Home > Journals > Medicine > Full text
 
      Advanced search    Shopping cart    French version 
 
Latest books
Catalogue/Search
Collections
All journals
Medicine
Gériatrie et Psychologie Neuropsychiatrie du Vieillissement
- Current issue
- Archives
- Subscribe
- Order an issue
- More information
Biology and research
Public health
Agronomy and biotech.
My account
Forgotten password?
Online account   activation
Subscribe
Licences IP
- Instructions for use
- Estimate request form
- Licence agreement
Order an issue
Pay-per-view articles
Newsletters
How can I publish?
Journals
Books
Help for advertisers
Foreign rights
Book sales agents



 

Texte intégral de l'article
 
  Printable version
  Version PDF

For an integrative approach of Alzheimer's disease. Relevance and limits


Gériatrie et Psychologie Neuropsychiatrie du Vieillissement. Volume 10, Number 1, 73-81, Mars 2012, Psychologie et neuropsychiatrie. Synthèse

DOI : 10.1684/pnv.2012.0321

Résumé   Summary  

Author(s) : Géraldine Pierron-Robinet, Hôpital de jour de psychiatrie de l’âge avancé « Le Rempart », Rouffach.

Summary : Alzheimer's disease could be studied according to neurological, cognitive, and psychopathological aspects. We propose an integrative approach fitting together the theoretical advances of the various dimensions to develop a better understanding of the disorders, then a better care for the patients. The integrative approach deviates deliberately from any attempt to formulate etiological hypotheses, and considers the disorder in its functional complexity, simultaneously taking into account the somatic and psychological factors involved. According to this monistic view, the traditional cleavage between the soma and psyche, usually found in Alzheimer's disease, should be rejected and substituted for the principle of compatibility intending to identify the points of convergence of various conceptual approaches in order to emphasize their potential overlap and areas of clinical complementarity rather than their epistemological antagonisms. The neuro-psychic link is therefore central to the conceptual development proposed here, and more specifically for the memory disorders, the concept of memory trace belonging both to psychoanalytic and neuropsychological theories.

Keywords : Alzheimer's disease, neurosciences, psychopathology, integrative approach

ARTICLE

pnv.2012.0321

Auteur(s) : Géraldine Pierron-Robinet g.pierron@ch-rouffach.fr

Hôpital de jour de psychiatrie de l’âge avancé « Le Rempart », Rouffach

Tirés à part : G. Pierron-Robinet

Points clés

  • •. L’approche intégrative de la maladie d’Alzheimer a pour objectif une meilleure articulation des troubles neuro-psychiques impliqués dans cette pathologie, en se décalant de l’approche étiologique pour s’axer davantage sur la visée fonctionnelle des troubles.
  • •. À travers la mise en œuvre du principe de compatibilité, il s’agit d’établir des zones de convergence cliniques entre des disciplines antagonistes au plan épistémologique.
  • •. Une approche moniste du sujet ne peut faire abstraction des mécanismes psychopathologiques impliqués dans l’apparition des troubles, ainsi que de leurs interactions avec les processus neurophysiologiques.


La maladie d’Alzheimer pose de façon emblématique la question de l’articulation neuro-psychique, d’où la nécessité de s’interroger sur l’intérêt de développer une approche intégrative afin de mieux articuler les différentes facettes de cette pathologie : neurologique, cognitive et affective. L’objectif consiste à renforcer la complémentarité interdisciplinaire dans un axe de recherche, pour aboutir, au plan clinique, à une prise en charge thérapeutique unifiée du patient. Une lecture intégrative de la maladie d’Alzheimer tend donc à dépasser l’antique dualisme entre le corps et l’esprit. En effet, la vision moniste du patient atteint de maladie d’Alzheimer est encore loin de dominer aujourd’hui, tant les différentes disciplines qui l’entourent ne paraissent tirer leurs spécificités que de leur opposition voire de leur exclusion réciproque. Il en résulte ainsi une confusion épistémologique entre le savoir scientifique, constitué expérimentalement, et la vérité subjective enseignée par le sujet. En ce sens, les hypothèses étiologiques représentent le paroxysme du clivage disjoignant le soma de la psyché dans la maladie d’Alzheimer.

Pourtant Pierre Marty, en développant le concept de psychosomatique, s’était déjà employé à dégager les liens existant entre le corps et la psyché. Or l’usage de ce concept s’avère actuellement problématique dans la mesure où il a fait l’objet depuis son fondement de dérives croissantes. Ainsi il n’est pas rare que la maladie psychosomatique fasse office aujourd’hui d’alibi médical désigné en l’absence de cause organique identifiable, ce mésusage contribuant à instaurer à ses dépens une frontière déterminée par la légitimité des troubles, dans lesquels les lésions objectives feraient office de preuve. En médecine, le trouble psychosomatique se retrouve donc connoté de façon péjorative à l’image de la conversion hystérique, puisqu’en supposant une toute-puissance de la psyché sur le corps, il en est arrivé à tenir le rôle d’avatar de l’autosuggestion. Or, comme le rappelle Rosine Debray, « ce sont les individus qui sont psychosomatiques et pas les maladies, aucune. » [1].

Le clivage soma/psyché rencontré dans la maladie d’Alzheimer est également induit par la distinction établie dans la nosographie médicale entre démences organiques et pseudo-démences de l’ordre de la dépression et de la confusion mentale. Or ce partage est discutable bien que repris dans un courant psychanalytique par certains auteurs, dont Marion Péruchon [2] qui s’interroge sur l’existence « de démences plus organiques que psychiques… Nous repensons ici à ces cas de démences psychogènes, telles que les pseudo-démences dépressives évoquées précédemment qui, à la longue, s’acheminent vers une authentique démence, vers la mort neuronale. » En effet, si cette distinction dans la théorie psychanalytique tend avant tout à mettre en lumière les processus psychiques à l’œuvre dans les démences de type Alzheimer, elle risque, dans le même temps, d’ouvrir la voie au dualisme entre la psyché et le soma, produisant un schisme entre des disciplines, médecine et psychanalyse, considérées comme divergentes, quitte à rompre définitivement leur dialogue. En ce sens le terme d’« authentique » est ambigu, puisqu’il induit un partage arbitraire, entre des démences aux soubassements organiques objectifs, plus légitimes, que leurs répliques psychiques « pseudo-démentielles » n’ayant pour seule finalité que d’étayer le défaut d’assises manifestes des premières.

Dès lors, est-ce qu’il n’importe pas plutôt de considérer, à l’instar d’André Chevance [3], que « précoce ou non, la maladie d’Alzheimer ne serait qu’une même entité. La maladie est une, les sujets sont multiples, d’où une clinique très riche » ? Ainsi l’approche intégrative propose de partir de la complexité des rapports entre le soma et la psyché, pour étudier leurs interactions cliniques, tout en promouvant le dialogue entre des disciplines distinctes dans un axe théorique. D’autant plus qu’il paraît nécessaire à l’heure actuelle, de s’extraire d’une vision défectologie, longtemps prédominante en gériatrie, qui, en entérinant une vision neurologique du psychisme, a entraîné la réification du sujet au point d’aboutir à un véritable « nihilisme thérapeutique » [4] avec les patients atteints de maladie d’Alzheimer. Pourtant les avancées actuelles ne permettent pas de souscrire à de telles vues. Comme le souligne Derouesné [5], « ni les plaques séniles ni les dégénérescences neurofibrillaires ne sont spécifiques de la maladie : elles sont relativement banales chez des sujets âgés sans déficit cognitif. (…) Chez 19 % de ces sujets, la sévérité des lésions est analogue à celle des sujets déments. »

Il en résulte que se cantonner à une causalité univoque dans la maladie d’Alzheimer, tantôt organique, tantôt psychogène, ne peut aboutir qu’à une vision partielle du sujet et à l’étude d’une réalité tronquée. Dès lors, proposer une lecture intégrative de cette pathologie paraît autrement pertinente, dans la mesure où elle invite à rassembler les avancées théoriques disparates pour identifier leurs convergences cliniques, puis structurer une vue d’ensemble des troubles neuro-psychiques, en tenant compte de leur intrication et de leurs interactions réciproques. À l’inverse, omettre cette indissociabilité somato-psychique constitutive, reviendrait à nier que l’angoisse engendre des manifestations somatiques ou que des lésions corporelles aient un impact psychique potentiel.

Par conséquent, le présent article propose d’étudier la dimension composite du symptôme dans la maladie d’Alzheimer, afin de mettre en lumière ses articulations fondamentales, seules à même de donner un sens et une cohérence globale à cette pathologie. Dans un premier temps, nous poserons donc les bases épistémologiques de l’approche intégrative, puis nous poursuivrons par une lecture neuro-psychique des symptômes de la maladie d’Alzheimer. Enfin, l’approche clinique nous permettra de dégager la trace mnésique dans son triple versant : cognitif, psychopathologique et neuronal, pour illustrer la mise en œuvre du principe de compatibilité dans cette pathologie.

Les bases épistémologiques d’une approche intégrative de la maladie d’Alzheimer

L’approche intégrative s’inscrit dans une démarche épistémologique singulière qui s’écarte de la recherche de l’étiologie du trouble pour envisager celui-ci dans sa visée, c’est-à-dire dans ses retentissements multiples. Comme le suggère Lisa Ouss-Ryngaert [6], « notre pari ambitieux est d’appréhender les conséquences de l’atteinte cérébrale dans sa double dimension, médicale et psychique (…), puisque l’activité psychique est sous-tendue par le fonctionnement cérébral et puisque des dysfonctionnements cérébraux induisent des modifications dans le psychisme, les interventions sur le psychisme peuvent avoir des répercussions sur le cerveau. » Cette perspective rejoint celle de Daniel Widlöcher [7] qui s’interroge sur les liens existant entre les effets de l’écoute psychanalytique et les modifications physiologiques qui les sous-tendent. Ainsi, selon lui, « ce qui se passe sur l’un des plans a des conséquences sur l’autre. Mais cette dépendance réciproque peut être entendue de deux manières, soit dans une perspective de réciprocité causale dualiste, soit dans une perspective moniste à double face. »

Ainsi l’approche intégrative vise à s’extraire d’une analyse étiologique univoque des troubles, qui risque d’aboutir à une recherche de prévalence d’un facteur sur un autre, pour tenter de rendre compte de la complexité de la dialectique entre le soma et la psyché, en accordant une importance et une place égales à l’étude du substrat organique du symptôme et à ses retentissements cognitifs, tout autant qu’à la construction psychique entourant ce symptôme, autrement dit à sa représentation et aux mécanismes psychopathologiques qui la sous-tendent. L’objectif consiste, au final, à rapprocher des disciplines aussi distinctes que les neurosciences et la psychanalyse, qui répondent toutes deux à un cadre épistémologique différent, tant au niveau de leurs méthodes d’investigation que de leurs outils et de leurs référentiels théoriques, afin de tenter de mieux articuler leurs avancées, face à leur objet d’étude commun : la maladie d’Alzheimer. L’approche intégrative part ainsi du postulat selon lequel seule la prise en compte du symptôme comme un objet surdeterminé, qui condense aussi bien des éléments intersubjectifs et socio-environnementaux que des facteurs endogènes, est à même d’éclairer la puissante variabilité interindividuelle, des manifestations d’une pathologie aux signes cliniques aussi caractérisés que la maladie d’Alzheimer.

Comme le souligne Jacques Chazaud [8], « les notions psychiques doivent avoir leur concordance neurodynamique. Si la tristesse fait pleurer et la joie rire, la douleur morale peut bien avoir un corrélat de sidération et sa négation un corrélat d’exaltation (puis d’épuisement) des défenses organiques ». Pourtant, établir ce type de convergence entre phénomènes somatiques et psychiques ne va pas sans soulever une difficulté majeure résidant dans la tentative de plaquer le fonctionnement biologique sur le fonctionnement psychique, et inversement. Ce qui reviendrait à les considérer comme deux réalités identiques et superposables en tout point, dans une logique plus proche de l’équivalence que de l’analogie, comme si les processus psychiques et neurobiologiques obéissaient à un déterminisme commun. Or cela est loin d’être le cas. Aussi il importe, pour s’extraire de cet écueil, d’envisager d’abord les rapports entre le soma et la psyché à travers l’étude de leurs interférences et de leurs liens potentiels. L’approche intégrative tend ainsi à sortir du réductionnisme visant à assimiler le fonctionnement de l’appareil psychique à celui de la réalité organique pour tenter de conceptualiser les rapports singuliers entre le corps et le psychisme dans leur interface potentielle.

À l’heure actuelle, cette volonté d’œuvrer à une meilleure articulation neuro-psychique, est loin d’être l’apanage des seuls « psychistes ». Ainsi Nicolas Danziger [9], neurologue, a mis en lumière dans la clinique de la douleur le rôle fondamental de sa représentation subjective chez le sujet, seule à même d’éclairer l’absence de concordance objective entre les caractéristiques d’une lésion corporelle et l’intensité de la douleur ressentie. Selon lui, « la richesse de la connectivité entre les différentes régions du cortex cérébral conduit à de multiples reconstructions de cette cartographie en fonction du contexte, de nos expériences passées, de nos buts, et de nos anticipations, de sorte que l’expérience douloureuse que nous vivons n’est jamais le reflet fidèle des lésions tissulaires qui menacent notre intégrité corporelle, mais plutôt l’image que notre cerveau s’en fait à un moment donné. »

Dès lors, à l’interface du soma et de la psyché se déploie tout un axe de recherche relatif aux recoupements possibles entre les avancées inhérentes aux techniques d’imagerie cérébrale et celles liées au concept d’image du corps [10]. Par conséquent, conceptualiser davantage ces échanges permettrait à la médecine de déployer ses ramifications et de trouver un nouvel éclairage dans les champs d’une discipline connexe : la psychanalyse, celle-ci puisant à son tour dans la progression de la recherche médicale un précieux matériau lui permettant d’enrichir ses avancées conceptuelles.

Ainsi, comme le rappelle Nicolas Danziger, entre la perception du schéma corporel et sa représentation psychique médiatisée par le discours du sujet, formant son image du corps, intervient toute une dimension imaginaire, fantasmatique, qui infiltre la réalité organique du corps. C’est dans cet écart que se révèle l’accès à cette autre scène qui témoignait pour Freud de l’Inconscient, retrouvé dans la dimension symbolique du symptôme. C’est ce que Lacan avait nommé les faces « signe » et « signifiant » du symptôme [11]. La face « signe » consiste à analyser la souffrance en termes de causalité, alors que la face « signifiant » tend à étudier le symptôme comme un vecteur qui incarne la répétition à l’insu du sujet d’un savoir ignoré, dont le sens lui échappe a priori.

Par conséquent dans une approche intégrative, le symptôme envisagé comme un prisme à multiples facettes, rejoint l’image de la double pellicule du Moi dégagée par Freud. En effet, selon lui, le Moi serait constitué d’un feuillet externe qui possède une fonction de pare-excitation, visant à protéger le Moi des excitations provenant du monde extérieur, et d’un feuillet interne, qui représente une surface d’inscription des représentations du sujet. Cette organisation du Moi en double feuillet, a été reprise par Didier Anzieu [12] dans son concept du Moi-peau, défini comme : « une structure intermédiaire de l’appareil psychique » s’étayant sur les fonctions physiologiques de la peau. Or Freud dès « le Moi et le Ça » avait également postulé l’indissociabilité de l’unité somato-psychique, en identifiant les racines corporelles du Moi : « le Moi est avant tout une entité corporelle, non seulement une entité toute en surface, mais une entité correspondant à la projection d’une surface » [13]. À partir de là, la pulsion, définie comme un concept limite, deviendra l’emblème, pour Freud, des phénomènes prenant place à l’interface du soma et de la psyché.

Ainsi, dans la clinique du vieillissement pathologique, étudier le symptôme dans son double versant, psychique et organique, paraît essentiel à la compréhension, à la fois, de son statut organique et de sa fonction dans l’économie psychique, donc de son unité de sens. Or, un vide conceptuel persiste à ce niveau dans la maladie d’Alzheimer. En effet, si chaque professionnel sait parfaitement traduire les symptômes de cette pathologie selon la terminologie propre à son champ d’exercice, à l’inverse trouver une langue commune qui rassemble les avancées de ces différentes disciplines, sans renier leurs spécificités, apparaît comme un pari pour le moins audacieux.

Dès lors penser cet entre-deux reviendrait à conceptualiser cette interface comme une aire intermédiaire d’expérience, à l’image de « l’aire transitionnelle » de Winnicott [14] qui se situe entre la réalité psychique interne et le monde externe, ici entre la subjectivité psychique et l’objectivité médicale. Par conséquent, théoriser une « aire intégrative d’expérience », consisterait à mettre en œuvre au sein de celle-ci, le « principe de compatibilité entre les modèles psychanalytiques et le cadre des neurosciences » [7]. Selon Widlöcher, la pulsion dans son lien aux soubassements neurophysiologiques de l’action, illustre magistralement ce principe. Ce qui rejoint le modèle cérébral complexe élaboré par Freud au temps de « l’Esquisse d’une psychologie scientifique [15] : « si nous nous représentons l’état conscient par les neurones perceptifs (ωN), plusieurs conséquences s’ensuivent. Ces neurones ont besoin d’une décharge si petite soit-elle (…). Comme partout ailleurs la décharge se produit par la motilité. »

Cependant les limites de l’approche intégrative résident sans conteste dans leur application clinique. De cette façon, toute tentative de rapprochement entre des champs conceptuels distincts doit se garder de l’écueil qui consisterait à vouloir trouver une localisation anatomique aux phénomènes psychiques aux seules fins de leur conférer une légitimité scientifique. Ainsi comme le rappellent Ansermet et Magistretti [7] : « faire correspondre de façon analogique des phénomènes psychiques et des phénomènes biologiques (…) débouche sur une forme nouvelle de réductionnisme, où souvent on mélange les effets avec les causes. » Or la question de l’origine de la maladie d’Alzheimer représente incontestablement un point d’achoppement théorique pour la médecine et la psychanalyse, dès lors que ces disciplines se cantonnent à un déterminisme univoque, proposant tantôt une étiologie organique, tantôt une causalité psychique, comme point de départ des troubles neuro-dégénératifs.

Ainsi cette classification binaire, qui tend à mettre en lumière les processus prévalents dans un type de démence, rejoint au final le risque, pointé auparavant, d’établir une similitude de fonctionnement entre les processus psychiques et les processus neurobiologiques en postulant une involution de la psyché calquée sur l’involution organique. La perte des capacités de l’appareil psychique serait alors supposée proportionnelle à la perte neuronale. De là à définir le cerveau comme l’organe dans lequel se localise la psyché, il n’y aurait qu’un pas à franchir. Or cette vision neuro-anatomique du psychisme entretient une confusion dans la pensée scientifique, entre processus psychiques, activités mentales et activité cérébrale, qu’il importe en premier lieu de distinguer plus rigoureusement afin de parvenir ensuite à mieux articuler leurs avatars respectifs : la régression psychique, la perte neuronale et le déficit cognitif, en se gardant de la tentation de les définir selon une logique d’équivalence.

En effet, si Freud a bien développé une topique de l’appareil psychique, basée sur la notion de lieux psychiques [16], « il serait erroné, d’y voir simplement une nouvelle tentative de localisation anatomique des fonctions. » À partir de là se déploie toute la complexité de la dialectique entre le soma et la psyché observée dans la maladie d’Alzheimer car, comme le soulignent Laplanche et Pontalis à propos de l’œuvre freudienne [16] : « la référence anatomique est pourtant loin d’être absente… à plus d’une reprise, Freud continue à chercher, sinon des correspondances précises, du moins des analogies, ou peut-être des métaphores, dans la structure spatiale du système nerveux. » Il s’ensuit, selon les psychanalystes, que la comparaison établie par Freud entre l’appareil psychique et un appareil optique (un microscope par exemple) éclaire ce qu’il entend par lieu psychique : les systèmes psychiques correspondraient plutôt aux points virtuels de l’appareil situés entre deux lentilles qu’à ses pièces matérielles [16]. Ainsi, loin de l’image d’un cerveau-psyché qui induit des corrélations causales des plus questionnables entre vie neuronale et vie psychique, il s’agit bien plutôt, dans une approche intégrative, de garder ouverte la dialectique soma/psyché en envisageant leurs relations en termes d’interactions réciproques plutôt que de causalité univoque. Aussi ces interférences, dans une vision moniste du patient atteint de maladie d’Alzheimer, doivent-elles être envisagées dans leur double versant somato-psychique, tant du point de vue déstructurant que peut receler l’irruption de la maladie sur l’organisation psychique, que du pouvoir réfléchissant que le conflit psychique peut avoir sur le corps.

En ce sens toute tentative de rapprochement entre psychanalyse et neurosciences doit d’abord répondre au « principe d’intelligibilité », qui consiste selon Widlöcher [7] à « clarifier le mieux possible ce qui est présenté en termes de causalité, c’est-à-dire d’événement antécédant un problème, et ce qui est présenté en termes d’attribution par le sujet ou celui qui tend à comprendre ce que le sujet ressent. » La clinique nous permet d’appréhender ce principe d’attribution, par lequel certains patients atteints de maladie d’Alzheimer tentent de donner du sens à leurs troubles, comme nous allons le voir dans les illustrations cliniques qui vont suivre, en leur attribuant un ou plusieurs événements déclencheurs. La lecture intégrative de la maladie d’Alzheimer proposée ici, s’appuiera essentiellement sur le principe de « compatibilité » avancé par Widlöcher, que nous étudierons ici, en lien à l’oubli et aux troubles de la mémoire.

L’oubli comme modèle de la trace mnésique

Ansermet et Magistretti [7] considèrent que « le rapport entre la trace psychique et la trace synaptique est un champ d’exploration privilégié pour penser le rapport entre neurosciences et psychanalyse. » Ainsi, selon eux, penser la trace inscrite dans la psyché en lien à un événement revient à penser l’état somatique associé à cette trace, dans la mesure où elle représente une donnée contextuelle essentielle à sa mise en mémoire. L’état somatique semble donc inséparable de la représentation psychique d’un événement et de son souvenir. Par conséquent, la trace mnésique apparaît, à l’instar de la pulsion, comme un phénomène limite, situé à l’interface du soma et de la psyché.

Or, à l’encontre de la croyance populaire selon laquelle un fait marquant restera gravé dans la mémoire, Magistretti et Ansermet [7] relèvent que « la trace laissée par l’expérience est disponible pour un devenir différent de celui déterminé par l’expérience initiale… Le système neuronal reste ouvert à la contingence. La possibilité de modification qu’implique la plasticité défait tout lien direct entre l’expérience vécue et l’effet produit. La trace suit un destin différent de ce qui a présidé à son inscription. Ce qui est peut se désorganiser et se réorganiser différemment. » Ainsi ces découvertes neurophysiologiques s’accordent étroitement avec la part de remaniements fantasmatiques inhérente aux souvenirs que Freud avait développé dans son concept de souvenirs-écran [17], mais aussi avec les avancées récentes de la psychologie américaine autour de la notion de résilience, basée sur l’aptitude du sujet à reprendre un type de développement après un traumatisme.

Edelman [18] constate également que « les souvenirs ne correspondent à aucune trace concrète fixée, mais seulement au souvenir du frayage neuronal lié à l’expérience de l’événement considéré ». Aussi la trace mnésique loin d’être immuable et localisable, apparaît plutôt aujourd’hui : « comme une entité statistique, distribuée dans le système nerveux considéré comme un réseau » [19]. Ce qui rejoint la vision initiale de Freud, selon laquelle la mémoire est « représentée par les différences de frayages existant entre les neurones ψ » [15]. Le souvenir resterait donc hautement malléable et ouvert à la contingence puisqu’il « n’est pas une reproduction du passé à l’identique mais une véritable reconstruction à partir d’un ou plusieurs éléments par un processus de mise au point analogue au tuning de la radio » [19]. Or, là encore, ces avancées neuroscientifiques seraient « tout à fait compatibles avec la théorie freudienne de l’après-coup » [7].

Dès lors un axe de compatibilité majeur entre neurosciences et psychanalyse serait représenté par le souvenir et son pendant, l’oubli, dont Freud avait dégagé la dimension inconsciente prévalente. Comme le relève Paul-Laurent Assoun [20] : « quelle naïveté de se présenter comme victime d’un oubli, raté fonctionnel, alors que notre savoir des puissances inconscientes corrige immédiatement : « ce manque dans le procès de remémoration revendique un sens propre (...). À cet oubli, en effet, il y a une cause : le sujet de l’inconscient est tel qu’il oublie en connaissance de cause – fût-ce dans l’insu - ce qui dissout l’oubli dans un pourquoi qui le renvoie au refoulement ».

À travers le concept de refoulement, pierre angulaire de la théorie des névroses, Freud a ainsi montré que l’énigme que l’oubli pose au sujet possède en réalité un sens caché, que seule la mise à jour de son savoir inconscient permet de décrypter. Mais alors existerait-il une zone de convergence potentielle entre les processus neurophysiologiques responsables des troubles cognitifs présents dans la maladie d’Alzheimer, et les mécanismes psychopathologiques sous-tendant certains troubles de la mémoire ? Cette hypothèse consisterait à dégager un principe de compatibilité essentiel dans la maladie d’Alzheimer, repérable à travers une visée commune aux processus somatiques et psychiques, aboutissant au même effet d’oubli.

Une telle hypothèse revient à soutenir qu’un arrière-plan symbolique de l’oubli existerait dans la maladie d’Alzheimer, qui interroge ce « raté fonctionnel » de la mémoire dans un registre psychopathologique. C’est l’hypothèse que soutient Maisondieu [21] : « la mémoire est peut-être du registre des cognitions, mais elle est largement au service des affects ». Ainsi, selon lui, derrière les conduites démentielles existeraient des « intentions cachées », « là où l’a priori lésionnel ne permet de distinguer que du déficit et rien d’autre, la référence à l’angoisse de mort permet d’accéder à une intelligibilité du déficit en ouvrant les yeux sur d’authentiques mécanismes psychiques qui rendent compte à la fois des symptômes de la maladie et de son polymorphisme ».

Pour le psychanalyste André Chevance [3], l’oubli dans la maladie d’Alzheimer relèverait également d’un mécanisme défensif qui s’enracine dans un « désir d’oubli », lié à une perte traumatique, conduisant le sujet à un véritable suicide psychique. Selon lui, « chez un sujet, quand il y a une atteinte cérébrale, les troubles qui en résultent sont constants, ce qui est perdu comme fonction ne peut être récupéré, quand cela est possible, qu’au prix d’une longue rééducation. La particularité d’un patient atteint de maladie d’Alzheimer, c’est justement sa capacité à étonner par sa possibilité de récupérer des capacités que l’on croyait définitivement perdues pour lui ». Ainsi, ces fluctuations de la mémoire propres à la maladie d’Alzheimer, qui contrastent avec le caractère net et tranché des déficits cognitifs présents dans d’autres atteintes neurologiques, nous orientent vers la pertinence de développer un modèle intégratif de cette pathologie. Toutefois, dans cette optique, il importe de réfléchir à une terminologie propre à cette approche, car comme le relève très justement Claudine Montani [22] à propos du terme d’amnésie, celui-ci recouvre, selon qu’il est appréhendé du côté de la neuropsychologie ou de la psychanalyse, deux lectures fort différentes d’un même symptôme. En effet, si la neuropsychologie considère l’amnésie comme un dysfonctionnement de la mémoire, l’amnésie relève, pour la psychanalyse, d’un mécanisme de défense. Aussi la psychologue propose pour sortir de cette ornière, le terme « d’hypomnésie » comme signe indicateur d’un dysfonctionnement mnésique consécutif à une atteinte globale de l’appareil psychique.

Dès lors, plutôt que de nier l’irréversibilité des lésions cérébrales présentes dans cette pathologie ou d’y voir l’effet d’une prétendue causalité psychique, il s’agit bien plus ici d’interroger la fonction de l’oubli dans la maladie d’Alzheimer dans son aspect multidimensionnel. Or, si l’oubli est d’abord considéré comme l’effet des manifestations neurodégénératives dans la maladie d’Alzheimer, il importe tout autant de mettre en lumière, dans une lecture intégrative, les processus psychopathologiques inexorablement liés à l’oubli, à l’œuvre dans cette pathologie.

En ce sens, du point de vue psychopathologique, l’annonce de la maladie d’Alzheimer provoquerait chez le sujet un choc assimilable à une crise psychique. Pour y faire face le sujet mettrait en place des mécanismes de défense destinés à lutter contre l’irruption de ce « corps étranger » en lui, et à se prémunir de la « catastrophe identitaire » qui se profile. L’anticipation de ces atteintes identitaires, qui confronte de façon aiguë le sujet au principe de réalité, induirait d’importants troubles dans son économie narcissique, source de déséquilibre entre la libido investie sur son Moi propre et la libido investie sur les objets du monde extérieur. Face à ces bouleversements narcissiques liés à la redistribution de l’énergie libidinale, le sujet se défendrait en renforçant ses pulsions d’autoconservation. Le sujet résiste, donne le change autant qu’il peut. Certaines de ses défenses antérieures sont exacerbées, au point d’aboutir à leur rigidification pathologique et à l’amplification caricaturale de certains traits de sa personnalité.

Une fois le choc passé, le sujet désinvestirait alors ses activités cognitives, dans un but de sauvegarde narcissique évident, tout échec étant susceptible de réactiver son impuissance, source d’une détresse archaïque, dans son lien à une angoisse de perte massive. En ce sens ce désarroi serait à rapprocher de l’Hilflosigkeit, de cet état fondamental de détresse avancé par Freud à propos de l’impuissance du nourrisson, que le psychanalyste a élaboré dans sa théorie de l’angoisse, comme le prototype de la situation traumatique [23]. Pour lutter contre les atteintes narcissiques subies et à venir, il s’ensuivrait un retrait croissant de la libido du sujet des objets du monde extérieur, ceux-ci devenant au fur et à mesure de la progression de ses difficultés cognitives, de plus en plus synonymes d’échec potentiel pour lui. Cette libido non liée serait alors reportée dans le Moi, aboutissant à une « stase de la libido », qui pourrait entraîner par la suite, la production de symptômes somatiques, selon la théorie freudienne des névroses actuelles [24].

Voyons à présent comment la reconstruction mnésique qui mêle les processus cérébraux, cognitifs et affectifs, opère dans l’après-coup de la crise, au stade de la régrédience [25], en nous intéressant à la logique d’attribution qui sous-tend le récit de deux patientes atteintes de la maladie d’Alzheimer.

Caractère inaugural des troubles dans la maladie d’Alzheimer et logique d’attribution

Mme G, 82 ans, relate ainsi le début de ses troubles : « C’est depuis que j’ai perdu ma belle-sœur, ça m’a fait un grand choc ! C’était comme une sœur pour moi ». Mme G poursuit : « Je pense tout le temps à elle. Depuis que je l’ai perdue, j’ai perdu beaucoup… pour moi c’était tout, et j’étais tout pour elle ». Pourtant Mme G souhaiterait engager le deuil de cette belle-sœur, mais comme elle le souligne : « J’arrive pas, j’arrive pas ». Elle fera alors le lien entre cette perte colossale et insurmontable, autant de traits d’omnipotence attribués à l’objet, qui ne sont pas sans rappeler ceux attribués à l’objet primaire au moment de la dépendance maximale du nourrisson à son environnement, et la perte de ses capacités mnésiques. Elle affirmera alors paradoxalement : « Depuis que j’ai perdu la mémoire, c’est une catastrophe parce que je pense souvent à elle », avant d’ajouter : « Je m’en fous si je suis plus capable de rien faire ». Parallèlement, Mme G impute le début de ses troubles cognitifs à une chute : « Je crois que c’est depuis que je suis tombée que c’est arrivé. Avant j’étais bien. Je me lève de la télé et je suis tombée… C’est depuis là que je perds un peu la tête ».

Chez Mme G, cette logique d’attribution fonctionne à un double niveau, affectif et cognitif. Ainsi dans son discours placé sous le primat de l’affectivité, ses troubles de l’humeur seraient liés, selon elle, au choc affectif induit par la perte de sa belle-sœur, tandis que ses troubles cognitifs résulteraient du choc produit par sa chute. Ainsi Mme G attribue l’origine de ses troubles à une double « perte inaugurale », puisqu’elle impute d’abord sa tristesse à la perte de sa belle-sœur, érigée au rang d’objet narcissique idéalisé et omnipotent, avant de mettre son entrée en démence sur le compte d’une chute. Celle-ci donnera lieu à une élaboration fantasmatique (« tomber sur la tête » puis « perdre la tête »), sur la représentation de sa tête perçue comme le lieu de ses troubles

Cette logique d’attribution est également repérable chez Mme T, 86 ans. Tout a commencé chez elle avec « Ce petit trou dans la tête. C’est venu comme ça d’une minute à l’autre, un trou de mémoire ». En effet, alors qu’elle se trouvait à la caisse du supermarché, soudain elle ne « connaissait » plus le code de sa carte bancaire. « C’est ça qui m’a causé le problème » dira-t-elle. Dans la panique, elle aurait bloqué sa carte. Son neveu, à qui Mme T reproche le reste du temps de ne pas s’occuper assez d’elle, serait alors intervenu. Explicitant sa relation à ce neveu, elle affirmera : « Il était tout pour moi, je leur ai tout donné ». Un des objets de leur litige portant sur le fonctionnement du portail électrique commun, Mme T s’exclamera tout à coup : « Qu’est-ce qu’il y a eu des histoires avec ce code ! », sans faire le lien avec le code de sa carte bancaire, tout juste évoqué. Toutefois, même si l’obsession de cette relation à son neveu rythme ses journées, elle avancera paradoxalement : « ne plus y penser ».

Entre la trace de la présence de l’objet, dont le souvenir devient le symbole, et son absence, incarné par l’oubli, force est de s’interroger : qu’est-ce que l’oubli comme « raté fonctionnel » répète et interroge de l’histoire familiale chez Mme T et de ses enjeux affectifs ? Autrement dit, l’oubli dans sa dimension neuropsychique se situerait-il au carrefour de l’effacement mnésique, issu du processus neurodégénératif, et de l’échec de mécanismes de défense secondaires, tels le refoulement après-coup, jusque-là prévalents chez la patiente ?

Chez Mme T, la logique d’attribution de ses troubles renvoie à ce « trou dans la tête » qui, outre son aspect organique manifeste, fonctionne tout autant comme un catalyseur de la problématique affective sous-tendant l’intersubjectivité familiale. C’est ainsi qu’entre présence et absence, la trace mnésique semble déclinée chez Mme T dans sa dimension à la fois organique et psychique. Comme si avec ce « trou dans la tête », son corps devenait le vecteur de l’absence insupportable de l’objet narcissique réclamé et dont son « code » secret deviendra l’emblème, en condensant les conflits familiaux refoulés, qui feront retour au moment de régler ses comptes à la caisse du supermarché.

Pour Assoun [20], le « souvenir » et l’« oublier » doivent être pensés dans leur cohérence comme les deux faces d’un même phénomène. Or le fait refoulé peut faire retour à tout moment dans la psyché, révélant en lieu et place de l’oubli la trace de l’objet oublié, dont le symptôme porte l’indice à travers une lettre ou une syllabe, par exemple. Comme le souligne le psychanalyste, « l’oubli se détache sur le fond d’un inoubliable. (…) On oublie en effet le plus symptomatiquement ce qui a rapport à l’inoubliable le plus existentiel – le plus précieux et le plus inavouable ». Or les précédentes illustrations cliniques révèlent, à travers la logique d’attribution, un rapport à la perte dans son interface psychique et somatique, pour le moins singulier dans la maladie d’Alzheimer.

Au plan psychopathologique, nous soutenons ainsi l’hypothèse que la maladie d’Alzheimer s’apparenterait à une problématique d’agir de la perte. Celle-ci entraînerait la mise en actes dans le réel du corps, de pertes remplissant une fonction de leurre symbolique face à une perte narcissique inaugurale, refusée psychiquement par le sujet. Comme si l’injonction organique de « perdre », à laquelle se retrouve soumis le corps du sujet, dès l’apparition de la maladie d’Alzheimer, n’avait pour fonction principale que de maquiller, selon cette fonction de maquillage dégagée par Maisondieu [21], la perte réellement subie d’un objet narcissique indispensable. Cette perte inaugurale, devenue l’objet d’un puissant déni de la part du sujet, se serait donc constituée peu à peu en une zone aveugle de sa psyché, dans la mesure où le sujet, qui n’a jamais reconnu la réalité de cette perte, n’a jamais pu engager le travail de deuil corrélatif, lui permettant de se détacher de cet objet.

À la place, cet objet narcissique non perdu, aurait été incorporé dans une partie de son Moi. À cette incorporation psychique, processus magique et imaginaire qui permet de faire l’économie du travail de deuil, comme l’ont souligné Abraham et Torok [26], répondrait l’excorporation organique à l’œuvre dans la maladie d’Alzheimer, perceptible dans cette hémorragie de pertes, qui tenterait de leurrer symboliquement le Moi, en lui apportant une satisfaction substitutive en lieu et place du travail du deuil. Mais ce jeu de dupes, duquel le Moi se retrouve captif, n’aboutirait chez le sujet atteint de maladie d’Alzheimer, qu’à la mise en place d’une réalité tronquée, aux confins de l’imaginaire, au sein de laquelle le sujet sera désormais amené à évoluer. Ainsi, dans la maladie d’Alzheimer, le Moi du sujet se défendrait avant tout d’endurer les avatars et les remaniements nécessités par l’élaboration au plan symbolique de la perte d’un objet narcissique indispensable à sa survie psychique, ce double incarné lui tenant lieu d’auxiliaire du Moi.

Cette déferlante de pertes agies dans le corps obéirait donc à une même visée se traduisant, au plan organique, par un processus neurobiologique aboutissant à l’effacement des traces mnésiques, dont celles de la perte, et, au plan psychique, par une tentative d’annulation de cette perte narcissique impossible afin, dans un fantasme magique conjuratoire, de la rendre nulle et non advenue. Ainsi face au conflit psychique à l’œuvre dans la maladie d’Alzheimer et à l’échec du recours aux mécanismes de défenses secondaires, tels que le refoulement après-coup, le sujet emploierait des mécanismes de défense plus primitifs parmi lesquels le refoulement originaire. Ce qui témoignerait, au plan psychique, de la régression et de la fixation à cette perte, qui reste enkystée dans son Moi.

L’oubli, au plan symbolique dans la maladie d’Alzheimer, remplirait donc une fonction d’ellipse première, aboutissant à un paradoxe qui vise autant à voiler l’objet manquant afin de garantir la continuité de sa présence, qu’à dévoiler ses traces dans l’absence.

Freud soutenait que « la névrose est le négatif de la perversion », le névrosé mettant en scène fantasmatiquement ce que le pervers met en actes dans la réalité. Sa proposition se reformulerait ainsi dans la maladie d’Alzheimer : « le travail de deuil est le négatif de la maladie d’Alzheimer ». La perte réelle et/ou fantasmatique d’un objet et son élaboration dans le deuil se voyant niées dans la maladie d’Alzheimer et déplacées dans un agir de la perte, décliné indéfiniment à l’échelle somatique afin de garder intact, incorporé dans le Moi, un objet narcissique non perdu symboliquement. Par conséquent, cette abrasion de la dimension psychique de la perte au profit de son agir dans une organicité pure, tendrait à résoudre le conflit psychique du patient atteint de maladie d’Alzheimer dont le discours oscillerait entre le « blanc » du linceul requis par le deuil de l’objet non perdu et le « trou » narcissique que l’abîme de la perte acceptée viendrait inscrire en lui. Ici se dévoile la dimension archaïque centrale dans la maladie d’Alzheimer, dans son lien au retour de l’objet primaire. Comme le note Assoun [20] : « « Souvenirs », certes, mais dont le caractère « hyperévident » les apparente à de véritables « hallucinations ». Cela traduit cette logique inversée de l’oubli : il n’y a pas seulement réactivation du souvenir, mais retour du refoulé jusqu’au seuil de la perception, en sorte que Freud y voit le retour d’un « morceau de vérité historique ». Moment psychotique où le sujet, se voyant en quelque sorte nez à nez avec cet « objet de l’oubli » (…), il lui semble voir la chose. Non seulement « ça lui revient, mais il y retourne » [20]. Ainsi l’oubli ne répondrait en rien à la destruction d’une trace mnésique, l’objet étant toujours suceptible de faire retour en présence des conditions adéquates. Or Freud ne mentionnait-il pas déjà, « dans la vie psychique, ce qui a été une fois formé ne peut périr » [20] ?

Pour conclure : la maladie d’Alzheimer, reflet d’un clivage indépassable ?

À l’heure actuelle, la maladie d’Alzheimer doit être étudiée dans son interface neuro-psychique, dans une perspective fonctionnelle plus qu’étiologique. Ainsi, si les aires cérébrales et les mécanismes neurophysiologiques impliqués dans le traitement des émotions sont aujourd’hui identifiés avec exactitude, il n’en va pas de même de la genèse des émotions pas plus que de leur extrême variabilité interindividuelle qui interroge en premier ressort la subjectivité. Pourtant, loin d’une organicité localisable et quantifiable par les sciences expérimentales, le psychisme reste mâtiné de vérités singulières. L’approche neuropsychique serait-elle donc vouée à l’échec, son postulat de base ne reposant alors que sur un dualisme originaire, irrémédiablement source d’antagonismes ? Ce serait sans compter les avancées sur le fonctionnement psychique qui ont pu être conceptualisées à partir de la clinique grâce aux recherches psychopathologiques, dans une portée scientifique évidente. Aussi développer un axe de recherche intégratif nécessite d’abord de revenir à la clinique de la maladie d’Alzheimer et à ses enseignements quotidiens.

Dans cette optique, la psychopathologie de la maladie d’Alzheimer reste à affiner au plan conceptuel. Un axe de recherche à développer porterait notamment sur l’hypothèse d’un défaut d’introjection de l’objet primaire au cours des interactions précoces entre l’infans et son environnement, conduisant à une fragilité narcissique constitutionnelle du Moi. Ce qui aboutirait à la recherche d’un objet narcissique-suppléant au cours du développement, puis dans l’âge avancé, dont la perte, en convergeant avec l’apparition puis la lente évolution des lésions neurophysiologiques, précipiterait le sujet dans l’éclosion d’un processus démentiel caractérisé. À travers l’approche intégrative, c’est donc tout un axe de recherche, situé à l’interface des champs neurologiques, cognitifs et psychopathologiques, qui reste à explorer dans la maladie d’Alzheimer.

Conflits d’intérêts: aucun.

Références

1. Debray R, Dejours C, Fédida P. Psychopathologie de l’expérience du corps. Paris : Dunod, 2002.

2. Péruchon M. La maladie d’Alzheimer – Entre psychosomatique et neuropsychanalyse - Nouvelles perspectives. Paris : Hermann, 2011.

3. Chevance A. Désir d’oubli chez le patient Alzheimer, un concept clef pour une prise en charge psychothérapique. In : Talpin JM, Péruchon M, Charazac P, Joubert C, Brouillet D, Martin S, et al., eds. Cinq paradigmes cliniques du vieillissement. Paris : Dunod, 2005 : 107-46.

4. Pellissier J. Les troubles du comportement dans la maladie d’Alzheimer et les autres syndromes démentiels. Paris : Erès, 2010.

5. Derouesné C. La maladie d’Alzheimer : regards sur le présent à la lumière du passé. Une approche historique. Psychol NeuroPsychiatr Vieil 2008 ; 6 : 115-28.

6. Ouss-Ryngaert L. Psychothérapie chez les patients porteurs de lésions cérébrales : une approche intégrative basée sur une double lecture neuropsychologique et psychodynamique. Psychol NeuroPsychiatr Vieil 2010 ; 8 : 263-75.

7. Ouss L, Golse B, Georgieff N, Widlöcher D. Vers une neuropsychanalyse ? Paris : Odile Jacob, 2009.

8. Chazaud J. La souffrance de l’idéal. Études psychanalytiques sur la mélancolie. Toulouse : Privat, 1979.

9. Danziger N. Vivre sans la douleur. Paris : Odile Jacob, 2010.

10. Schilder P. L’image du corps. Paris : Gallimard, 1980.

11. Nasio JD. Cinq leçons sur la théorie de Jacques Lacan. Paris : Payot et Rivages, 2001.

12. Anzieu D. Le Moi-peau. Paris : Dunod, 1995.

13. Freud S. Le Moi et le Ça. In : Freud S, ed. Essais de psychanalyse. Paris : Payot, 1963 : 177-234.

14. Winnicott DW. Jeu et réalité. Paris : Gallimard, 1975.

15. Freud S. Esquisse d’une psychologie scientifique. In : Freud S, ed. Naissance de la psychanalyse. Paris : Presses Universitaires de France, 1996 : 307-96.

16. Laplanche J, Pontalis JB. Vocabulaire de la psychanalyse. Paris : PUF, 1971.

17. Freud S. Sur les souvenirs-écran. In : Freud S, ed. Névrose, psychose et perversion. Paris : PUF, 1973 : 113-32.

18. Golse B. Contributions des nouvelles données scientifiques à la perspective psychanalytique. La psychiatrie de l’enfant 2003 ; 46 : 5-27.

19. Derouesné C, Lacomblez L. Sémiologie des troubles de la mémoire. EMC (Elsevier Masson SAS, Paris), Psychiatrie 2007 ; 37-115-A-10 : 1-7.

20. Assoun PL. Le sujet de l’oubli selon Freud. Communications 1989 ; 49 : 97-111.

21. Maisondieu J. Le crépuscule de la raison. La maladie d’Alzheimer en question. Paris : Bayard, 2011.

22. Montani C. La maladie d’Alzheimer. Quand la psyché s’égare. Paris : L’Harmattan, 1994.

23. Freud S. Inhibition, symptôme et angoisse. Paris : PUF, 1993.

24. Balier C. Pour une théorie narcissique du vieillissement. L’Information Psychiatrique 1979 ; 55 : 635-45.

25. Pierron-Robinet G. Figures du clivage dans l’oubli : d’une amnésie rétrograde à la maladie d’Alzheimer. Neurologie Psychiatrie Gériatrie 2011 ; 11 : 214-20.

26. Abraham N, Torok M. L’écorce et le noyau. Paris : Flammarion, 1987.


 

About us - Contact us - Conditions of use - Secure payment
Latest news - Conferences
Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - All rights reserved
[ Legal information - Powered by Dolomède ]