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Les infections ont été et restent toujours une importante
cause de mortalité chez les patients atteints d'hémopathie
maligne. La mortalité directe est aisée à apprécier.
La mortalité indirecte, plus difficile à évaluer,
résulte du retard, voire de l'impossibilité, à poursuivre
la chimiothérapie protocolaire prévue. Parallèlement
à l'élaboration de stratégies de prophylaxie dont
l'efficacité n'est encore que partielle et orientée vers
certains pathogènes, des approches thérapeutiques curatives
rigoureuses ont été développées depuis plus
de 25 ans maintenant et ont été unanimement adoptées
dans leurs grands principes [1, 2]. La règle fondamentale d'associer
une bêta-lactamine et un aminoglycoside face à une neutropénie
sévère et de durée prévisible longue reste
d'actualité [3, 4]. Cependant trois évolutions peuvent remettre
en cause tout ou partie de ce dogme.
Tout d'abord l'épidémiologie des infections bactériennes
a évolué en hématologie et en cancérologie
avec l'émergence depuis le milieu des années 80 de cocci
à Gram positif qui sont devenus majoritaires parmi les germes isolés
par hémocultures [5]. Les staphylocoques à coagulase négative
associés aux streptocoques non groupables représentent maintenant
plus de 50 % des germes responsables de bactériémies. Pseudomonas
aeruginosa était le germe le plus redouté à la
fois en raison de sa fréquence et de sa virulence mais aussi du
fait de sa grande résistance au traitement [6]. Actuellement P.
aeruginosa n'intervient plus que dans 5 % des bactériémies
et dès lors il n'est plus indispensable de diriger en priorité
le traitement de première ligne contre cette bactérie. Le
choix de l'antibiothérapie peut également être guidé
par une meilleure connaissance de facteurs de risque propres à
certains germes. De tels facteurs ont été précisés
pour les streptocoques non groupables et pour P. aeruginosa [7,
8].
De nouvelles bêta-lactamines (céphalosporines de troisième
génération, association d'une uréïdopénicilline
et d'un inhibiteur de bêta-lactamases, carbapenems) sont apparues.
Elles sont régulièrement actives sur les entérobactéries
et pour certaines d'entre elles sur P. aeruginosa ou sur les streptocoques
et les staphylocoques sensibles à la méticilline. L'apparition
de ces nouvelles molécules peut certainement remettre en cause
le principe de la bithérapie pour certains épisodes fébriles
au même titre que l'établissement de facteurs pronostiques
a permis de définir un sous-groupe de patients pouvant éventuellement
être traités en ambulatoire [9-11].
Enfin, l'arrivée des facteurs de croissance hématopoïétique
modifie certainement le profil clinique et peut être microbiologique
des infections du neutropénique et est donc de nature à
influencer le choix de l'antibiothérapie. Cet impact est probablement
plus marqué sur les infections d'origine fongique qui sont très
intimement liées à la durée de la neutropénie
que sur les infections d'origine bactérienne. Quoi qu'il en soit,
les infections fongiques n'ont pas pour autant disparu chez nos patients
et, face à une fièvre résistante au traitement
antibactérien, il faut encore et toujours penser aux mycoses
invasives. Le moment opportun pour l'introduction d'un traitement antifongique
reste débattu et reposera davantage sur les caractéristiques
cliniques de l'épisode fébrile, sur la sévérité
et la nature de l'immunosuppression, sur la facilité d'accès
aux nouvelles techniques diagnostiques (antigénémie ou
PCR par exemple) et également sur des pratiques individuelles
reposant sur l'expérience propre à chaque service.
Question n° 1 : Actuellement, plusieurs bêta-lactamines
à large spectre sont disponibles et semblent convenir au traitement
des neutropénies fébriles. Avez-vous des arguments vous
faisant préférer une molécule plutôt qu'une
autre ?
* N. Milpied
Non, à partir du moment où l'on utilise des bêta-lactamines
ayant une activité démontrée sur les bactéries
les plus dangereuses, c'est-à-dire celles qui peuvent emporter
le patient en quelques heures. Pour moi, ces bactéries sont les
bacilles à Gram négatif et particulièrement P.
aeruginosa et les cocci à Gram positif non staphylococciques
(streptocoques viridans). Toutes les bêta-lactamines à
spectre élargi modernes (céphalosporines de troisième
génération, carbapenems, pénicilline de synthèse
avec inhibiteurs de bêta-lactamase) possèdent cette capacité.
Le choix empirique ne peut être fondé que sur une connaissance
précise de l'écologie bactérienne locale : fréquence
et surtout profil de sensibilité aux antibiotiques des bactéries
en particulier des bacilles à Gram négatif.
Évidemment, le choix peut aussi dépendre, sur une base
individuelle, de la présence connue de bactéries dont le
profil de sensibilité est particulier. Au total, d'un point de
vue strictement bactériologique, le choix d'une bêta-lactamine
moderne utilisée empiriquement pendant une période donnée
est le résultat d'une collaboration étroite avec le laboratoire
de bactériologie qui doit assurer un suivi longitudinal précis
de l'écologie bactérienne du service d'hématologie.
En l'absence d'une écologie particulière, l'autre critère
de choix peut être économique, faisant préférer,
à spectre identique, la molécule la moins chère.
Un dernier élément pourrait être la pression de
sélection de bactéries résistantes qu'exerce telle
ou telle molécule. Il faut bien dire malheureusement que l'on
dispose sur ce point de fort peu de données.
* G. Maschmeyer
À mon sens, les critères de choix d'une bêta-lactamine
sont l'épidémiologie locale (prévalence élevée
d'infections à P. aeruginosa résistant à la
pipéracilline par exemple) et les facteurs de risque propres à
chaque patient à l'égard des cocci à Gram positif,
y compris les entérocoques, et/ou des bactéries anaérobies.
J'ajouterais à ces deux critères la nécessité
de disposer de données provenant d'études randomisées
pour chacun des antibiotiques et des groupes de patients envisagés
ainsi que la prise en compte du coût du traitement.
* P. Agape
Pour les patients avec une neutropénie induite par la chimiothérapie
intensive, souvent associée à une mucite, porteurs de voies
d'abord veineuses centrales et qui présentent une fièvre
souvent isolée, nous utilisons les céphalosporines de nouvelle
génération, comme le céfépime et le cefpirome.
Ces molécules sont actives contre les cocci à Gram positif
dont la proportion est croissante en onco-hématologie, en particulier
les streptocoques viridans qui sont susceptibles d'engendrer des chocs
septiques ou des pneumopathies graves [12]. Elles conservent une efficacité
comparable à la ceftazidime contre les bacilles à Gram négatif,
sécréteurs de bêta-lactamases à spectre élargi,
comme Enterobacter sp. ou Pseudomonas sp., qui sont les
plus redoutables [13, 14].
La pipéracilline-tazobactam semble, elle aussi, intéressante
pour les mêmes raisons mais dans notre expérience, cette
molécule utilisée en monothérapie nous semble inférieure
au céfépime [15, 16, manuscrit en préparation].
Chez les patients non naïfs, qui ont déjà reçu
des antibiotiques ou qui ont un foyer infectieux avant l'apparition de
la neutropénie fébrile, nous préférons la
ceftazidime, en association au métronidazole, en raison du risque
plus élevé d'infection à bacilles à Gram négatif
hospitaliers.
L'imipenem, en dehors du fait qu'il pose plus souvent des problèmes
de tolérance digestive avec un risque de colite à Clostridium
difficile et neurologique, se place plus souvent pour nous en deuxième
ligne dans le traitement des neutropénies fébriles [17-19].
Son efficacité a été démontrée récemment
avec 43 % de succès après une première ligne de
traitement [20]. Une étude récente montre que des posologies
élevées d'imipenem (3 à
4 g/24 h) sont nécessaires pour le traitement des neutropénies
fébriles cliniquement documentées [21]. Nous n'avons malheureusement
pas l'expérience du méropenem dont la tolérance
semble excellente [22].
* O. Lortholary
Les bactéries rencontrées au cours des épisodes
de neutropénie fébrile observés dans notre service
sont le plus souvent des entérobactéries, productrices ou
non d'une pénicillinase, des streptocoques viridans (sans diminution
de sensibilité à la pénicilline) et de plus en plus
fréquemment des staphylocoques à coagulase négative
(plus rarement des staphylocoques dorés). Ces dernières
bactéries sont volontiers résistantes à la méticilline,
ce qui rendra illusoire l'efficacité de toute bêta-lactamine
prescrite seule (sans glycopeptide) dans la stratégie antibactérienne.
Entérocoques et pneumocoques (volontiers dans un contexte de dysglobulinémie
sous-jacente ou de corticothérapie à dose forte ou prolongée)
sont rarement isolés. Pseudomonas sp. et Serratia
sp. sont également rares dans notre service, mais leurs formes
hématogènes sont apparues de pronostic plus sévère
que celui des infections à entérobactéries [23].
Nous utilisons donc de première intention, et en l'absence d'arguments
cliniques évoquant une infection staphylococcique (et avant le
résultat du bilan microbiologique), l'association pipéracilline-tazobactam
(qui a de plus l'avantage de très bien couvrir les anaérobies
à Gram positif ou négatif) ou, de manière plus
récente et en alternance, le céfépime. Ces deux
molécules ont fait l'objet de publications internationales démontrant
leur efficacité en association à l'amikacine dans les
neutropénies fébriles en comparaison à la stratégie
de référence associant ceftazidime et amikacine [24, 25].
La bêta-lactamine sera prescrite en association à l'amikacine
en monodose journalière pour bénéficier a priori
d'une meilleure bactéricidie compte tenu de pics élevés
et pour obtenir des concentrations résiduelles plus basses (et
donc une moindre toxicité) [26].
* B. de Pauw
Les stratégies basées sur l'introduction empirique rapide
d'une antibiothérapie à large spectre ont permis de réduire
la mortalité des infections à bacilles à Gram négatif
en dessous de 10 % [1, 27]. Si nous adhérons toujours aux principes
qui ont conduit à la notion d'antibiothérapie empirique,
Pseudomonas sp. et les autres bacilles à Gram négatif
doivent être couverts par une bêta-lactamine (ou peut-être
une quinolone ?) active sur ces germes. Ceci limite le choix aux céphalosporines
(ceftazidime, céfépime ou cefpirome, les autres céphalosporines
étant inactives contre P. aeruginosa), aux carbapenems (imipenem-cilastatine,
en fait jamais évalué correctement dans une grande étude
et méropenem), aux pénicillines à large spectre (pipéracilline
± tazobactam, ticarcilline, azlocilline), à la ciprofloxacine
si elle n'est pas utilisée en prophylaxie et enfin à l'aztréonam
en cas d'allergie aux bêta-lactamines. Les doses doivent être
élevées en raison des modifications du volume de distribution
chez les patients neutropéniques en particulier en cas de mucite.
Bien sûr, certains antibiotiques ne remplissant pas ces critères
sont quelquefois utilisés en empirique et peuvent donner satisfaction
aux cliniciens. Leur insuffisance d'activité à l'égard
de germes tels Pseudomonas sp. est difficile à mettre
en évidence compte tenu de la faible incidence des infections
à ces germes. De surcroît, il n'y a pas d'études
suffisamment larges (et elles sont difficiles à envisager car
beaucoup d'experts n'y adhéreraient pas) en faveur de ces molécules.
Question n° 2 : La
monothérapie a-t-elle une place dans le traitement des neutropénies
fébriles en hématologie ?
* G. Maschmeyer
Oui, nous utilisons largement la monothérapie en première
ligne chez le neutropénique fébrile dans notre hôpital.
À l'exception des patients atteints de leucémie aiguë
qui sont traités dans le cadre de protocoles tel celui du Paul
Ehrlich Study Group comparant pipéracilline-tazobactam plus un
aminoside versus céfépime ou un carbapenem, la
plupart des autres patients reçoivent une monothérapie
par pipéracilline-tazobactam, ceftazidime ou (rarement d'emblée)
un carbapenem.
* N. Milpied
J'adhère également pleinement au principe de la monothérapie.
La littérature nous démontre qu'avec les molécules
antibactériennes à spectre élargi, les résultats
d'une monothérapie initiale sont superposables à ceux
d'une bithérapie classique associant une bêta-lactamine
et un aminoside [28-31]. Dans tous les essais publiés, le taux
de succès de la monothérapie est comparable à celui
de la bithérapie plus classique.
Les risques théoriques d'une monothérapie, tels que
décès précoce dû à une bactérie
résistante ou sélection de bactéries résistantes,
ne sont pas plus importants avec la monothérapie. En reprenant
les études mentionnées et en évaluant également
les résultats d'études comparant des monothérapies,
le risque de décès précoce consécutif à
un bacille à Gram négatif résistant est compris entre
1 et 4 % avec la monothérapie versus 3 % avec une bithérapie
[13, 19, 22, 32]. Le risque d'émergence de bactéries résistantes
est évalué à 3 à 15 % pour les cocci à
Gram positif et 1 à 4 % pour les bacilles à Gram négatif
après monothérapie versus respectivement 3 à
12 % et 1 à 5 % après bithérapie. Il n'y a donc pas
de risque plus important pour le patient (et pour l'écologie bactérienne)
à utiliser une monothérapie pour peu, bien sûr, que
l'antibiotique utilisé soit réellement à large spectre.
D'ailleurs, la société américaine des maladies infectieuses
considère qu'il y a une bonne évidence pour recommander
l'utilisation d'une monothérapie avec ceftazidime (ou céfépime)
ou imipenem (ou méropenem) chez le neutropénique fébrile
[3].
Une telle attitude peut permettre de réduire la toxicité
de l'antibiothérapie en particulier rénale puisque les aminosides
ne sont pas utilisés. Ceci est particulièrement important
lorsque d'autres agents néphrotoxiques tels que la ciclosporine
ou encore l'amphotéricine B sont nécessaires.
Enfin, le raccourcissement considérable des durées de
neutropénie permis par l'utilisation des facteurs de croissance
hématopoïétiques, est certainement à prendre
en compte dans la mesure où la durée d'exposition au risque
infectieux et donc la durée d'exposition aux antibiotiques sont
diminuées réduisant sans doute le risque d'émergence
d'espèces résistantes.
* P. Agape
C'est vrai, quasiment toutes les études récentes comparant
les deux stratégies, malgré des méthodologies sensiblement
différentes, n'ont pas montré de différence en terme
de succès avec ou sans modification de l'antibiothérapie
initiale [28, 33].
Notre analyse de 91 épisodes de neutropénies fébriles,
dont 33 après greffes de cellules souches hématopoïétiques,
traitées par le céfépime en perfusion continue,
a montré un taux de succès global de 90 % et un taux de
mortalité de 3 % [34]. En analyse univariée, la durée
de la neutropénie profonde n'influençait pas les résultats.
La perfusion continue d'antibiotiques temps-dépendants et sans
effet post-antibiotique appréciable, permet le maintien de taux
sériques 5 à 10 fois supérieurs aux concentrations
minimales inhibitrices des bactéries. Nous comparons actuellement
une monothérapie par le céfépime en perfusion continue
à une bithérapie associant un aminoside.
* B. de Pauw
La monothérapie a été aisément acceptée
en tant que traitement empirique pour des fièvres d'origine inconnue
lors de neutropénies courtes, mais de nombreux investigateurs
ont émis des réserves en se basant essentiellement sur
des arguments subjectifs. Les nombreuses études randomisées
de monothérapie par ceftazidime ou imipenem-cilastatine, ont
inclus trop peu de patients pour permettre des conclusions définitives,
bien qu'une méta-analyse ait été en faveur d'une
équivalence d'efficacité [19, 33, 35]. Il est vrai que
la monothérapie, à condition que des posologies suffisantes
aient été utilisées, n'a jamais été
moins efficace et n'a jamais causé davantage de mortalité,
que ce soit en termes de mortalité globale ou de mortalité
liée aux infections à bacilles à Gram négatif.
Depuis lors, des études de grande ampleur incluant suffisamment
d'infections graves chez des patients à haut risque ont montré
une efficacité équivalente à des associations classiques
[28, 30]. La monothérapie présente l'avantage de moindres
effets secondaires et d'un coût moins élevé.
* O. Lortholary
Pour notre part nous réservons la monothérapie aux patients
qui auront a priori une durée de neutropénie courte
(inférieure à 7 à 10 jours), qui ne présentent
pas de choc septique ou de manière plus générale
de tableau infectieux sévère, de pneumopathie ou de signe
témoignant d'une infection suspecte d'être liée à
une bactérie à Gram positif. En pratique, les patients recevant
une chimiothérapie de lymphome ou une autogreffe (sans radiothérapie
et avec absence de cytopénie avant traitement chimiothérapique)
avec cellules souches périphériques et un facteur de croissance
peuvent rentrer dans ce cadre.
Cette monothérapie ne peut concerner les fluoroquinolones actuellement
disponibles. En effet, elles ne sont que médiocrement ou pas
efficaces dans les infections à streptocoques et le plus souvent
inefficaces (résistances croisées) sur les staphylocoques
résistant à la méticilline. Ce type de monothérapie
s'est montré moins efficace qu'une association de référence
et n'est pas retenue dans les recommandations nord-américaines
récentes [3, 26]. Une bêta-lactamine à large spectre
comme l'imipenem pourra être proposée en se méfiant
des effets secondaires neurologiques [37]. De manière plus récente,
le céfépime a également être proposé
[31, 38]. Bien que la ceftazidime en monothérapie ait été
montrée comme intéressante dans de tels contextes, nous
ne l'utilisons pas pour les raisons écologiques évoquées
précédemment [39].
Question n° 3 : À quel moment faut-il
faire appel à un glycopeptide au cours d'une neutropénie
fébrile ?
* P. Agape
Il faut chercher à améliorer la place de la vancomycine
dans la stratégie de traitement des neutropénies fébriles.
Considérant leur toxicité, en particulier rénale,
et le risque d'émergence de résistance bactérienne,
il apparaît raisonnable de réserver les glycopeptides aux
infections à cocci à Gram positif et aux neutropénies
fébriles prolongées, résistantes à une première
ligne de traitement [40, 41].
Une fois démarré de façon empirique, nous poursuivons
le traitement de deuxième ligne avec la vancomycine jusqu'à
la sortie d'aplasie mais, selon les recommandations américaines,
un traitement empirique par la vancomycine peut être interrompu
24 à 48 heures après les prélèvements initiaux
s'il n'y a pas d'infection prouvée à cocci à Gram
positif [3].
* B. de Pauw
Un glycopeptide est justifié chaque fois qu'il y a suspicion
d'infection par un cocci à Gram positif éventuellement
résistant ou lorsqu'il y a isolement, à partir d'une hémoculture
ou d'une biopsie tissulaire, d'un staphylocoque méticilline résistant
ou d'un autre Gram positif résistant chez un patient qui ne répond
pas de façon satisfaisante au traitement de première ligne.
L'identification de ces patients est moins difficile qu'on ne le pense
[42]. Néanmoins l'utilisation empirique d'un glycopeptide reste
controversée. En fait, plusieurs études prospectives ont
suggéré qu'il n'est pas nécessaire d'inclure un
glycopeptide dans le traitement de première ligne sauf s'il existe
une raison de suspecter l'implication de S. aureus méticilline-résistant.
En dehors de ce cas, le glycopeptide peut être introduit ultérieurement
sans danger et ceci ne diminue pas la probabilité de survie des
patients [43, 44]. La prescription des glycopeptides en dehors de ces
indications est décevante car le suivi contient plus de 80 %
d'échecs.
* N. Milpied
Compte tenu de tout ce qui a été publié concernant
la place de la vancomycine dans le traitement du patient neutropénique
fébrible, la réponse que vous faites à cette question,
autour de la table, est : on a recours à un glycopeptide quand
une infection à staphylocoques méticilline-résistants
a été documentée [45, 46] ! De fait, un staphylocoque
méticilline-résistant peut attendre et les autres cocci
à Gram positif sont pris en charge par les nouvelles bêta-lactamines
à spectre élargi utilisées en première ligne.
Clairement, la vancomycine est toxique, certes, mais : la décision
se prend au lit du malade ! Il est fébrile, malgré une antibiothérapie
de première ligne non active sur les staphylocoques méticilline
résistant (car, bien sûr, on n'a pas prescrit la vancomycine
d'emblée : on a lu !). Le malade est porteur d'un cathéter
central, certes propre, mais il est neutropénique alors les signes
inflammatoires... Il a éventuellement une petite folliculite. Et
puis, le staphylocoque est quand même la bactérie la plus
souvent isolée. Alors, on craque et la vancomycine est administrée.
Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première
pierre !
Le coût n'est plus un problème, la vancomycine étant
désormais très peu chère. Le coût bactériologique,
lui, peut être élevé : émergence d'entérocoques
vancomycine-résistants et cela est un vrai problème potentiel
dont nous pourrions porter la responsabilité [47].
Alors que faire ? Dans la mesure du possible, en l'absence d'éléments
de gravité de l'infection et de risque clinique (inflammation
de l'orifice du cathéter, folliculite importante...) attendre
la documentation et si on veut à tout prix faire quelque chose,
peut-être vaut-il mieux prescrire un antifongique au patient neutropénique
qui reste ou redevient fébrile malgré une antibiothérapie
antibactérienne à large spectre !
* G. Maschmeyer
En vérité, l'utilisation d'un glycopeptide n'est pas
discutable face à une infection documentée à staphylocoques,
liée ou non à un cathéter, lorsqu'elle ne répond
pas à l'antibiothérapie déjà mise en route.
Elle est même éventuellement à considérer en
première ligne, en association avec une bêta-lactamine, chez
les patients présentant des signes d'infection d'une voie veineuse
centrale ou des infiltrats cutanés ou lors de la première
modification thérapeutique au cours d'une fièvre d'origine
inconnue persistante après 3 ou 4 jours de traitement standard.
Enfin, un glycopeptide peut être associé éventuellement
avec une fluoroquinolone en première ligne thérapeutique
chez un patient présentant une allergie certaine aux bêta-lactamines.
* O. Lortholary
Très classiquement, l'introduction d'un glycopeptide se fait
dans notre service dès qu'il y a suspicion ou confirmation d'infection
à staphylocoques résistants à la méticilline.
Cette introduction se fait donc précocement ou, dans un deuxième
temps, à la 72e heure. L'introduction du glycopeptide
est systématique en cas de choc septique survenant chez un patient
neutropénique porteur d'un cathéter veineux central et rapide
si le patient présente une évolutivité clinique sous
aztréonam (utilisé en cas d'allergie documentée aux
bêta-lactamines).
Nous avons désormais tendance (attitude non encore rigoureusement
évaluée dans la littérature) à ne pas introduire
systématiquement un glycopeptide chez un patient ayant une fébricule
isolée sous une bithérapie antibiotique et ne présentant
aucun signe clinique particulier d'orientation ou de gravité. Ceci
nous semble important, compte tenu des risques toxiques possibles, de
l'émergence de bactéries à Gram positif résistantes
aux glycopeptides et du surcoût engendré.
Nous prescrivons, de préférence, la teicoplanine selon
un protocole publié, validé sur le plan pharmacocinétique,
compte tenu de sa facilité d'utilisation [48]. Une surveillance
particulière de la sensibilité des staphylocoques à
coagulase négative aux glycopeptides est de ce fait réalisée
dans notre service.
Question n° 4 : Lors
d'un premier épisode fébrile au cours d'une neutropénie,
quand faut-il introduire un traitement antifongique empirique ?
* N. Milpied
Le plus tôt possible après l'échec d'une antibiothérapie
de première ligne à spectre large, en l'absence de documentation
de bactérie résistante à cette antibiothérapie.
En pratique, sans doute avant l'adjonction de vancomycine (ou en même
temps) et certainement avant de modifier les antibiotiques antibactériens
institués en première ligne. Il faut se souvenir que jusqu'à
30 % des fièvres persistant sous antibiotiques ont pu être
rapportées à une infection fongique (Candida ou
Aspergillus), c'est-à-dire bien plus souvent qu'à
n'importe quelle autre bactérie résistante [49].
L'intérêt d'une administration précoce d'antifongique
est de plus largement démontré [50, 51]. Je reste fidèle
à l'amphotéricine B standard à la posologie de
1 mg/kg/j. Malgré des défauts (toxicité systémique,
et toxicité rénale, toutes deux maîtrisables), cette
drogue reste l'antifongique au spectre le plus large efficace, en particulier
sur Aspergillus qui constitue dans certains centres une menace
majeure. Si les patients à risque sont, dans un environnement
protégé efficace contre Aspergillus, le fluconazole
plus facile à tolérer est certainement une alternative
intéressante. Il faut cependant garder en mémoire son
absence d'efficacité contre certaines espèces de Candida
(C. krusei notamment). Quant aux formulations lipidiques de l'amphotéricine
B, je pense qu' il faut les réserver aux patients présentant
une dégradation de la fonction rénale. Au passage, la
non-utilisation systématique d'aminosides et de vancomycine,
sans être dangereuse au plan bactérien, permet certainement
de retarder, voire d'éviter, le recours à ces formes galéniques
particulières d'amphotéricine B dont le coût est
extrêmement élevé.
* G. Maschmeyer
Dans notre expérience, l'amphotéricine B est indiquée
d'emblée chez les patients présentant un infiltrat pulmonaire
et chez les patients aux antécédents d'aspergillose prouvée
ou hautement probable lors d'un épisode de neutropénie
antérieur [52]. L'amphotéricine B (ou le fluconazole ?)
est également indiquée en cas de candidose oro-pharyngée
ou de signes d'sophagite ainsi que chez les patients présentant
de nouvelles lésions hépatiques ou spléniques en
échographie ou au scanner.
* P. Agape
Pour notre part, nous introduisons l'amphotéricine B par voie
veineuse en cas de persistance de la fièvre au-delà du
5e jour. Dans les cas de pneumopathies cliniques ou scannographiques,
il est recommandé dans notre service de débuter précocement
un traitement anti-aspergillaire si possible après la réalisation
d'un lavage broncho-alvéolaire [52].
* O. Lortholary
Un traitement antifongique empirique est prescrit quand il existe,
en présence d'une fièvre, d'une part des arguments cliniques
orientant vers une mycose (antécédent de mycose, présence
de papulo-pustules cutanées ou présence de nouveaux signes
respiratoires, présence d'un foyer radiographique pulmonaire
ou sinusien) ou, d'autre part, en cas de persistance de la fièvre
(sans point d'appel) malgré 6 jours d'une antibiothérapie
à large spectre couvrant les bactéries à Gram positif
et à Gram négatif, sans documentation bactériologique
de cette fièvre. La notion d'une multicolonisation candidosique
muqueuse connue sera prise en compte plus précocement en cas
d'échec de l'antibiothérapie initiale. La durée
prévisible de la neutropénie est également un paramètre
que nous prenons en compte en l'absence de signe particulier orientant
vers une origine fongique de la fièvre. Le traitement antifongique
empirique repose sur l'utilisation de l'amphotéricine B par voie
intraveineuse (pour nous à une dose supérieure ou égale
à 0,7 mg/kg/j). Des données récentes montrent que
l'amphotéricine B liposomale est une alternative attractive en
termes d'efficacité et de tolérance [53, 54]. Nous n'utilisons
pas d'antifongique azolé dans cette indication en dehors des
protocoles.
* B. de Pauw
L'adjonction d'un traitement antifongique empirique chez le granulopénique
est largement admise lorsque la fièvre persiste malgré
un traitement antibactérien à large spectre. Cette approche
est basée sur deux études limites sur le plan statistique,
suggérant une réduction du nombre de décès
dus à des infections fongiques systémiques chez les patients
recevant de l'amphotéricine B empiriquement [49, 50]. Initialement,
l'introduction d'un antifongique était proposée lorsque
la fièvre persistait plus de 5 jours mais, actuellement, certains
centres débutent déjà un traitement antifongique
au troisième jour de fièvre sans démonstration
du bien- fondé de cette attitude. En fait, un début trop
précoce peut aboutir à des traitements non justifiés
et à une toxicité non acceptable car il est évident
que toutes les fièvres persistantes ne sont pas des infections
fongiques occultes. De plus, certains pathogènes fongiques échappent
à des posologies faibles ou intermédiaires d'amphotéricine
B intraveineuse. Compte tenu des améliorations diagnostiques
telles la surveillance tomodensitométrique ou la recherche d'une
antigénémie circulante, nous devrions éviter d'exposer
des patients à faible risque d'infection fongique à des
traitements potentiellement toxiques ou extrêmement coûteux
et limiter l'utilisation des antifongiques aux patients présentant
un infiltrat pulmonaire, une colonisation fongique, des antécédents
de mycose invasive lors d'une neutropénie antérieure ou
une maladie du greffon contre l'hôte avec ou sans infection à
cytomégalovirus [55-57].
Question n° 5 : Quelle est, à votre
avis, la place des fluoroquinolones en hématologie (hors décontamination
digestive) ?
* N. Milpied
Je ne sais répondre à cette question autrement qu'en
me référant à mon expérience. J'ai participé
à un essai international randomisant en première ligne,
chez des patients neutropéniques fébriles, une nouvelle
quinolone (non encore commercialisée) et une association classique
bêta-lactamine plus aminoside. Clairement, il n'y a pas eu de
problème.
Des essais de monothérapie avec quinolone versus bi-antibiothérapie
classique ont été rapportés montrant une efficacité
comparable [36, 58]. Il est clair cependant que le spectre non large,
encore rétréci par l'émergence d'espèces résistantes
consécutive à l'utilisation large en ambulatoire des quinolones
actuellement disponibles n'incite pas à les utiliser seules ou
en association en première ligne chez le patient neutropénique
fébrile hospitalisé. L'avènement de nouvelles quinolones
à spectre plus large pourrait amener, à mon avis, à
changer d'attitude.
En revanche, nous utilisons largement les quinolones actuellement disponibles
en association avec une céphalosporine orale pour les épisodes
fébriles survenant à domicile chez des patients à
faible risque de complications.
* P. Agape
À mon avis, l'utilisation d'une fluoroquinolone est justifiée
en cas d'allergie croisée aux bêta-lactamines (pénicilline/céphalosporine).
Dans ce cas, nous utilisons également l'aztréonam en association
à la vancomycine. Une autre situation est celle d'une contre-indication
aux aminosides, le plus souvent l'insuffisance rénale, devant
une infection documentée où l'association ciprofloxacine
et ceftazidime peut être aussi efficace que l'association ceftazidime
et amikacine [59]. Grâce à leur bonne bio-disponibilité
par voie orale et leur un spectre antibactérien élargi
à Pseudomonas sp., les fluoroquinolones permettent le
relais oral d'une antibiothérapie veineuse à la sortie
de l'hôpital.
* B. de Pauw
Je crois qu'il faut être prudent. Il est certain que globalement,
l'utilisation en routine des quinolones est freinée par l'absence
de données suffisantes chez des patients à haut risque (leucémie
aiguë) [36, 60-62]. L'existence de formes injectables et orales facilite
les traitements ambulatoires [9]. Cependant, de façon inattendue,
la ciprofloxacine a été associée à une néphrotoxicité
chez les patients prétraités par cisplatine. Cette constatation
pose la question de la tolérance de l'association de fortes doses
de ciprofloxacine et d'un aminoside chez des patients recevant par ailleurs
des drogues potentiellement néphrotoxiques.
Quant à l'efficacité anti-Gram positif des nouvelles
quinolones, trovafloxacine par exemple, elle reste à valider.
* O. Lortholary
Nous n'utilisons une fluoroquinolone chez le patient neutropénique
qu'en cas d'infection bactériologiquement documentée.
Le seul contre-exemple est la suspicion d'une légionellose (pneumopathie
grave de principe, foyer pulmonaire survenant en cas de monocytopénie,
notamment au cours de la leucémie à tricholeucocytes ou
plus ponctuellement en cas d'épidémie hospitalière,
survenue d'un foyer pulmonaire sous bêta-lactamine à large
spectre). La fluoroquinolone sera introduite en cas d'insuffisance rénale
pour éviter la prescription d'un aminoside en association à
une bêta-lactamine à large spectre, si le foyer clinique
le nécessite (prostatite, infection ostéo-articulaire)
ou en cas de relais oral d'une antibiothérapie parentérale
si les résultats bactériologiques l'autorisent. Pour des
patients neutropéniques que nous souhaitons délibérément
maintenir au domicile le plus longtemps possible, l'association orale
d'une fluoroquinolone à une bêta-lactamine est une alternative
possible.
* G. Maschmeyer
Que ce soit en raison d'une allergie aux bêta-lactamines ou lors
d'une modification du traitement de première ligne, les fluoroquinolones
ne doivent pas être utilisées en monothérapie. La
trovafloxacine pourrait effectivement être utilisée précocement
mais les données cliniques sont encore insuffisantes.
Question n° 6 : Vous
paraît-il légitime de recourir aux facteurs de croissance
hématopoïétique face à un patient neutropénique
fébrile ?
* G. Maschmeyer
En règle générale, ma réponse est non.
Lorsqu'un traitement par G-CSF ou
GM-CSF est déjà en cours, il est cependant souhaitable
de le poursuivre. Il existe quelques arguments pour administrer un facteur
de croissance au cours des infections particulièrement sévères
(choc septique ou infection fongique pulmonaire par exemple).
* N. Milpied
Pour ma part, ma réponse est au contraire clairement oui, si
bien entendu on peut raisonnablement espérer une sortie d'aplasie
(inutile si la moelle osseuse est envahie par des cellules tumorales
résistantes au traitement, ou s'il s'agit d'une aplasie idiopathique
non répondeuse à un traitement conventionnel !). Oui,
parce que le meilleur moyen de contrôler une infection c'est encore,
en association avec des antibiotiques efficaces, d'avoir des polynucléaires
neutrophiles. Et ceci est particulièrement vrai pour les infections
fongiques. En fait, il faut bien dire que la question se pose désormais
rarement dans la mesure où beaucoup de patients subissant des
traitements neutropéniants reçoivent de façon systématique
des facteurs de croissance.
* P. Agape
Pour moi c'est également oui, dans certaines situations à
haut risque comme les neutropénies profondes, fébriles,
documentées, et résistantes à plus de 48 heures
de traitement avec ou sans antifongique.
Cependant, dans notre expérience, la durée de la neutropénie
et l'utilisation prophylactique de facteurs de croissance hématopoïétique
ne semblent pas influencer l'efficacité de l'antibiothérapie
de première ligne. Il y a donc un grand intérêt
économique à évaluer, de manière randomisée,
différentes posologies de facteurs de croissance avec comme critère
principal, l'incidence des neutropénies fébriles.
* O. Lortholary
La seule circonstance où nous discutons l'utilisation d'un facteur
de croissance à visée curative chez un patient neutropénique
fébrile est la survenue précocement, au cours de la neutropénie,
d'une infection grave à champignons filamenteux quand la durée
prévisible de cette neutropénie est prolongée.
Le pronostic de telles infections reste en effet effroyable avec les
traitements conventionnels. Cette attitude n'est, en revanche, pas validée
dans la littérature, en dehors de cas cliniques encourageants.
En l'absence d'étude, nous n'utilisons pas de facteur de croissance
en cas de survenue de choc septique ou de syndrome de détresse
respiratoire, compte tenu des conséquences (théoriques
?) possibles sur la cascade des cytokines pro-inflammatoires.
* B. de Pauw
Aucune des études réalisées chez des patients
leucémiques n'a mis en évidence de différence de
mortalité d'origine infectieuse entre facteur de croissance et
placebo [63, 64]. En conséquence, il n'y a aucun argument rationnel
pour s'écarter des recommandations de l'American Society of Clinical
Oncology et de l'European Organisation for Research and Treatment of Cancer
[65, 66]. Cependant ces études ne permettent pas d'exclure un bénéfice
éventuel pour des sous-groupes de patients, ceux atteints de pneumopathie,
de syndrome septique, de cellulite sévère ou d'infection
fongique par exemple. Lorsqu'ils sont utilisés, les facteurs de
croissance devraient être arrêtés lorsque les polynucléaires
se stabilisent au-dessus de 500/ml.
Les facteurs de croissance semblent intéressants pour la collecte
de leucocytes après stimulation chez de donneurs sains en vue
de transfusions à des sujets présentant une infection
résistante. Cette nouvelle approche rend obsolètes les
transfusions traditionnelles de leucocytes.
Question n° 7 : Environ 20 % des patients
neutropéniques fébriles appartiennent au groupe à
faible risque de complication et de mortalité défini par
Talcott et al. [10]. Il s'agit de patients non évolutifs
sur le plan tumoral, ne présentant pas de co-morbidité
et pour lesquels la neutropénie fébrile survient à
domicile. Un traitement ambulatoire semble pouvoir leur être proposé.
Cela correspond-il à votre pratique ?
* O. Lortholary
Nous sommes quelquefois amenés à proposer une antibiothérapie
ambulatoire chez les patients ayant une tumeur solide, un lymphome ou
un myélome, sans évolutivité de leur pathologie
néoplasique et sans co-morbidité, et chez lesquels la
durée de neutropénie sera brève [67]. Dès
la constatation de la neutropénie, une consultation médicale
est systématiquement réalisée (le plus souvent
dans le service initialement) avec prescription d'au moins une hémoculture
(en périphérie et au cathéter) et d'un examen cytobactériologique
des urines. L'antibiothérapie prescrite est alors l'association
d'amoxicilline-acide clavulanique et ciprofloxacine par voie orale,
dont l'efficacité a récemment été documentée
dans des neutropénies courtes. Nous utilisons peu dans ce contexte
l'aide des structures d'hospitalisation à domicile (avec la possibilité
d'administrer une antibiothérapie parentérale). Il est
demandé au patient de consulter dans le service en cas de persistance
de la fièvre au plus tard 48 heures après son apparition
ou en cas de survenue d'une nouvelle symptomatologie clinique. Cette
stratégie est bien entendu possible si le patient connaît
bien sa pathologie et les conséquences des traitements qu'il
reçoit et si son environnement social est favorable. La coopération
du médecin généraliste est ici fondamentale.
* B. de Pauw
Oui, mais la classification de Talcott et al. est basée
sur des pratiques américaines et ne représente somme toute
qu'une expression scientifique d'une réalité déjà
appliquée par tous. Malik et al. ont démontré
la faisabilité de cette approche sur le plan pratique lors d'études
menées au Pakistan [58, 68]. Les prérequis les plus importants
sont en effet une bonne relation médecin-malade, un faible éloignement
de l'hôpital et une possibilité de surveillance à
domicile par un ami ou un membre de la famille [69].
* P. Agape
Plusieurs études récentes ont montré qu'il était
possible de traiter ce groupe de patients à faible risque de
complications initialement à l'hôpital puis à domicile
ou entièrement à domicile [9, 11, 58, 70, 71]. Selon Rolston
et al., les meilleurs résultats, avec 90 % de succès
sans modification, sont observés chez les patients atteints de
tumeurs solides et chez les patients dont la durée de neutropénie
est inférieure à 7 jours, avec l'association ciprofloxacine
et amoxicilline-acide clavulinique [72]. Cette pratique est en cours
d'évaluation dans notre centre en collaboration avec d'autres
centres du Réseau d'Hématologie d'Aquitaine, pour des
patients à faible risque ou à risque modéré,
c'est-à-dire des patients sans facteur de co-morbidité,
avec des durées de neutropénies attendues inférieures
à 9 jours, et atteints d'hémopathies malignes (lymphomes
ou leucémies aigus) ou de tumeurs solides non évolutives
[73]. Nous comparons une attitude ambulatoire avec une association quinolone
et amoxicilline-acide clavulinique orale contre une monothérapie
avec le céfépime en perfusion continue à l'hôpital.
* N. Milpied
Il est effectivement possible d'éviter une hospitalisation dans
un nombre important de cas à condition que les patients soient
très correctement informés des règles de cette
antibiothérapie à domicile : elle doit être débutée,
en cas de fièvre supérieure à 38 °C après
que le médecin traitant ait examiné le patient et ainsi
vérifié qu'il n'existait pas de signes de gravité
devant imposer l'hospitalisation. En cas de succès (défervescence
avant la 48e heure) elle doit être poursuivie au moins
7 jours. En l'absence de défervescence en 48 heures ou en présence
d'une aggravation de l'état du patient, l'hospitalisation devient
impérative. La question importante face à ce type de traitement
est : Quel est le risque de modification de l'écologie bactérienne
du patient : émergence de bacilles à Gram négatif
résistants aux céphalosporines, émergence des entérocoques
vancomycine résistants... ? Nous n'avons pas les moyens de répondre
actuellement.
* G. Maschmeyer
En hématologie, peu de patients appartiennent au sous-groupe
à faible risque défini par Talcott et al. Leur
algorithme thérapeutique n'est pas défini très
clairement. Les études montrant une équivalence d'efficacité
entre traitement oral par ciprofloxacine plus amoxicilline-acide clavulanique
ou ciprofloxacine plus clindamycine comparativement à un traitement
parentéral chez les malades à faible risque et à
neutropénie courte, sont plus convaincantes [9, 72]. À
ce jour, nous préférons envisager une désescalade
précoce avec un relais per os chez les patients répondant
rapidement à un traitement intraveineux.
Question n° 8 : Quelle
est la place de l'antibiothérapie systémique préventive
?
* O. Lortholary
Nous n'utilisons jamais d'antibioprophylaxie chez le patient neutropénique.
Certaines stratégies se sont montrées efficaces pour réduire
la morbidité de la neutropénie fébrile, mais aucun
bénéfice n'a été établi quant à
la prévention de la mortalité. De plus, les protocoles
utilisés (cotrimoxazole et fluoroquinolones) s'accompagnent volontiers
d'effets secondaires [39]. Il est enfin bien montré que ce type
de stratégie favorise l'émergence de souches résistantes
(Escherichia coli et fluoroquinolones, entérocoques et
vancomycine) chez le patient avec un risque collectif pour l'épidémiologie
de l'unité. Ce type de stratégie est également
à risque, celui de favoriser la colonisation candidosique muqueuse,
notamment si l'antibiothérapie a une activité anti-anaérobies
marquée. Les recommandations récentes nord-américaines
ne proposent pas d'antibioprophylaxie en routine [3].
* G. Maschmeyer
Ma position n'est pas aussi tranchée : une antibiothérapie
prophylactique systémique peut être prescrite faisant appel
à une fluoroquinolone ou au cotrimoxazole par voie orale chez
les patients à haut risque (neutropénie prévisible
supérieure à 10 jours). Le cotrimoxazole peut également
être administré en prophylaxie des infections à
Pneumocystis carinii. Enfin, le fluconazole est utile dans la
prévention des infections fongiques après greffe de cellules
souches allogéniques.
* N. Milpied
La place de l'antibiothérapie préventive est pour nous
nulle si elle est systématique et à large spectre.
En revanche, elle me paraît indispensable dans au moins deux
circonstances. Tout d'abord chez le patient que l'on sait être
porteur de Pseudomonas sp. dont le profil de sensibilité
aux antibiotiques est particulier. Le risque de voir à nouveau
émerger ce germe au cours d'une aplasie chimio-induite est majeur
et, à mon avis, il faut administrer par voie parentale une association
d'antibiotiques dont l'efficacité est prouvée avant même
l'apparition de la fièvre. La deuxième circonstance est
l'administration systématique d'amphotéricine B à
un patient qui a des antécédents d'aspergillose traitée
et qui doit subir un nouveau traitement aplasiant.
* P. Agape
En dehors d'autres conditions immunosuppressives (ciclosporine, analogues
nucléosidiques, infection VIH), il n'y a pas, à mon avis,
d'indication pour une antibioprophylaxie systémique des neutropénies
fébriles d'autant qu'avec les fluoroquinolones ou le cotrimoxazole,
un accroissement du risque d'infections graves à streptocoque
viridans a été mis en évidence [74].
* B. de Pauw
L'usage en prophylaxie des antibiotiques est acceptée par beaucoup
mais sans preuve réelle de leur intérêt dans la prévention
des épisodes fébriles. Malgré une apparente réduction
du nombre de bactériémies, la morbidité et la mortalité
sont identiques après une neutropénie prolongée qu'une
antibiothérapie ait été administrée à
titre prophylactique ou non. De plus, les mucites oropharyngées
et gastriques altèrent la compliance aux traitements oraux. Le
cotrimoxazole a été le standard pendant de nombreuses années
mais actuellement les fluoroquinolones associées ou non à
de la pénicilline ou un macrolide sont considérées
par beaucoup comme le traitement de choix puisqu'elles cumulent une bonne
activité vis-à-vis des bacilles à Gram négatif
et une excellente tolérance [75, 76].
Le développement de résistances, rencontré avec
le cotrimoxazole et les fluoroquinolones, reste cependant un sujet de
préoccupations. Ces considérations devraient encourager
à davantage de réserves plutôt qu'à une utilisation
effrénée de l'antibioprophylaxie. Compte tenu du risque
élevé d'infections, la plupart des centres prescrivent en
prophylaxie une quinolone avec ou sans un agent anti-Gram positif à
spectre étroit à leurs patients greffés de moelle
osseuse mais, en fait, seuls devraient être visés par l'antibiothérapie
prophylactique les patients colonisés par des germes virulents.
Le fluconazole à la dose de 400 mg/j est efficace dans la prévention
des candidoses superficielles et profondes chez le greffé de moelle
osseuse [77]. Ces résultats ont été confirmés
par une seconde étude dans laquelle le fluconazole a permis de
surcroît de réduire à la fois le recours empirique
à l'amphotéricine B et la mortalité [78]. D'autres
études de moindre ampleur ont suggéré que des posologies
de 150 à 400 mg peuvent suffire dans nombre de cas. Cependant,
les résultats sont moins convaincants chez les adultes traités
pour leucémie aiguë.
Le fluconazole ne protège en rien contre Aspergillus
et les autres champignons filamenteux et, de ce fait, l'itraconazole
est volontiers considéré comme une alternative malgré
le peu de données en faveur de son intérêt en prophylaxie.
Dans une étude en double aveugle, menée chez des patients
leucémiques, le traitement par l'itraconazole en gélules
(400 mg/j) n'a réduit ni l'incidence des aspergilloses ni le
recours empirique à l'amphotéricine B. La nouvelle forme
en suspension dans une cyclodextrine n'a pas encore été
suffisamment évaluée. Les sprays et aérosols ainsi
que les faibles doses d'amphotéricine B par voie veineuse ont
été utilisés dans le but de réduire la toxicité
en gardant l'efficacité [79]. Les résultats sont peu convaincants.
Question n° 9 : Quel est le poids des contraintes
budgétaires dans votre stratégie de traitement des neutropénies
fébriles ?
* G. Maschmeyer
Nous sommes convaincus que tout traitement anti-infectieux dont la
supériorité d'efficacité peut être affirmée
sur la base d'études cliniques prospectives et randomisées,
avec des critères d'inclusion et de réponse précis,
est probablement intéressant sur le plan pharmaco-économique.
Il est très difficile de calculer le coût réel de
la prise en charge thérapeutique des infections chez les malades
neutropéniques. L'évaluation est inutile si elle se limite
au seul coût des antibiotiques. Nous contrôlons rigoureusement
l'ensemble des dépenses pharmaceutiques de notre clinique au
travers d'un comité de pharmacothérapie.
Nous n'avons pas été, à ce jour, soumis à
des pressions extérieures fortes tendant à nous faire
prescrire des antibiotiques non inclus dans nos propres stratégies.
* N. Milpied
Les problèmes budgétaires se posent quand l'enveloppe
consacrée aux médicaments anti-infectieux grossit de façon
rapide et importante. Actuellement, les médicaments qui font
dépasser le budget sont la teicoplanine et les formulations lipidiques
de l'amphotéricine B. Compte tenu des indications de ces derniers
médicaments, à savoir essentiellement la dégradation
de la fonction rénale, toute stratégie qui vise à
les utiliser le moins possible est bienvenue. Clairement la monothérapie
initiale sans aminoside et la prescription de glycopeptide sur documentation
bactériologique sont des éléments de stratégie
nécessaires en partie dictés par des considérations
budgétaires.
* O. Lortholary
Tout protocole d'antibiothérapie du patient neutropénique
fébrile reçoit l'aval du comité du médicament
de l'hôpital avant d'être utilisé. Le coût
global du traitement est alors examiné. Le poids des contraintes
budgétaires a pu prendre le dessus par rapport aux avantages
perçus par le prescripteur dans l'utilisation de la teicoplanine
avant modification de son prix journalier.
* B. de Pauw
Lorsque des traitements plus coûteux ont une supériorité
démontrée, ils sont utilisés. L'efficacité
prime bien entendu sur le coût. La difficulté dans cette
affirmation vient de l'absence de démonstration de bénéfice
en terme de survie pour les classes thérapeutiques les plus coûteuses,
à savoir les facteurs de croissance hématopoïétiques
et les formulations lipidiques de l'amphotéricine B. Pour ces
dernières, nous ne les utilisons que dans les cas de toxicité
avérée à l'amphotéricine B chez un patient
qui nécessite ce médicament. Quant aux facteurs de croissance,
nous les réservons aux études cliniques et aux recueils
de cellules souches périphériques. Pour toutes les autres
indications, nous considérons qu'un traitement ne doit jamais
être plus cher que nécessaire. En conséquence si
une thérapeutique ou une stratégie nouvelle moins coûteuse
apparaît, elle sera appliquée.
* P. Agape
Peu de véritables analyses économiques sont actuellement
disponibles dans les études évaluant les stratégies
thérapeutiques des neutropénies fébriles. Elles doivent
évaluer le coût imputable à la gestion des neutropénies
fébriles dans la prise en charge globale des patients d'hématologie.
Un meilleur usage de l'antibiothérapie adapté au risque
infectieux, une monothérapie, un traitement ambulatoire, et des
stratégies thérapeutiques visant à raccourcir la
durée des neutropénies induites par la chimiothérapie,
devraient théoriquement permettre de limiter le coût du traitement
des hémopathies malignes.
Les contraintes budgétaires existent, mais elles ne sont pas
plus déterminantes que la meilleure qualité de vie des patients.
Elles ne nous paraissent pas, actuellement, plus pesantes dans notre stratégie
de traitement des neutropénies fébriles que dans d'autres
domaines de notre activité d'hématologie clinique.
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