ARTICLE
Les
leucémies aiguës à promyélocytes (LAP, LAM M3
de la classification FAB) présentent dans 80 % des cas une translocation
qui leur est spécifique : la t(15;17)(q22-23;q12-21). Cette translocation
est retrouvée aussi bien dans la forme classique hypergranulaire
que dans la forme variante microgranulaire [1]. Elle se traduit par la fusion
entre le gène du récepteur a de l'acide rétinoïque
(RARA) localisé en 17q12-21 et le gène d'un facteur
de transcription appelé PML pour promyelocytic leukemia.
La présence de la protéine de fusion PML/RARA
ainsi générée conditionne la réponse au traitement
par l'acide tout trans-rétinoïque (ATRA) [2, 3].
Le réarrangement des gènes RARA et PML est aussi
retrouvé dans la majorité des LAP sans t(15;17). Il s'agit
alors de « translocations masquées » révélées
par hybridation in situ en fluorescence (FISH) [4-6, pour revue 7].
De rares cas de LAP avec t(11;17)(q23;q12) dans lesquelles le gène
RARA est fusionné au gène PLZF (promyelocytic leukemia
zinc finger) ont été décrits [8, 9]. Ces cas sont
de pronostic péjoratif et ne répondent pas à l'ATRA.
Par ailleurs, un cas de LAP atypique avec t(5;17) qui présente une
fusion entre le gène RARA et le gène NPM a été
décrit [10, 11].
Nous rapportons [12] un autre cas de LAP atypique chez une malade porteuse
d'une translocation (5;17) déséquilibrée avec, peut-être,
les mêmes points de cassure que ceux décrits dans le premier
cas.
Clinique
Madame ALB, 76 ans, est hospitalisée pour fièvre, asthénie
et douleurs articulaires d'apparition récente. Dix ans auparavant,
cette malade a présenté un cancer du sein traité
uniquement par chirurgie. L'examen clinique ne montre pas de syndrome
tumoral ni de signes évocateurs d'une coagulopathie disséminée
(CIVD). L'hémogramme est le suivant : hémoglobine à
9g/dl, leucocytes à 60x109/l dont 70 % d'hémoblastes
et plaquettes à 90x109/l. Le bilan de coagulation est normal.
Cytologie
Le myélogramme montre une infiltration par 70 % de blastes de
morphologie tout à fait inhabituelle. En effet, il existe d'une
part des blastes de type M3, blastes à fagots de corps d'Auer avec
corps d'Auer épais (figures
1 et 2), blastes à grains de type Chediak (figures
3 et 4) et d'autre part, des blastes à corps d'Auer fins,
uniques, plus évocateurs d'une M2. On note, de plus, une dysgranulopoïèse
majeure, inhabituelle dans les LAP classiques, constituée par une
hyposegmentation de type Pelger, une condensation anormale de la chromatine
des polynucléaires, une hypogranularité ainsi que la présence
de corps d'Auer en fagots dans les cellules différenciées,
en particulier les polynucléaires (figures
5 et 6).
Phénotypie
Le phénotype immunologique correspond à celui habituellement
retrouvé dans les LAP : CD34-, HLADR-, CD13+,
CD33+. Les CD56 et CD2 sont négatifs.
Cytogénétique et biologie moléculaire
L'analyse cytogénétique au diagnostic met en évidence
un caryotype complexe (figure
7) : 45,XX,der(5)t(5;17)(q?;q12-21),del(8)(q22q24),-17,5-32dmin
[31]. On retrouve donc une translocation déséquilibrée
der(5)t(5;17) avec un point de cassure sur le chromosome (chrom.) 17 identique
à celui de la t(15;17) et une translocation du bras long du chromosome
17 sur un chromosome 5q- (délétion 5q). Cette translocation
déséquilibrée a aussi pour corrolaire une perte du
bras court d'un chromosome 17.
L'hybridation in situ en fluorescence (FISH) avec une sonde de
peinture du chromosome 17 confirme la translocation déséquilibrée
(5;17) et met en évidence un petit chrom. marqueur (mar) (figure
8). Ce dernier, non vu par la technique cytogénétique
en bandes R, est également marqué par une sonde centromérique
du chromosome 17 (figure 9).
De plus, la FISH avec une sonde de p53 ne marque que le bras court du
chromosome 17 normal.
La FISH avec les sondes RARA et PML (Oncor, Gaithersburg)
ne met pas en évidence de fusion PML-RARA (la sonde
PML reste en 15q23, et la sonde RARA marque uniquement le
chromosome 17 normal en 17q12-21).
L'analyse par RT-PCR ne révèle pas de transcrit de fusion
PML-RARA. L'analyse par Southern blot élimine une
implication de PML et de PLZF et met en évidence un réarrangement
de RARA au niveau du second intron.
Par ailleurs, la délétion du 8q (del(8q)ou 8q-) et la présence
de blastes de type M2 faisaient suspecter une translocation (8;21) masquée
[13] mais la recherche par RT-PCR des transcrits AML1-ETO s'est révélée
négative.
De plus, la présence de chromosome double-minutes (dmin) ainsi
que le point de cassure en 8q24 étaient évocateurs d'une
amplification de l'oncogène c-MYC. La FISH avec une peinture du
chromosome 8 décore effectivement les double-minutes (figure
10). L'analyse par Southern blot confirme l'amplification de c-MYC
qui est localisée par FISH au niveau de ces double-minutes (figure
11).
Évolution
Le diagnostic de LAP atypique retenu, la malade est traitée par
cytosine arabinoside et daunorubicine associées à l'ATRA
à la dose de 45 mg/m2 (protocole APL93). Au J4, l'apparition d'une
fièvre et d'une détresse respiratoire a arrêté
l'ATRA. Une septicémie à Corynebactérie est documentée.
Malgré le transfert de la patiente dans un service de soins intensifs,
le décès survient au J14. Au J13, le myélogramme
montrait un échec de la thérapeutique avec une blastose
à 90 %.
Discussion
Notre observation représente le deuxième cas de t(5;17)
associée à une LAP atypique. Cependant, dans notre cas,
les points de cassure sur le 5q sont difficiles à préciser
car il existait probablement une délétion 5q antérieure,
ce qui pourrait aussi expliquer, avec la perte de p53, la dysgranulopoïèse
majeure.
La comparaison de ces deux patients montre certaines différences.
Bien que tous deux aient présenté une cytologie atypique,
chez notre patiente, était observé un mélange de
blastes de type M3 classique avec fagots de corps d'Auer et de type M2
alors que dans le premier cas décrit [10] on retrouvait des blastes
de type M3 classique, avec de grosses granulations mais sans corps d'Auer,
et des blastes hypogranulaires à noyau bilobé de type M3
variante.
Notre patiente ne présentait pas de CIVD alors que dans l'autre
cas elle était minime.
La réponse à l'ATRA est difficile à évaluer
mais semble mineure dans les deux cas. Le pronostic apparaît péjoratif
dans les deux cas, puisque notre patiente est décédée
à l'induction, en échec thérapeutique, et l'autre
cas a rechuté 7 mois après le diagnostic.
Dans les deux cas, un réarrangement de RARA est retrouvé
dans le second intron comme dans la t(15;17) et la t(11;17) mais le gène
PML ne semble pas impliqué. Dans le cas décrit par
Corey et al., le gène RARA est fusionné avec
le gène NPM qui code pour une phosphoprotéine nucléolaire
qui serait impliquée dans la maturation des ARN [11]. Ce gène
NPM est réarrangé avec le gène ALK dans la
t(2;5)(q23;q35) associée aux lymphomes malins non hodgkiniens anaplasiques
Ki1 positif [14] et avec le gène MLF1 dans les LAM avec
t(3;5)(q25;q34) [15]. Les travaux en cours dans notre laboratoire visent
à identifier le gène partenaire de RARA.
Par ailleurs, les LAP avec t(11;17) sont, elles aussi, atypiques par leur
cytologie intermédiaire entre M2 et M3 (absence de fagots de corps
d'Auer, absence de noyaux bilobés, blastes moins granuleux que
ceux des M3 classiques mais plus granuleux que ceux des M2). La CIVD y
est inconstante. La réponse à l'ATRA est absente aussi bien
in vitro qu'in vivo et la mise en rémission est rarement
obtenue [9].
Finalement, le réarrangement de RARA avec un autre gène
que PML pourrait être responsable, aussi bien dans les t(5;17)
que dans les t(11;17), du phénotype atypique de ces leucémies
aiguës à promyélocytes *
CONCLUSION
Remerciements
Nous remercions P.G. Pelicci, D. Birnbaum et A. Zelent pour la fourniture
des sondes RARA, PML, MYC et PLZF. Ce travail a été subventionné
par la Fondation contre la Leucémie, la Fédération
Nationale des Centres de Lutte Contre le Cancer et le Comité des
Bouches-du-Rhône de la Ligue Contre le Cancer. V.B. est boursière
de l'ARC.
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