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Inactivation of cytokines genes


Hématologie. Volume 2, Number 1, 29-36, Janvier - Février 1996, REVUES ET MINI-REVUES


Résumé   Summary  

Author(s) : Sylvie Gisselbrecht, U. 363 INSERM-ICGM, laboratoire d'oncologie cellulaire et moléculaire, 27, rue du faubourg Saint-Jacques, 75014 Paris, France..

Summary : The biological activities of cytokines have been extensively studied in vitro as well as in animal models. Overexpression of cytokines in vivo has clearly shown that these factors are potentially involved in the pathophysiology of myeloproliferative syndromes, in the deregulation of the immune system and/or the inflammatory response. One remaining question is to determine the role played by a given cytokine under physiological conditions. To answer this question, animal models of cytokine deficiency have been recently developed using the method of gene targeted mutations. Although these knock-out animal models have improved our understanding of the role played by cytokines in vivo, unexpected findings have also developed from them. In fact, these studies have shown that dysregulation of the immune system may lead to chronic intestinal inflammation resembling human ulcerative colitis and bowel disease. Although the interpretation of these syndromes is far from being clear, these animal models may prove invaluable for testing new therapeutic approaches.

Keywords : homologous, recombination, cytokines.

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ARTICLE

Le terme de cytokines utilisé dans cette revue se réfère à un ensemble de glycoprotéines, les interleukines (IL) et les CSF (Colony Stimulating Factor) qui, pour la plupart, ont été initialement caractérisées comme étant des facteurs solubles régulant in vitro la prolifération et/ou la différenciation de cellules hématopoïétiques des lignées lymphoïdes ou myéloïdes.
Dans l'optique de définir le rôle précis exercé par ces cytokines in vivo, différentes stratégies ont été élaborées utilisant des modèles expérimentaux, le plus souvent murins, qui visaient à supprimer ou diminuer le taux de cytokine circulante. Certaines méthodologies ont surtout été développées pour des cytokines impliquées dans la réponse inflammatoire secondaire des chocs endotoxiques (IL-1 et TNFalpha pour Tumor Necrosis Factor). Elles ont consisté à diminuer le taux de cytokine circulante par l'injection d'antagonistes de récepteurs de cytokines (IL-1 receptor antagonist ou IL-1-RA), de fortes doses d'anticorps neutralisants ou de formes solubles de récepteurs. Des inhibiteurs de protéases ont aussi été développés qui diminuent le taux de cytokine circulante en bloquant le clivage du TNF membranaire (inhibiteurs de métalloprotéases [1]) ou la génération d'IL-1ß à partir d'un précurseur inactif (inhibiteurs d'une cystéine protéase, l'ICE pour IL-1 Converting Enzyme) [2]. Ces expériences à court terme ont souvent donné lieu à des résultats encourageants, ouvrant la voie à l'utilisation de nouvelles thérapeutiques. À long terme cependant, l'utilisation d'anticorps neutralisants ou de récepteurs solubles peut donner lieu à des résultats plus ambigus ([3] pour revue).
La délétion d'un gène de cytokine et l'étude du phénotype d'animaux ne produisant plus de cytokine est la stratégie la plus informative pour définir le rôle exercé par une cytokine particulière à long terme. Ces expériences de recombinaison homologue ou « knock-out » (voir [4] pour une description détaillée de la méthodologie) sont réalisées en échangeant un des deux allèles d'un gène de cytokine par un vecteur de remplacement dans des cellules embryonnaires multipotentielles, les cellules ES (Embryonic Stem Cell). Après réimplantation dans un blastocyste, les cellules ES mutées participent à la formation des différents tissus d'une souris chimérique. Les cellules issues des cellules ES mutées peuvent coloniser la lignée germinale et être à l'origine de gamètes qui transmettront le génotype des cellules ES mutées à leur descendance. Ainsi pourront être obtenues des souris hétérozygotes, puis par croisement des souris homozygotes, totalement déficientes en une cytokine.

Une stratégie parallèle a consisté à obtenir des souris dépourvues du gène codant non pas pour une cytokine mais pour son récepteur, rendant ainsi l'organisme incapable de répondre à la présence de cette cytokine.
Plusieurs cytokines et/ou récepteurs de cytokines ont été inactivés par recombinaison homologue. Le phénotype des souris déficientes en une cytokine est d'interprétation relativement simple et est résumé sur le tableau. L'inactivation d'une chaîne de récepteur peut donner lieu à un phénotype plus sévère en raison de la structure souvent multimérique des récepteurs de cytokines et du fait qu'une même chaîne puisse être commune à plusieurs récepteurs de cytokines différents. Un des exemples les plus éloquents est la délétion du gène de l'IL-2 qui ne conduit pas à une déplétion lymphoïde T (voir plus loin) alors que les mutations ou la délétion de la chaîne gamma du récepteur de l'IL-2, commune aux récepteurs de l'IL-4, l'IL-7, l'IL-9 et l'IL-15 (chaîne gammac) sont responsables, chez l'homme comme chez la souris, d'un syndrome d'immunodéficience combinée sévère [5, 6]. Il a ainsi pu être suggéré que l'absence d'une chaîne gamma fonctionnelle conduit à un déficit en plusieurs cytokines agissant sur les étapes précoces de la lymphopoïèse T.
Les conséquences d'un déficit en cytokine sont extrêmement variables, certaines mutations « nulles » se traduisant par des anomalies facilement observables. Il en est ainsi des mutations steel (Sl) et op/op (pour ostéopétrose). Ces mutations responsables respectivement de déficits en SCF et en M-CSF ont été décrites chez la souris bien avant que les gènes codant pour les facteurs de croissance correspondants n'aient été identifiés.

Les modèles des mutations steel et op/op

Les mutations steel (déficit en SCF)

De nombreuses mutations du locus steel (Sl) et white spotting (W) ont été décrites chez la souris depuis quarante ans. Ces mutations affectent principalement la migration et le développement des précurseurs de trois lignées cellulaires, les cellules hématopoïétiques, les mélanocytes dérivés de la crête neurale et la lignée germinale. Des expériences de greffes de moelle et de coculture avaient clairement montré que les anomalies hématopoïétiques des mutations Sl sont dues à des anomalies du micro-environnement médullaire, alors que le déficit des souris W se situe au niveau des cellules souches hématopoïétiques, suggérant que le locus W codait pour un récepteur ayant pour ligand le produit du gène steel. Ces hypothèses ont été confirmées, puisque le phénotype W résulte de mutations du proto-oncogène c-kit, récepteur dont le ligand appelé kit-ligand (KL), Stem cell factor (SCF), Mast cell growth factorSteel factor est codé par le locus steel [7et 8 pour revue]. Au niveau des organes hématopoïétiques, le SCF est produit dans le sac vitellin, le foie foetal et le micro-environnement médullaire alors que c-kit est exprimé par les progéniteurs immatures et commis de la plupart des lignées hématopoïétiques. Les souris homozygotes pour la délétion du locus steel ont un déficit total en SCF. La létalité associée à cette mutation indique que le SCF est indispensable in vivo et que le rôle joué par ce facteur vraisemblablement au niveau de la lignée érythroïde n'est pas compensé par le ligand de FLT3 [9]. Les souris hétérozygotes pour la mutation steel ne présentent que des anomalies de pigmentation. Une variante de la mutation steel, la mutation steel-dickie (Sld), résulte d'une délétion qui ne supprime que les domaines transmembranaire et cytoplasmique du SCF [10]. Les souris homozygotes pour la mutation Sld sont viables, ont un poil non pigmenté, une anémie macrocytaire et un déficit en mastocytes et sont stériles dans les deux sexes. Le fait que cette délétion qui permet la synthèse de SCF soluble mais non de SCF membranaire soit associée à un phénotype, indique que la forme transmembranaire du SCF joue un rôle biologique important. L'injection par voie sous-cutanée de SCF soluble à des souris Sld/Sld augmente le nombre de cellules mastocytaires au point d'injection et augmente transitoirement le nombre de globules rouges. Ces résultats suggèrent que la concentration en SCF circulant soluble pourrait être insuffisante chez ces souris mutantes et que l'expression par les cellules stromales de la forme transmembranaire du SCF augmenterait la concentration locale en facteur de croissance.
Des mutations hétérozygotes du gène c-kit ont été décrites comme étant responsables de piebaldisme chez l'homme. Il serait possible que des mutations du gène codant pour le SCF soient aussi associées à ce syndrome.

Les souris mutantes op/op (déficit en M-CSF)

L'insertion d'1 bp dans la région codante du gène du M-CSF est responsable de la mutation op (pour ostéopétrose) [11, 12]. Les souris hétérozygotes sont normales, mais les souris homozygotes op/op, ne produisant pas de M-CSF, ont une ostéopétrose caractérisée par une augmentation de la trame et de la matrice osseuse, une occlusion de la cavité médullaire et une absence de résorption de l'os due à un nombre très réduit d'ostéoclastes. Une particularité des souris op/op est l'absence de dents, les ébauches dentaires restant encloisonnées dans la mandibule. Une des conséquences de l'ostéopétrose est une diminution du nombre de progéniteurs hématopoïétiques dans la moelle osseuse, compensée par une hématopoïèse extramédullaire active, essentiellement splénique mais aussi hépatique. Alors que le nombre de macrophages périphériques (cavités péritonéale et pleurale, poumons) est très diminué (de 85 à 95 %), les macrophages de la rate, du thymus et du foie atteignent 30 à 45 % de la valeur normale, ce qui suggère que certaines cytokines produites dans ces organes pourraient compenser le déficit en M-CSF [13]. Le phénotype des souris op/op, rapidement corrigé par l'administration de M-CSF, mais pas par le GM-CSF (granulocyte-macrophage CSF), révèle le rôle essentiel du M-CSF dans l'expansion et la différenciation des ostéoclastes et de la lignée mono-macrophagique vraisemblablement à partir d'un progéniteur commun. Le déficit des souris op/op se corrige spontanément et progressivement avec l'âge. Le remodelage de la cavité osseuse des os longs résulte de la reprise d'une activité ostéoclastique et s'accompagne d'une recolonisation de l'espace médullaire par des macrophages et des progéniteurs hématopoïétiques, de sorte qu'à 22 semaines, les souris op/op sont peu différentes de souris normales. Ceci suggère que des cytokines sont capables de suppléer le M-CSF au niveau des progéniteurs ostéoclastiques et macrophagiques [14].

Par ailleurs, les souris femelles op/op ont une fertilité très diminuée. Cette observation a permis de mettre en évidence que le M-CSF sécrété par l'épithélium utérin pendant la grossesse est un facteur essentiel au développement et à la différenciation du trophoblaste et au développement de l'embryon au stade préimplantatoire. De plus, les glandes mammaires des souris op/op gestantes restent atrophiques, peu différenciées et ont un aspect non sécrétoire suggérant que le M-CSF a un rôle sur le développement de la glande mammaire en lactation. Cet effet pourrait être direct, ou indirect lié à une sécrétion diminuée d'hormones lactogènes par le syncitio-trophoblaste [15].

Délétion par recombinaison homologue d'autres cytokines impliquées dans la myélopoïèse

G-CSF

Le gène du G-CSF (granulocyte CSF) a été récemment inactivé par recombinaison homologue [16]. Les souris homozygotes déficientes en G-CSF sont viables, fertiles mais présentent une neutropénie chronique, les neutrophiles périphériques atteignant 20 à 30 % de la valeur normale. La baisse des neutrophiles est dose dépendante, plus prononcée chez les souris homozygotes G-CSF-/- que chez les hétérozygotes. Le nombre de progéniteurs de toutes les lignées myéloïdes est sensiblement plus faible dans la moelle et la rate de souris G-CSF-/- que de souris normale. Aucune anomalie de maturation de la lignée granulocytaire n'est observée, ce qui suggère que d'autres cytokines peuvent partiellement suppléer le déficit en G-CSF. Le nombre de neutrophiles mobilisables en périphérie par le G-CSF est très réduit mais, quatre jours après l'administration de G-CSF, le nombre des cellules de la lignée granuleuse dans la moelle des souris G-CSF-/- est redevenu identique à celui de souris normales. Les souris ne produisant pas de G-CSF sont plus sensibles à une infection bactérienne que des souris normales, et le nombre de leurs neutrophiles périphériques n'augmente pas en réponse à cette infection. Le déficit modéré en progéniteurs macrophagiques de ces souris pourrait participer à leur sensibilité particulière aux infections. Ainsi, la neutropénie associée au déficit en G-CSF souligne l'importance de ce facteur dans la production de neutrophiles dans des conditions physiologiques et en réponse à une infection.

GM-CSF

De très nombreuses études ont permis de caractériser, in vitro, aussi bien qu'in vivo, l'activité du GM-CSF et de l'IL-3 sur la prolifération et la maturation des progéniteurs hématopoïétiques. Cependant, le rôle de ces deux facteurs dans l'hématopoïèse physiologique est depuis longtemps discuté car ils ne sont pas habituellement détectés dans le sérum, et ne sont produits par les lymphocytes T ou les cellules du micro-environnement médullaire, qu'après activation antigénique ou en réponse à des cytokines inflammatoires.
Les souris déficientes en GM-CSF ont une hématopoïèse normale. Le nombre et la proportion des cellules hématopoïétiques circulantes, la fréquence des différents progéniteurs granulo-macrophagiques, granulocytaires, éosinophiles, mégacaryocytaires et érythroïdes est identique à celle de souris normales [17]. Ceci suggère que le GM-CSF ne régule pas de façon physiologique l'hématopoïèse normale, ou qu'en son absence, une autre cytokine peut remplacer le rôle exercé par ce facteur. Curieusement, les souris ne produisant pas de GM-CSF développent une pathologie pulmonaire très précoce, survenant dès trois semaines après la naissance chez les animaux élevés dans des conditions conventionnelles. Cette pathologie proche de la protéinose alvéolaire associe une accumulation de surfactant dans les alvéoles pulmonaires, une infiltration lymphocytaire péribronchique et périvasculaire et des foyers de surinfection. Dans des conditions sanitaires contrôlées, les souris déficientes en GM-CSF développent un syndrome de protéinose alvéolaire mais sans infiltration inflammatoire ni surinfection associée. Cette pneumopathie, qui n'est pas observée chez les souris déficientes en M-CSF dont le nombre de macrophages pulmonaires est pourtant très réduit, suggère que le GM-CSF pourrait jouer un rôle très spécifique dans l'activation de macrophages alvéolaires et dans la clairance du surfactant [17].

IL-3

Le knock-out de l'IL-3 n'a pas été réalisé mais une stratégie différente a été utilisée pour inactiver ce gène, qui a consisté à établir des souris transgéniques exprimant un ARN antisens de l'IL-3 [18]. Dans ces souris transgéniques, l'ARN antisens est exprimé dans tous les tissus hématopoïétiques, le cerveau et le cervelet. Chez ces souris, le déficit en IL-3 n'est que partiel (20 % des valeurs normales dans le surnageant de lymphocytes T stimulés) montrant les limites de cette stratégie antisens. De façon inattendue, deux pathologies sont observées dans la descendance de lignées transgéniques qui apparaissent avec une fréquence variable et de façon indépendante : un syndrome lymphoprolifératif caractérisé par l'accumulation de cellules pré-B dans la rate et les ganglions périphériques, et un syndrome neurologique de type cérébelleux.

Le rôle de l'IL-3 sur la prolifération des précurseurs B est controversé, certains auteurs lui attribuant un rôle de prolifération et de différenciation alors que, pour d'autres, l'IL-3 inhiberait le développement de colonies B à partir de progéniteurs médullaires pluripotents. Un rôle inhibiteur pourrait rendre compte du syndrome lymphoprolifératif observé chez les souris transgéniques. Des expériences d'hybridation in situ ayant montré une synthèse d'IL-3 par les astrocytes et les cellules de la microglie, on pourrait envisager que le syndrome cérébelleux résulte de l'absence de sécrétion d'IL-3 par ces cellules.

Par ailleurs, certaines souches de souris de laboratoire (A/J, AKR, RF, NZB) ont une mutation de la chaîne spécifique du récepteur de l'IL-3 (chaîne alpha ) qui conduit à une diminution importante de l'expression membranaire du récepteur de cette cytokine [19].
Le phénotype des souris ayant un déficient partiel en IL-3 ou en son récepteur étant très différent, il serait important de réaliser un knock-out complet de cette cytokine (ou de son récepteur). On ne peut exclure en effet que, dans les souris transgéniques, l'ARN antisens anti-IL-3 qui couvre la totalité de la région codante de l'ADNc de cette cytokine (990 bp) inhibe des gènes ayant de courtes homologies de séquence, mais différents de l'IL-3, comme cela a été observé dans d'autres systèmes d'inhibition par des antisens [20, 21].

TPO

Le gène de la thrombopoïétine (TPO) n'a pas été inactivé par recombinaison homologue mais rappelons que le knock- out du gène c-mpl qui code pour le récepteur de cette hormone se traduit chez les souris homozygotes par une diminution très importante du nombre de mégacaryocytes et de plaquettes circulantes, ce qui confirme le rôle de la TPO dans la prolifération et la différenciation de la lignée mégacaryocytaire (pour revue [22]). Le faible nombre de mégacaryocytes et de plaquettes résiduels pourrait être du à l'action d'autres cytokines agissant sur la lignée mégacaryocytaire.

EPO

Ni le gène de l'érythropoïétine ni celui de son récepteur n'ont été inactivés par recombinaison homologue. On peut supposer cependant que l'inactivation de l'un ou l'autre de ces gènes soit létale pendant la vie embryonnaire comme cela est observé dans tous les cas où un gène essentiel au développement de l'érythropoïèse a été inactivé par recombinaison homologue.

Cytokines et lymphopoïèse

IL-2

In vitro, l'IL-2 est un facteur de croissance essentiel à la prolifération des cellules T, NK (natural killer) et LAK (lymphokine activated killer). L'IL-2 induit aussi la différenciation des cellules B et active les macrophages. Ces propriétés ont fait supposer que l'IL-2, produite par une sous- population de cellules T activées, jouait un rôle clé dans la régulation de la réponse immunitaire.

L'IL-2 est une des premières cytokines dont le knock-out a été réalisé [23]. Les souris mutantes présentent un phénotype décevant mais qui a des particularités intéressantes. Le développement du thymus, de la rate et des ganglions est normal. La représentation des différentes sous-populations T du thymus et des lymphocytes T périphériques ainsi que le nombre de cellules NK ne sont pas modifiés. Bien que, in vitro, les lymphocytes T des souris IL-2-/- présentent des déficits fonctionnels (réponse mitogénique diminuée à des activateurs T polyclonaux, absence de génération de cellules T cytotoxiques dans des conditions d'activation allogénique), les souris déficientes en IL-2 peuvent générer, in vivo, une réponse cytotoxique de type CTL après infection virale [24]. Ceci indique clairement que, in vivo, l'IL-2 n'est nécessaire ni au développement, ni à l'expansion, ni à la maturation des cellules T. Le nombre absolu de cellules B périphériques est normal ainsi que le taux d'immunoglobulines circulantes. Toutefois, l'augmentation importante des immunoglobulines de type IgG1 et IgE pourrait refléter une hyperproduction d'IL-4 par des lymphocytes helper de type Th2. Les souris ne produisant pas d'IL-2 développent six semaines après la naissance, un syndrome inflammatoire au niveau de la muqueuse colique qui présente de nombreuses lésions ulcéreuses et est infiltrée de façon massive par des lymphocytes B et T de type CD4+ et CD8+ [25]. Ce syndrome, qui présente de nombreuses similitudes avec la rectocolite hémorragique (expression d'antigènes de classe II par les cellules épithéliales du colon, présence d'autoanticorps, augmentation des IgG1), pourrait être déclenché par la flore microbienne intestinale normale car son apparition est considérablement retardée chez les souris élevées en conditions « pathogen free ». Sa physiopathologie est encore mal comprise mais pourrait refléter une dérégulation complexe du système immunitaire associant une hyperactivation des cellules B et des phénomènes d'auto-immunité. Ce syndrome ressemble aux manifestations inflammatoires chroniques observées chez les souris n'ayant pas de cellules T matures fonctionnelles [26] alors que des souris déficientes en lymphocytes T et B (souris nude et souris RAG-2-/-) ne développent pas de pathologie inflammatoire.
Soulignons ici que les souris ne produisant pas d'IL-2, n'ont pas de déplétion lymphoïde majeure comme cela est observé après inactivation de la chaîne gamma du récepteur de l'IL-2, et que les manifestations d'auto-immunité sont moins sévères qu'après inactivation de la chaîne ß de ce récepteur [27]. Les deux chaînes gamma et ß du récepteur de l'IL-2 étant communes à d'autres récepteurs de cytokines (IL-4, IL-7, IL-9, IL-15 pour la chaîne gamma et au moins l'IL-15 pour la chaîne ß), le knock-out de ces chaînes conduit à l'absence de réponse à d'autres cytokines impliquées dans la lymphopoïèse ou la régulation des fonctions immunitaires.

IL-10

Cette cytokine produite par les lymphocytes helper de type Th2 inhibe la synthèse de cytokines (en particulier d'IL-2 et d'interféron gamma ) par les lymphocytes de type Th1 et la synthèse de cytokines inflammatoires (IL-1, IL-6 et TNFalpha ) par les macrophages activés.

La lymphopoïèse des souris déficientes en IL-10 est apparemment normale. Par contre, ces souris élevées dans des conditions sanitaires « standard » développent une réaction inflammatoire régénérative de la muqueuse du duodénum, du grêle et du colon proximal, massivement infiltrée de lymphocytes, plasmocytes, macrophages et neutrophiles [28]. Ce syndrome inflammatoire, qui présente des analogies cliniques avec la maladie de Crohn, est très atténué dans des conditions d'élevage « pathogen free » et pourrait refléter un déséquilibre des populations helper Th1 et Th2 ou une hyperactivation de macrophages liée à l'absence d'IL-10. En effet, après activation par le LPS, les macrophages spléniques de souris déficientes en IL-10 produisent au moins vingt fois plus d'IL-6 et de TNFalpha que des souris normales et une production locale de cytokines inflammatoires pourrait rendre compte, en partie, de la pathologie observée.

IL-4

In vitro, l'IL-4 permet la prolifération de thymocytes foetaux et de la population Th2 des cellules T helper matures qui, après stimulation, produisent des cytokines de type Th2 (IL-3, IL-4, IL-5, IL-9 et IL-10). L'IL-4 est aussi un facteur de croissance des lymphocytes B et induit une commutation isotypique des immunoglobulines en IgG1 et IgE. De plus, l'IL-4 agit sur la prolifération et/ou la différenciation de nombreuses cellules hématopoïétiques dont les mastocytes et les macrophages.

Le développement des lymphocytes T et B est normal chez les souris déficientes en IL-4 [29] ainsi d'ailleurs que chez les souris double mutantes, déficientes en IL-2 et en IL-4 [30]. L'incapacité des souris IL-4-/- à développer in vivo une réponse helper de type Th2 se manifeste par une absence d'hyperéosinophilie après infection par un parasite de type nématode qui normalement induit une expansion et une différenciation spécifique de cette sous- population lymphocytaire T. Les souris ne produisant pas d'IL-4 ont une concentration sérique en IgG1 diminuée et une absence d'IgE, même après immunisation, alors que les autres immmunoglobulines sont en concentration normale, ce qui confirme le rôle essentiel de l'IL-4 chez la souris dans la production d'IgE et dans une moindre mesure d'IgG1.

IL-7

L'IL-7 est, in vitro, un facteur de prolifération pour les précurseurs les plus immatures de la lignée B (stade pré-pro-B et pro-B) et pour les thymocytes foetaux.
Contrairement aux souris déficientes en IL-2, IL-4 et IL-10, les souris ne produisant pas d'IL-7 sont lymphopéniques et présentent des anomalies majeures de la lymphopoïèse au niveau de tous les organes lymphoïdes (thymus et rate atrophiques, absence de ganglions et de plaques de Peyer) [32]. La cellularité thymique est réduite de 95 % mais les différentes sous-populations T sont normalement représentées, ce qui suggère que le déficit en IL-7 affecte beaucoup plus l'expansion que la différenciation des lymphocytes T. Dans la moelle, la lymphopoïèse B est bloquée à la transition pro-B/pré-B. La rate de ces souris contient un nombre très réduit de cellules T et B matures, capables cependant de répondre in vitro à des mitogènes polyclonaux (Con A et LPS). Il est frappant de constater que l'absence d'IL-7 conduit à un déficit immunitaire global qui ressemble à celui observé chez la souris après inactivation de la chaîne gamma c du récepteur à l'IL-2 [6]. Il est probable que la plupart des anomalies décrites chez ces souris mutantes soient essentiellement dues à une absence de réponse à l'IL-7 plus qu'à d'autres cytokines dont les récepteurs contiennent la chaîne gamma c.

La chaîne fixant l'IL-7 (IL-7 R alpha ) a été également inactivée par recombinaison homologue [33]. Cette chaîne considérée initialement comme spécifique du récepteur de l'IL-7 fait partie du récepteur de TSLP (thymic stromal derived lymphopoitein), cytokine dont les effets biologiques in vitro sont proches de ceux de l'IL-7. Le phénotype des souris n'exprimant pas le récepteur de l'IL-7 est proche de celui des souris ne produisant pas d'IL-7. Cependant, le blocage plus précoce de la lymphopoïèse B à la transition pré-pro-B/pro-B chez les souris dont le récepteur de l'IL-7 a été inactivé pourrait être du à une absence de réponse à TSLP qui pourrait intervenir avant l'IL-7, au tout début de la lymphopoïèse B [33].

Enfin, signalons que l'absence de lymphotoxine ß conduit à des anomalies majeures du développement d'organes lymphoïdes périphériques (ganglions, plaques de Peyer mais thymus normal), sans gros déficit fonctionnel associé [34].

Cytokines pléïtropes

Les termes « redondance et pléïotropie » sont souvent utilisés pour un groupe de cytokines, l'IL-6, l'IL-11, le LIF et l'oncostatine. Ces différentes cytokines se fixent à des récepteurs spécifiques, exprimés par de nombreux types cellulaires. Ces récepteurs partagent une chaîne commune, probablement responsable en grande partie de la similarité des effets biologiques exercés par ces facteurs in vitro et in vivo. Il était donc envisageable que l'absence d'une de ces cytokines puisse être compensée in vivo par une cytokine du même groupe. Or, les souris ne produisant pas de LIF ou d'IL-6 ont un phénotype qui est différent. L'absence de redondance totale de ces cytokines in vivo reflète des différences dans la régulation et les sites de synthèse de ces cytokines ou des différences subtiles d'expression des récepteurs correspondants.

LIF

Le nombre de cellules hématopoïétiques matures périphériques, le développement lymphoïde et la fonction des lymphocytes T périphériques des souris ne produisant pas de LIF sont sensiblement normaux. Cependant, des anomalies sont constatées au niveau des progéniteurs immatures des souris LIF-/-. En effet, le nombre de CFU-S et de précurseurs hématopoïétiques (BFU-E et CFU-GM) est très sensiblement diminué dans la moelle et la rate de ces souris et la réponse proliférative de leurs thymocytes est très altérée. Des expériences de transfert de progéniteurs de souris LIF-/- dans des souris normales montre clairement le rôle du LIF produit par les cellules du micro-environnement, dans le maintien d'un pool de progéniteurs immatures dont la survie, mais non la différenciation, est dépendante de LIF [35]. Par ailleurs, les souris mâles et femelles ne produisant pas de LIF sont fertiles mais les souris femelles LIF-/- n'ont pas de descendance. Le transfert de blastocystes de souris LIF-/- dans l'utérus de souris normales pseudogestantes démontre le rôle essentiel de ce facteur, produit par l'endomètre utérin dès les premiers jours de la gestation, pour l'implantation des blastocystes [36].

IL-6

Les souris ne produisant pas d'IL-6 sont fertiles, ne présentent pas d'anomalie majeure de la myélopoïèse mais ont un nombre diminué de thymocytes et de lymphocytes T périphériques sans déséquilibre dans la proportion des différentes sous-populations lymphocytaires T [37, 38]. La lymphopoïèse B et le taux d'immunoglobulines sériques sont normaux, ce qui indique que le rôle exercé par l'IL-6 sur la prolifération et la différenciation de la lignée B peut être remplacé in vivo par d'autres cytokines. Un déficit fonctionnel en lymphocytes T helper pourrait rendre compte de la sensibilité particulière de ces souris à certaines infections virales et d'une faible production d'IgG après immunisation [37].

Les souris ne produisant pas d'IL-6 ne développent pas d'ostéoporose après ovariectomie contrairement aux souris normales [38], ce qui conforte l'hypothèse que la régulation de la production d'IL-6 par les oestrogènes est responsable de l'ostéoporose survenant chez la femme après la ménopause [39]. L'obtention de souris double mutantes IL6-/- MCSF-/- permettrait de déterminer si l'IL-6 est un facteur déterminant dans la correction de l'ostéopétrose des souris op/op.
De nombreuses cytokines activant les macrophages comme l'interféron gamma et produites par les macrophages activés (TNFalpha , IL-1, IL-6) participent à la défense non spécifique contre des infections bactériennes et sont les médiateurs de réactions inflammatoires locales et générales. Les souris ne produisant pas d'IL-6 ne développent pas de réaction inflammatoire à la suite de lésions tissulaires non septiques ou après infection par des bactéries gram+ à développement intracellulaire comme Listeria monocytogenes mais sont beaucoup plus sensibles à cette infection que des souris normales. Par contre, les souris IL-6-/- ne sont pas protégées contre le choc endotoxique induit chez la souris par l'injection de LPS. L'IL-6 ne semble donc pas participer aux manifestations cliniques associées au choc septique au cours d'infection par des bactéries gram [37, 40]. Le TNFalpha et l'IL-1 semblent être les deux principales cytokines responsables du choc endotoxique comme l'a confirmé l'analyse de souris dont le récepteur au TNF de type I (55 kDa) [41, 42] ou le gène de l'ICE ont été inactivés par recombinaison homologue [43].
Cette revue ne saurait être exhaustive et les délétions de gènes d'autres cytokines ou facteurs de croissance et/ou de leurs récepteurs apportent des informations complémentaires qui ne seront pas détaillées ici : hyperplasie des lignées lymphoïdes B et granuleuses chez les souris n'exprimant pas le récepteur de l'IL-8 [44], anomalies du développement (rein, coeur), anémie macrocytaire et thrombopénie liées à l'absence de PDGFb ou de son récepteur [45, 46], dérèglement de certaines fonctions lymphocytaires et macrophagiques chez les souris n'exprimant pas d'interféron gamma ou son récepteur [48, 49] et syndrome inflammatoire lié à l'absence de TGFß1 [50].
Quel bilan peut-on faire aujourd'hui de l'inactivation de gènes de cytokines ? Les techniques longues et difficiles de recombinaison homologue ont permis de développer, au cours de ces dernières années, un très grand nombre de souris mutantes, déficientes en une cytokine ou son récepteur. On aurait pu craindre que des phénomènes de redondance entre cytokines, ou de compensation « réactionnelle » liée à l'absence d'une cytokine pendant la vie embryonnaire, n'obscurcissent l'analyse du rôle joué par certaines cytokines à l'état physiologique. Or, la sévérité des phénotypes associés à l'absence d'une cytokine ou son récepteur (SCF, M-CSF, G-CSF, TPO-R, IL-7) montre le rôle fondamental que ces facteurs excercent in vivo dans l'homéostasie de la myélopoïèse ou la lymphopoïèse. L'obtention de souris double ou triple mutantes permettra de définir à l'avenir quelles cytokines coopèrent in vivo pour compenser, même partiellement, l'absence d'une cytokine particulière.

Les manifestations cliniques associées au knock-out de certaines cytokines ont donné lieu parfois à des résultats inattendus et en particulier à des syndromes inflammatoires. Bien que la nature des mécanismes conduisant à ces pathologies ne soit pas parfaitement comprise, ces souris mutantes ouvrent de nouvelles perspectives de recherche sur la physiopathologie de certaines maladies humaines et pour la mise en place de nouveaux essais thérapeutiques *

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