ARTICLE
L'évolution tumorale dépend de l'action additive ou coopérative
des oncogènes et de l'inactivation des gènes suppresseurs
de tumeur. L'érythroleucémie induite par le virus de Friend
est un remarquable exemple d'un processus oncogénique multi-étape
dans lequel plusieurs acteurs moléculaires ont été
clairement identifiés. La compréhension des mécanismes
mis en jeu dans un processus biologique aussi complexe requiert le développement
de systèmes cellulaires permettant une étude génétique
des composantes impliquées. Nous présentons ici une revue
de certains aspects de l'érythroleucémie de Friend. Nous
décrivons aussi l'adaptation d'un système biologique,
initialement mis au point pour l'étude de la coopération
entre les gènes codant les versions oncogéniques du récepteur
à l'EGF/TGFalpha (v-erbB) et du récepteur nucléaire
de l'hormone thyroïdienne (v-erbA), pour étudier
l'action et la coopération éventuelle des altérations
moléculaires caractéristiques des érythroleucémies
de Friend.
Pathologie
et aspects cellulaires de la leucémie de Friend
En 1957, C. Friend a décrit un isolat viral, maintenant appelé
FV-A [1] capable d'induire une érythroleucémie chez
la souris adulte. La maladie induite par cet isolat original est caractérisée
par une hépato-splénomégalie résultant
de l'hyperplasie du compartiment érythroïde, une anémie
sévère et la présence d'érythroblastes
(cellules de Friend) dans le sang. Un isolat dérivé
de FV-A, appelé FV-P, induit aussi une splénomégalie
rapide qui est associée à une polycythémie plutôt
qu'une anémie [2]. Enfin, le RLV (Rauscher leukemia virus)
induit une érythroleucémie très semblable à
celle induite par FV-A [3].
En plus de leurs effets distincts sur la différenciation
des érythroblastes spléniques, les maladies induites
par FV-A et FV-P se distinguent par leur réponse à l'érythropoïétine
(Epo). En effet, l'anémie induite par FV-A et la survie des
animaux infectés sont sensibles à la présence
d'Epo alors que la maladie induite par FV-P est largement insensible
à cette cytokine (revue in [4-6]). La différence
de sensibilité à l'Epo des érythroblastes FV-A
et FV-P est également observée ex vivo. Les cellules
spléniques des souris infectées depuis quelques jours
par FV-P sont capables de former des colonies de 32-64 cellules différenciées
en absence d'Epo. En revanche, les cellules spléniques des
animaux infectés par FV-A ne forment des colonies érythroïdes
qu'en présence d'Epo exogène. De même, les colonies
érythroïdes obtenues in vitro après l'infection
de cellules de moelle osseuse de souris adultes par FV-P ou FV-A montrent
une réponse différente à l'Epo [7, 8]. L'infection
par FV-P induit la formation de colonies de cellules différenciées
en absence d'Epo exogène tandis que l'infection par FV-A génère
des colonies composées de cellules partiellement immatures.
L'addition d'Epo exogène n'induit qu'un doublement du nombre
de colonies induites par FV-P alors qu'elle provoque une augmentation
considérable du nombre des colonies formées par FV-A
ainsi que leur différenciation en érythrocytes. Il apparaît
donc que, in vivo et in vitro, les érythroblastes
infectés par FV-P, contrairement aux érythroblastes
FV-A, sont largement indépendants de la présence d'Epo
pour leur différenciation terminale. Ces propriétés,
associées au fait que les érythroblastes présents
dans la rate des animaux au cours des trois premières semaines
qui suivent l'infection par le virus de Friend sont incapables d'être
transplantés chez un hôte syngénique, indiquent
que ces cellules ont une capacité d'autorenouvellement limitée.
En revanche, les mêmes analyses, effectuées plus tardivement,
révèlent l'émergence de clones de cellules leucémiques
capables de former des colonies érythroblastiques de plus de
105 cellules en absence d'Epo exogène, de s'établir
en lignées cellulaires immortalisées (lignées
de Friend) et d'être transplantées in vivo [9].
L'évolution des érythroleucémies induites par
FV-A et FV-P paraît donc impliquer au moins deux étapes
(tableau I) :
une phase précoce (préleucémique), caractérisée
par une hyperplasie du compartiment érythroïde, et une
phase tardive, caractérisée par l'émergence d'érythroblastes
dotés d'une capacité d'autorenouvellement importante
et bloqués dans leur différenciation (revue in
[4-6]).
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Aspects
moléculaires de la leucémie de Friend
Les isolats FV-A et FV-P sont composés d'un rétrovirus
défectif pour sa réplication, le SFFV (spleen focus
forming virus) et d'un virus auxiliaire, le F-MuLV (friend murine
leukemia virus). Le pouvoir pathogène du complexe de Friend
provient du SFFV, puisque ce dernier, en l'absence du virus auxiliaire
F-MuLV, est capable à lui seul d'induire une érythroleucémie
[10, 11]. Le génome des virus SFFV-A et SFFV-P ne possède
pas de séquences apparentées aux proto-oncogènes
cellulaires. Il contient cependant un gène codant pour une glycoprotéine
d'enveloppe (env) de 55 kD (gp55) qui résulte de la fusion
de la région 5' du gène env d'un virus endogène
murin et de la région 3' d'une forme mutée du gène
env du F-MuLV (revue in [12])
La phase préleucémique de la maladie de Friend est la
conséquence directe de l'expression de la gp55. En effet, certaines
mutations affectant le gène env des SFFV entraînent
la perte de son pouvoir leucémogène [13]. D'une part,
le potentiel mitogénique de gp55 a été directement
montré par différentes approches expérimentales.
Par exemple, l'expression d'un transgène codant gp55(P)
chez la souris mime la phase précoce de la leucémie de
Friend induite par FV-P [14]. D'autre part, l'expression de gp55(P)
ou de gp55(A) dans des progéniteurs érythroïdes primaires
murins modifie le contrôle normal de leur prolifération
et de leur différenciation [7]. Enfin, dans des lignées
hématopoïétiques non érythroïdes, la
co-expression du récepteur à l'érythropoïétine
murin (EpoR) et de gp55(P) induit leur prolifération alors que
l'expression de l'une ou de l'autre de ces protéines est sans
effet [15]. Certaines des bases moléculaires des propriétés
des gp55 sont connues. La glycoprotéine gp55(P) ainsi que la
gp55(A) codée par RLV se lient directement à EpoR. Des
travaux récents indiquent que l'expression de gp55(A) ou gp55(P)
induit la formation de CFU-E dans les cellules de foie ftal provenant
de souris EpoR+/+ mais pas dans celles issues d'animaux présentant
l'inactivation du gène codant EpoR [8]. Les effets des
gp55 dérivent donc de leur interaction avec EpoR. Le complexe
gp55(P)/EpoR active certaines des voies de signalisation normalement
induites en réponse à la liaison de l'Epo à son
récepteur mais présente aussi des différences qualitatives
importantes dans la manière dont il se couple aux signaux situés
en aval [16]. Bien que des différences aient été
mises en évidence quant aux facteurs STAT activés dans
les cellules préleucémiques FV-A et FV-P [16, 18], les
mécanismes moléculaires précis sous-tendant les
propriétés distinctes des différentes gp55 restent
à identifier. Il est à noter aussi que la localisation
subcellulaire des complexes gp55(P)/EpoR et gp55(A)/EpoR est distincte,
ce qui pourrait expliquer les réponses biologiques différentes
induites par les virus FV-P et FV-A/RLV [15, 17].
La phase tardive de la maladie de Friend est caractérisée,
au niveau moléculaire, par au moins deux altérations génétiques
récurrentes (tableau
I). L'analyse des sites d'intégration du provirus SFFV
dans les cellules leucémiques primaires et les lignées
de Friend FV-A et FV-P a permis de montrer que le provirus SFFV s'intègre,
dans 95 % des cas, au locus spi-1 (SFFV provirus integration
site 1) et active l'expression de spi-1 [19, 20]. Ce gène
code pour PU.1/Spi-1, un facteur de transcription de la famille ETS
[21]. C'est la forme sauvage de ce facteur qui est exprimée dans
les lignées de Friend [22]. Par ailleurs, l'analyse de ces lignées
a montré la perte fréquente de la fonction du gène
suppresseur de tumeur p53 soit par délétion, soit
par mutation dans des domaines de la protéine p53 essentiels
à son activité (revue in [5]). Les altérations
du gène p53 ont été initialement caractérisées
dans les lignées de Friend établies en culture. Il est
clair cependant que ces altérations existent dans la rate et
le foie des animaux infectés par le complexe viral de Friend
et sont associées à l'émergence des clones leucémiques
[23].
L'activation anormale de EpoR, la surexpression de Spi-1 et la perte
de fonction de p53 sont des événements récurrents
de la leucémie de Friend, ce qui suggère que chacun d'entre
eux est important dans l'évolution de la maladie. Plusieurs approches
expérimentales ont été utilisées pour tenter
de définir le rôle de ces altérations dans la transformation
érythroblastique. Ces expériences ont fait appel soit
à des lignées cellulaires qui contiennent des altérations
génétiques inconnues (notamment celles qui participent
à leur immortalisation), soit à des systèmes biologiques
plus complexes dans lesquels le rôle intrinsèque de l'altération
étudiée ne peut être séparé de l'influence
potentielle des cellules environnantes.
Spi-1
L'utilisation de lignées de Friend établies in vitro
a permis notamment de montrer que ces cellules expriment fortement Spi-1/PU.1
et que l'induction de leur différenciation partielle par le DMSO
est accompagnée de la baisse d'expression de cette protéine.
Ces expériences suggéraient donc un rôle de Spi-1
dans l'inhibition de la différenciation de ces cellules [24].
En outre, l'étude de la surexpression de Spi-1/PU.1 dans les
cultures à long terme de cellules de moelle osseuse de souris
- dont la prolifération est dépendante de la présence
de cellules stromales - a suggéré un rôle de Spi-1
dans l'immortalisation des érythroblastes [25]. Enfin, l'analyse
de souris portant un transgène Spi-1 sous le contrôle
de la LTR du SFFV montre que les animaux dérivés d'une
lignée exprimant de hauts taux de Spi-1 développent avec
une fréquence de l'ordre de 50 % une érythroleucémie
dépendante de l'Epo au bout de plusieurs mois [26]. Cette leucémie
peut évoluer, après hypertransfusion des animaux, vers
une leucémie indépendante de l'Epo.
p53
L'infection par FV-P de souris exprimant un transgène codant
une protéine p53 mutée induit une érythroleucémie
avec une cinétique accélérée par rapport
à celle observée après infection de leurs congénères
non transgéniques [27]. De plus, la surexpression d'une protéine
p53 sauvage dans des lignées de Friend induit l'inhibition de
leur prolifération associée à de l'apoptose et
à leur différenciation partielle [28]. Ces expériences
indiquent que l'absence de p53 contribue à la dérégulation
du contrôle de la survie et de la prolifération de ces
lignées et que la perte de fonction sauvage de p53 favorise l'évolution
de l'érythroleucémie de Friend.
Les
altérations moléculaires de la leucémie de Friend
coopèrent pour déréguler la réponse des
érythroblastes à l'Epo et au SCF
Les approches expérimentales décrites jusqu'ici ne tiennent
généralement pas compte du fait que les altérations
génétiques qui caractérisent la phase leucémique
de la maladie de Friend sont toujours précédées
par la dérégulation de la signalisation normale de EpoR
par son interaction avec gp55. Cette situation suggère qu'une
relation obligée pourrait exister entre l'activation anormale
de EpoR et les événements intracellulaires affectés
par la dérégulation de l'expression de Spi-1 et/ou la
perte de la fonction normale de p53.
Afin d'analyser cette hypothèse, nous avons utilisé
un système hétérologue d'érythroblastes
primaires aviaires en culture [29]. Ce système permet une étude
clonale des contributions intrinsèques de chacune de ces altérations
moléculaires sur la survie, la prolifération et la différenciation
des érythroblastes. Son caractère hétérologue
permet, en outre, une étude de la coopération éventuelle
entre Spi-1, une forme mutée de p53 et les signaux spécifiques
émanant des formes activées de EpoR.
Le système biologique
Plusieurs types de progéniteurs érythroïdes ont
été décrits chez la poule (revue in [30]).
Des clones d'érythroblastes peuvent être spécifiquement
obtenus par l'expression dans les cellules de moelle osseuse d'un transgène
codant une version thermosensible de la protéine tyrosine kinase
ts-Sea [29]. À la température permissive (37 °C),
ces érythroblastes peuvent être amplifiés pendant
30 à 40 générations, période au-delà
de laquelle ces cellules entrent invariablement en sénescence
et meurent. Il n'existe donc pas, dans ce système, d'interférence
avec les voies qui mènent à l'immortalisation. L'inactivation
de la tyrosine kinase ts-Sea à 42 °C (température
non permissive) induit la mort de ces érythroblastes par apoptose.
En revanche, en présence de sérum de poule anémique
comme source d'Epo aviaire, ces cellules se comportent comme des érythroblastes
normaux : elles survivent et se différencient de façon
synchrone en érythrocytes indistinguables des érythrocytes
sanguins.
De la même manière, l'expression exogène du récepteur
murin à l'érythropoïétine permet à
ces cellules de survivre en réponse à de l'Epo recombinante
humaine (hEpo) et de s'engager dans le programme normal de la différenciation
érythroïde [31, 32]. L'exécution de ce programme
dépend absolument de la présence d'Epo, la cytokine essentielle
à cette voie de différenciation (figure
1 et [33]). De plus, l'Epo humaine étant sans effet sur
les érythroblastes de poule, ce système est donc particulièrement
intéressant car il permet d'analyser les conséquences
de l'expression soit de EpoR, soit de versions mutées de ce récepteur,
sans qu'il y ait d'interférence avec le récepteur à
l'érythropoïétine endogène.
L'expression de Spi-1 dérégule la
réponse des érythroblastes à hEpo
Afin de mimer l'activation anormale de EpoR par la gp55 dans les progéniteurs
ts-Sea, nous avons exprimé dans ces cellules un mutant de ce
récepteur, EpoR(R129C). Ce mutant est caractérisé
par la substitution du résidu arginine 129 dans son domaine extracellulaire
par une cystéine, conduisant à sa dimérisation
constitutive [34]. L'expression de EpoR(R129C), comme celle du complexe
EpoR/gp55(P), induit l'indépendance de certaines lignées
cellulaires non érythroïdes vis-à-vis des cytokines
mitogéniques. Cette situation est souvent décrite comme
reflétant une activation constitutive de EpoR. Il est à
noter cependant que cette propriété ne concerne qu'une
infime fraction des cellules exprimant ces protéines et dépend
donc d'un processus de sélection non caractérisé
[8]. En outre, la co-expression de EpoR et de gp55(A) dans ces lignées
cellulaires n'induit pas leur indépendance vis-à-vis des
cytokines. En absence d'informations plus précises quant à
leur mode d'action moléculaire, nous considérons ces formes
activées de EpoR comme des formes anormales plutôt que
constitutives. Cette notion est en accord avec des résultats
récents qui montrent l'activation constitutive de JAK1 dans les
cellules préleucémiques FV-P, alors que la stimulation
des érythroblastes normaux par l'Epo induit l'activation transitoire
de JAK2 [16]. Les cellules préleucémiques FV-P restent
sensibles à l'Epo puisqu'elles ne présentent une activation
décelable de la liaison de STAT5 à l'ADN qu'en réponse
à l'Epo. L'expression de EpoR(R129C), comme celle de gp55(A)
ou de gp55(P), induit la prolifération transitoire et la différenciation
de certains progéniteurs érythroïdes en absence de
l'ajout d'Epo exogène [7, 8, 35]. Ces expériences étant
réalisées en présence de fortes concentrations
de sérum, il est impossible de conclure quant à la dépendance
de ces réponses vis-à-vis de l'Epo endogène au
sérum. En tout état de cause, l'expression de EpoR(R129C)
chez la souris induit une érythrocytose semblable à celle
induite par SFFV lors de la phase préleucémique de la
maladie de Friend et mime donc les conséquences de la liaison
de la gp55 à EpoR [34]. L'expression de EpoR(R129C) dans les
érythroblastes ts-Sea, de façon relativement similaire
à celle de EpoR, induit une différenciation terminale
de ces cellules en réponse à hEpo. En effet, dans ces
conditions, ces cellules sortent du cycle cellulaire, accumulent de
hauts taux d'hémoglobine et acquièrent la morphologie
d'érythrocytes (figure
2 et [32]).
Les altérations génétiques caractérisant
les cellules leucémiques de Friend interviennent dans les érythroblastes
dans lesquels EpoR est activé par la liaison de la gp55. Nous
avons dès lors analysé les conséquences de la co-expression
de EpoR(R129C) soit avec Spi-1, soit avec un mutant de p53, p53(V135A),
sur la réponse des érythroblastes primaires à hEpo.
L'expression de p53(V135A) n'altère pas la capacité
des érythroblastes EpoR(R129C) à se différencier
en phase finale
(figure 2 et [32]).
Comme les érythroblastes contrôles, ces cellules acquièrent
la morphologie d'érythrocytes et accumulent de l'hémoglobine
en réponse à hEpo, mais meurent par apoptose en absence
de hEpo. L'expression d'un mutant de p53 n'altère donc pas la
régulation normale de la survie et de la différenciation
des érythroblastes primaires.
En revanche, l'expression de Spi-1 modifie profondément la
réponse des érythroblastes EpoR(R129C) à hEpo.
Premièrement, Spi-1 inhibe le programme de différenciation
normalement induit dans ces cellules en réponse à hEpo.
En effet, contrairement aux érythroblastes EpoR(R129C), les cellules
EpoR(R129C)/Spi-1 conservent une morphologie immature et n'accumulent
que peu d'hémoglobine en réponse à hEpo. Le deuxième
phénotype induit par l'expression de Spi-1 est une forte inhibition
de l'apoptose normalement induite dans ces cellules en réponse
à la privation de hEpo
(figure 2 et [32]).
Au niveau moléculaire, cette survie accrue apparaît liée
à la dérégulation de l'expression du gène
bcl2. En effet, contrairement aux érythroblastes EpoR(R129C)
qui n'expriment bcl2 qu'en réponse à hEpo, les
érythroblastes EpoR(R129C)/Spi-1 expriment bcl2 de façon
constitutive (tableau II).
Des résultats préliminaires indiquent que cette expression
constitutive pourrait résulter de la dérégulation
directe du gène bcl2 par Spi-1 ; Bcl2 étant
une protéine essentiellement impliquée dans l'inhibition
de l'apoptose cellulaire [36], l'inhibition de la différenciation
imposée par Spi-1 dépend donc très vraisemblablement
d'autres cibles moléculaires. Celles-ci pourraient être
des gènes jouant un rôle central dans la différenciation
érythroïde et dont l'expression serait dérégulée
par Spi-1 soit au niveau transcriptionnel, soit au niveau post-transcriptionnel.
Alternativement, Spi-1 paraît interagir avec d'autres régulateurs
transcriptionnels dont certains ont un rôle connu dans la maturation
des progéniteurs érythroïdes [37, 38]. Tout ou partie
des propriétés oncogéniques de Spi-1 pourrait dépendre
de ces interactions.
L'expression d'une p53
mutée coopère avec Spi-1
L'expression d'une p53 mutée est insuffisante pour altérer
de façon décelable la réponse des érythroblastes
EpoR(R129C) à hEpo. Cependant, la fréquence des mutations
du gène p53 dans les leucémies de Friend suggère
un rôle de p53 dans l'évolution de cette maladie.
Nous avons donc recherché si p53(V135A) pouvait coopérer
avec Spi-1 pour modifier la réponse des érythroblastes
EpoR(R129C) à hEpo. Des clones co-exprimant EpoR(R129C), Spi-1
et p53(V135A) ont été générés. L'analyse
de la réponse de ces clones à la privation et à
la stimulation par hEpo montre que l'expression de p53(V135A) renforce
les phénotypes imposés par Spi-1 dans les érythroblastes
EpoR(R129C). En effet, alors que les érythroblastes EpoR (R129C)/Spi-1
sont inhibés dans leur programme de différenciation, les
clones EpoR(R129C)/Spi-1/p53(V135A) montrent un blocage de leur différenciation
en présence de hEpo [32]. La totalité de la population
cellulaire conserve une morphologie blastique et n'accumule plus d'hémoglobine
en réponse à hEpo. En outre, l'expression de p53(V135A)
renforce l'inhibition de l'apoptose induite par Spi-1 dans les érythroblastes
EpoR(R129C) [32].
Ces expériences montrent donc que la co-expression de Spi-1
avec EpoR (R129C) dérégule les programmes de mort cellulaire
par apoptose et de différenciation des érythroblastes
primaires. Elles montrent aussi que l'altération du gène
p53, en coopération avec la surexpression de Spi-1, contribue
à la dérégulation de ces programmes. Elles suggèrent
enfin que la perte de fonction de la protéine p53 sauvage observée
au cours de la phase leucémique de la maladie de Friend n'est
probablement pas limitée à un rôle dans l'immortalisation
de ces cellules.
Spi-1 et l'activation de c-Kit par son ligand
coopèrent pour induire la prolifération des érythroblastes
Le récepteur du SCF, la protéine tyrosine kinase c-Kit,
est essentiel au développement des progéniteurs hématopoïétiques,
notamment lors de la maturation des BFU-E en CFU-E [39]. Bien qu'ils
expriment c-Kit, la différenciation et la prolifération
de progéniteurs plus matures tels que les érythroblastes
primaires ts-Sea exprimant EpoR ou EpoR(R129C) ne sont que marginalement
affectées par la présence de SCF. Ceci résulte
du fait que l'expression de c-Kit est rapidement perdue au cours de
la différenciation de ces cellules [32]. En revanche, l'expression
de Spi-1 dans les érythroblastes EpoR (R129C) induit leur prolifération
rapide en réponse au SCF, indépendamment de la présence
ou de l'absence d'hEpo, une réponse qui est associée avec
le maintien de l'expression de c-Kit. Ceci suggère qu'une des
composantes de la reprogrammation génétique induite par
Spi-1 dans les érythroblastes EpoR(R129C) affecte directement
ou indirectement les voies de signalisation intracellulaires contrôlées
par c-Kit. Les souris présentant une mutation dans les gènes
codant c-Kit (locus white spotting) ou son ligand (locus
steel) ont une susceptibilité réduite à
développer une érythroleucémie lorsqu'elles sont
infectées par le complexe viral de Friend (revue in [4,
5]). Il serait intéressant d'analyser si l'émergence des
clones leucémiques exprimant Spi-1 est affectée chez ces
souris.
Les propriétés de Spi-1 dépendent
de sa coopération avec une forme dérégulée
de EpoR
Contrairement aux souris exprimant la forme sauvage de EpoR, les souris
exprimant EpoR(R129C) développent une érythroleucémie
[34]. Par ailleurs, dans la leucémie de Friend la surexpression
de Spi-1 et la perte de fonction de p53 sont des altérations
qui apparaissent dans des érythroblastes dans lesquels EpoR est
activé par la gp55, suggérant que la fonction d'au moins
une de ces protéines requiert l'activation anormale de EpoR.
De façon à analyser cette question, nous avons comparé
la réponse à hEpo des érythroblastes EpoR(R129C)/Spi-1
avec celle des érythroblastes co-exprimant Spi-1 et la forme
sauvage de EpoR. Cette analyse montre que, contrairement aux érythroblastes
EpoR(R129C)/Spi-1, les érythroblastes EpoR/Spi-1 présentent
une réponse à hEpo similaire à celle des érythroblastes
contrôles exprimant EpoR. En effet, en présence de hEpo,
ces cellules se différencient en érythrocytes et accumulent
de hauts taux d'hémoglobine (figure
3 et [32]). En absence de hEpo, elles meurent par apoptose.
Enfin, comme les érythroblastes contrôles, ces cellules
ne prolifèrent pas en réponse au SCF. Les phénotypes
induits par Spi-1 sont donc spécifiques de sa co-expression avec
EpoR(R129C). Nous avons récemment montré que Spi-1 coopère
aussi avec le complexe gp55(P)/EpoR pour déréguler le
contrôle de la survie et de la différenciation terminale
de ces érythroblastes par hEpo et leur réponse au SCF.
Ces observations indiquent donc que le potentiel oncogénique
de Spi-1 dépend de l'activation anormale de certaines des voies
de signalisation situées en aval des formes activées de
EpoR observées dans les leucémies de Friend. Cette conclusion
paraît être superficiellement en désaccord avec celle
des expériences faisant appel à un modèle de souris
transgénique pour Spi-1 qui montrent l'émergence d'érythroblastes
immortalisés qui restent dépendants de l'Epo pour leur
prolifération [26]. Il est à noter cependant que l'érythroleucémie
induite dans ces conditions n'apparaît qu'après plusieurs
mois. Cette longue période de latence pourrait refléter
la nécessité de l'activation d'une voie intracellulaire
- éventuellement différente de celle(s) induite(s) par
les formes activées de EpoR - capable de coopérer avec
Spi-1 pour induire ses propriétés oncogéniques.
Alternativement, il est possible que cette exigence puisse être
levée par la surexpression de Spi-1 aux niveaux très élevés
observés dans le modèle transgénique. Enfin, il
est vraisemblable que les cibles cellulaires de Spi-1 dans la maladie
de Friend et celles étudiées dans les différents
systèmes expérimentaux ne se superposent que partiellement.
Cet argument est particulièrement important à considérer
dans la mesure où Spi-1/PU.1 paraît être un gène
essentiel à l'érythropoïèse adulte mais qui
ne semble pas être requis dans l'érythropoïèse
ftale [40].
Le caractère hétérologue de notre système
permet maintenant d'étudier la capacité de mutants de
EpoR(R129C) ou de EpoR (sous forme du complexe gp55/EpoR) pour leur
capacité à coopérer avec Spi-1. En particulier,
l'analyse de mutants dans les tyrosines phospho-acceptrices du domaine
intracellulaire [41] amenant au découplage spécifique
de certaines voies de signalisation permettra de déterminer si
la coopération avec Spi-1 dépend de signaux quantitativement
ou qualitativement différents de ceux normalement activés
en aval de EpoR.
En outre, l'étude de mutants de Spi-1 permettra de déterminer
si les voies de signalisation spécifiques aux formes activées
de EpoR affectent directement l'activité de Spi-1. En effet,
l'activité transcriptionnelle de Spi-1 est régulée
par sa phosphorylation et par son association avec d'autres co-facteurs
(revue in [42]). Ces voies de signalisation pourraient donc directement
réguler la phosphorylation de Spi-1 ou celle d'un de ces co-facteurs
(figure 4). Alternativement,
des mécanismes plus indirects peuvent être mis en uvre
tels que la modification des régulateurs transcriptionnels liés
au promoteur des gènes cibles de Spi-1 ou celle des produits
de ces gènes (figure
4).
Outre son intérêt intrinsèque menant à
l'étude de la régulation de l'activité d'un régulateur
transcriptionnel par des signaux intracellulaires, le modèle
développé ici suggère que l'évolution de
la leucémie de Friend est un processus hautement intégré
impliquant des coopérations multiples et synergistiques entre
les événements qui caractérisent la phase préleucémique
et ceux qui sont spécifiques de la phase leucémique proprement
dite. Il amène à plusieurs hypothèses qui sont
directement testables à la fois dans notre modèle cellulaire
et dans le modèle animal original.
CONCLUSION
Remerciements
Les auteurs remercient Françoise Moreau-Gachelin pour sa lecture
critique du manuscrit. Les travaux décrits ici ont été
réalisés grâce à l'aide financière du
Centre National de la Recherche Scientifique, de l'Institut Curie, de
l'Association pour la Recherche sur le Cancer, de la Ligue Contre le Cancer
(Comité National et Comité de l'Essonne), de l'Association
Contre la Leucémie et du Programme Biomed2 de l'Union européenne.
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