ARTICLE
Le système immunitaire est l'arme idéale contre
les maladies infectieuses. Il est capable d'éliminer les virus
et les bactéries qui envahissent l'organisme en détruisant
les cellules infectées et préservant les tissus sains. Les
acteurs principaux de cette réponse immunitaire sont les lymphocytes
T cytotoxiques (CTL) qui lysent les cellules infectées par les
virus. Constatant la grande spécificité du système
immunitaire, les cancérologues ont espéré que les
lymphocytes T seraient également capables d'éliminer les
cellules tumorales aussi efficacement que les cellules infectées
par les virus. Ils ont ainsi tenté d'identifier des antigènes
de rejet tumoral qui correspondent à des structures que les cellules
T sont capables de reconnaître spécifiquement à la
surface des cellules tumorales. L'utilisation de tels antigènes
spécifiques des cellules malignes dans des protocoles de vaccination
anti-tumorale permettrait de déclencher une réaction immunitaire
chez les patients atteints de cancers.
L'immunologie des tumeurs est en partie liée à l'observation
que les tumeurs sont souvent infiltrées par des lymphocytes T (TIL
pour tumor infiltrating lymphocytes) et que les cellules cancéreuses
peuvent exprimer des antigènes absents des cellules normales. Un
des problèmes majeurs rencontré au cours de l'étude
de la réponse immunitaire anti-tumorale et dans le développement
d'une immunothérapie spécifique a été associé
à la difficulté d'identifier les antigènes, cibles
des effecteurs de la réponse immune. Les résultats récents
obtenus en immunologie fondamentale, notamment en ce qui concerne la compréhension
des bases moléculaires de la réponse immunitaire à
médiation cellulaire, ont facilité l'identification de nombreux
antigènes spécifiques de tumeurs.
Bases de l'immunité anti-tumorale
On sait maintenant que les protéines endogènes, qu'elles
soient le produit d'expression de gènes de cellules normales ou
tumorales ou encore de gènes viraux, sont présentées
sous forme de peptides associés aux molécules HLA de classe
I, codées par les gènes du CMH. Cette présentation
permet aux lymphocytes T, par l'intermédiaire de leur récepteur
(TCR), de percevoir la présence d'un antigène tumoral, même
si la protéine correspondante n'est jamais exprimée à
la surface cellulaire. La compréhension des bases moléculaires
de l'interaction peptide/CMH/TCR a facilité l'identification de
nombreux antigènes spécifiques des tumeurs, cibles des effecteurs
cellulaires de l'immunité antitumorale. Pour que l'association
de ces peptides, appelés épitopes, avec les molécules
de classe I puisse se faire, les protéines intracellulaires doivent
être clivées ou « apprêtées » en fragments
peptidiques qui vont être transportés dans le réticulum
endoplasmique.
Le système protéolytique, récemment identifié,
est un complexe composé de plusieurs sous-unités dont la
composition modifie son activité peptidase. Le protéasome,
exprimé dans le noyau et le cytoplasme des cellules eucaryotes,
est un complexe multicatalytique formé de 14 sous-unités
alpha et 14 sous-unités beta dont trois, beta1, beta2 et beta5,
possèdent des activités protéolytiques. Le rôle
majeur du protéasome est la dégradation, ou apprêtement,
des protéines intracellulaires dont les produits correspondent
à la source majeure des peptides présentés par les
molécules de classe I du CMH. Sous l'action de l'INF-gamma, les
trois sous-unités beta1, beta2 et beta5 sont remplacées
par leurs homologues, inductibles par l'INF-gamma, LMP2 (low molecular
weight proteins ; beta1i) MECL1 (beta2i) et LMP7 (beta5i) correspondant
aux sous-unités actives de l'immunoprotéasome. Il a été
décrit que l'immunoprotéasome est plus efficace que le protéasome
classique en terme d'apprêtement de peptides antigéniques
[1]. Néanmoins des travaux récents, réalisés
dans un modèle de carcinome rénal, ont clairement montré
que seul le protéasome standard, et non l'immunoprotéasome,
est capable d'apprêter certains antigènes ce qui résulte
en leur faible présentation par les cellules dendritiques qui expriment
essentiellement, comme toutes les cellules du système immunitaire,
un immunoprotéasome [2].
Clonage des antigènes de rejet des
tumeurs
De nombreuses études ont montré que chez les patients
porteurs de cancer, il est possible de dériver in vitro
des lymphocytes T capables de réagir contre la tumeur, mettant
ainsi en évidence une réponse immune spécifique et
permettant l'identification d'antigènes associés.
Méthodes d'identification des antigènes
tumoraux
Plusieurs approches ont été développées
afin de caractériser les gènes qui codent les antigènes
tumoraux reconnus par les lymphocytes T ou B. La plupart de ces approches
nécessitent d'une part l'établissement de clones lymphocytaires
T soit à partir des lymphocytes du sang périphérique
de patients cancéreux soit à partir des lymphocytes infiltrant
la tumeur ou les ganglions de drainage, et d'autre part de lignées
tumorales reconnues spécifiquement par ces effecteurs autologues.
Approche génétique
L'approche génétique permet d'identifier les gènes
qui codent des antigènes tumoraux reconnus par des clones CTL ou
T auxiliaires (Th) spécifiques. Cette approche, mise au point par
l'équipe de T. Boon en 1991, a permis de caractériser le
premier antigène associé au mélanome, MAGE-1, reconnu
par un clone CTL spécifique [3]. Cette méthode consiste
à transfecter, conjointement dans des cellules receveuses (Cos
ou 293-EBNA), une banque d'ADNc préparée à partir
des ARNm des cellules tumorales et le gène de CMH pertinent pour
la présentation de l'antigène. Ces cellules sont ensuite
analysées pour leur capacité d'interagir avec les effecteurs
T cytotoxiques. Cette reconnaissance induit l'activation du clone T qui
est traduite par la sécrétion de cytokines, telles que le
TNF-alpha ou l'INF-gamma, dosées dans le surnageant de culture [4].
L'ADNc induisant une activation du clone CTL spécifique est alors
séquencé. Cet ADNc code l'antigène tumoral reconnu
(figure 1). L'étape
suivante de cette approche consiste à identifier l'épitope
peptidique issu de l'antigène reconnu. Plusieurs minigènes
codant des parties distinctes de l'antigène sont transfectés
dans les cellules cibles, permettant ainsi de localiser grossièrement
la séquence qui code la région de la protéine antigénique
dont l'épitope est issu. Différents peptides issus de cette
région sont ensuite synthétisés. Chaque peptide est
alors analysé pour sa capacité à stimuler le clone
CTL spécifique.
Approche biochimique
Une autre méthode, fondée sur des techniques biochimiques,
consiste à immunoprécipiter les molécules du CMH
exprimées à la surface des cellules tumorales. Les peptides
présents dans les molécules HLA sont alors décrochés
par élution acide. Ils sont ensuite purifiés par chromatographie
liquide haute performance (HPLC). Chaque fraction de peptides est analysée
pour sa capacité à activer le lymphocyte T spécifique.
Les peptides qui sont capables d'induire une réponse sont alors
séquencés. Cox et ses collaborateurs ont été
les premiers à identifier grâce à cette approche un
épitope d'un antigène tumoral humain, gp100, reconnu par
des CTL [5].
Approche immunologique inverse
Si les deux approches précédentes nécessitent d'isoler
un clone T spécifique de la lignée tumorale et de déterminer
l'élément de restriction HLA, l'approche immunologique inverse
consiste à induire in vitro des lymphocytes T spécifiques
d'une protéine dont on soupçonne qu'elle pourrait être
antigénique. Les cellules présentatrices sont soit transfectées
avec le gène codant la protéine candidate soit chargées
avec des peptides synthétiques déduits du motif canonique
de fixation aux molécules de classe I du CMH, puis sont utilisées
pour sensibiliser des cellules T in vitro. Des lymphocytes T ainsi
induits reconnaissant les antigènes candidats sont ensuite analysés
pour leur capacité à lyser les cellules tumorales. La mise
en évidence d'une reconnaissance spécifique suggère
que l'antigène d'intérêt comporte au moins un ou plusieurs
peptides épitopiques [6, 7]. Ainsi, après plusieurs stimulations
in vitro des lymphocytes T de donneurs volontaires avec des cellules
dendritiques infectées par un virus canarypox (ALVAC) contenant
la séquence complète du gène MAGE-A1, des clones
CTL spécifiques de cinq nouveaux épitopes de la protéine
MAGE-A1 ont pu être isolés. Ces clones CD8+ sont
capables de reconnaître les cellules tumorales exprimant le gène
MAGE-A1 [8]. Des épitopes tumoraux reconnus par des clones CD4+
ont été également identifiés.
Approche sérologique
Une nouvelle approche, récemment décrite par l'équipe
de Pfreundschuh (Hamburg, Allemagne), consiste à utiliser le sérum
des patients atteints de certaines lésions cancéreuses pour
identifier les antigènes tumoraux reconnus par des lymphocytes
B [9]. Cette approche appelée SEREX (pour : serological analysis
of recombinant expression libraries with autologous serum) est basée
principalement sur l'existence, chez des patients atteints de cancer,
d'une réponse anti-tumorale de type humoral marquée par
la présence dans le sérum d'un titre élevé
d'anticorps spécifiques de protéines exprimées par
les cellules tumorales. La technique consiste à établir
une banque d'ADNc à partir de la tumeur, à exprimer cette
banque dans des bactéries, puis à cribler l'expression des
protéines recombinantes à l'aide du sérum du patient
[10]. Les antigènes tumoraux clonés par cette technique
sont soit des antigènes identifiés précédemment
comme cibles des lymphocytes T, donc des antigènes impliqués
à la fois dans la réponse des lymphocytes T et des lymphocytes
B [11] comme la tyrosinase, MAGE-1, MAGE-3, NY-ESO-1 et SCP1 [10, 12],
soit des antigènes reconnus uniquement par des lymphocytes B. C'est
le cas de l'antigène SSX-2 [13] qui présente un profil d'expression
de type MAGE (silencieux dans les tissus normaux à l'exception
des testicules, et partagé par divers types histologiques de tumeurs).
Classification des antigènes
associés aux tumeurs
Les antigènes tumoraux reconnus par des clones CTL sont classés
en différentes catégories, selon leur profil d'expression
dans les tumeurs et les tissus sains et en fonction de la nature des épitopes
issus de ces antigènes. Différents mécanismes aboutissent
à la génération de peptides épitopiques reconnus
par les lymphocytes T spécifiques de cellules tumorales (tableau
I). Ces épitopes peuvent provenir soit de gènes non
mutés exprimés uniquement dans les cellules tumorales ou
dans certains tissus sélectifs, soit de séquences introniques
exprimées d'une façon aberrante, soit de gènes normaux
mais traduits de manière alternative à la normale, soit
de gènes mutés exprimés uniquement par les cellules
tumorales [14].
Antigènes spécifiques de tumeurs
Les premiers antigènes reconnus par des lymphocytes T à
la surface des tumeurs humaines ont été identifiés
dans le mélanome, car cette tumeur se cultive facilement in
vitro. Le premier gène codant un antigène tumoral reconnu
par les lymphocytes T a été identifié par le groupe
de T. Boon. Ce premier gène a été dénommé
MAGE-1 pour : melanoma antigen [3]. Le gène MAGE-1 fait
partie d'une famille d'au moins douze gènes très homologues
situés sur le chromosome X humain. Parmi ces douze gènes,
sept sont exprimés dans un certain nombre de tumeurs (tableau
II). Ces gènes sont également exprimés dans les
cellules germinales du testicule ainsi que dans le placenta qui n'expriment
néanmoins pas les molécules du CMH. La fonction des protéines
pour lesquelles codent ces différents gènes n'est pas encore
connue. L'activation des gènes MAGE-A dans les cellules tumorales
semble être due à une déméthylation de leur
promoteur, qui est corrélée à un large processus
de déméthylation du génome de la cellule tumorale
[15]. Ces gènes sont exprimés plus fréquemment dans
les métastases que dans les tumeurs primitives (tableau
II). Différents épitopes codés par ces gènes
et présentés par les molécules de classe I et II
du CMH ont été identifiés (tableau
III). Des CTL anti-MAGE ont été également identifiés
dans le sang de patients atteints de mélanome, et de tumeur de
la vessie, dans les infiltrats lymphocytaires de plusieurs tumeurs ainsi
que dans le sang d'individus sains.
D'autres antigènes appartenant à ce groupe ont été
également identifiés et sont codés par les gènes
BAGE, GAGE, RAGE, NY-ESO-1, GnTV et TRP2-INT2 (tableau
III). La mucine, bien que classée dans cette catégorie,
est un antigène particulier, qui après déglycosylation
est reconnu directement par les CTL à la surface des cellules tumorales,
sans présentation de peptides par les molécules de classe
I du CMH [16]. L'antigène NA88.A, récemment identifié,
est codé par un pseudogène et se distingue des autres antigènes
spécifiques de tumeurs par son expression dans les testicules et
uniquement dans le mélanome métastatique [17].
Les antigènes codés par des gènes de différenciation
Un grand nombre de CTL issus de lymphocytes de patients atteints de
mélanome reconnaissent divers mélanomes allogéniques
mais également des mélanocytes normaux. Il a été
montré que ces CTL reconnaissent des antigènes de différenciation
des mélanocytes. Ces antigènes de différenciation
sont des auto-antigènes spécifiques des cellules productrices
de pigment, comme les mélanocytes normaux et certaines cellules
de la rétine, et sont également exprimés dans les
mélanomes [18]. Ce groupe compte au moins six antigènes
: Melan-A/MART-1, gp100, tyrosinase, TRP1/gp75, TRP2 et MC1R, qui sont
souvent impliqués dans la synthèse de la mélanine
(tableau IV).
La tyrosinase fut le premier antigène de différenciation
identifié. Elle est impliquée dans la synthèse de
la mélanine en convertissant la tyrosine en dihydroxyphénylalanine
qui est le précurseur de la mélanine. Elle est reconnue
par des CTL dans plusieurs contextes HLA de classe I différents
: HLA-A1, HLA-A2 HLA-A24, HLA-B44 et HLA-B35 et par des lymphocytes T
CD4+ dans le contexte HLA-DR4 (tableau
IV). L'épitope antigénique de la tyrosinase restreint
par les molécules HLA-A*0201 (368-376) est particulier car ce peptide,
naturellement présenté par les cellules tumorales, subit
une modification post-traductionnelle d'un résidu asparagine en
acide aspartique [19].
L'antigène Melan-A/MART-1 est une protéine transmembranaire
de 118 acides aminés dont la fonction n'est pas connue. Les peptides
identifiés issus de cet antigène immunodominant sont reconnus
par des CTL dans le contexte HLA-A*0201. Un de ces peptides peut également
être reconnu dans le contexte HLA-B*4501 (tableau
IV). Les peptides Melan-A/MART-1 (26-35) et (27-35) sont les peptides
les plus souvent reconnus par les CTL spécifiques de Melan-A/MART-1
dans le contexte HLA-A*0201 [20].
L'antigène gp100 est une glycoprotéine transmembranaire
de 661 acides aminés, localisée dans la membrane des mélanosomes
et participant à la synthèse de la mélanine. Dix
peptides issus de cet antigène sont reconnus par des CTL dans le
contexte HLA-A*0201, huit dans le contexte HLA-A*0301, et d'autres dans
les contextes HLA-A11 et HLA-Cw8. Un peptide est également reconnu
par des lymphocytes T CD4+ dans le contexte HLA-DRb1*0401 (tableau
IV).
D'autres antigènes de différenciation, TRP1/gp75 et TRP2,
partageant environ 40 % d'homologie avec la protéine tyrosinase,
sont reconnus par des CTL dans plusieurs contextes de classe I différents
: HLA-A2, HLA-A3, HLA-A31, HLA-A33, HLA-A68 et HLA-Cw8. Des antigènes
de différenciation induisant une réponse CTL ont été
caractérisés dans d'autres tumeurs telles que les cancers
de la prostate, de la vessie ainsi que les lymphomes B et les leucémies
chroniques. En effet, des CTL spécifiques sont capables de reconnaître
des segments idiotypiques de régions variables des immunoglobulines
à la surface des cellules malignes de type B [21].
Bien qu'exprimés par des cellules normales, les antigènes
de différenciation mélanocytaires sont immunogéniques
et des CTL spécifiques peuvent être obtenus non seulement
à partir des lymphocytes du sang de patients atteints de mélanome,
mais aussi à partir des lymphocytes du sang de personnes saines.
La fréquence des précurseurs CTL reconnaissant ces antigènes
est nettement supérieure à celle des précurseurs
reconnaissant d'autres antigènes associés au mélanome
[22]. L'apparition d'une dépigmentation partielle de la peau, appelée
vitiligo, chez les patients atteints de mélanomes, est par ailleurs
corrélée avec une survie prolongée et une régression
tumorale [23]. Ceci indique un rôle potentiel de ces antigènes
dans les réponses immunitaires naturelles au cours de l'évolution
des mélanomes.
Les antigènes codés par des gènes mutés
dans les cellules tumorales
Lors de la transformation maligne de la cellule, des gènes codant
des protéines impliquées dans le contrôle de la prolifération,
la mobilité et l'adhésion cellulaire (tels que les proto-oncogènes
et les gènes suppresseurs de tumeur) vont subir des altérations
telles que mutation, délétion, insertion ou translocation.
Les protéines anormales résultant de l'expression de ces
gènes peuvent alors fournir des peptides portant la mutation et
reconnus par des lymphocytes T. La mutation dans le gène codant
l'antigène crée dans le peptide un agrétope (seul
le peptide muté peut se fixer car la mutation a créé
un site d'ancrage à la molécule HLA) ou un épitope
(le peptide normal comme le peptide muté peut se fixer à
la molécule HLA, mais seul le peptide muté est reconnu par
les lymphocytes T).
Parmi ces gènes, le gène CDK4 (cyclin-dependent kinase
4) code une protéine régulatrice du cycle cellulaire
(tableau V). La substitution
d'un acide aminé (alanine par une cystéine) en position
24, permet la liaison du néo-peptide à la molécule
HLA-A*0201 et sa reconnaissance par des CTL. Cette mutation empêche
la liaison de CDK4 à son inhibiteur, la protéine p16INK4a,
qui est fréquemment inactivée dans une grande variété
de cancers, dont le mélanome. Ce mécanisme permet de lever
le contrôle du cycle cellulaire, favorisant la progression tumorale.
Cette mutation n'a pu être retrouvée que dans quelques cas
de mélanomes [24].
La beta-caténine code une protéine exprimée
de façon ubiquitaire et impliquée dans l'adhésion
cellulaire médiée par les cadhérines. Une mutation
en position 37 de cette protéine a permis d'engendrer un néo-antigène
capable de se lier à la molécule HLA-A24.
La caspase-8 est une protéase impliquée dans les phénomènes
de mort cellulaire par apoptose après activation des récepteurs
Fas, TRAILRs et TNFR1. Une mutation au niveau du codon stop du gène
qui code cette protéine aboutit à l'extension du cadre de
lecture normal et crée ainsi un épitope reconnu à
la surface d'un carcinome épidermoïde par un clone CTL CD8+.
La capacité de la caspase-8 à induire l'apoptose semble
alors être altérée par rapport à sa forme sauvage,
ce qui permettrait à la cellule tumorale d'échapper à
divers signaux de mort programmée. Ce clone CTL reconnaît
un épitope issu de la mutation du gène CASP-8, dans le contexte
HLA-B*3503.
D'autres mutations ponctuelles affectant des protéines ubiquitaires
impliquées en général dans la locomotion, l'adhésion
ou encore l'adressage des diverses organelles à l'intérieur
de la cellule, ont été récemment décrites.
Parmi ces antigènes, un néopeptide codé par un gène
de myosine de classe I et présenté par les molécules
HLA-A0301 à la surface d'un mélanome régressif à
été identifié.
MUM-1 est un gène exprimé de façon ubiquitaire
et codant pour une protéine dont la fonction n'est pas connue.
La séquence codant le peptide antigénique est à cheval
sur un exon et un intron et contient une mutation ponctuelle en position
786 de la protéine. Bien que l'affinité du peptide natif
et du peptide muté pour la molécule de classe I du CMH soit
similaire, seul le peptide muté est immunogène dans le contexte
HLA-B44. En utilisant une librairie de cosmides de la lignée cellulaire
MEL.A-1 à partir de laquelle a été cloné le
gène MUM-1, P. Coulie et ses collaborateurs ont identifié
deux autres mutations ponctuelles (tableau
V). La première mutation est localisée dans le gène
MUM-2, dont le produit est impliqué dans le trafic des protéines
vésiculaires intra-cytoplasmiques. Cette mutation génère
deux nouveaux épitopes reconnus par des clones CTL dans le contexte
HLA-B44 et HLA-C6 respectivement. La deuxième mutation est celle
du gène hélicase, MUM-3, et crée un nouvel épitope
capable de se fixer à la molécule HLA-A28 et d'être
reconnu par des CTL.
Des mutations ponctuelles dans les codons 12, 13 et 61 du gène
Ras ont été identifiées dans plusieurs types de cancers,
avec des incidences variables allant jusqu'à 90 % en ce qui concerne
les adénocarcinomes pancréatiques. Ces mutations donnent
naissance à des peptides antigéniques issus des protéines
Ras anormales. Des clones de lymphocytes T CD4+ et CD8+
spécifiques des peptides issus de p21Ras mutée aux codons
12, 13 et 61 ont été mis en évidence (tableau
V).
Bien que ces mutations soient spécifiques à la cellule
tumorale autologue, elles participeraient au potentiel métastatique
des cellules malignes. Il est donc possible de développer des thérapies
anti-tumorales spécifiques du patient.
Les antigènes codés par des gènes surexprimés
dans les tumeurs
Ce sont les produits de gènes exprimés souvent de manière
ubiquitaire dans les cellules normales, mais qui sont surexprimés
dans les cellules tumorales. Cette surexpression conduit à une
accumulation de peptides à la surface des cellules tumorales, qui
peuvent alors être reconnus de manière spécifique
par des lymphocytes B et des lymphocytes T. Cette catégorie comporte
notamment des peptides codés par les gènes p53, Her-2/neu
et PRAME (tableau VI).
Le proto-oncogène Her-2/neu (ou c-erbB-2), une tyrosine kinase
de 185 kDa homologue au récepteur de l'EGF, est faiblement exprimé
dans les cellules normales, et sur-exprimé dans des cancers de
l'ovaire, du sein, du poumon, du rein et des leucémies aiguës
lymphoblastiques. Des clones CTL ont été isolés à
partir des lymphocytes présents dans l'ascite de patientes HLA-A2+
atteintes de cancer de l'ovaire sur-exprimant Her-2/neu+. Ces
CTL reconnaissent un peptide de neuf acides aminés [25]. Inversement,
une lignée CTL a été obtenue en stimulant in vitro
des lymphocytes avec ce peptide. Cette lignée est capable de lyser
plusieurs lignées tumorales de l'ovaire Her-2/neu+ HLA-A2+.
Par ailleurs, chez des patients HLA-A2+ atteints de cancer
bronchique non à petites cellules (NSCLC), des lignées TIL
capables de reconnaître les cellules tumorales Her-2/neu+
autologues et allogéniques Her-2/neu+/HLA-A2+
de tumeurs de NSCLC et de l'ovaire ont été établies
[26]. Ces résultats suggèrent donc qu'un peptide antigénique
commun, exprimé par ces tumeurs, est reconnu par ces CTL.
Dans les conditions normales, le taux d'expression de la molécule
p53 sauvage dans les cellules de l'organisme est très faible et
n'est pas détectable en immunohistochimie classique. Cependant,
la caractéristique qui a permis la découverte de p53 est
sa très forte accumulation dans le noyau des cellules tumorales.
Cette expression accrue, d'au moins un facteur 100, est due à une
inactivation de la protéine p53 dans les tumeurs, le plus souvent
suite à une mutation de son gène. En effet, dans plus de
la moitié des cancers connus, des mutations ponctuelles somatiques
de la p53 sont observées. La détection précoce d'anticorps
dirigés contre la p53 chez certains patients atteints de lésions
pulmonaires pré-malignes correspondrait à un facteur important
pour le pronostic de la maladie. Des CTL reconnaissant spécifiquement
des peptides issus de la p53 normale ou mutée ont été
identifiés in vitro. La lyse de cellules tumorales par des
CTL spécifiques de peptides de la p53 normale a été
mise en évidence [27].
Le gène codant pour PRAME a été identifié
par l'équipe de P. Coulie à partir de la lignée tumorale
métastatique MEL.B d'un patient atteint de mélanome. Il
est exprimé dans divers tissus normaux (ovaire, endomètre,
glandes surrénales), mais sur-exprimé dans un grand nombre
de cancers tels que les carcinomes pulmonaires, les sarcomes et les leucémies
aiguës. Le peptide antigénique est reconnu par un CTL en association
avec la molécule HLA-A24 (tableau
VI). Le CTL reconnaissant cet antigène exprime un récepteur
inhibiteur KIR (killer inhibitory receptor) : la molécule
p58.2. Ce récepteur inhibe la lyse des cellules exprimant les molécules
HLA-Cw7 auxquelles il se lie. Le CTL est donc capable de lyser les cellules
tumorales ayant perdu ces molécules HLA ce qui permet de lever
l'inhibition [28]. Ce type d'interaction complexe entre une réponse
activatrice T spécifique et la réponse inhibitrice médiée
par les KIR a été suggéré par plusieurs équipes
dans différents modèles tumoraux. Ce système correspond
à un mécanisme d'échappement tumoral par perte des
molécules HLA de classe I [29].
Il est difficile de prévoir si l'utilisation de ces antigènes
dans des protocoles de vaccination entraînerait des manifestations
auto-immunitaires. Cependant, étant donné la faible expression
de ces antigènes dans les tissus normaux, leur reconnaissance par
les CTL est peu probable car elle semble nécessiter un certain
niveau d'expression du gène codant l'antigène tumoral [30].
Des études réalisées dans des modèles murins
ont montré que le transfert de CTL dirigés contre des auto-antigènes
exprimés faiblement dans les tissus normaux ne provoquait pas d'altérations
auto-immunitaires apparentes [31].
Antigènes codés par des protéines virales
Les virus oncogènes intègrent leur génome dans
celui de la cellule hôte et transforme cette dernière vers
l'état malin. Ces cellules transformées expriment alors
certains gènes viraux dont les produits sont reconnus par des cellules
T spécifiques [32-34]. Les différents antigènes codés
par des gènes viraux qui peuvent être la cible d'une réponse
immune sont représentés par le tableau
VII.
La majorité des antigènes associés aux tumeurs
connus à ce jour concerne le mélanome humain et appartiennent
essentiellement aux deux premières catégories. Certains
de ces antigènes offrent des potentialités intéressantes
pour leur utilisation en immunothérapie spécifique et des
essais cliniques sont en cours.
L'immunothérapie spécifique du
cancer
Deux types de stratégies de vaccination pourraient être
développées. La première, qui concerne la prévention,
est de type prophylactique et permettrait la protection de l'individu,
par exemple dans le cadre des transformations malignes faisant suite à
une infection virale. La seconde est celle des vaccins de type curatif,
l'immunothérapie vaccinale, qui pourraient induire une régression
tumorale.
L'objectif de l'immunothérapie vaccinale est d'induire une régression
des lésions établies. L'identification de gènes codant
des antigènes tumoraux humains ouvre de nouvelles perspectives
de vaccination anti-tumorale. En identifiant les personnes dont les cellules
tumorales portent un ou plusieurs antigènes tumoraux connus, il
serait possible de mettre au point différents modes d'immunisation.
Des tentatives de vaccination par des lysats de cellules tumorales autologues
irradiées ont été tentées depuis un certain
nombre d'années, notamment en cancérologie humaine, en particulier
dans le mélanome. L'évolution du nombre de lymphocytes T
réagissant avec les cellules tumorales exprimant un antigène
tumoral déterminé permettra d'évaluer l'efficacité
du traitement. Des traitements similaires réalisés avec
des cellules tumorales irradiées préalablement transfectées
avec un gène codant une interleukine (IL), telle que l'IL-2, qui
devrait activer les lymphocytes T présents à proximité
ont été également entrepris.
Par ailleurs, des vaccinations anti-tumorales basées sur l'utilisation
de peptides de synthèse ou de protéines purifiées,
comme l'antigène tumoral MAGE-1, en présence d'un adjuvant,
c'est-à-dire une substance qui stimule le système immunitaire,
sont à l'essai. Enfin, des tentatives de thérapie génique
consistant à insérer le gène codant l'antigène
tumoral, par exemple la protéine MAGE-1, dans l'ADN d'un virus
inoffensif, qui pénétrerait dans les cellules humaines,
y introduirait le gène, mais ne s'y reproduirait pas, sont envisagées.
Les cellules dans lesquelles le virus aura pénétré
produiraient la protéine MAGE-1 et présenteraient l'antigène
tumoral pendant quelque temps au système immunitaire. L'immunisation
à l'aide de peptides tumoraux a pu prouver son efficacité
chez certains patients atteints de mélanome, celle-ci n'est néanmoins
pas toujours accompagnée d'une réponse T cytotoxique détectable.
Par ailleurs, un vaccin composé de monocytes autologues chargés
avec un peptide MAGE-A1 a provoqué une réponse CTL spécifique
accompagnée d'aucune régression tumorale chez les patients
vaccinés [35].
L'antigène MAGE-3 semble particulièrement intéressant
pour le développement de protocoles d'immunothérapie, puisqu'il
est reconnu à la fois par des lymphocytes T CD8+ et
CD4+ et exprimé par un pourcentage important de mélanomes
et de carcinomes humains divers. Le potentiel thérapeutique de
cet antigène a été montré par deux essais
cliniques, consistant soit en l'injection sous-cutanée d'un peptide
MAGE-3 présenté par les molécules HLA-A1, soit en
l'injection de cellules dendritiques autologues chargées d'un peptide
antigénique MAGE-A3 présenté par HLA-A1. Ces essais
ont permis des régressions tumorales chez quelques patients HLA-A1+
atteints de mélanome. Aucune réponse CTL spécifique
n'a néanmoins pu être détectée chez les patients
inclus dans le premier essai [36]. Au cours du deuxième essai,
une augmentation de CTL anti-MAGE-A3 a pu être mise en évidence
[37].
Dans le cadre des essais cliniques réalisés avec des épitopes
dérivés d'antigènes de différenciation, des
peptides ont été injectés à des patients,
soit avec un adjuvant ou avec du GM-CSF, soit après leur chargement
sur des cellules dendritiques [38, 39]. Des réponses CTL ont été
détectées dans le sang de certains patients immunisés
et quelques régressions tumorales ont été observées.
L'injection des peptides gp100 modifiés (154-162), (209-217) et
(280-288) en association avec de l'adjuvant incomplet de Freund et de
l'IL-2 provoque une augmentation du nombre de CTL spécifiques chez
90 % des patients traités et conduit à des réponses
cliniques objectives chez 42 % des patients [39].
CONCLUSION Grâce
au clonage d'un nombre important d'antigènes spécifiques des
tumeurs, en particulier dans le mélanome, l'immunologie des tumeurs
est actuellement en pleine expansion sur le plan théorique et pratique.
Cependant, si des résultats thérapeutiques prometteurs ont
déjà été obtenus, la voie des progrès
à venir reste longue et difficile. Des protocoles associant deux
ou plusieurs antigènes tumoraux sont également initiés
dans le mélanome et pourraient aboutir à des résultats
plus convaincants. Un travail considérable reste encore à
accomplir et le succès n'est malheureusement pas garanti. Le clonage
d'antigènes tumoraux dans d'autres pathologies cancéreuses
humaines, notamment dans les cancers bronchiques, permettrait de faire progresser
l'immunothérapie spécifique contre ce type de cancer qui représente
la première cause de mort par cancer.REFERENCES
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