ARTICLE
pnv.2012.0328
Auteur(s) : Cécile Coste1,
Béatrice Navarro1, Maria Abram1, Céline Duval1, Laurence Picard2, Pascale Piolino1,,3 pascale.piolino@parisdescartes.fr
1 Laboratoire Mémoire et Cognition, Université Paris
Descartes
2 Laboratoire de psychologie, Université de Franche
Comté
3 Centre de psychiatrie et neuroscience (Inserm UMR
S894), Université Paris Descartes
Tirés à part. : P. Piolino
J’ai été, aujourd’hui Je suis et un jour, Je serai...
Le concept de voyage mental dans le temps
Il existe plusieurs formes de projection de soi dans le temps
qui permettent de se détacher de la réalité présente et de
s’envisager dans des situations passées, futures ou fictives, tout
comme d’imaginer le point de vue et les pensées d’autrui. Dans le
cadre de cet article, nous nous intéressons aux processus et à la
littérature concernant la capacité à pré-expérimenter mentalement
des évènements personnels ponctuels qui pourraient se produire dans
le futur. Nous allons aborder la forme épisodique du concept
général de voyage mental dans le temps en tant que processus
fonctionnel lié à soi.
Au sein des différentes formes de mémoire, la mémoire épisodique
est définie comme la mémoire à long terme des évènements
personnellement vécus et situés dans un contexte spatio-temporel
précis. Selon Tulving, le fonctionnement de la mémoire épisodique
dépendrait du lobe préfrontal et à moindre degré de l’hippocampe.
De nos jours, le concept de mémoire épisodique [1, 2] (figure 1) met
l’accent sur l’expérience subjective du souvenir, exprimée par un
sentiment de ré-expérience (« je me souviens, je revis ») de
l’événement vécu. La récupération d’un souvenir en mémoire
épisodique implique donc un voyage mental dans le temps en nous
transportant non seulement dans notre propre passé phénoménologique
mais, de façon plus inattendue en parlant de mémoire, en nous
permettant aussi de prévoir et d’imaginer notre propre futur,
exprimé par un sentiment de pré-expérience (« je vis
d’avance »). La mémoire épisodique et les pensées épisodiques
dirigées vers le futur sont liées car elles représentent des
manifestations de la conscience de soi, dite autonoétique. La
conscience autonoétique permet de percevoir le moment présent comme
une continuité de soi dans le passé et comme un prélude de soi dans
le futur, ce qui génère l’émergence du sentiment d’identité (le
soi).
Tulving avance aussi la notion de chronesthésie qu’il définit
comme la conscience du temps subjectif dont l’empan s’étend du
passé au futur lointain. La chronesthésie, associée à la conscience
autonoétique, forge notre sentiment conscient d’être une personne
unique à travers le temps et scelle notre sentiment de continuité
temporelle. La conscience autonoétique et la chronesthésie sont
très liées et impliquent toutes les deux la conscience de soi dans
le temps, cependant l’importance atribuée au soi versus au temps
est différente dans les deux concepts : le concept de
conscience autonoétique met l’accent sur la conscience de soi (bien
que dans le temps subjectif), alors que le concept de chronesthésie
met l’accent sur la conscience du temps subjectif (bien qu’en
relation avec le soi) [3]. Pour résumer, la chronesthésie peut se
concevoir comme la dimension temporelle de la conscience
autonoétique.
Comme nous l’avons souligné, le voyage mental épisodique dans le
temps peut être mis en balance avec d’autres formes de projection
de soi dans le futur. La capacité à penser au futur ne représente
pas une capacité singulière, mais plutôt un ensemble d’habiletés
[4] qui préparent un organisme à agir et qui opèrent à différents
niveaux de conscience [5]. Au regard de la cognition de haut
niveau, la planification et la mémoire prospective représentent
d’autres formes de pensées dirigées vers le futur qui sont
étroitement liées à la pensée épisodique vers le futur. En effet,
la mémoire épisodique réfère aussi à la capacité à se souvenir
d’effectuer des actions dans le futur [1, 2]. Cet aspect
prospectif de la mémoire épisodique (mémoire prospective) est
indispensable dans la vie quotidienne pour planifier nos actions
futures et se projeter dans le temps [6]. Elle offre ainsi la
possibilité unique d’intégrer les expériences passées à un projet
futur. La mémoire prospective ou mémoire des intentions futures est
d’une importance capitale puisque planifier et exécuter des
intentions complexes sont des capacités essentielles de la vie
quotidienne (se rappeler de prendre rendez-vous avec son dentiste,
d’aller poster une lettre, de fermer le robinet de sa baignoire…).
La mémoire prospective est, en effet, définie comme la capacité à
se souvenir de réaliser des activités projetées dans le futur, mais
il s’agit généralement du futur proche et d’événements
planifiés : ce que j’ai prévu de faire demain, ce prochain
week-end, la semaine prochaine, le mois prochain… De telles
intentions représentent des scénarios spécifiques futurs planifiés,
cependant l’importance de l’implication de la mémoire épisodique
dans la mémoire prospective du futur lointain dépendrait alors de
la mesure avec laquelle les intentions futures sont simulées plus
que planifiées [4].
Le voyage mental dans le temps est une notion que l’on retrouve
également dans d’autres modèles théoriques que celui de Tulving.
Par exemple, dans le modèle de la mémoire autobiographique de
Conway [7], l’une des fonctions des souvenirs épisodiques est de
procurer des informations précises sur les progressions récentes
(minutes, heures, jours précédents) de nos buts actuels, et de
fournir une base permettant l’élaboration de buts futurs et
l’implémentation de plans liés à soi. Conway soutient que la
dimension temporelle des souvenirs épisodiques s’étend en arrière
et en avant dans le temps ; c’est ce qu’il qualifie de
« fenêtre temporelle » (remembering-imaging
window). Cette fenêtre temporelle nous permettrait de rester
fortement attachés à nos objectifs et projets actuels. Toutefois,
pour cet auteur, se souvenir du passé et imaginer le futur
personnel prennent place au sein d’un même système de conscience
épisodique qui s’étendrait sur quelques jours (la semaine dernière,
la semaine prochaine). Au-delà de cette fenêtre, les aspects
sémantiques de la mémoire autobiographique seraient fortement
engagés. Aussi bien le passé que le futur seraient construits à
partir de l’accès à des connaissances conceptuelles personnelles.
Autrement dit, la perception du futur serait préférentiellement
liée à des représentations abstraites d’une identité possible,
désirée, ou planifiée (ce que je pourrais être, j’aimerais être ou
j’ai décidé d’être).
La projection épisodique dans le passé et dans le futur :
un processus miroir ?
L’intérêt croissant porté au voyage mental dans le temps vient
en grande partie du fait que de nombreuses similitudes ont été
observées entre la récupération de souvenirs épisodiques et
l’imagination d’évènements épisodiques futurs, et ce tant aux
niveaux cognitif, pathologique que cérébral.
Les similitudes dans les études cognitives du fonctionnement
normal
Plusieurs études [7–10] ont montré que différents facteurs
agissant sur la récupération et la nature des souvenirs
d’évènements personnels passés influencent de la même façon la
production d’évènements personnels futurs : par exemple, la
distance temporelle de l’évènement par rapport au moment de
l’évocation, la valence émotionnelle, les capacités d’imagerie
mentale, la personnalité.
D’Argembeau et Van der Linden [9] ont montré que pour le passé
et le futur, les représentations d’évènements temporellement
proches induisent un sentiment de ré-expérience ou de
pré-expérience plus fort et contiennent plus de détails sensoriels
et contextuels que les représentations d’évènements temporellement
éloignés. Ces résultats entrent en résonance avec des études qui
ont montré que les représentations d’évènements passés ou futurs
distants par rapport au présent sont plus génériques, liées à des
routines, des schémas et des scripts culturels, alors que les
évènements proches du présent sont plus spécifiques [7–9]. Ces
résultats confirment l’existence d’une sémantisation des
représentations d’événements avec la distance temporelle dans le
passé [11], et étendent ce phénomène aux projections dans le
futur.
D’autres études ont également montré que les capacités
d’imagerie mentale sont liées positivement à la quantité de détails
sensoriels (visuels et autres) évoqués lors de la récupération
d’évènements passés ou l’imagination d’évènements futurs [12] et
que les représentations d’évènements positifs, passés ou futurs,
sont associées à un sentiment de ré-expérience ou de pré-expérience
plus important que les représentations d’évènements négatifs [9].
Par ailleurs, l’étude de Berntsen et Jacobsen [8] a mis en avant
qu’un voyage mental vers le passé ou le futur peut survenir de
façon volontaire (contrôlée), mais également de façon involontaire
(spontanée) dans la vie de tous les jours.
Les similitudes dans la pathologie
Des données en faveur d’un lien étroit unissant la production
épisodique d’évènements passés et futurs sont également apportées
par les observations de différents patients souffrant d’un syndrome
amnésique [13] ou de pathologies neurodégénératives [14]. Les
troubles de mémoire épisodique (amnésies antérograde et rétrograde)
s’accompagnent fréquemment d’une incapacité à se projeter dans le
futur. Lorsque Tulving demande au patient KC ce qu’il va faire le
lendemain, ce qu’il a fait hier, KC ne peut répondre à aucune de
ces deux questions car son esprit est vide dans les deux cas
(same kind of blankness, dit-il). Tulving souligne que ce
patient présente une dissociation entre une connaissance du temps
(unités, structure et mesures du temps physique) préservée et une
expérience subjective du temps ou chronesthésie déficitaire. Depuis
cette observation princeps, des déficits couplés de la récupération
épisodique d’évènements personnels passés et de la projection
épisodique dans le futur personnel ont été observés chez d’autres
patients. Ainsi, lorsque le patient DB est questionné sur son
futur, soit il fabule, soit il ne peut pas répondre [15].
Cependant, DB peut imaginer des évènements futurs dans le domaine
public. Tout comme son déficit pour le passé, son trouble est
spécifique à la capacité d’imaginer épisodiquement son futur
personnel. Ces patients semblent donc souffrir d’une discontinuité
subjective entre le présent, le passé et le futur qui perturbe leur
sentiment de continuité phénoménologique et même d’identité
personnelle.
Plusieurs recherches réalisées chez les sujets atteints de la
maladie d’Alzheimer montrent un déficit d’épisodicité des
évènements passés et futurs lié à un manque d’intégration de
détails en une représentation cohérente [14]. Gamboz et al.
[16] ont comparé les performances de quatorze adultes au stade
prédémentiel de la maladie d’Alzheimer avec celles de quatorze
sujets contrôles. À partir de mots clés présentés sur un écran
d’ordinateur, les participants devaient mentalement se remémorer
quatre évènements autobiographiques spécifiques qui étaient
survenus pendant l’année précédente et se projeter dans quatre
évènements spécifiques futurs qui surviendraient peut-être durant
l’année suivante. Bien que les deux groupes de sujets aient donné
un nombre de mots et de détails équivalents, l’analyse qualitative
des résultats a montré que les patients ont donné moins de détails
spécifiques épisodiques, mais plus de détails sémantiques pour les
évènements du passé et du futur en comparaison avec les sujets
contrôles.
Des études soulignent le rôle de l’hippocampe dans la projection
dans le temps davantage que celui du lobe préfrontal. Kwan et
al. [17] ont rapporté le cas d’une jeune femme, HC, souffrant
d’une amnésie développementale liée à une atteinte hippocampique
bilatérale. Ils ont évalué ses capacités à voyager épisodiquement
dans le temps subjectif et montré que HC présentait des déficits
tels que ses récits étaient moins détaillés pour les évènements
personnels passés et futurs, qu’ils soient proches ou éloignés du
moment présent. Hassabis et al. [18] ont mené une étude
auprès de cinq patients présentant une amnésie suite à des lésions
bi-hippocampiques. Ils ont demandé aux patients et à des sujets
contrôles appariés de construire des évènements imaginaires sur la
base d’indices (« Imaginez que vous êtes allongé sur une plage
de sable blanc dans une belle baie tropicale »). Ils ont
observé que les patients étaient perturbés dans l’imagination de
nouveaux évènements, leurs productions étaient moins riches que
celles des sujets contrôles. En particulier, les patients
rapportaient des expériences imaginées qui présentaient une
cohérence spatiale moins importante que les sujets contrôles. Les
cadres environnementaux des évènements évoqués par les patients
consistaient en des images fragmentées plutôt que des
représentations intégrées uniques. Le seul patient qui avait des
performances normales présentait quelques préservations
hippocampiques résiduelles. Cette étude souligne donc, elle aussi,
le rôle des formations hippocampiques dans le voyage mental.
Toutefois, Squire et al. [19] ont récemment suggéré que la
capacité à imaginer le futur lointain, tout comme la capacité à se
remémorer le passé lointain, pouvait être indépendante de
l’hippocampe.
Les similitudes dans les études en neuro-imagerie
La première publication en imagerie ciblant la simulation
d’évènements futurs a été produite par Okuda et al. [20]
avec un paradigme en TEP. Une activation commune pour le passé et
le futur était observée aux niveaux de régions préfrontales et
temporales médianes. Depuis, de nombreuses études en neuro-imagerie
fonctionnelle (IRMf) vont dans le sens d’un recouvrement important
des régions impliquées dans le rappel d’évènements passés et la
simulation d’évènements futurs [21–27] (figure 2). Le
réseau cérébral activé lorsque l’on se souvient du passé et
envisage le futur inclut principalement des régions préfrontales
médianes, des régions postérieures dans le cortex pariétal médian
et latéral (s’étendant jusqu’au précunéus et au cortex
rétrosplénial), le cortex temporal latéral et le lobe temporal
médian. L’étude de Szpunar [24] a permis de mettre en avant une
signature neuronale spécifique à la construction d’évènements
appartenant à l’histoire personnelle (passée et future). En effet,
la magnitude des activations des régions citées ci-dessus était
différente selon que les évènements évoqués étaient personnels ou
impliquaient une autre personne (Bill Clinton). L’étude de Addis
et al. [26] a dissocié l’implication des différentes régions
de ce réseau cérébral pendant les phases de construction (la
recherche et la (re)construction d’un évènement) et d’élaboration
(la production de détails supplémentaires) des représentations
mentales. Les résultats ont montré une grande similitude au niveau
des zones cérébrales engagées dans l’élaboration d’évènements
passés et futurs (hippocampe gauche et régions visuo-spatiales
postérieures). D’autre part, Szpunar et al. [24] ont montré
que les structures corticales postérieures sont plus associées au
voyage mental épisodique vers le futur et le passé dans des
contextes familiers (son propre appartement) que non familiers (la
jungle). En demandant à des participants d’imaginer un trajet
spécifique au sein d’un environnement familier dans le passé, le
présent et le futur, ainsi que le rappel d’un souvenir particulier
d’un moment où ils avaient effectivement réalisé ce même trajet,
Nyberg et al. [28] ont montré que le cortex pariétal latéral
gauche, le cortex frontal gauche, le cortex cérébelleux et le
thalamus étaient plus activés dans les conditions passé et futur
que dans la condition présent.
Les différences entre le voyage mental épisodique vers le passé
et le futur
Même si de nombreuses similitudes sont observées entre la
récupération de souvenirs personnels passés et la projection
épisodique de soi dans le futur, il existe également des
différences entre ces deux processus à des niveaux cognitif et
cérébral. De plus, certaines ambiguïtés méthodologiques sur la
nature épisodique des productions peuvent également conduire à des
confusions dans les interprétations des données présentées. Dans
l’ensemble des données recueillies sur le voyage mental épisodique,
trois principales différences phénoménologiques apparaissent entre
la récupération d’évènements personnels passés et la simulation
d’évènements personnels futurs [4].
Tout d’abord, les épisodes du futur personnel sont moins
détaillés que les souvenirs d’évènements personnels passés [8].
De façon plus précise, D’Argembeau et Van der Linden [9] ont montré
que le rappel d’évènements personnels passés est associé à une
production de détails sensoriels et contextuels plus riches et plus
vivaces que ne le sont les évènements personnels imaginés futurs.
Ces données sont consistantes avec des études qui ont montré que
les évocations d’évènements réels sont plus détaillées que celles
d’évènements imaginés.
Ensuite, les épisodes du futur personnel sont plus positifs
que les souvenirs d’évènements personnels passés. Ces données
sont en accord avec la littérature qui indique que les individus
ont tendance à avoir une vision optimiste de leur futur.
Enfin, les épisodes du futur personnel prennent place dans un
intervalle temporel plus proche du présent que les souvenirs
d’évènements passés. De plus les pensées dirigées vers le futur
proche sont plus fréquentes que celles dirigées vers le passé
proche [10].
Dans le domaine de la pathologie, Andelman et al. [29]
ont rapporté le cas d’une patiente amnésique (lésions
bi-hippocampiques) qui présentait un gradient temporel de
perturbation différent pour les processus de voyage mental
épisodique orientés vers le passé ou le futur. Alors que sa mémoire
épisodique était intacte pour les expériences passées anciennes,
elle était sévèrement affectée pour son passé récent et elle ne
pouvait pas faire de plans personnels ou s’imaginer dans son futur
proche ou lointain. Les auteurs proposent que les fonctions
rétrospective et prospective de la mémoire épisodique de leur
patiente n’évoluent pas au même rythme sur l’axe du temps
subjectif. Deux autres études récentes présentent des patients
amnésiques dont la capacité à voyager mentalement dans le futur de
façon épisodique est préservée. Tout d’abord, Maguire et al.
[30] ont mené une étude comparative des capacités d’imagination de
scènes futures et fictives chez Jon, un patient souffrant d’une
amnésie développementale, et P01, un patient pouvant créer
mentalement des scènes complexes. Ces patients présentaient des
profils particulièrement intrigants au regard de la
littérature : bien qu’ils soient profondément amnésiques
(épisodiquement), ils arrivaient à imaginer en détail des scènes
fictives et futures comme des sujets contrôles. De façon
intéressante, ces deux patients présentaient une réduction limitée
(à 50 %) du volume hippocampique et avaient conservé certaines
capacités d’apprentissage sémantique et de reconnaissance.
Cependant, bien que ces deux patients amnésiques aient pu créer
mentalement des scènes précises, il semblerait qu’ils ne l’ont pas
fait de la même façon. Ainsi, d’après leur debriefing
post-test, Jon semblait engager un processus contrôlé pour pouvoir
construire des scènes et des images mentales, alors que P01
réalisait les scènes de façon spontanée et automatique, comme les
participants contrôles. Cette étude ouvre des pistes pour explorer
l’impact possible de la préservation des capacités sémantiques ou
du fonctionnement résiduel des régions hippocampiques sur les
capacités fonctionnelles (bien que stratégiquement différentes) de
ces deux patients à former des scènes imaginaires et futures.
Récemment, une dissociation a été décrite par Duval et al.
[31] chez des patients atteints de troubles sémantiques sévères
(démence sémantique) qui présentaient un déficit de la projection
épisodique dans le futur mais une préservation de la projection
épisodique dans le passé. Ce résultat, relié aux autres
observations, pointe l’implication importante des représentations
sémantiques dans la construction épisodique du futur et corrobore
certaines données de neuro-imagerie où l’on retrouve une activation
plus importante du lobe temporal latéral et du lobe frontal
inférieur pour le futur [25].
De façon générale, différents auteurs ont mis en évidence des
activations cérébrales plus importantes pour le futur (pour revue,
[4]). Cela refléterait que le voyage mental dans le futur implique
des processus constructifs plus complexes, plus intensifs ou plus
exécutifs que le rappel de souvenirs d’évènements passés (par
exemple, [24]). Plus précisément, des différences ont également été
observées en fonction de la phase de récupération/imagination de
l’évènement. Ainsi, Addis et al. [26] ont montré que,
pendant la phase de construction, les évènements futurs
impliquaient plus le cortex fronto-polaire droit, le cortex
préfrontal ventrolatéral gauche et l’hippocampe droit que les
évènements passés. Weiler et al. [27] ont récemment observé
que l’hippocampe postérieur droit est plus actif pendant la phase
de construction des évènements passés et d’élaboration des
évènements futurs. De plus, au regard des évènements futurs, les
évènements passés sont liés à une activation plus importante dans
plusieurs régions de traitement visuel, ce qui est en accord avec
la réactivation de l’expérience perceptive originale.
Ainsi, il semblerait que des parties du réseau qui sous-tendent
des fonctions distinctes suivent un décours temporel d’activation
différent selon que le voyage mental épisodique dans le temps est
dirigé vers le passé ou le futur. Bien que séparables, les
sous-composantes du réseau semblent agir cependant comme une unité
fonctionnelle qui permet la construction de la scène passée ou
future unifiée. De plus, l’augmentation de l’activité pour les
évènements futurs pourrait être liée spécifiquement à la projection
de soi dans le futur (prospection), mais également à une
demande plus générale du processus d’imagination d’évènements
épisodiques à proprement parler. Plusieurs études en effet ont déjà
montré des différences entre la récupération d’évènements passés
réellement vécus ou préalablement imaginés. Afin de résoudre ces
ambiguïtés, Addis et al. [14] ont proposé un protocole
spécifique permettant de dissocier les situations où les sujets se
souviennent, de celles où ils imaginent des évènements personnels.
Deux réseaux cérébraux ont été distingués au sein du réseau central
identifié dans les études précédentes : un premier
sous-système étendu incluant l’hippocampe antérieur, le cortex
préfrontal médian et le gyrus frontal inférieur préférentiellement
associé avec l’imagination (des évènements passés et futurs), un
deuxième sous-système, incluant l’hippocampe, le gyrus
parahippocampique et des régions étendues du cortex visuel
postérieur, préférentiellement mis en œuvre lors de la récupération
d’évènements personnels passés riches en détails contextuels et
visuo-spatiaux. Ainsi, les données suggèrent que certaines régions
associées à la projection dans des évènements personnels futurs,
sous-tendraient en fait des processus généraux liés à l’imagination
plutôt que ceux spécifiques à la projection épisodique de soi dans
le futur.
Hypothèses explicatives des similitudes et des différences
entre le passé et le futur
Outre l’hypothèse qui découle de la modélisation de la mémoire
épisodique de Tulving, d’autres propositions qui portent moins
l’accent sur la mémoire épisodique ont été avancées dans la
littérature. Différents termes ont été associés à la capacité à
imaginer mentalement des évènements du futur personnel, la nature
du terme employé dépendant généralement du fait que cette capacité
soit envisagée séparément ou en conjonction avec la mémoire
épisodique. Ainsi, nous pouvons relever les termes de episodic
future thought [4], futur autobiographical thought [10],
prospection [33], simulation [32, 34] ou
projection [20]. Nous allons présenter les hypothèses de
simulation épisodique constructive [34], de projection de soi [33]
et de construction de scènes [18, 35]. Nous aborderons enfin
une hypothèse liée au rôle des représentations sémantiques
personnelles dans la perception du futur [4, 31].
L’hypothèse de simulation constructive
En se basant sur l’idée fondamentale que la mémoire épisodique
est par nature reconstructive, Schacter et Addis [34] ont proposé
que la simulation épisodique d’évènements futurs personnels
pourrait s’opérer dans le même système que la reconstruction des
évènements du passé personnel et faire intervenir des types de
processus similaires. Ils ont alors proposé l’hypothèse de
simulation épisodique constructive. Cette hypothèse postule que la
mémoire épisodique fournit une source de détails pour les
simulations d’évènements futurs. Ainsi, les évènements passés et
futurs sont construits sur des informations similaires stockées en
mémoire épisodique et sont liés à des processus cognitifs
similaires pendant la construction de l’évènement, comme les
mécanismes de référence à soi et l’imagerie mentale. De plus, la
nature constructive de la mémoire épisodique permet au système
d’extraire et de recombiner de façon flexible des éléments
appartenant à des évènements du passé stockés en mémoire à long
terme, dans le but de créer une représentation mentale cohérente
permettant de simuler, imaginer ou pré-expérimenter des évènements
qui ne sont jamais arrivés auparavant. Ce processus de
recombinaison flexible est envisagé comme lié aux capacités de
traitements associatifs (binding) dépendant de la formation
hippocampique. Différentes données de la littérature abondent dans
le sens de cette hypothèse, en particulier les études mettant en
avant que des difficultés de récupérations de détails de souvenirs
épisodiques sont couplées à une production diminuée de détails dans
l’imagination épisodique d’évènements futurs [16, 27]. Ces
auteurs proposent que nous puissions simuler mentalement notre
futur personnel en nous appuyant en partie sur des éléments du
passé. De plus, Addis et al. [14] ont souligné récemment que
le réseau cérébral commun pourrait en fait refléter la
reformulation (recasting) d’évènements passés comme des
évènements futurs.
L’hypothèse des processus de projection de soi
Une autre hypothèse est celle qui a été avancée par Buckner et
Carroll [33]. Leur proposition part du constat que les capacités
d’évocation épisodiques passées et futures activent un réseau
cérébral également mis en jeu lors d’autres activités cognitives.
Ainsi, ils proposent que des capacités, initialement considérées
comme distinctes, pourraient être mieux comprises en les
envisageant comme faisant partie d’une classe plus large de
fonctions qui permettent des formes flexibles de projection de soi.
Le processus de projection de soi permet de se détacher de la
réalité présente et d’adopter un point de vue différent. Selon ces
auteurs, la projection de soi est très liée aux systèmes de mémoire
car les expériences passées servent de fondations sur lesquelles
les perspectives alternatives et les projections dans le futur sont
construites. Buckner et Carroll décrivent quatre types de
projection de soi : la mémoire épisodique, la prospection, la
théorie de l’esprit et la navigation. La mémoire épisodique est
conçue comme l’acte de se souvenir et implique de simuler le passé,
la prospection concerne la capacité à simuler un évènement futur
possible, la théorie de l’esprit implique de concevoir la
perspective d’une autre personne, enfin, la navigation (ou
l’orientation topographique) implique de simuler une autre
perspective ou de cartographier l’environnement. Par exemple,
imaginons un spectateur d’une compétition d’athlétisme au moment de
la remise des médailles : il peut se souvenir de la course
(mémoire épisodique), il peut imaginer le moment où le stade sera
vide après la compétition (prospection), il peut imaginer ce que
ressent le vainqueur de la course (théorie de l’esprit) et il peut
se représenter le stade dans son entier comme s’il le voyait d’un
hélicoptère (navigation). Ces différents types de projection se
différencient par leur orientation dans le temps subjectif (passé,
présent ou futur), les perceptions de la personne qui réalise la
projection (évènements réels, évènements futur possible, point de
vue d’autrui, localisation alternative), les perspectives de
l’imagerie visuelle (première, troisième ou autre personne) et
leurs fonctions (mémoire, planification et résolution de problèmes
sociaux et cognitifs, orientation spatiale, et cognition sociale).
Cependant, Buckner et Carroll proposent de regrouper ces
différentes fonctions car elles activent toutes un même réseau
cérébral, activé également au repos (lorsqu’on demande au
sujet : « ne penser à rien », default mode
network). Ce réseau semble comprendre deux composantes.
Premièrement, un sous-système temporal médian qui fournit les
informations d’expériences antérieures sous la forme de souvenirs
et d’associations constituant des socles pour la simulation
mentale. Deuxièmement, un sous-système central médian (cortex
cingulaire postérieur et préfrontal antérieur médian) qui facilite
l’utilisation flexible de ces informations pendant la construction
de simulations mentales pertinentes par rapport à soi. Ce réseau
semble être spécialisé dans les actes mentaux qui portent le focus
attentionnel de façon interne et qui nécessitent la projection de
soi dans un autre temps, un autre espace ou une autre perspective.
Le processus de projection de soi pourrait donc rendre compte des
grandes similarités observées entre la récupération en mémoire
épisodique et l’imagination épisodique d’évènements personnels
futurs.
L’hypothèse des processus de la construction de scènes
complexes
La troisième hypothèse proposée par Hassabis et Maguire [35]
postule que les activations cérébrales communes lors de la
récupération en mémoire épisodique et l’imagination épisodique
d’évènements futurs soient liées à des fonctions qui ne sont pas
explicitement connectées au soi ou au temps subjectif. Ils
proposent ainsi que le processus de construction de scènes
complexes puisse rendre compte des similitudes au niveau des aires
cérébrales engagées par ces différentes activités cognitives. Afin
de tester cette hypothèse, Hassabis et Maguire ont mené une
expérience dans laquelle ils ont montré que la construction de
nouvelles scènes fictives et le rappel d’expériences préalablement
imaginées ou personnellement vécues engagent un large réseau
cérébral commun incluant l’hippocampe, le gyrus parahippocampique,
le cortex rétrosplénial, le cortex pariétal postérieur et le cortex
préfrontal ventro-médian. Les auteurs proposent que ce réseau
cérébral sous-tend les opérations cognitives engagées dans la
(re)construction, le maintien et la visualisation de scènes
complexes. D’autre part, ils suggèrent que le cortex préfrontal
antérieur médian et le cortex cingulaire postérieur sont, eux,
impliqués dans les processus liés au soi et au voyage mental dans
le temps.
Une hypothèse sur les différences entre souvenirs du passé et
imagination du futur
Dans un autre ordre d’idée, une revue récente [4] consacrée à la
pensée épisodique dirigée vers le futur pose la question de savoir
dans quelle mesure les simulations mentales d’épisodes personnels
futurs sont liées à des informations non-épisodiques ?
Certaines données montrent que la projection de soi dans le futur
semble liée à des représentations sémantiques. Szpunar [24] propose
ainsi de revoir le cadre conceptuel dominant de la simulation
épisodique constructive. Selon lui, le produit final de la pensée
épisodique dirigée vers le futur est constitué d’un mélange de
différents détails épisodiques et sémantiques qui sont recombinés
de façon flexible pour former une représentation mentale cohérente
d’un évènement futur spécifique. De plus, une proposition forte de
Szpunar est que l’utilisation de détails sémantiques ou épisodiques
appropriés dépend de leurs accessibilités respectives. En règle
générale, les éléments sémantiques sont plus faciles d’accès, mais
les éléments épisodiques sont très importants pour simuler des
évènements futurs pour lesquels il n’y a pas en mémoire
d’expériences répétées. Cependant, des études sont encore
nécessaires pour éclairer ces propositions. En effet, une question
se pose : si des évènements futurs spécifiques peuvent être
construits sans nécessairement faire appel aux contenus de la
mémoire épisodique per se, pourquoi est-ce que les patients
amnésiques ne réussissent pas à effectuer cette tâche ?
Szpunar suggère que l’atteinte hippocampique caractéristique de ces
patients les empêche de mettre en œuvre un ensemble de processus
communs sous-tendant la pensée épisodique vers le futur et la
mémoire épisodique (par exemple, l’intégration de plusieurs unités
mnésiques, aussi bien sémantiques qu’épisodiques, dans une
représentation cohérente unique d’un scénario spécifique). D’autres
auteurs soutiennent également la proposition d’un engagement des
représentations sémantiques dans la simulation d’évènements futurs
[31, 36]. Ils soulignent que, tout comme ils le sont à
l’encodage, les souvenirs épisodiques récupérés sont entremêlés
avec des éléments de la mémoire sémantique et ce d’autant plus avec
le temps. Suddendorf et al. [36] suggèrent que cela ne
s’applique pas seulement à la reconstruction d’évènements passés,
mais aussi à la construction d’évènements futurs. De plus, bien que
le voyage mental dans un futur ou un passé éloigné du présent soit
plus sémantique que lorsqu’il concerne un futur ou un passé proche
[8, 9], les données montrent que cela est particulièrement
vrai pour le futur. En effet, le voyage mental dans le temps vers
le futur lointain est plus lié à des connaissances sémantiques
(notamment les scripts de vie culturels) que le voyage mental dans
le passé lointain. Berntsen et Jacobsen [8] soumettent l’hypothèse
qu’un engagement plus important des représentations sémantiques
dans le voyage mental vers le futur participerait à l’augmentation
des activations cérébrales observées dans les études de
neuro-imagerie en comparaison avec la récupération des souvenirs
épisodiques, en particulier pendant la phase de construction
[27] : la représentation de l’évènement serait alors associée
à la conscience autonoétique épisodique tandis que le jugement
qu’elle concerne un évènement futur possible pourrait avoir lieu
sur la base de connaissances sémantiques liées au soi.
Ontogénèse du voyage mental dans le temps
En référence aux propositions de Tulving, la mémoire épisodique
et, de ce fait, le voyage mental dans le temps subjectif, sont
supposés émerger relativement tardivement chez l’enfant, vers 4
ans, en lien avec la maturation des régions préfrontales et
décliner avec le vieillissement [1].
Le voyage mental à travers le temps chez l’enfant
Les aspects développementaux de cette fonction cognitive restent
encore à être clairement élucidés, néanmoins les auteurs proposent
que cette habileté émergerait dans l’enfance aux alentours de l’âge
de 3-4 ans. Les études qui ont porté sur le voyage mental chez
l’enfant se sont pour l’instant principalement intéressées aux
jeunes enfants âgés de 3 à 6 ans. Elles ont montré que les
capacités à évoquer des évènements du passé et du futur se
développent en même temps, confirmant encore qu’elles sont
intimement liées. Ainsi, Busby et Suddendorf [37] ont demandé à des
enfants de 3, 4 et 5 ans de rappeler un évènement qu’ils ont
effectué la veille et de fournir un évènement qu’ils pensent faire
le lendemain. Ils devaient également évoquer un évènement qu’ils
n’ont pas fait la veille et un évènement qu’ils ne feront pas le
lendemain. Ces auteurs ont pu observer qu’une majorité des enfants
de 4 et 5 ans, mais seulement une minorité des enfants de 3
ans, étaient capables de rapporter des évènements spécifiques
qu’ils avaient vécus (ou non) la veille, et qu’ils vivraient (ou
pas) le lendemain. De leur côté, Atance et O’Neill [38] ont utilisé
un autre paradigme où les enfants devaient simuler la préparation
d’une future excursion avec leurs parents. Les performances
augmentaient significativement entre 3 et 5 ans. De plus, la
mémoire de travail, la planification et la mémoire prospective
étaient impliquées dans le voyage mental [39]. Ces données
suggèrent que la capacité à voyager mentalement dans le temps se
développe durant la période préscolaire et que les souvenirs
épisodiques ainsi que la projection épisodique dans le futur sont
des facultés cognitives qui émergent en tandem.
Le voyage mental à travers le temps chez l’adulte
Les recherches chez le jeune adulte ont montré que les capacités
de voyage mental dans le passé et le futur sont comparables à
différents points de vue. Des études se sont intéressées à la
distance temporelle du voyage mental par rapport au présent,
c’est-à-dire à « l’âge » des souvenirs ou des
projections futures. Par exemple, Spreng et Levine [10] ont proposé
à 349 étudiants en première année de psychologie un matériel
constitué de mots indices extraits du Modified future Crovitz
test (MFCT) à partir desquels ils devaient rapporter un
évènement spécifique « qui leur était arrivé dans leur
passé » ou bien un évènement qui était « susceptible de
leur arriver dans l’avenir ». Les sujets devaient ensuite
dater chaque évènement en minutes, heures, jours, mois ou années
qui séparaient l’évènement en question du présent. Les auteurs ont
observé que la fréquence des évènements spécifiques personnels tant
passés que futurs, générés en réponse aux mots indices, était plus
importante pour les évènements proches du présent et déclinait en
fonction de la distance temporelle. La distribution temporelle des
évènements rapportés pour le passé et pour le futur était très
centrée autour du présent. La fonction de rétention observée
pour les évènements passés trouvait son miroir dans une fonction
d’intention pour les évènements autobiographiques futurs.
Conway [7] a également observé ce phénomène chez des adultes
jeunes, avec une diminution régulière du nombre de souvenirs listés
en fonction de l’augmentation de l’intervalle de rétention ou
d’intention. Par ailleurs, en comparant trois groupes d’âge
(adultes jeunes (25 ans), adultes d’âge moyen (50 ans) et âgés
(72,5 ans)), Spreng et Levine [10] ont observé que les
distributions de fréquence des évènements dans le temps depuis le
présent semblent rester largement constantes au cours de toute la
vie. Malgré les différences liées au fait que les sujets jeunes ont
une perspective du futur plus étendue et une perspective du passé
plus réduite que les sujets âgés, la temporalité du voyage mental
était centrée autour du moment présent quel que soit l’âge des
sujets.
Chez les sujets âgés, l’étude de Viard et al. [25] a
montré que les évènements épisodiques rapportés pour le passé
récent (12 derniers mois) étaient plus détaillés que les évènements
susceptibles d’arriver dans le futur proche (12 prochains mois). De
leur côté, Addis et al. [40] ont observé que les adultes
âgés génèrent moins de détails internes (épisodiques) que les
sujets jeunes pour des évènements passés et futurs. Plus
précisément, ces auteurs ont observé un déficit lié à l’âge, pour
la recombinaison des détails épisodiques en de nouveaux évènements
spécifiques [41]. Ces résultats suggèrent donc que les déficits
liés à l’âge peuvent être imputés à des difficultés de production
et de recombinaison de détails épisodiques en un évènement
cohérent, qu’il s’agisse du passé ou du futur.
Conclusion
Selon Tulving, la mémoire épisodique implique un voyage mental
dans le temps associé à la conscience autonoétique qui permet de
percevoir le présent comme une continuité du passé, mais également
un prélude du futur : elle est la clé de la continuité
phénoménologique de soi et facilite ainsi l’intégration des
changements au cours du temps et l’anticipation d’évènements futurs
ou l’imagination de ’sois’ possibles. Le système épisodique permet
d’avoir une représentation stable de soi dans le temps subjectif et
de s’adapter à l’environnement et aux situations futures en
s’appuyant sur nos expériences passées. Or, comme nous l’avons
exposé, la projection épisodique dans le futur est particulièrement
sensible aux dysfonctionnements liés à l’âge ou dans la pathologie.
Ces résultats nous invitent à considérer avec plus d’attention
l’atteinte des capacités de voyage mental dans le temps dans le
vieillissement et chez les patients cérébrolésés pour cibler
davantage les programmes de remédiation cognitive.
Enfin, la littérature en plein essor sur le voyage mental dans
le temps que nous avons passée en revue ponctue les similitudes et
révèle également quelques différences observées selon la direction
temporelle du voyage. Les données tant expérimentales,
neuropsychologiques, que neurofonctionnelles sont, dans leur
ensemble, en accord avec l’idée que le voyage mental dans le temps
s’effectue au sein d’un même système et met en œuvre les mêmes
processus, qu’il soit dirigé vers le passé ou le futur. Parmi les
différences qui apparaissent entre souvenir du passé et imagination
du futur, la contribution plus importante des représentations
sémantiques personnelles dans la construction du futur est une
nouvelle donnée très intéressante du point de vue théorique. Des
futures recherches permettront d’envisager le concept de
chronesthésie lié à la mémoire épisodique dans le cadre plus large
de la mémoire autobiographique, qui intègre à la fois des aspects
épisodiques et sémantiques, et de mieux distinguer du point de vue
fonctionnel le rôle de l’hippocampe et celui du lobe préfrontal
dans le voyage mental dans le temps subjectif.
Points clés
- •. Le voyage mental dans le temps subjectif nous permet
de se souvenir de notre passé et d’imaginer notre futur.
- •. Cette capacité, dépendante de la mémoire épisodique,
émerge tardivement chez l’enfant et décline dans le
vieillissement.
- •. On observe un mécanisme de sémantisation des
projections épisodiques avec la distance par rapport au moment
présent aussi bien vers le passé que vers le futur.
- •. Se souvenir du passé et imaginer le futur impliquent
des mécanismes neurocognitifs communs.
- •. Trois hypothèses distinctes ont été proposées pour
expliquer les similitudes entre les projections dans le passé et le
futur : la simulation épisodique constructive, la
projection de soi, la construction de scènes
complexes.
Conflits d’intérêts: aucun.
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