismes de rétention
membranaire ainsi que l’existence d’un ou plusieurs types d’IL-15
membranaire et ses spécificités d’interaction.
Deux différents modèles cellulaires (lymphoïde et stromal) et deux
différents mécanismes d’expression d’IL-15 membranaire sont décrits
dans la figure
4. Selon le premier modèle (figure 4A), l’IL-15
recombinante (rIL-15) au contact de lymphocytes T ou de
monocytes exprimant la chaîne IL-15Rα, se fixe préférentiellement à
cette sous-unité. Le complexe rIL-15/IL-15Rα est alors
internalisé et rapidement recyclé à la membrane. C’est donc
seulement l’IL-15Rα qui, dans ce cas de figure, retient l’IL-15 à
la surface et la présente en trans aux cellules
environnantes. Sous cette forme, l’IL-15mb interagit non seulement
avec des complexes IL-15Rα/β/γc mais également avec des complexes
IL-15Rβ/γc en stimulant la survie et la prolifération des
lymphocytes T [4]. Ce modèle est actuellement le seul mécanisme
proposé pour l’expression de l’IL-15mb sans savoir si cette forme
stimule efficacement la différenciation des progéniteurs
hématopoïétiques en cellules NK.
Le deuxième modèle (figure 4B) concerne une
population de cellules stromales de la rate humaine (les
myofibroblastes) qui expriment d’une façon constitutive et
hautement spécifique une IL-15mb nécessaire et suffisante, en
l’absence de cytokines exogènes, à induire la différenciation des
progéniteurs hématopoïétiques circulants en cellules NK
fonctionnelles [20, 22].
L’IL-15mb est fixée d’une façon très stable sur les
myofibroblastes adhérents car elle n’est déplacée ni par les
anticorps neutralisants dirigés contre l’IL-15 ou les composants de
son récepteur, ni par un traitement à la trypsine de longue durée,
ni par le Ph acide [résultats non publiés]. En revanche, au cours
du processus d’adhérence, l’utilisation soit de l’AcMc
247 anti-IL-15 (R et D system) reconnaissant un épitope
spécifique du complexe β/γc soit des AcMc neutralisants dirigés
contre les chaînes β et γc mais pas contre la chaîne α du récepteur
à l’IL-15, est capable d’inhiber durablement l’expression de
l’IL-15mb [résultats non publiés]. Ce dernier résultat implique
qu’au cours de la phase d’étalement cellulaire, l’IL-15 endogène
est d’abord sécrétée dans le microenvironnement, se fixe alors au
complexe IL-15Rβ/γc qui la présentera durablement sous la forme de
cytokine membranaire fonctionnelle. Enfin, de récentes expériences
de co-immunoprécipitation, nous ont permis d’affiner l’analyse du
mécanisme qui contrôle l’expression de l’IL-15mb et de proposer que
les myofibroblastes de rate secrètent un complexe préformé
IL-15/IL-15Rα qui va s’associer aux hétérodimères β/γc présents à
la surface des cellules [manuscrit soumis].
Dans les progéniteurs CD34+ de CO, le contact avec
l’IL-15mb stromale modifie la signalisation induite par l’IL-15
endogène (l’ES-IL-15) [24]. De plus, le répertoire de facteurs
transcriptionnels activés évolue et se modifie selon le stade de
différenciation des progéniteurs de CO. En effet, le contact avec
les progéniteurs fraîchement purifiés et non stimulés, induit
l’activation de NFκB. Par contre, le contact avec la
sous-population CD34+/CD38+/CD56–
obtenue après 10 jours d’expansion en présence de KL et FL,
induit l’activation de STAT3 et de STAT5 [résultats non
publiés].
Enfin, il faut souligner que si l’ES-IL-15 produite par les
progéniteurs hématopoïétiques n’est pas compétente, par elle-même,
à induire leur différenciation spontanée en cellules NK, elle est
cependant nécessaire à l’achèvement de ce processus au cours de la
phase précoce de contact avec les cellules stromales de rate [22].
En effet, le pré-traitement des progéniteurs circulants normaux
avec un AcMc anti-IL-15 réduit fortement la production de cellules
NK tandis que le pré-traitement des myofibroblastes spléniques n’a
aucun effet. Ceci implique que dans les phases initiales de contact
entre cellules stromales et progéniteurs hématopoïétiques,
l’enclenchement du processus de différenciation est tributaire d’un
signal délivré aux cellules stromales par l’IL-15 produite par les
progéniteurs, et qui, en retour, sera complété par des signaux
délivrés aux progéniteurs par l’IL-15mb stromale (figure 4).
Rôle clé de l’IL-15Rα
IL-15mb délivre un signal différent en fonction de la
composition de l’IL-15R exprimé par les PHs leucémiques.
L’IL-15mb exprimée par les cellules lymphoïdes [4] interagit
indifféremment avec des récepteurs à l’IL-15 de haute
(IL-15Rα/β/γc) et de faible affinité (IL-15Rβ/γc) et induit avec la
même efficacité la prolifération des cellules environnantes
exprimant les deux types de récepteur. Par contre, l’IL-15mb
exprimée par les cellules stromales de rate délivre une
signalisation différentielle selon le type de récepteur exprimé par
les PHs (figure
5).
À cette fin, nous avons utilisé des progéniteurs leucémiques
CD34+ exprimant des récepteurs à l’IL-15 fonctionnels
mais de composition différente et nous avons analysé le type de
signalisation et les effets sur la survie et la prolifération
déclenchés par contact avec l’IL-15mb stromale. La coculture de la
lignée TF1β qui exprime un récepteur IL-15 de haute affinité
(α/β/γc), avec les myofibroblastes de rate induit l’activation de
NFκB et de STAT6, mais bloque celle de STAT3 et de STAT5. En
conséquence, l’IL-15mb ne délivre qu’un signal anti-apoptotique aux
cellules TF1β. Cette signalisation est sous le strict contrôle de
l’IL-15Rα, puisque la neutralisation de cette chaîne induit
l’activation de STAT3 et de STAT5 et inhibe celle de NFκB et de
STAT6. En revanche, l’IL-15mb stromale permet la survie et la
prolifération de la lignée M07 qui exprime un récepteur IL-15
de faible affinité (β/γc), en induisant l’activation de STAT3,
STAT5, et Bcl-2 mais pas celle de NFκB. Enfin, l’IL-15mb stromale
permet la survie et non la prolifération de la lignée TF1 qui
exprime un IL-15R de haute affinité mais incomplet (α/γc), via
l’activation du facteur transcriptionnel NFκB.
La chaîne IL-15Rα est compétente pour la transduction du signal
mais, dans les autres systèmes cellulaires étudiés, elle assure
cette fonction seule sans s’associer aux autres composants du
récepteur à l’IL-15 [5-8]. Aussi son association avec la chaîne γc
est totalement inattendue mais cependant fonctionnelle. Il est à
souligner que les précurseurs érythrocytaires normaux expriment eux
aussi un récepteur à l’IL-15 de composition similaire (α/γc) et
conservent l’expression de l’IL-15 endogène. Si l’on considère que
la modulation du facteur transcriptionnel NFκB joue un rôle
important au cours des différentes phases de l’érythropoïèse [33],
l’IL-15 pourrait être alors aussi impliquée dans cette phase de la
différenciation. Enfin, il faut souligner que l’IL-15mb
« lymphoïde » [4] et non l’IL-15mb stromale [18, 22]
permet la prolifération de la lignée T cytotoxique murine
IL-2-dépendante CTLL-2.
L’ensemble de nos résultats démontre que les myofibroblastes de
rate expriment une nouvelle forme d’IL-15 membranaire qui se
différencie par sa structure (mécanisme d’ancrage et présentation
d’épitopes fonctionnels en trans aux cellules environnantes)
et par ses fonctions de la forme membranaire exprimée par les
cellules lymphoïdes [4]. En effet, l’IL-15mb stromale 1) active
d’une façon différentielle plusieurs facteurs transcriptionnels en
fonction du type de récepteur exprimé par les progéniteurs
hématopoïétiques et 2) la chaîne IL-15Rα joue un rôle fondamental
dans le contrôle de cette signalisation activant certaines voies
(NFκB, STAT6) tout en empêchant d’autres (STAT3 et STAT5) très
importantes dans le contrôle de la myélopoïèse.
Ces résultats suggèrent également que l’IL-15mb exprimée par
certaines sous-populations de cellules stromales in vivo,
pourrait être un facteur leucémogène pour certains clones
myélocytaires en permettant l’activation de voies potentiellement
anti-apoptotiques (i.e., IκBα/NFκB) dans les cellules leucémiques
exprimant un récepteur à l’IL-15 de haute affinité ou en permettant
la prolifération des cellules leucémiques ne possédant qu’un
récepteur de basse affinité (figure 5).
Conclusion
Une partie de ces résultats dérive d’expériences effectuées sur
des lignées leucémiques CD34+, qui expriment néanmoins
une capacité résiduelle de différenciation et doivent donc être
validées dans des modèles cellulaires physiologiques. Cependant,
nous proposons que par un dialogue/interférence entre ses
différentes formes et les différents assemblages de son récepteur,
l’IL-15 pourrait représenter un facteur constamment impliqué dans
le contrôle de l’hématopoïèse capable de modifier et d’adapter son
signal selon le stade de la différenciation et du type cellulaire
impliqué. L’altération de ces interactions pourrait générer des
erreurs dans les contrôle de l’hématopoïèse pouvant provoquer une
dysmyélopoïèse mais également stimuler la survie et l’expansion de
certains clones leucémiques. n
Remerciements. Les auteurs remercient Claude
Boucheix pour la lecture critique de cet article.
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