ARTICLE
Depuis 1994, une association entre l'infection par le virus de l'hépatite
C (VHC) et les lymphomes non hodgkiniens (LNH) de phénotype B a
été suggérée par de nombreuses études
épidémiologiques. Cette association n'est pas retrouvée
dans toutes les études et est donc encore débattue. Le but
de cet article est d'analyser, par une revue de la littérature,
les arguments épidémiologiques, physio-pathogéniques
et thérapeutiques relatifs à cette association et de rapporter
les particularités des lymphomes associés au virus de l'hépatite
C.
Histoire
naturelle de l'infection par le virus de l'hépatite C
Le virus de l'hépatite C a été identifié
en 1989 comme le principal agent des hépatites post-transfusionnelles
non A, non B. Il est transmis principalement par voie sanguine (transfusion
ou toxicomanie intraveineuse). La prévalence de l'infection au
virus de l'hépatite C varie nettement selon les pays selon un gradient
nord-sud en Europe, étant inférieure à 0,5 % au nord
et de 1,2 à 1,5 % au sud (Italie 2 à 3 %, France 1,1 %).
Elle est également faible aux États-Unis, au Canada et au
Japon [1]. C'est un virus à ARN simple brin qui ne possède
pas de reverse transcriptase et ne s'intègre donc pas à
l'ADN. Cet ARN est composé de 10 000 nucléotides et ne comporte
qu'un seul cadre de lecture ouvert. Les protéines de structure
comprennent la protéine de capside (C) et deux protéines
d'enveloppe (E1 et E2). Les régions non structurelles sont appelées
NS2 à NS5. Le virus de l'hépatite C a une grande variabilité
génétique inter et intra-individuelle [2]. À partir
de la variabilité génomique inter-individuelle, sont définis
des génotypes qui sont classés en 9 groupes et 30 sous-groupes
(1a, 1b, etc.). Les génotypes rencontrés varient selon le
pays, le mode et la date de contamination. Le génotype 1 est le
plus fréquent en France. La population génomique virale
d'un individu infecté est aussi hétérogène.
Il existe en effet des régions hypervariables localisées
sur le gène codant pour E2 et nommées HVR1 et HVR2. Au cours
de l'infection chronique, les mutations de HVR1 sont fréquentes
et déterminent ce qu'on appelle les quasi-espèces. Des mutations
sont présentes également sur la totalité du génome
viral. Ce mécanisme permettrait un échappement au système
immunitaire favorisant donc la persistance de l'infection virale chronique.
Ainsi, 50 à 80 % des patients infectés par le virus de l'hépatite
C développent une infection chronique. Vingt pour cent d'entre
eux évoluent vers une cirrhose. Le risque d'hépatocarcinome
est aussi élevé au cours de cette infection essentiellement
(90 à 95 % des cas) au cours de l'évolution d'une cirrhose.
L'infection par le virus de l'hépatite C est aussi associée
à de nombreuses manifestations extrahépatiques. Ces manifestations
sont auto-immunes (thyroïdites, syndrome sec, glomérulonéphrites
extramembraneuses, lichen plan, hépatites auto-immunes...) ou plus
souvent, associées à la présence d'une cryoglobulinémie
mixte. Les manifestations cliniques de la cryoglobulinémie mixte
(vascularite cutanée, arthralgies, neuropathie périphérique,
atteinte rénale, etc.) sont causées par leur dépôt
dans les petits et moyens vaisseaux. Quatre-vingts à cent pour
cent des patients atteints de cryoglobulinémies mixtes dites essentielles
sont infectés par le virus de l'hépatite C. La cryoglobuline
mixte est un gros complexe composé essentiellement de trois éléments
: les antigènes protéiques et ARN du virus de l'hépatite
C, les IgG anti-VHC et une IgM, le plus souvent monoclonale, dirigée
contre ces IgG et ayant donc une activité « facteur rhumatoïde
» [3, 4]. Les cryoglobulinémies mixtes peuvent se compliquer
par la survenue d'un lymphome de bas grade, à type d'immunocytome
dans la grande majorité des cas. Dans une étude italienne,
sur 31 patients atteints de cryoglobulinémies mixtes symptomatiques
associées au virus de l'hépatite C, 39 % ont développé
un lymphome non hodgkinien au cours d'un suivi de 10 ans [5].
Étude
épidémiologique de l'association entre virus de l'hépatite
C et lymphome non hodgkinien
C'est devant l'association entre l'infection au virus de l'hépatite
C et cryoglobulinémie mixte se compliquant de cas de lymphome,
que le virus a été recherché comme agent pathogène
responsable de lymphome non hodgkinien. D'après une revue récente
des données épidémiologiques de la littérature,
10 à 20 % des lymphomes non hodgkiniens seraient associés
à l'infection par le virus de l'hépatite C en Italie [6].
En effet, la plupart des études qui retrouvent une association
entre lymphome non hodgkinien et virus de l'hépatite C ont été
menées en Italie où la prévalence du virus dans la
population générale est de 2 à 4 %. Parmi les patients
atteints de lymphome non hodgkinien, les prévalences du virus de
l'hépatite C varient de 9 à 42 %, selon ces études.
Deux études ont aussi mis en évidence une telle association,
l'une aux États-Unis [7] et l'autre au Japon [8]. Le lien entre
virus de l'hépatite C et lymphome non hodgkinien n'est cependant
pas retrouvé de façon constante. En effet plusieurs études
n'ont pas montré d'association entre lymphome non hodgkinien et
virus de l'hépatite C, comme en Grande-Bretagne [9, 10], aux États-Unis
et au Canada [11, 11bis], en Allemagne [12] et en France [13]. Le tableau
I récapitule une partie des résultats de ces études.
Les études réalisées en Italie sont trop nombreuses
pour pouvoir être toutes incluses dans ce tableau. Ainsi, seules
sont représentées les études italiennes qui comportent
une population témoin. En revanche, étant donné leur
faible nombre, nous avons cité toutes les études provenant
des autres pays quelle que soit leur méthodologie. L'analyse de
l'ensemble de ces études montre que la prévalence de l'infection
au virus de l'hépatite C est de 14 % parmi les patients atteints
de lymphome par rapport à une prévalence de 1,4 % chez les
témoins. Il est intéressant de souligner une fois encore
que la prévalence de l'infection par le virus de l'hépatite
C est élevée (2 à 3 %) dans les études qui
ont trouvé une association entre lymphome non hodgkinien et virus
de l'hépatite C.
La prévalence du virus de l'hépatite C a aussi été
étudiée au cours d'autres lymphoproliférations de
phénotype B. En dehors du lymphome non hodgkinien, elle semble
aussi augmentée parmi les patients atteints de gammapathies monoclonales
et de maladie de Waldenström, mais ces études reposent sur
des effectifs faibles [8, 14]. Celles-ci méritent d'être
confirmées par d'autres études. Par ailleurs, plusieurs
études ont été menées dans des populations
infectées par le VIH. En effet, l'incidence des lymphomes non hodgkiniens
et la prévalence du virus de l'hépatite C sont élevées
dans cette population. Ces études ont conclu à l'absence
de lien entre virus de l'hépatite C et lymphome non hodgkinien
chez ces patients. Ceci peut s'expliquer par le fait que le VIH est un
facteur de risque majeur de lymphome qui écraserait le risque lié
au virus de l'hépatite C [15, 16].
Les résultats des études sur l'association entre lymphome
et virus de l'hépatite C sont donc discordants. D'un point de vue
méthodologique, la plupart des études épidémiologiques
qui ont évalué l'association entre lymphome et virus de
l'hépatite C ne sont pas des études cas/témoin appariées.
Elles ne prennent donc pas en compte l'âge et le milieu socio-économique
des patients, ce qui représente un biais car ces variables sont
liées à la prévalence du virus de l'hépatite
C. Ils comparent la prévalence du virus de l'hépatite C
dans une population de patients atteints de lymphome non hodgkinien à
une population témoin composée le plus souvent de patients
atteints d'autres hémopathies, de donneurs de sang ou « d'échantillons
de la population générale ». Le choix des donneurs
de sang comme population témoin semble aussi critiquable, compte
tenu que ces patients sont sélectionnés comme n'ayant pas
de facteur de risque d'infection au virus de l'hépatite C. L'importance
de la différence de prévalence entre cas et témoins
est cependant importante (multipliée par un facteur 10 par rapport
à celle des témoins) et est observée dans de nombreuses
études indépendantes. L'existence d'un biais méthodologique
dans ces études ne semble donc pas pouvoir expliquer entièrement
cette différence de prévalence du virus de l'hépatite
C entre cas et témoins. De plus, parmi les cinq études qui
ne retrouvent pas d'association entre lymphome et virus de l'hépatite
C, deux n'ont pas de population témoin, et deux ont une prévalence
du virus de l'hépatite C de 0 % parmi les témoins. Or, la
mise en évidence d'une association avec un facteur de risque est
d'autant plus difficile que sa prévalence est faible.
La variation de prévalence des différents génotypes
du virus de l'hépatite C pourrait aussi être une des explications
des différences observées entre les pays. Plusieurs études
italiennes ont suggéré que l'association entre la survenue
de lymphomes et l'infection par le virus de l'hépatite C était
plus forte avec les géno/sérotypes 2a et 2b qu'avec les
géno/sérotypes 1a et 1b [17-19]. Or la proportion de patients
infectés par un génotype 2 est de 35 % en Italie contre
5 à 10 % en France [19bis] et 14 % en Grande-Bretagne [2]. Cette
différence de prévalence du génotype 2 pourrait expliquer
pourquoi les études réalisées en Europe du Nord ne
retrouvent pas d'association entre lymphome non hodgkinien et virus de
l'hépatite C. Ceci mériterait d'être confirmé
par d'autres études. Le mécanisme qui associerait certains
sérotypes avec la survenue de lymphomes n'est pas connu. Par ailleurs,
le diagnostic de l'infection au virus de l'hépatite C repose dans
la plupart de ces études sur la sérologie de l'hépatite
C et ceci peut être associé à de faux négatifs
(4/26) [6]. La réalisation d'une RT-PCR du virus de l'hépatite
C améliore la sensibilité diagnostique. Elle devrait donc
être réalisée dans les études de prévalence
de l'infection au virus de l'hépatite C surtout dans les populations
de patients immunodéprimés tels que ceux atteints de lymphome
non hodgkinien.
Caractéristiques
des lymphomes associés au virus de l'hépatite C
L'étude des lymphomes associés à l'infection par
le virus de l'hépatite C a permis d'identifier certaines de leurs
caractéristiques. L'association entre lymphome non hodgkinien et
virus de l'hépatite C n'est retrouvée qu'avec les lymphomes
non hodgkiniens de phénotype B. Elle n'est pas retrouvée
dans les lymphomes non hodgkiniens de phénotype T ni dans les maladies
de Hodgkin [14]. L'association avec les lymphomes non hodgkiniens B semble
être plus forte avec les lymphomes de bas grade [20] et plus particulièrement
les immunocytomes ou lymphomes lympho-plasmocytaires [21], les lymphomes
de la zone marginale de localisation ganglionnaire [7, 22], muqueuses
[23, 23 bis] ou splénique [24] (figure
1). La prévalence de l'infection au virus de l'hépatite
C est aussi augmentée au cours des lymphomes de haut grade [19],
beaucoup d'entre eux étant probablement le résultat de la
transformation de lymphomes de bas grade. Il est intéressant de
souligner les nombreuses analogies entre les immunocytomes ou lymphomes
lympho-plasmocytaires et les lymphomes de la zone marginale, bien que
ces deux types histologiques soient distincts dans la classification internationale
récente. Ils présentent le même phénotype des
cellules B anormales, des mutations somatiques fréquentes dans
les régions variables des gènes d'immunoglobulines indiquant
leur origine post-folliculaire, une fréquente différenciation
plasmocytaire et enfin peuvent se transformer en lymphomes à grandes
cellules. De plus, des observations de malades ayant présenté
d'abord un lymphome de type MALT puis un lymphome lympho-plasmocytaire
médullaire semblent confirmer qu'il existe des fortes homologies
entre ces deux types histologiques. La localisation des lymphomes associés
au virus de l'hépatite C est plus souvent extraganglionnaire, à
la différence de lymphomes non associés au virus de l'hépatite
C (66 % versus 19 %, p < 0,001) [19]. Les atteintes viscérales
les plus fréquentes sont le foie, la rate, les glandes salivaires
et le péritoine [7, 24-26]. Ces résultats sont exposés
dans le tableau II. La
fréquence des cryoglobulinémies mixtes symptomatiques au
cours de ces lymphomes est variable selon les études de 30 à
55 % [20, 21] et pourrait ainsi ne pas être une étape nécessaire
au cours de la lymphomagenèse liée au virus de l'hépatite
C. Cependant, dans les études qui ont effectué une recherche
systématique avec des méthodes sensibles, une cryoglobulinémie
mixte à faible taux, souvent asymptomatique était retrouvée
chez la quasi-totalité des malades ayant une hépatite C
et un lymphome non hodgkinien [19].
Le retentissement de l'infection au virus de l'hépatite C sur
le pronostic des lymphomes n'a été rapporté que dans
une étude parmi des cas d'immunocytomes. Dans cette étude,
il ne semble pas y avoir de différence de survie entre les patients
infectés ou non par le virus de l'hépatite C [22]. La qualité
de vie des patients atteints de lymphome non hodgkinien est, en revanche,
significativement moins bonne parmi les patients infectés par le
virus de l'hépatite C que chez les patients séronégatifs
pour le virus de l'hépatite C.
Approche
thérapeutique
Des cas de régression complète de cryoglobulinémies
mixtes associées au virus de l'hépatite C par un traitement
par interféron ont été rapportés [27], mais
le plus souvent s'accompagnent de rechute à l'arrêt du traitement.
Dans cette étude, sur 20 patients atteints de cryoglobulinémies
mixtes, 6 avaient un immunocytome. Trois patients ont eu une réponse
favorable sous interféron. Cependant, à partir de ces observations,
on ne pouvait exclure un rôle direct antiprolifératif de
l'interféron indépendant de son activité antivirale.
Nous avons également récemment rapporté des observations
de traitement de lymphomes liés au virus de l'hépatite C
par interféron. Le traitement par interféron de 9 patients
atteints de lymphomes spléniques à lymphocytes villeux associés
au virus de l'hépatite C, s'est révélé efficace
dans 7 cas [24]. Dans ces cas, l'efficacité de l'interféron
était corrélée avec la négativation de la
PCR virus de l'hépatite C. Les patients non répondeurs n'avaient
pas rendu négative leur PCR. De plus, en faveur du rôle pathogène
du virus de l'hépatite C, les traitements par interféron
des patients atteints de lymphome splénique à lymphocytes
villeux non infectés par le virus de l'hépatite C n'ont
induit aucune réponse clinique. Ces résultats suggèrent
qu'une éradication du virus de l'hépatite C permette de
faire régresser le lymphome qui lui est associé. Selon cette
hypothèse nous avons observé un patient qui n'a pas répondu
à l'interféron seul, ni sur la PCR VHC, ni sur le lymphome.
Ce résultat suggère que l'association ribavirine-interféron
pourraît être plus efficace, comme cela a été
clairement démontré au cours de l'hépatite C, pour
traiter les lymphomes de bas grade associés au virus de l'hépatite
C. Ainsi le pouvoir pathogène du virus s'exercerait plus par une
stimulation chronique des lymphocytes que par des propriétés
oncogéniques des protéines virales, sur le même modèle
que la suppression de l'Helicobacter pylori au cours du lymphome
du MALT gastrique. En l'absence de cirrhose, les lymphomes de haut grade
associés au virus de l'hépatite C doivent être traités
comme les lymphomes de même type. Les atteintes hépatiques
avec élévation de la bilirubine doivent faire modifier les
doses des anthracyclines et éviter les drogues hépatotoxiques
comme le méthotrexate. Contrairement à ce qui a été
observé au cours des hépatites B, le risque d'aggraver l'hépatite
C au cours de l'immunodépression induite par la chimiothérapie
semble faible. Le rôle d'un traitement par interféron comme
traitement adjuvant ou dans la prévention de la rechute de ces
lymphomes de haut grade n'a pas été étudié.
Hypothèses physio-pathologiques
(figure
1)
Le rôle du virus de l'hépatite C dans la lymphomagenèse
est mal connu. Un des récepteurs du virus de l'hépatite
C à la surface des cellules vient d'être cloné (CD81).
Cette molécule est exprimée à la surface des lymphocytes
B et des hépatocytes. Elle lie la protéine d'enveloppe (E2)
du virus de l'hépatite C [28]. Le lymphotropisme du virus est documenté
par la détection de son génome dans les cellules mononucléées
du sang (lymphocytes B et T, monocytes, macrophages) et par sa capacité
de réplication, in vitro, dans des lignées lymphocytaires
[3]. Les lymphocytes infectés par le virus de l'hépatite
C pourraient donc se comporter comme un réservoir de virus [4].
Il est intéressant de noter que le CD81 est associé sur
le lymphocyte B au CD19 et que sa stimulation, à la suite d'un
contact avec son ligand, permet de diminuer le seuil d'activation du lymphocyte
B. On peut donc imaginer un lymphocyte B sécrétant une IgM
à activité rhumatoïde qui était jusqu'alors
anergique car reconnaissant un auto-antigène, redevenir actif et
pouvoir sécréter son IgM anti-IgG à la suite d'une
infection par le virus de l'hépatite C.
Le génome du virus de l'hépatite C a été
détecté dans des ganglions de patients atteints de cryoglobulinémies
mixtes et de lymphome non hodgkinien de bas grade [29]. L'étude
en immunohistochimie à l'aide d'anticorps monoclonaux dirigés
contre les protéines structurelles et non structurelles du virus,
a montré la présence de cellules lymphoïdes virus de
l'hépatite C positives dans les ganglions hyperplasiques réactionnels
de patients atteints de cryoglobulinémies mixtes. Ces cellules
sont localisées de préférence dans les régions
interfolliculaires mais aussi dans les centres germinatifs et dans la
zone du manteau. Dans la même étude, chez 12 patients atteints
de lymphome non hodgkinien faisant suite à une cryoglobulinémie
mixte et infectés par le virus de l'hépatite C, seuls 3
avaient une immunohistochimie positive, marquant des cellules lymphoïdes
localisées de préférence dans le cortex du ganglion
[29].
Une étude des réarrangements des chaînes lourdes
des immunoglobulines chez des patients infectés par le virus de
l'hépatite C a montré que tous ceux qui étaient atteints
de cryoglobulinémies mixtes avaient des expansions clonales B ainsi
que 25 % de ceux qui n'avaient pas de cryoglobulinémie mixte détectable
[30]. L'étude des réarrangements des gènes des chaînes
lourdes des immunoglobulines de cellules de lymphomes immunocytaires a
aussi montré que les mêmes segments variables étaient
utilisés, chez tous les patients, suggérant le rôle
d'une stimulation par un même antigène [31]. De plus, les
gènes VH et VL utilisés étaient très souvent
51p1 et kv325, respectivement. Ces deux gènes de région
variable sont également très souvent utilisés par
les cellules B sécrétant un facteur rhumatoïde, ce
qui constitue un argument supplémentaire pour penser que les lymphocytes
B tumoraux des lymphomes associés au virus de l'hépatite
C peuvent avoir une activité anti-IgG. L'association forte entre
l'infection par le virus de l'hépatite C et les lymphomes non hodgkiniens
de la zone marginale pourrait s'expliquer par le fait que ces cellules
seraient responsables de la production des IgM dirigées contre
les IgG anti-virus de l'hépatite C. Par ailleurs, l'étude
des lymphocytes circulants en cytométrie de flux chez des patients
infectés par le virus de l'hépatite C avec ou sans cryoglobulinémie
n'a pas retrouvé d'anomalie de l'activation des lymphocytes B,
T et NK ni de la répartition des lymphocytes naïfs ou mémoires,
ce qui n'est pas en faveur de l'hypothèse d'une dysrégulation
ou d'une activation globale des lymphocytes circulants [32]. Cette discordance
pourrait s'expliquer par une stimulation antigénique locale au
niveau des réservoirs du virus de l'hépatite C (foie, ganglions)
sans passage sanguin.
Ainsi deux mécanismes sont possibles pour expliquer la physiopathogénie
des lymphomes associés au virus de l'hépatite C :
Premièrement, le virus de l'hépatite C pourrait
avoir un rôle oncogène direct après infection des
lymphocytes B par liaison à l'antigène CD81. À la
différence des rétrovirus, le virus de l'hépatite
C ne possède pas de reverse transcriptase et ne peut donc pas s'insérer
au génome humain et activer directement en cis un oncogène
cellulaire. En revanche, il semble que les protéines virales pourraient
jouer un rôle coopératif avec d'autres oncogènes cellulaires.
La protéine de capside ou la protéine NS3 pourraient participer
à l'oncogenèse. Cette dernière possède un
domaine de fixation à l'ADN, et pourrait donc stimuler en trans
la transcription de proto-oncogènes cellulaires et induire ainsi
la prolifération cellulaire. Cependant, cette protéine est
essentiellement cytoplasmique et ainsi son rôle in vivo reste
à déterminer. La co-transfection du gène de cette
protéine et d'un gène codant pour l'oncogène H-ras
dans des lignées de cellules fibroblastiques entraîne une
prolifération cellulaire et l'apparition de tumeur après
injection de ces cellules à des souris « nude » [33].
La protéine non structurale NS3 pourrait aussi avoir une activité
oncogénique. La transfection du gène NS3 dans des
lignées cellulaires de fibroblastes de souris induit une prolifération
cellulaire et une perte de l'inhibition de contact. L'injection de ces
cellules à des souris « nude » induit également
des fibrosarcomes [34]. La protéine kinase R (PKR) induite par
l'interféron inhibe l'activité de synthèse protéique
et la croissance cellulaire induite par le facteur d'initiation eIF-2alpha.
Il vient d'être démontré que les protéines
virales NS5A et E2 (surtout des génotypes 1a et 1b plus que 2a,
2b, et 3a) interagissent et inhibent l'activité de PKR et pourrait
par ce biais favoriser la prolifération cellulaire des cellules
infectées et expliquer certaines résistances à l'interféron
[34bis]. Ces données n'ont pas été confirmées
et d'autres travaux devront pouvoir élucider le rôle de ces
protéines dans l'oncogenèse.
Le second mécanisme supposé de la lymphomagenèse
liée au virus de l'hépatite C est indirect et semble reposer
sur la stimulation antigénique chronique. La variabilité
génomique intra-individuelle permettrait un échappement
au système immunitaire malgré la production d'anticorps
anti-virus de l'hépatite C et entraînerait donc la chronicité
de l'infection [2]. Les IgG complexées au virus de l'hépatite
C deviendraient immunogènes et stimuleraient des lymphocytes B
sécrétant une IgM à activité anti-IgG hypersensibles
à la suite de l'interaction CD81/CD19 et virus C. La progression
vers la prolifération lymphomateuse de ces lymphocytes B à
activité rhumatoïde proviendrait de l'accumulation de mutations
et/ou d'anomalies chromosomiques facilitées par la stimulation
antigénique chronique. Les données récentes sur l'efficacité
thérapeutique de la diminution de la charge virale sur la prolifération
lymphoïde renforce cette hypothèse. Les événements
oncogéniques secondaires pourraient favoriser la survenue d'un
lymphome non hodgkinien agressif qui perdrait sa dépendance vis-à-vis
du virus de l'hépatite C.
La figure 2 représente
de façon schématique les hypothèses physiopathogéniques
des manifestations liées au virus de l'hépatite C.
CONCLUSION
...Perspectives
Il existe des arguments forts qui plaident pour une association entre
virus de l'hépatite C et lymphomes non hodgkiniens. Il s'agit de
nombreuses études épidémiologiques, d'hypothèses
physio-pathologiques et d'observations thérapeutiques. Cependant,
cette association reste encore débattue en raison des différences
observées entre les résultats des études épidémiologiques
selon les pays.
Pour avancer dans ce débat, plusieurs pistes sont possibles.
Du point de vue épidémiologique, il faudrait confirmer ces
résultats par des études cas/témoins appariées
menées dans des populations où la prévalence du virus
de l'hépatite C n'est pas trop faible. Les cas pourraient être
des patients atteints de lymphomes qui semblent plus fortement associés
au virus de l'hépatite C (lymphomes de la zone marginale, immunocytomes
ou lymphomes de localisations extraganglionnaires). D'autre part, le dépistage
et le recensement systématique du virus de l'hépatite C
au cours des lymphomes pourrait être organisé.
Enfin, compte tenu des résultats probants de l'interféron
sur la cryoglobulinémie mixte et sur des lymphomes de la zone marginale
splénique, des études cliniques pourraient être menées
pour évaluer à plus grande échelle l'efficacité
de l'interféron ou de l'association interféron-ribavirine
pour induire la rémission des lymphomes de bas grade associés
au virus de l'hépatite C et dans le maintien de la rémission
obtenue après chimiothérapie des lymphomes de haut grade.
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