ARTICLE
Les leucémies aiguës à précurseurs érythroblastiques
sont des variantes rares d'érythroleucémies, se distinguant
des LAM6 classiques par l'immaturité de la prolifération
érythroblastique (Eb) et l'absence de composante myéloblastique
associée [1]. Leur reconnaissance est relativement facile
lorsque les blastes ressemblent à des proérythroblastes
(PEb), mais s'avère plus difficile dans les formes d'aspect plus
indifférencié [2]. Nous résumons, ici, les
caractéristiques biocliniques de neuf cas de LAM6 «variant»,
ainsi que les moyens utilisés pour confirmer leur origine Eb, fruit
d'un travail multicentrique du Groupe Français d'Hématologie
Cellulaire (GFHC) [2].
Caractéristiques
cliniques
Dans cinq cas (n°1-5), il s'agissait de leucémies aiguës
de novo, incluant trois nourrissons (dont une trisomie 21), âgés
de 1 jour à 12 mois, et deux adultes (âge>73 ans). Dans
trois cas (n°6-8) âge= 65, 63 et 85 ans), on notait respectivement
un antécédent d'anémie réfractaire avec excès
de blastes, de polyglobulie de Vaquez traitée pendant onze ans
par pipobroman et phosphore32, et de cancer de l'ovaire traité
par busulfan pendant quatre ans. Dans le neuvième cas (âge=
69 ans) il s'agissait d'une transformation inaugurale d'une leucémie
myéloïde chronique. Le taux d'hémoglobine (Hb) était
très variable d'un cas à l'autre (4,4-12,6, médiane=
7,5g/dl), de même que celui des leucocytes (1,7-255m = 6,5 x 109/l)
et des plaquettes (12-255m = 3109/l). Des blastes circulants
étaient retrouvés chez sept patients (2-94% m= 17%) et représentaient
50 à 98% (m = 59%) des cellules de la moelle osseuse. Quatre patients
ne présentaient d'Eb matures, ni dans le sang, ni dans la moelle
osseuse, alors que chez les cinq autres, leurs pourcentages allaient de
1 à 31% (m= 4%) et 3 à 11% (m= 6%) respectivement.
L'évolution a été particulièrement sombre:
deux des trois enfants et les six adultes sont décédés
en moins de deux mois; seul un enfant est toujours en première
rémission complète (RC1, durée: +16mois) après
un traitement selon le protocole LAME91, suivi d'une allogreffe de moelle
osseuse.
Caractéristiques
morphologiques
Dans cinq cas (n° 2, 4, 6, 8 et 9), les blastes présentaient
un aspect ressemblant à celui des proérythroblastes (figures
1 , Figure 2),
alors que dans les quatre autres (n° 1, 3, 5 et 7), leur morphologie
apparaissait plus indifférenciée (figures
3, figure 4).
Dans aucun des cas, on ne notait de blastes à corps d'Auer ou MPO+.
Caractéristiques immunophénotypiques
La présence de glycophorine (GPA) sur les blastes a été
observée dans quatre cas (n°2, 5, 6 et 89) associée
à l'antigène (ag) Rh D, une fois, et une morphologie PEb,
trois fois, confirmant leur nature proche de celle des proérythroblastes.
Dans les cinq autres cas (n° 1, 3, 4, 7 et 8), le phénotype
GPA-, RhD-, HbF-, spectrine-, CD36++,
anti-BH+, GPC (non glycosylée) faisait évoquer
celui de progéniteurs Eb. Chez l'un d'entre eux (cas n°1),
la présence des antigènes CD36++ et H n'a été
notée qu'après culture in vitro (voir plus loin).
Par ailleurs, les blastes des neuf patients se sont parfois révélés
CD7+ (4 cas), cCD13+ (2 cas), CD13+ (1cas),
CD33+ (3 cas) et CD34+ (2cas), mais toujours HLA
DR-, CD2-, CD5-, cCD3 -, CD10
-, CD19 -, CD20 -, cCD22 -,
CD14 -, *MPO (APAAP) -.
Preuve
de l'origine Eb des formes immatures, GPA -
Elle a pu être établie dans quatre observations, soit par
la mise en évidence de molécules de ferritine en microscopie
électronique (J. Breton-Gorius, hôpital Henri-Mondor Créteil)
(cas n°3), soit par l'induction de GPA sans alphaMPO, ni CD41a et
CD42b, sur les blastes, après culture in vitro de trois
jours, en présence d'IL3 et d'érythropoïétine
(cas n°1 et 8) (figure 5
et figure 6), soit
par l'observation de colonies d'Eb présentant un caryotype identique
à celui du diagnostic, en culture en milieu semi-solide (cas n°3
et 8). Dans la quatrième observation (cas n°4), on notait
cependant une expression inhabituelle d'HbF (34%) associée à
des antigènes plaquettaires CD41a et CD42b (50%), en faveur d'une
forme mixte M6V/M7.
Discussion
Les LAM6 «variant» s'observent aux deux extrêmes de la
vie, en particulier chez les trisomiques 21, après exposition à
des toxiques mutagènes, ou comme transformation aiguë de syndromes
myélodysplasiques ou myéloprolifératifs chroniques
[1, 2]. Au plan morphologique, elles sont caractérisées
par une franche blastose MPO- sans corps d'Auer et sans érythroblastose
mature associée. Les blastes peuvent ressembler à des PEb
(grande taille, noyau rond central à chromatine finement «perlée»,
gros nucléoles, cytoplasme abondant, intensément basophile,
parfois vacuolisé ou avec des inclusions azurophiles dans le Golgi)
ou être d'aspect plus indifférencié. Leur immunophénotype
n'est pas non plus univoque [1, 2]. Parfois, les blastes expriment
la GPA, voire l'antigène Rh D ou/et HbF (marqueurs très
spécifiques, mais relativement tardifs de la lignée Eb)
[3]. Plus souvent, comme sur les progéniteurs Eb normaux,
ces marqueurs sont absents [1, 4]. Le diagnostic peut alors être
à tort, celui de LAL, LA indifférenciée ou LAM0,
car les blastes peuvent être CD7+, CD33+ ou
CD34+ [2]. Cependant les blastes n'expriment habituellement
aucun antigène (en particulier B, T, myéloïdes, plaquettaires,
et surtout HLA DR). La reconnaissance de ces formes GPA - repose
sur l'identification d'autres marqueurs Eb, mais plus précoces,
tels que CD36 (de forte densité), l'anhydrase carbonique I et les
antigènes du système ABH certes moins spécifiques
[1]. Leur confirmation repose sur la mise en évidence de
molécules de ferritine, en microscopie électronique [5]
ou de marqueurs Eb spécifiques, après culture in vitro
en milieu liquide ou semi-solide [1, 2] ou de transcrits des gènes
codant pour la chaîne gamma de la globine, la delta-amino-lévulinate
synthétase ou des facteurs de transcription tels que GATA-1 ET
NF-E2 [6], bien que ces derniers soient également présents
dans la lignée mégacaryocytaire *
REFERENCES
1. Villeval JL, Caramer P, Lemone, Henri A, Bettaieb A, Bernaudin E,
Beuzard Y, Berger R, Flandrin G, Breton-Gorius J, Vainchenker W. Phenotype
of early erythroblastic leukemias. Blood 1986; 68: 1167-74.
2. Garand R, Duchayne E, Blanchard D, Robillard N, Kuhlein E, Fenneteau
O, Salomon-Nguyen F, Grange MJ, Rousselot P, Demur C, Talmant P, Radford
I, Flandrin G, Groupe Français d'Hématologie Cellulaire.
Minimally differentiated erythroleukemia (AML M6 «variant»):
a rare subset of AML distinct from AML M6. Br J Haemat 1995; 90
: 868-75.
3. Chassis JA, Mohandas N. Red blood cell glycophorins. Blood
1992; 80: 1869-79.
4. Okumura N, Tsuji K, Nakahata T. Changes in cell surface antigen expressions
during proliferation and differentiation of human erythroid progenitors.
Blood 1992; 80: 642-50.
5. Breton-Gorius J, Villeval JL, Mitjavilla MT, Vinci G, Guichard J,
Rochant H, Flandrin G, Vainchenker W. Ultrastructural and cytochemical
characterization of blasts from early erythroblastic leukemias. Leukemia
1987; 1: 173-81.
6. Ito E, Toki T, Arai K, Kawauchi K, Tsuda H, Yokoyama M. Expression
of a lineage specific transcriptional factor GATA-1 in leukæmic
blasts from patients with infantile leukæmia. Br J Haemat
1992; 80: 561-3.
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