ARTICLE
Les dysglobulinémies monoclonales sont définies par
la production d'une immunoglobuline (Ig) entière ou d'une sous-unité
d'Ig, généralement par un clone plasmocytaire. La présence
d'Ig monoclonales dans le sang peut avoir de multiples conséquences
dont leurs dépôts dans divers tissus. Depuis la première
description des cylindres myélomateux au début des années
1900, la gamme des néphropathies dues au dépôt ou à
la précipitation d'Ig monoclonales s'est considérablement
étendue [1]. Le tableau
I présente les diverses formes de néphropathies classées
en fonction de critères ultrastructuraux, selon qu'il existe ou non
une organisation des dépôts au microscope électronique.
Les néphropathies à dépôts organisés
sont définies par la présence de cristaux, de fibrilles
ou de microtubules. Les plus fréquentes sont la tubulopathie myélomateuse,
l'amylose à chaînes légères et l'atteinte rénale
des cryoglobulinémies. Les glomérulonéphrites fibrillaires
non amyloïdes sont le plus souvent associées à des
dépôts d'IgG4 polyclonales de sorte que cette entité
sera simplement évoquée dans cette revue. Les glomérulopathies
immunotactoïdes peuvent être associées à une
prolifération plasmocytaire, mais également à une
leucémie lymphoïde chronique B ou à un lymphome B non
hodgkinien de bas grade.
Les néphropathies à dépôts non organisés
sont caractérisées par la présence de dépôts
denses, souvent finement granuleux dans la membrane basale de la plupart
des tissus, mais plus spécialement dans le rein. Ces affections
portent le nom de maladie des dépôts d'Ig monoclonale ou
monoclonal immunoglobulin deposition disease (MIDD). Elles se
différencient de l'amylose immunoglobulinique par l'absence d'affinité
des dépôts pour le rouge Congo et l'aspect ultrastructural.
En fonction de la nature des dépôts d'Ig, on distingue les
formes à dépôt exclusif de chaînes légères
monoclonales (light chain deposition disease LCDD), les
formes mixtes comportant des dépôts de chaînes légères
et de chaînes lourdes monoclonales (light and heavy chain deposition
disease LHCDD), et les formes à dépôt exclusif
de chaînes lourdes tronquées récemment décrites
(heavy chain deposition disease HCDD) [2]. Enfin, des cas
de glomérulonéphrites à croissants et dépôts
non organisés ont été observés au cours de
proliférations monoclonales B.
Il est maintenant établi que des anomalies de séquence
des Ig sont à l'origine de la diversité des lésions
décrites précédemment et des manifestations rénales.
Cette conclusion repose sur plusieurs observations : la production de
chaînes légères anormales par les plasmocytes des
patients atteints de MIDD, la récidive de la néphropathie
après transplantation rénale, l'étroite corrélation
entre les lésions rénales induites chez les souris recevant
des injections d'Ig néphritogènes humaines et les lésions
initiales observées chez les patients présentant une dysglobulinémie
monoclonale [3].
Les Ig se composent de deux chaînes légères et de
deux chaînes lourdes reliées entre elles par des ponts disulfures.
Les chaînes légères et les chaînes lourdes sont
elles-mêmes constituées de domaines globulaires constants
(C) et variables (V). Alors qu'un nombre limité de gènes
codent pour les domaines constants, de multiples gènes sont responsables
de la synthèse des domaines variables. La portion C-terminale correspondant
au domaine constant C est codée par un seul gène pour les
chaînes kappa et par quatre gènes pour les chaînes
lambda. La région N-terminale qui correspond au domaine variable
V, est codée par deux familles de gènes, V et J,
qui sont l'objet de réarrangements et de mutations survenant au
cours de la différenciation lymphocytaire B. Les gènes exprimés
Vkappa et Vlambda peuvent être
classés respectivement en quatre et six sous-groupes de variabilité
selon les homologies de séquence des régions hypervariables.
La diversité des séquences des régions variables
qui détermine leur capacité de reconnaissance des antigènes,
explique aussi la variabilité des propriétés physicochimiques
des Ig responsables de leur potentiel néphritogène [4].
Plusieurs types d'anomalies structurales ou physicochimiques ont déjà
été décrits : délétion des domaines
constants CH1 dans les maladies de dépôts de chaînes
lourdes [2] et les exceptionnelles amyloses AH [5], anomalies de taille
et de glycosylation des chaînes légères dans les maladies
de dépôts de chaînes légères [6], résistance
à la protéolyse des domaines Vkappa dans
le syndrome de Fanconi [7].
Dans cette revue, nous décrirons les différentes formes
de néphropathies rencontrées au cours des dysglobulinémies
monoclonales en essayant d'établir des liens entre les aspects
moléculaires et physiopathologiques d'une part, les caractéristiques
cliniques et pathologiques d'autre part. Nous avons exclu délibérément
les glomérulonéphrites observées au cours des cryoglobulinémies,
principalement de type II, qui sont le plus souvent associées à
une infection chronique par le virus de l'hépatite C.
Néphropathies
à dépôts organisés
Tubulopathie myélomateuse
Épidémiologie et présentation
clinique
La tubulopathie à cylindres est la complication rénale
la plus fréquente du myélome, observée chez 30 à
40 % des patients à l'autopsie, et chez 80 % des malades biopsiés
pour une insuffisance rénale aiguë [8-11].
En raison de l'amélioration des traitements du myélome
multiple et de la meilleure connaissance des facteurs précipitant
les complications rénales, la prévalence de l'insuffisance
rénale progressive a fortement décru. En milieu néphrologique,
l'insuffisance rénale, aiguë ou subaiguë, révélatrice
d'un myélome à forte masse, est devenue la présentation
clinique la plus fréquente. Celle-ci est souvent isolée
en dehors de quelques douleurs osseuses et d'une altération de
l'état général de degré variable. L'absence
de spécificité des signes cliniques explique le retard fréquent
du diagnostic.
La présence de facteurs favorisant la formation des cylindres
est souvent retrouvée. Dans une étude française portant
sur 34 patients [8], une déshydratation était présente
dans 65 % des cas, une infection et une hypercalcémie (> 2,6
mmol.L 1) dans la moitié des cas. Cette étude
a mis en lumière le rôle néfaste des anti-inflammatoires
non stéroïdiens qui diminuent la filtration glomérulaire
dans des situations d'hypercalcémie ou de déshydratation,
où la perfusion rénale est précaire. Plus récemment,
on a insisté sur les effets délétères des
inhibiteurs de l'enzyme de conversion de l'angiotensine qui peuvent réduire
le débit de diurèse lorsqu'ils sont associés aux
diurétiques ou prescrits chez des malades déshydratés.
L'incidence des insuffisances rénales aiguës déclenchées
par les produits de contraste iodés a, heureusement, beaucoup diminué.
Diagnostic
Dans le contexte d'une insuffisance rénale aiguë ou subaiguë,
le diagnostic de myélome multiple est généralement
aisé grâce aux électrophorèses et immunofixations
des protéines sériques et urinaires. L'étude électrophorétique
des protéines urinaires met en évidence un pic monoclonal
de chaînes légères (protéinurie de Bence-Jones)
chez plus de 90 % des patients (alors que l'examen des urines par bandelette
réactive est généralement négatif) [8]. Il
n'est habituellement pas nécessaire d'effectuer une ponction-biopsie
rénale qui est réservée aux cas où il existe
de multiples facteurs précipitants dont certains (infection parenchymateuse)
peuvent déboucher sur des actions thérapeutiques spécifiques,
et à ceux dans lesquels une albuminurie significative fait envisager
la présence d'une glomérulopathie associée à
l'atteinte tubulaire.
Les lésions de tubulopathie myélomateuse associent des
cylindres caractéristiques prédominant dans les segments
distaux du tubule rénal, et une atteinte souvent diffuse et sévère
de l'épithélium tubulaire. Le cylindre myélomateux
se caractérise par sa structure dense, fracturée et par
son aspect polychromatophile. Il suscite souvent à son contact
une réaction cellulaire macrophagique, parfois à cellules
géantes. Un fait particulier est la grande fréquence des
cristaux, parfois visibles au sein des cylindres dès l'examen au
microscope optique. Ces caractéristiques sont pratiquement spécifiques
de la tubulopathie myélomateuse. L'examen en immunofluorescence
de la biopsie montre que les cylindres « myélomateux »
sont principalement constitués de la chaîne légère
monoclonale et de la protéine de Tamm-Horsfall.
Physiopathologie
Les chaînes légères produites en excès par
la majorité des patients atteints de myélome sont filtrées
par le glomérule en raison de leur faible poids moléculaire
(20 à 25 kDa) et réabsorbées dans le tube contourné
proximal où elles sont dégradées dans les lysosomes.
Celles qui ont échappé à ce processus de réabsorption
atteignent la branche ascendante large de l'anse de Henle où elles
se trouvent en présence de la protéine de Tamm-Horsfall.
La fonction de cette protéine fortement glycosylée et acide
(point isoélectrique [pI] = 3,2) qui est synthétisée
exclusivement par les cellules de ce segment du néphron, reste
inconnue. Dans des conditions biologiques particulières (augmentation
de la densité urinaire, diminution du pH, hypercalciurie), l'interaction
de certaines chaînes légères avec la protéine
de Tamm-Horsfall peut conduire à leur agrégation, étape
initiale de la formation des cylindres myélomateux. Cependant,
toutes les chaînes légères n'induisent pas de tubulopathie
myélomateuse comme l'illustre l'absence de relation étroite
entre la quantité de chaînes légères excrétées
dans l'urine et la survenue d'une tubulopathie. Ces observations cliniques
ont été vérifiées chez le rat en microperfusant
des tubules rénaux in vivo avec des chaînes légères
humaines néphritogènes [12]. Le développement des
cylindres et des lésions épithéliales tubulaires
proximales ne dépend ni du pI, ni de l'isotype des chaînes
légères perfusées. L'obstruction tubulaire est, en
revanche, aggravée par la diminution du volume extracellulaire
et par l'apport de furosémide.
Sanders et al. [12-14] ont montré le rôle essentiel
de la protéine de Tamm-Horsfall dans la formation des cylindres
myélomateux. Celle-ci peut s'auto-agréger pour former des
complexes de haut poids moléculaire. Cette agrégation «
homotypique » est induite par l'augmentation des concentrations de
sel et de calcium ou par la diminution du pH dans la gamme des valeurs
physiologiques observées dans l'urine, et par le furosémide.
Elle dépend de la présence d'acide sialique dans la protéine
dont le degré de glycosylation (35 à 40 %) est l'un des
plus élevés des protéines de l'organisme. Ainsi,
chez les rats préalablement traités par la colchicine qui
empêche la greffe des résidus d'acide sialique sur le squelette
de la protéine, la perfusion de chaînes légères
néphritogènes dans les tubules n'entraîne plus la
formation de cylindres, ni d'obstruction tubulaire [13]. En outre, la
protéine de Tamm-Horsfall de ces rats ne se lie pas aux chaînes
légères in vitro, contrairement à celle des
rats non traités par la colchicine.
La protéine de Tamm-Horsfall peut, par ailleurs, s'agréger
avec les chaînes légères. Cette agrégation
« hétérotypique » implique une séquence
peptidique de neuf acides aminés de la protéine de Tamm-Horsfall
[15] et une séquence du domaine variable des chaînes légères
néphritogènes localisée dans le CDR3 [16]. L'identification
de cette séquence permettrait de définir une population
de malades à haut risque rénal.
L'obstruction tubulaire par les cylindres induit des ruptures de la
membrane basale tubulaire, l'afflux de cellules inflammatoires et la production
de molécules pro-inflammatoires (gélatinases, radicaux libres)
responsables d'une néphrite tubulo-interstitielle [17]. Cependant,
l'obstruction des tubules par les cylindres, qui ne concerne que 50 %
des néphrons, ne suffirait pas à induire à elle seule
une insuffisance rénale sans la toxicité des chaînes
légères pour les cellules tubulaires proximales qui lui
est associée.
Modalités thérapeutiques
Le traitement de la tubulopathie myélomateuse découle
de sa physiopathologie. Le premier objectif du traitement est de réduire
la précipitabilité des chaînes légères,
c'est-à-dire leur interaction avec la protéine de Tamm-Horsfall.
Pour atteindre cet objectif, il est nécessaire d'induire une diurèse
abondante et alcaline (afin d'augmenter la solubilité de la protéine
de Tamm-Horsfall) par des apports appropriés, de corriger rapidement
l'hypercalcémie par la réhydratation et les biphosphonates,
d'éviter dans la mesure du possible l'utilisation des diurétiques
de l'anse et celle des médicaments néphrotoxiques. Ces traitements
permettent d'obtenir une amélioration de l'insuffisance rénale
dans environ 50 % des cas, surtout si l'insuffisance rénale s'est
installée de façon aiguë. Ils doivent être entrepris
le plus rapidement possible. Le second objectif du traitement est de diminuer
la production de chaînes légères par la chimiothérapie.
Des perspectives intéressantes pour la prévention de la
tubulopathie découlent des travaux de Sanders et al. [13,
17]. D'une part, la colchicine devrait faire l'objet d'essais randomisés
chez les patients éliminant des chaînes légères
dans les urines. D'autre part, l'inhibition de l'interaction de la protéine
de Tamm-Horsfall avec les chaînes légères néphritogènes
par la séquence peptidique inverse (anti-peptide) du site de fixation
des chaînes légères, de même que l'identification
des séquences consensus de fixation dans le CDR3 des chaînes
légères néphritogènes devraient permettre
la conception d'antagonistes non peptidiques [15, 16].
Syndrome de Fanconi
Épidémiologie et présentation
clinique
Le syndrome de Fanconi associé aux dysglobulinémies monoclonales,
le plus souvent à chaînes légères kappa est
une entité rare mais insuffisamment recherchée [18]. Il
n'y a actuellement, dans les études publiées, qu'une cinquantaine
de cas bien documentés. Ce syndrome est défini par l'association
d'une glycosurie rénale (sans diabète associé), d'une
amino-acidurie généralisée et d'une hypophosphatémie
résultant respectivement d'un déficit du transport du glucose,
des acides aminés et des phosphates par le tubule proximal. S'y
associent souvent une acidose chronique, une hypo-uricémie et une
hypokaliémie. Dans le cas du myélome, le dysfonctionnement
tubulaire proximal est presque toujours induit par la chaîne légère
kappa.
Les principales manifestations cliniques sont en rapport avec l'ostéomalacie
(douleurs osseuses et musculaires, fractures, tassements), conséquence
de la fuite urinaire de phosphate, de la carence en vitamine D active,
et de l'acidose. Dans d'autres cas, l'atteinte tubulaire est révélée
par une protéinurie ou une glycosurie isolée, voire une
insuffisance rénale. Le retard diagnostique est souvent important
si le syndrome tubulaire est méconnu, et le diagnostic de celui-ci
conduit habituellement à la découverte de la dysglobulinémie
monoclonale : myélome d'évolution lente, le plus souvent
à faible masse tumorale, ou gammapathie monoclonale bénigne.
Toutefois, une étude récente a montré que le syndrome
de Fanconi à chaînes kappa était une entité
hétérogène [18]. En effet, dans une série
de 11 patients, sept seulement présentaient la forme typique décrite
par Maldonado et al. [19] et caractérisée par une
dysglobulinémie monoclonale bénigne ou un myélome
à faible masse d'évolution lente et par la formation de
cristaux dans les cellules tubulaires proximales. Trois patients avaient
un myélome à forte masse tumorale et des cylindres myélomateux.
Des cristaux étaient détectés dans les cellules tubulaires
proximales chez un seul de ces patients. Enfin, le dernier patient échappait
à toute classification : il avait une gammapathie monoclonale bénigne,
sans cristaux, avec seulement des dépôts de chaîne
légère dans les cellules tubulaires proximales à
l'examen en immunofluorescence.
Diagnostic
Le diagnostic repose sur la mise en évidence du dysfonctionnement
tubulaire dans un laboratoire spécialisé. Une glycosurie
normoglycémique, une hypophosphatémie ou une hypo-uricémie
sont des éléments d'orientation. Le diagnostic doit être
confirmé par la chromatographie des acides aminés urinaires
et par la mesure de la clearance du phosphate, associées à
l'étude en immunofixation des protéines urinaires. Le diagnostic
de syndrome de Fanconi à chaînes kappa est très certainement
sous-estimé, en particulier chez des malades ayant une « déminéralisation
diffuse » et une dysglobulinémie monoclonale bénigne
ou un myélome.
La biopsie rénale montre des lésions tubulaires affectant
principalement les tubules proximaux et caractérisées par
la présence de cristaux cytoplasmiques (figures
1A et 1B). Les cristaux sont souvent visibles dès l'examen
au microscope optique avec certaines colorations, et sont confirmés
par l'examen au microscope électronique qui les localise dans les
lysosomes. Les cristaux peuvent également être mis en évidence
dans les cellules tubulaires desquamées par l'examen du culot urinaire
au microscope à contraste de phase (figure
1C), et dans les plasmocytes eux-mêmes. Cependant, leur présence
n'est ni constante ni spécifique du syndrome de Fanconi.
Physiopathologie
Contrastant avec l'hétérogénéité
clinique du syndrome de Fanconi associé aux dysglobulinémies
monoclonales, il existe une relative homogénéité
des séquences peptidiques et des propriétés physicochimiques
des chaînes légères kappa. En effet, huit des neuf
patients de l'étude de Messiaen et al. [18] produisaient
des chaînes légères dont la région variable
appartenait au sous-groupe VkappaI. Les chaînes
légères néphritogènes se distinguent également
par l'usage restreint de deux gènes VkappaI
(O2/O12 et O8/O18), par des substitutions tout à
fait inhabituelles d'acides aminés (acides aminés hydrophobes
ou non polaires en position 30), et par une résistance de leur
domaine variable à la protéolyse [7, 18]. En effet, après
traitement par la cathepsine B, une enzyme présente dans les lysosomes
des cellules tubulaires proximales, sept des neuf chaînes légères
étudiées ont donné naissance à un fragment
de 12 kDa correspondant à leur domaine variable Vkappa
(figure 1D). Ce fragment
est totalement résistant à la cathepsine B. Il peut être
cristallisé in vitro, et les cristaux formés ressemblent
à ceux qui se forment spontanément dans l'urine du même
patient [20]. En revanche, les chaînes légères isolées
des urines des patients ayant une tubulopathie myélomateuse sont
digérées par la cathepsine B. La résistance à
la protéolyse observée dans le syndrome de Fanconi pourrait
être responsable de l'accumulation des chaînes légères,
après endocytose, dans le compartiment endolysosomal des cellules
tubulaires proximales et de la cristallisation de certaines d'entre elles.
Le mécanisme des altérations des fonctions tubulaires proximales
reste toutefois à élucider. Il est possible que l'engorgement
par les chaînes légères (Vkappa)
du système endosomal perturbe le recyclage des transporteurs apicaux
et entraîne leur séquestration dans le cytoplasme.
Modalités thérapeutiques
Le traitement du syndrome de Fanconi lié aux chaînes légères
kappa demeure controversé. Dans la série de Messiaen et
al. [18], aucune amélioration du syndrome de Fanconi n'a été
observée chez les six patients traités par chimiothérapie
ou interféron alpha. La maladie hématologique est demeurée
stable avec un recul de 2 à 15 ans chez les huit patients atteints
d'une gammapathie monoclonale bénigne ou d'un myélome à
faible masse tumorale. Ces observations ne plaident pas en faveur d'une
chimiothérapie prolongée chez ces patients. En revanche,
la supplémentation par le calcium, le phosphate, la vitamine D
active (« un-alpha »), et la correction de l'acidose améliorent
rapidement et durablement les manifestations osseuses et musculaires.
Amyloses immunoglobuliniques
(AL, AH)
Les dépôts d'amylose sont formés de fibrilles de
8 à 10 nm de largeur, linéaires et rigides, et agrégées
en faisceaux [21]. Ils se rencontrent dans des maladies aussi variées
que la maladie d'Alzheimer, les maladies inflammatoires chroniques, les
cancers ou les dysglobulinémies monoclonales. Ils diffèrent
toutefois dans leur localisation et la nature des protéines précurseurs.
Ils ont en commun des critères histopathologiques bien précis,
en particulier leur affinité pour le rouge Congo [21].
Épidémiologie et présentation
clinique
L'amylose AL est toujours le résultat d'une prolifération
plasmocytaire monoclonale : si seulement 15 % des malades avec une amylose
AL ont un myélome, plus de 50 % ont un excès de cellules
plasmocytaires médullaires, et l'examen en immunofluorescence de
la moelle identifie une prolifération plasmocytaire clonale chez
pratiquement tous les autres.
L'amylose AL est une maladie sévère et systémique
dont les principales manifestations cliniques sont indiquées dans
le tableau II. L'altération
de l'état général est rapidement importante. L'organomégalie
est liée à l'infiltration amyloïde. L'atteinte rénale
est fréquente et souvent révélatrice. La protéinurie
est souvent néphrotique, mais sans hématurie. En cas d'hématurie,
des investigations urologiques sont nécessaires afin d'exclure
une éventuelle lésion de l'arbre urinaire. L'insuffisance
rénale est remarquable par l'absence habituelle d'hypertension
artérielle et l'existence de reins de taille normale ou augmentée.
La présence d'un syndrome néphrotique, d'une hypotension
orthostatique ou d'une polyneuropathie périphérique est
plus fréquente chez les patients atteints d'amylose AL sans myélome,
alors que la prévalence du syndrome du canal carpien semble plus
élevée dans les amyloses AL associées à un
myélome.
Dans la série de la Mayo Clinic [22], la présence de chaînes
légères dans les urines (protéinurie de Bence-Jones)
était identifiée dans 73 % des cas par immunoélectrophorèse,
et l'isotype lambda était deux fois plus fréquent que l'isotype
kappa, ce rapport étant l'inverse de celui observé au cours
du myélome (kappa/lambda = 2). En utilisant des techniques immunochimiques
plus sensibles (western blot), des chaînes légères
peuvent être détectées dans les urines ou le sérum
chez 90 % des patients.
Diagnostic
Le diagnostic d'amylose AL doit être évoqué devant
des manifestations glomérulaires, cardiaques, neurologiques, cutanées
ou digestives, surtout si elles sont associées à la présence
d'Ig ou de chaînes légères monoclonales. Il ne peut
être établi que par une biopsie d'un organe facilement accessible
(glandes salivaires accessoires, peau, muqueuse rectale ou gastrique)
qui doit être colorée par le rouge Congo et systématiquement
analysée en immunofluorescence à l'aide des anticorps spécifiques
des protéines précurseurs (dans ce cas, les chaînes
légères, ou exceptionnellement les chaînes lourdes).
La biopsie rénale n'est indiquée que si les biopsies des
autres organes sont négatives à cause d'un risque hémorragique
qui semble supérieur au risque habituel (infiltration amyloïde
des artérioles, déficit éventuel en facteur X).
En microscopie optique, les dépôts amyloïdes sont
extra-cellulaires, éosinophiles et métachromatiques. Après
coloration au rouge Congo, ces dépôts apparaissent rosés,
alors qu'ils sont biréfringents et prennent la couleur vert-pomme
en lumière polarisée. La métachromasie des dépôts
est également observée avec le Cristal violet qui colore
les dépôts en rouge.
L'identification des chaînes légères au sein des
dépôts amyloïdes nécessite une étude en
immunofluorescence sur coupe congelée à l'aide d'anticorps
spécifiques. De façon exceptionnelle, les dépôts
sont constitués de chaînes lourdes monoclonales (amylose
AH).
Physiopathologie
Des progrès significatifs ont été accomplis ces
dernières années dans la connaissance de la fibrillogenèse.
Quelle que soit la nature de la protéine précurseur, une
étape de nucléation suivie de l'élongation des fibrilles
paraît indispensable. Dans tous les cas, la protéine précurseur
subit un certain nombre de transformations, le plus souvent de nature
protéolytique qui conduit à la formation de feuillets beta-plissés.
En outre, elle s'associe à d'autres constituants, notamment des
glycosaminoglycanes et la substance P (SAP) qui semblent jouer un rôle
respectivement dans la stabilisation de la structure beta-plissée
et dans la résistance des fibrilles à la protéolyse.
Dans le cas de l'amylose AL, la formation de fibrilles amyloïdes
est conditionnée par certaines propriétés physicochimiques
des chaînes légères qui semblent favoriser leur potentiel
amylogène : l'isotype lambda, l'appartenance au sous-groupe de
variabilité VlambdaVI, certaines substitutions
dans les régions variables notamment par des acides aminés
acides (pouvant favoriser l'instabilité thermodynamique des monomères
de chaînes légères et le processus de nucléation),
la tendance à la dimérisation des domaines variables pouvant
constituer un site de combinaison à certains antigènes comme
les protéines de la matrice extra-cellulaire. Il semble exister
une corrélation entre la spécificité tissulaire des
chaînes légères et leur sous-groupe de variabilité.
En effet, le sous-groupe VlambdaVI est associé
à un phénotype rénal prédominant alors que
les sous-groupes VlambdaI, VlambdaII
et VlambdaIII sont associés à une
atteinte cardiaque prédominante ou à une amylose systémique
multiviscérale [23].
L'amylose AH est exceptionnelle. Dans un cas, la chaîne lourde
d'IgG présentait une délétion interne des domaines
CH1 et CH2, si bien que le domaine variable était
directement lié à la partie C-terminale du troisième
domaine constant de la chaîne lourde (CH3), d'où
une analogie structurale avec une chaîne légère [5].
Modalités thérapeutiques
L'amylose AL représente la complication la plus sévère
des dysglobulinémies monoclonales. La survie médiane dans
la série de la Mayo Clinic était de 18 mois chez les patients
traités par chimiothérapie conventionnelle et de moins d'une
année chez les patients traités seulement par colchicine
[24]. La mortalité cardiaque est la plus importante, 40 % des décès
étant consécutifs à une insuffisance cardiaque ou
à un trouble du rythme. En l'absence d'études prospectives,
le traitement actuel basé sur de hautes doses de melphalan associées
à la greffe de moelle autologue ou de cellules souches sanguines
semble prometteur [25]. Le bénéfice attendu de la chimiothérapie
intensive est un pourcentage élevé de rémission hématologique
(défini par la disparition du composant monoclonal). Néanmoins,
une étude rétrospective de la Mayo Clinic portant sur 1
288 patients a montré que les patients qui réunissent les
critères d'éligibilité pour le recueil de cellules
souches ont une espérance de vie supérieure, d'où
un biais de sélection [26]. En outre, la mortalité de la
chimiothérapie intensive est élevée dans les amyloses
avec plus de deux atteintes viscérales ou avec une insuffisance
cardiaque. Le protocole randomisé français qui est actuellement
en cours, devrait permettre de définir la meilleure stratégie
thérapeutique.
Les dépôts amyloïdes sont soumis à un processus
de remodelage dont atteste leur régression dans de rares observations
de chimiothérapie intensive avec greffe. C'est dans cette perspective
que de nouvelles approches thérapeutiques sont aujourd'hui à
l'essai : l'utilisation d'inhibiteur de la liaison de la substance P aux
fibrilles amyloïdes, l'injection d'anticorps monoclonaux dirigés
contre la forme fibrillaire des chaînes légères contenue
dans les dépôts d'amylose [27]. Des composés sulfatés
de faible poids moléculaire ou des antagonistes des récepteurs
des produits de glycation avancée (RAGE) sont également
capables d'inhiber la formation de dépôts d'amylose AA chez
la souris, mais leur efficacité dans l'amylose AL humaine reste
à montrer.
Glomérulonéphrites fibrillaires
non amyloïdes et glomérulopathies
immunotactoïdes
Épidémiologie et présentation
clinique
Depuis plusieurs années, des cas isolés ou de courtes
séries de patients présentant une glomérulopathie
à dépôts organisés non amyloïdes associée
à une dysglobulinémie ont été rapportés.
Ces glomérulopathies, dont les dépôts ne sont pas
colorés par le rouge Congo, sont diagnostiquées grâce
à l'examen en microscopie électronique de la biopsie rénale.
Elles ne représentent qu'un pour cent des diagnostics histologiques
dans les centres de pathologie rénale adulte, mais leur incidence
est vraisemblablement fortement sous-estimée.
Ces glomérulopathies ont été l'objet d'une grande
confusion dans les études publiées [28, 29]. Aujourd'hui
cependant, la situation est relativement clarifiée. Le tableau
III compare les caractéristiques immunopathologiques et cliniques
des glomérulonéphrites fibrillaires et des glomérulopathies
immunotactoïdes à celles de l'amylose AL. Les glomérulonéphrites
fibrillaires non amyloïdes sont rarement associées à
des dépôts monotypiques et à une pathologie lymphoproliférative
alors que les glomérulopathies immunotactoïdes s'observent
le plus souvent dans le cadre d'une prolifération B avec production
d'un composant monoclonal (IgGkappa ou IgGlambda) qui se dépose
dans le rein (figure 2A).
La présentation clinique est habituellement un syndrome néphrotique
impur (avec hématurie et hypertension artérielle). Les lésions
histologiques évoquent une glomérulonéphrite extra-membraneuse
ou une glomérulonéphrite membranoproliférative.
Diagnostic
Il repose sur l'examen de la biopsie rénale au microscope électronique,
qui doit être systématique devant toute glomérulopathie
atypique, surtout si elle s'accompagne de dépôts monotypiques.
La biopsie montre des dépôts organisés, microtubulaires,
de diamètre important (souvent > 30 nm) par rapport à
ceux des fibrilles non amyloïdes, organisés par endroit en
faisceaux parallèles, et dont la section transversale peut donner
une image en cocarde (figure
2B). Chez certains patients, l'atteinte glomérulaire est associée
à une leucémie lymphoïde chronique B ; dans ce cas,
les mêmes inclusions microtubulaires sont visibles dans les lymphocytes.
Physiopathologie
Très souvent, l'Ig monoclonale déposée dans les
glomérules n'est pas détectée dans la circulation,
ce qui suggère des propriétés physicochimiques particulières
qu'il reste à élucider. Des analyses de séquences
effectuées dans quelques cas n'ont pas apporté de résultats
significatifs.
Modalités thérapeutiques
Le traitement de l'hémopathie lymphoïde ou de la prolifération
plasmocytaire permet, le plus souvent, l'amélioration voire la
guérison de la glomérulopathie immunotactoïde. Une
telle évolution, inhabituelle dans les glomérulonéphrites
extra-membraneuses ou membranoprolifératives d'autre origine, souligne
l'importance du diagnostic hématologique et justifie la distinction
avec les glomérulonéphrites fibrillaires non amyloïdes
qui sont généralement résistantes au même type
de traitement.
Néphropathies à dépôts
non organisés (granuleux) et autres néphropathies
Maladie des dépôts non amyloïdes d'immunoglobuline
monoclonale (monoclonal Ig deposition disease MIDD) : syndrome
dit de Randall
Épidémiologie et présentation
clinique
Au cours des dysglobulinémies monoclonales, on peut observer
des atteintes glomérulaires non amyloïdes ressemblant à
la glomérulosclérose nodulaire diabétique, mais s'en
différenciant toutefois par la présence de dépôts
monotypiques de chaînes légères [30] ou plus rarement
de chaînes lourdes [2]. Ces dépôts sont également
présents le long des membranes basales de la plupart des tissus,
où ils revêtent un aspect finement granuleux, non organisé
à l'examen au microscope électronique. La maladie des dépôts
non amyloïdes d'Ig monoclonale est observée chez 5 % environ
des patients atteints de myélome à l'autopsie. Quarante
à cinquante pour cent des patients atteints de LCDD ont un myélome.
Les autres ont une prolifération plasmocytaire monoclonale détectée
par un excès de plasmocytes médullaires, ou par l'examen
en immunofluorescence de la moelle. Vingt pour cent des patients n'ont
toutefois pas de composant monoclonal circulant ou urinaire alors que
tous ont, par définition, une chaîne légère,
le plus souvent kappa (80 %), déposée dans les tissus. Une
vingtaine de cas de maladies de dépôts de chaîne lourde
ont été rapportés à ce jour.
La maladie des dépôts de chaînes légères
(light chain deposition disease LCDD) est une affection
systémique (foie, cur, poumon, rate, nerfs) [31], mais les
dépôts extra-rénaux sont souvent asymptomatiques.
Habituellement, ce sont les manifestations rénales qui dominent
le tableau clinique et conduisent au diagnostic de LCDD, qu'il s'agisse
de la protéinurie souvent de débit néphrotique, de
l'hématurie ou de l'insuffisance rénale particulière
par sa fréquence, sa précocité et sa sévérité.
La présentation clinique est très voisine chez les patients
atteints de maladie de dépôts de chaîne lourde (HCDD),
avec cependant une particularité : l'hypocomplémentémie
est fréquente et est associée à des dépôts
de C3 dans les glomérules.
Diagnostic
Le diagnostic de maladie des dépôts doit être évoqué
dans les mêmes circonstances que l'amylose AL. Comme dans l'amylose,
l'absence de composant monoclonal circulant ou urinaire ne permet pas
d'écarter le diagnostic. Celui-ci repose principalement sur la
biopsie rénale qui doit être étudiée en immunofluorescence
à l'aide d'anticorps anti-chaînes légères kappa
et lambda, et en microscopie électronique.
Les lésions caractéristiques de la LCDD sont l'épaississement
des membranes basales tubulaires et la formation de nodules scléreux
mésangiaux (figure
3A). Cependant, alors que les lésions tubulaires sont constantes,
une glomérulosclérose nodulaire n'est observée que
dans 60 % des cas. Dans les autres cas, on observe seulement une augmentation
de la matrice mésangiale. Tous les patients atteints de maladie
de dépôts de chaîne lourde rapportés jusqu'à
présent avaient une glomérulosclérose nodulaire.
L'examen en immunofluorescence met en évidence des dépôts
monotypiques de chaîne légère, le plus souvent kappa
(figure 3B), habituellement
sans chaîne lourde associée ; beaucoup plus rarement, les
dépôts sont constitués exclusivement de chaîne
lourde, généralement gamma. L'étude de la biopsie
avec des anticorps monoclonaux montre que ces dépôts sont
constitués d'une seule sous-classe de chaîne lourde et que
celle-ci n'a pas de premier domaine constant (CH1) (figure
4A). Les dépôts prédominent dans les membranes
basales tubulaires. Ils sont aussi souvent détectés dans
les nodules mésangiaux et la membrane basale glomérulaire
(figures 3B et 4A).
L'analyse en microscopie électronique révèle la
présence d'un matériel finement granuleux, parfois poussiéreux,
non organisé dans les membranes basales tubulaires et glomérulaires,
ainsi que dans les nodules mésangiaux.
Physiopathologie
La récidive de la maladie des dépôts sur le rein
transplanté et l'absence de chaîne légère détectable
dans la circulation chez 20 % des patients ont conduit à suspecter
des propriétés anormales des chaînes légères.
Preud'homme et al. [32] ont, les premiers, mis en évidence
la synthèse de chaînes légères anormales par
les plasmocytes médullaires. Les propriétés physicochimiques
des chaînes légères qui peuvent être impliquées
dans la pathogénie de la maladie des dépôts non amyloïdes
de chaîne légère sont : leur appartenance fréquente
à l'isotype kappa avec une sur-représentation du sous-groupe
de variabilité VkappaIV [33] ; leur taille
anormale identifiée par les expériences de biosynthèse
[31, 32] ; leur capacité inhabituelle à polymériser
[6] ; leur glycosylation observée dans 20 % des cas environ [6]
qui favoriserait leur dépôt rapide dans les organes car les
chaînes légères glycosylées ne sont pas détectées
dans la circulation ; enfin, l'existence de substitutions inhabituelles
de la séquence peptidique par des résidus hydrophobes superficiels,
principalement dans les régions qui déterminent la complémentarité
(c'est-à-dire dans les régions qui, normalement, se combinent
avec l'antigène) [34]. Ces résidus hydrophobes pourraient
déstabiliser la chaîne légère, conduisant à
son dépôt. Ils pourraient également être à
l'origine d'interactions hydrophobes entre les chaînes légères
elles-mêmes, et entre les chaînes légères et
les résidus hydrophobes des protéines de la matrice extracellulaire.
Dès les premières observations de Randall [30], des dépôts
de chaînes lourdes avaient été mis en évidence
chez certains patients, en association avec les dépôts de
chaînes légères, d'où la dénomination
LHCDD (light and heavy chain deposition disease). Les expériences
de biosynthèse effectuées par Preud'homme et al.
[6] sur les plasmocytes médullaires avaient montré dans
27 cas de LCDD la synthèse de chaînes lourdes de taille normale,
qui ne s'étaient pas déposées dans le rein ; en revanche,
dans quatre des cinq cas de LHCDD étudiés, des chaînes
lourdes de taille réduite étaient synthétisées
par les plasmocytes médullaires. Ces observations suggéraient
que le dépôt de chaînes lourdes dans le rein était
associé à la synthèse de chaînes lourdes de
taille anormale.
Dans les dix cas de HCDD où la chaîne lourde a pu être
étudiée, il existe une délétion du premier
domaine constant de cette dernière (CH1) (figure
4B), associée dans un cas à une délétion
du deuxième domaine constant (CH2) [2, 35]. La délétion
du CH1 entraîne vraisemblablement la libération
prématurée de la chaîne lourde du réticulum
endoplasmique, où normalement elle devrait être séquestrée
dans l'attente de son association avec la chaîne légère
par les protéines chaperones qui se fixent précisément
sur le CH1. La délétion du CH1 est
nécessaire mais non suffisante au développement de la néphropathie,
car on l'observe également dans la maladie des chaînes lourdes
gamma, qui est une forme particulière de lymphome sans atteinte
rénale. Dans les maladies des chaînes lourdes gamma, il y
a non seulement une délétion du CH1 mais aussi,
dans la plupart des cas, une délétion partielle ou totale
de la région variable. Ceci suggère que la région
variable de la chaîne lourde (VH) participe à
la formation des dépôts glomérulaires chez les malades
atteints de HCDD. Des substitutions anormales ont été mises
en évidence dans la séquence peptidique des régions
variables VH dans deux cas de HCDD. Ainsi, la maladie des dépôts
de chaînes légères (LCDD) et la maladie des dépôts
de chaînes lourdes (HCDD) pourraient être deux variantes d'une
maladie conformationnelle des régions variables des chaînes
d'Ig affectant les chaînes légères et lourdes, respectivement.
Cependant, la maladie des dépôts non amyloïdes d'Ig
ne se résume pas à leurs seuls dépôts. Ceux-ci
sont également observés le long des membranes basales chez
certains malades atteints de tubulopathie myélomateuse ou dans
certains modèles expérimentaux développés
chez la souris, sans qu'ils ne déclenchent d'accumulation de matrice
extra-cellulaire qui constitue un fait saillant de la maladie. Les mécanismes
moléculaires qui conduisent à la fibrose glomérulaire
et interstitielle dans la MIDD restent à élucider. Un rôle
du TGF-beta est cependant vraisemblable.
Modalités thérapeutiques
L'histoire naturelle de la maladie des dépôts non amyloïdes
demeure incertaine, en raison de la variabilité de l'expression
clinique des dépôts extra-rénaux. La survie peut aller
d'un mois à plus de 10 ans. Cette évolution contraste avec
celle de l'amylose AL. L'objectif comme dans l'amylose est la rémission
complète, définie par l'absence de détection du composant
monoclonal, mais celui-ci peut se déposer très rapidement,
ce qui ne facilite pas la surveillance. La mise au point de dosages néphélométriques
devrait faciliter le suivi de ces patients. En cas de myélome,
la chimiothérapie, éventuellement intensive chez les sujets
plus jeunes, est logique. Dans les autres cas, elle est indiquée
en cas d'atteinte rénale évolutive ou de localisation extra-rénale
menaçant le pronostic vital (atteinte cardiaque). En raison de
la récidive de la maladie après transplantation rénale,
celle-ci devrait être précédée de l'éradication
du clone plasmocytaire néphritogène. Dans ce but, la chimiothérapie
intensive avec greffe de cellules souches circulantes est actuellement
la stratégie la plus efficace.
Autres néphropathies
Toutes les atteintes rénales liées aux dysglobulinémies
monoclonales ne sont pas la conséquence de dépôts
d'Ig ou de chaînes légères. Par exemple, dans le syndrome
POEMS (associant polyneuropathie, organomégalie, endocrinopathie,
composant monoclonal et anomalies dermatologiques), on peut observer des
formes atypiques de glomérulonéphrite membranoproliférative,
des lésions glomérulaires de mésangiolyse ou de microangiopathie
thrombotique, sans dépôt d'Ig. Le rôle pathogène
de certaines cytokines (IL-6) et du virus HHV-8 (human herpes virus-8)
a été évoqué [36].
En conclusion, des progrès très significatifs ont été
accomplis ces dernières années dans la compréhension
des mécanismes moléculaires impliqués dans les atteintes
rénales observées au cours des dysglobulinémies monoclonales.
Les propriétés physicochimiques particulières des
Ig ou des chaînes légères d'Ig dans certaines néphropathies
permettent d'expliquer la diversité des atteintes rénales,
et devraient déboucher rapidement sur de nouvelles approches thérapeutiques
s'ajoutant aux progrès de la chimiothérapie.
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