ARTICLE
pnv.2012.0316
Auteur(s) : Florence Lebert1 florence.lebert@chu-lille.fr,
Pierre Boitte2, Armelle de Bouvet3, Florence Pasquier1
1 Centre national de référence des malades Alzheimer
jeunes, Université Lille Nord de France, EA 2691, CHU de Lille
2 Centre d’éthique médicale, Université catholique de
Lille
3 Formation et conseil en éthique de la santé,
Lille
Tirés à part : F. Lebert
Points clés
- •. Le diagnostic de MA est difficile chez les sujets de
moins de 65 ans du fait de la disparité des situations
cliniques et le plus grand nombre d’étiologies.
- •. La maladie survient alors que le malade est en
activité et conducteur ce qui pose la question de l’évaluation du
respect de son autonomie par rapport à sa sécurité comme à celles
des autres.
- •. Les malades jeunes préfèrent la mise en place des
traitements non médicamenteux en individuel plutôt qu’en groupes,
car ils répondent mieux à leurs besoins spécifiques et leur évitent
la confrontation aux malades âgés.
- •. Si l’accès aux aides des personnes handicapées a
permis d’améliorer le maintien à domicile, l’institutionnalisation
des malades jeunes reste très difficile à obtenir et n’est pas
toujours adaptée à leurs besoins, ce qui majore l’épuisement et le
sentiment d’isolement des proches.
- •. La confrontation de la variabilité des besoins de ces
malades à l’offre de soins, limitée et inadaptée, est source de
réflexions sur les capacités des cliniciens à respecter autonomie
et dignité des malades à tous les âges de la vie.
Bien que le processus dégénératif propre à la maladie
d’Alzheimer ait été reconnu comme étant une maladie particulière
par Alois Alzheimer chez des personnes dites
« préséniles », il touche très majoritairement des
personnes de plus de 65 ans, maladie longtemps classée comme
« démence sénile », mais appartenant toutes deux aux
« démences tardives » suivant la dénomination de Delay et
Brion [1]. Bien que minoritaires, les syndromes démentiels (maladie
d’Alzheimer et apparentées) à « début précoce » ou
« du sujet jeune », suivant la terminologie actuelle,
débutant avant 65 ans, toucheraient 32 000 personnes en
France suivant le rapport de l’OPEPS (2005).
Le 3e plan Alzheimer a individualisé
2 mesures centrées sur les malades jeunes qui représenteraient
5 à 8 000 patients selon le Centre national référent maladie
d’Alzheimer jeune ou selon les données de l’assurance-maladie, en
retenant l’âge de 60 ans comme frontière en raison de la
séparation des systèmes d’aide médico-sociale à cet âge, tout en
précisant que l’âge n’est pas un critère permettant de définir une
entité nosologique spécifique. Qu’est ce qui justifie ces
distinctions d’âge qui peuvent paraître arbitraires ? Les
malades jeunes ont-ils des particularités, des problématiques
spécifiques ? Quelles en sont les conséquences dans
l’accompagnement, comme dans la réflexion éthique ?
Particularités cliniques, étiologiques et annonce
diagnostique
Bien que les étiologies rares, s’exprimant souvent par un
syndrome démentiel dit « plus » car accompagné d’autres
symptômes neurologiques ou non, soient beaucoup plus fréquentes
chez les patients à début précoce (29 %) [2], les
4 causes habituelles du déclin cognitif du sujet âgé que sont
la maladie d’Alzheimer et la démence mixte, la maladie à corps de
Lewy, la démence vasculaire et la dégénérescence lobaire
frontotemporale (DLFT), le sont également chez le sujet jeune mais
avec des spécificités.
La maladie d’Alzheimer
Un tiers des maladies d’Alzheimer touchant les sujets jeunes ne
débute pas par un syndrome amnésique [3], mais par un syndrome
dysexécutif, un trouble du langage surtout de type logopénique, un
trouble praxique, un syndrome frontal ou un trouble visuo-spatial
progressif. De la même façon, lors d’études neuropathologiques, les
formes épargnant la région hippocampique concernent plus souvent
des malades décédés plus jeunes [4]. Les patients jeunes ont aussi
moins de co-morbidités et les formes associées à une maladie
vasculaire cérébrale sont moins fréquentes que chez les sujets
âgés. Les symptômes dépressifs sont fréquents, 65 % des
patients en utilisant l’échelle MADRS [5]. Le début précoce est
aussi un facteur de risque de survenue d’épilepsie durant la
maladie [6]. Les formes autosomiques dominantes de la maladie
d’Alzheimer dues à une mutation d’un des 3 gènes identifiés
dans 85 % de ces cas (APP, PSEN1, PSEN2) représentent
moins de 1 % de l’ensemble des maladies d’Alzheimer et
surviennent avant l’âge de 60 ans dans la grande majorité des
cas. D’autres symptômes atypiques pour une maladie d’Alzheimer
peuvent également être observés dans ces formes autosomiques
dominantes comme une paraplégie spastique, des signes
extrapyramidaux précoces ou une ataxie cérébelleuse [7].
La dégénérescence lobaire frontotemporale
La DLFT débute le plus souvent avant 65 ans et représente
une étiologie fréquente chez le sujet jeune, concernant 10 à
15 % des cas de démences [8]. Les phénotypes sont très variés,
comportementaux, sémantiques, langagiers avec parfois des signes
extrapyramidaux ou d’atteinte de la corne antérieure, peu
influencés par l’âge de survenue [9] à l’exception des formes très
précoces qui peuvent donner des tableaux schizophréniques [10]. Une
mutation génétique est observée dans environ un cinquième des cas,
plus souvent dans les formes comportementales que sémantiques, mais
la très récente découverte d’une nouvelle mutation sur le
chromosome 9p21, pourrait révéler un pourcentage beaucoup plus
élevé d’origine génétique de la maladie, cette mutation ayant été
mise en évidence aussi dans des formes sporadiques [11]. Un âge de
début précoce est plus souvent rapporté lors de mutation associée à
la MAPT que lors de mutation du gène de la progranuline [2],
et au niveau biochimique lors du sous type FUS, rapporté
parfois même avant 40 ans [2].
La maladie à corps de Lewy
Les formes pures de maladie à corps de Lewy diffus sans
dégénérescence neuro-fibrillaire associée ont été décrites
initialement [12] surtout chez des malades jeunes qui présentaient
souvent des symptômes parkinsoniens inauguraux. La littérature sur
les aspects spécifiques des formes jeunes est toutefois modeste.
Les formes jeunes, parfois très jeunes, ne sont pas rapportées que
dans les formes familiales [13]. Parmi les nombreuses mutations
observées dans la maladie de Parkinson (MP), peu ont été également
rapportées dans des maladies à corps de Lewy. C’est toutefois le
cas pour le gène de l’alpha-synucléine que l’on peut observer lors
de MP comme de maladie à corps de Lewy diffus [14], mais sans un
début particulièrement précoce. À l’inverse, les mutations du gène
Parkin mises en évidence dans les formes jeunes de MP, ne
l’ont pas été dans des cas de maladie à corps de Lewy [14]. Les
mutations sur le gène de la glucocérébrosidase (1q21) à
transmission autosomique récessive sont des facteurs de risque de
survenue d’une MP, mais encore plus de maladie à corps de Lewy
diffus [14] à début précoce, la moyenne d’âge de début ayant été
rapportée étant de 49 ans [15].
La démence vasculaire
Les causes habituelles des accidents vasculaires du sujet jeune
sont les pathologies dysimmunitaires et de l’hémostase : elles
peuvent aussi être impliquées dans la survenue d’un syndrome
démentiel du sujet jeune, mais certaines sont génétiquement
déterminées et spécifiquement à rechercher comme l’angiopathie
amyloïde cérébrale, la maladie de Cadasil liée à la mutation de
NOTCH 3, ou encore des angiopathies plus rares en lien avec
la mutation Col4A1 ou HERNS.
L’âge du malade modifie-t-il le “que dire, quand et comment” de
l’annonce diagnostique ?
Toute personne a le droit d’être informée sur sa santé, mais
pour cela le médecin référent doit avoir une idée assez précise du
diagnostic, ce qui est plus complexe chez le sujet jeune par la
longueur du bilan souvent nécessaire et justifié par la rencontre
avec plusieurs spécialistes. Ce sera souvent plus un temps
d’annonce qu’une consultation d’annonce que le médecin doit
organiser pour exposer la progression de l’avancée dans le
diagnostic, mais très souvent aussi pour corriger une erreur de
diagnostic neurologique ou même psychiatrique, tandis que chez le
sujet plus âgé les diagnostics sont plus caractéristiques, moins
sources de doutes et plus souvent confondus avec les effets de
l’âge qu’avec d’autres pathologies.
S’il est habituel de dire que le diagnostic de maladie
d’Alzheimer n’a pas un caractère d’urgence, chez les malades jeunes
la modification des traitements doit parfois se faire rapidement,
car les traitements de certaines maladies peuvent en aggraver
d’autres, comme les inhibiteurs de la cholinestérase lors de DLFT
[16] ou les neuroleptiques lors de maladies neurologiques, ce qui
justifie d’avoir la possibilité de se libérer rapidement du temps
avec le malade pour l’accompagner dans son difficile cheminement.
La pluralité des formes cliniques des sujets jeunes nécessite que
le médecin ait une bonne évaluation du profil neuropsychologique
pour choisir les canaux de communication permettant une
compréhension de la part du malade. Une forme langagière de la
maladie d’Alzheimer rendra l’explication verbale plus difficile que
lors d’une forme postérieure. Dans la situation d’une forme
focalisée postérieure de la maladie, le malade se souviendra mieux
des informations reçues lors d’une consultation ultérieure que dans
la forme mnésique classique.
Cette adaptation aux capacités du malade est aussi nécessaire au
recueil de l’éventuel désir d’être tenu dans l’ignorance, qui est
aussi un droit du malade. À l’annonce diagnostique succède
l’accompagnement qui procède de la vérification des niveaux de
compréhension de l’information donnée comme de l’interrogation sur
la représentation que le malade peut se faire de la maladie. Cette
représentation est souvent différente pour un sujet jeune ou pour
une personne âgée. Elle peut être violente dans les formes
familiales où les enfants, à leur tour malades, ont déjà connu
l’évolution inexorable de leur parent. Elle peut ne pas exister par
le fait que de nombreuses maladies du sujet jeune sont rares et
qu’elles ne véhiculent pas de représentation sociale. Le seuil
d’état dépressif étant plus souvent atteint chez les malades
jeunes, il doit être pris en compte dans l’accompagnement du malade
à l’annonce diagnostique d’une maladie grave et le risque
suicidaire évalué. Même s’il ne touche qu’une minorité des malades,
même des jeunes, le risque de révélation d’une origine génétique
est une de leurs particularités. Le médecin peut proposer de
rechercher une mutation génétique lorsqu’il existe 2 cas de
maladie survenant avant 65 ans ou même 1 seul cas survenant
avant 50 ans lors de maladie d’Alzheimer par exemple. Cette
recherche diagnostique fait l’objet d’une procédure identique à ce
qui est proposé pour la maladie de Huntington, exigeant un
consentement écrit de la part du malade. Les consignes de
réalisation des prélèvements sont disponibles sur le site Centre de
génétique moléculaire et chromosomique de la Pitié-Salpêtrière (
http://www.cgmc-psl.fr). La révision des lois de bioéthique en 2011
(Loi du 7 juillet 2011 relative à la bioéthique
http://www.legifrance.gouv.fr) incite fortement la diffusion de
l’information à la descendance, si possible par le malade,
nécessitant un important soutien lors de sentiment de
culpabilité ; comme une fréquente répétition par le médecin
des informations en raison des troubles cognitifs. La diffusion de
cette information nécessite parallèlement une mise en contact avec
une structure de conseil génétique.
Particularités contextuelles
L’environnement familial
Les aidants sont souvent aussi jeunes, l’étude de Luscombe
et al. [17] rapporte une moyenne d’âge de 51 ans.
Parfois ils sont très jeunes, car si ce sont leurs enfants qui sont
les aidants dans 12 % des cas, ce sont les parents qui
assurent le soutien dans 13 % d’autres cas [17]. Si l’aide est
avant tout féminine chez les personnes âgées, le pourcentage de
référents masculins peut atteindre plus de 40 % pour les
malades jeunes [18]. Cinquante-sept pour cent des aidants
travaillent, mais la maladie nécessite souvent de faire des
concessions professionnelles, 41 % seulement des interviewés
déclaraient avoir pu garder le même emploi [18].
L’environnement professionnel
Par la précocité de l’âge de début, beaucoup de patients sont
encore en activité lorsque débute la maladie, le milieu
professionnel pouvant être le lieu de révélation de la maladie
[19]. L’information du médecin du travail avec l’accord du patient
est alors capitale aussi bien pour éviter la survenue de fautes
professionnelles ou les situations de danger, que pour aménager un
poste afin de maintenir le malade dans son milieu ce qui peut être
un soutien psychologique important [20] chez des malades qui
expriment souvent leur désir de rester actifs. La transmission
d’éléments neuropsychologiques au médecin du travail peut y
contribuer. Ce maintien au travail nécessite souvent une
acceptation de la révélation du handicap aux proches collègues de
travail, potentiels acteurs de la sauvegarde d’une relative et
temporaire autonomie professionnelle.
Conduite automobile et loisirs
Les capacités de conduite automobile et la pratique de certains
loisirs du fait de troubles cognitifs ou comportementaux (notamment
lors de DLFT) peuvent s’avérer altérées et dangereuses pour le
sujet comme pour autrui avec parfois l’absence de conscience de
cette dangerosité. L’évaluation de la capacité de conduire fait
partie de l’accompagnement du malade jeune. Elle peut se faire à
travers des questionnaires remplis par le proche, par des épreuves
neuropsychologiques, par la recherche d’un syndrome frontal
comportemental ou par la réalisation d’épreuves de simulation. Le
médecin n’a comme seule possibilité s’il juge le malade dangereux
que de le convaincre d’arrêter sa pratique. Il peut le faire
examiner par un médecin agréé pour le contrôle de l’aptitude à la
conduite automobile dont la liste est souvent disponible à la
préfecture. En dernier recours, il peut sensibiliser les proches à
l’intérêt d’un signalement à la commission des permis de
conduire.
L’âge modifie-t-il l’analyse contextuelle ?
Les personnes jeunes sont beaucoup plus impliquées dans des
activités sociales que les sujets âgés et n’ont pas d’autres
facteurs limitant ces activités que la maladie neurologique, la
rendant plus pénalisante lors d’une éventuelle interruption.
L’accompagnement médical nécessite une évaluation précise des
capacités d’autonomie du malade qu’elles soient décisionnelles ou
exécutionnelles. Les profils neurologiques sont en effet éminemment
variés. Seule une réflexion de type bénéfice-risque peut conduire à
une recommandation de réduction d’activités ou mieux à une
proposition d’adaptation ou à une mise en place d’alternatives dans
des sphères où la loi n’est que peu limitative comme la conduite
automobile. Un bilan neuropsychologique et ergothérapique orienté
sur l’évaluation des capacités et des adaptations possibles est à
recommander, avec des propositions qui peuvent faire appel à la
domotique souvent mieux acceptée par les patients jeunes et
particulièrement intéressante dans le cas des atrophies corticales
postérieures ou dans les maladies à corps de Lewy. Une protection
juridique peut être nécessaire lors d’accès à un compte bancaire,
d’utilisation d’une carte de crédit, sans aidant légal proche
pouvant aider au contrôle des dépenses, ou lors de charge
financière d’une famille reposant sur le malade ou encore
d’appétence pour les jeux d’argent, symptôme auquel il faut savoir
penser lors de DLFT.
Particularités du projet de soins et de vie
Traitements médicamenteux
Dans la maladie d’Alzheimer, les traitements ont été
expérimentés à leur début dans des études dont les personnes de
moins de 60 ans étaient exclues. C’est beaucoup moins le cas
dans les essais thérapeutiques actuels, seuls les malades de moins
de 50 ans sont habituellement exclus (
www.clinicaltrials.gov). La possibilité d’inclure des malades
jeunes est d’autant plus importante qu’il y a moins d’états
polypathologiques souvent facteurs d’exclusion, qu’ils sont plus en
demande et plus prêts à faire des déplacements fréquents parfois
pour la journée entière que des malades âgés plus fatigables. Le
centre de référence Alzheimer jeune (
http://www.centre-alzheimer-jeunes.com) [21] et le centre des
démences rares ( http://www.cref-demrares.fr) sont en capacité
d’indiquer les essais pharmacologiques accessibles aux malades
jeunes suivant les maladies.
Parmi les thérapeutiques actuellement disponibles, l’âge
pourrait avoir des conséquences sur réponse et tolérance. Bullock
et al. [22] ont rapporté une meilleure efficacité de la
rivastigmine que du donepezil dans la maladie d’Alzheimer seulement
avant 75 ans, tandis que lors de DLFT la durée de traitement
par trazodone nécessaire et tolérée était plus longue chez les
malades les plus jeunes [23]. En matière d’antipsychotiques, il
semble que les besoins de certains malades jeunes soient plus
importants que ce que recommande le référentiel de mai 2009 de
l’HAS portant sur les troubles du comportement perturbateurs
[24].
Traitements non médicamenteux et offres de prise en charge
La prise en soins individuelle (orthophonique,
neuropsychologique, ergothérapeutique, psychomotricienne…) peut
s’avérer particulièrement appropriée aux formes focales de la
maladie et donc aux malades jeunes qui en sont atteints. Les aides
qu’offre la prestation compensatrice du handicap avant 60 ans
peuvent aussi permettre de rémunérer une auxiliaire de vie pour
pratiquer des activités ludiques, sportives ou autres. Elles
permettent aussi d’éviter les activités de groupe avec des patients
beaucoup plus âgés, parfois mal vécues. Des activités collectives
de réminiscence ou de musicothérapie ont été rapportées comme étant
peu appréciées des malades jeunes [21]. Un soutien psychologique
individuel peut aussi être nécessaire en raison de moments
dépressifs plus fréquents chez des patients pouvant avoir une bonne
conscience de leurs troubles et devant faire un deuil différent,
celui de la vie active, confrontés au travail de l’acceptation
d’une forme de maladie qui se rapproche de celle d’une maladie
orpheline ou d’un vieillissement prématuré.
Contrairement à certaines régions d’Angleterre, où des accueils
de jours spécifiques aux malades jeunes sont organisés avec une
fréquentation de 40 % [25] à un stade plutôt débutant avec peu
de troubles du comportement, en France, peu de malades jeunes
utilisent les accueils de jour souvent gériatriques, (environ
9 % avant l’âge de 60 ans [21]), dont la fréquentation
demande le plus souvent une dérogation d’âge par le conseil
général. Si peu l’utilisent en France, le niveau de satisfaction
apparaît assez satisfaisant pour les aidants [21], tandis que les
patients, tous en demande de se sentir actifs et utiles quel que
soit le pays, réclament parfois un lieu spécifique à leur âge comme
dans certaines expériences anglaises [26].
L’âge modifie-t-il l’adéquation de l’offre de soins ?
Seules les maladies d’Alzheimer et à corps de Lewy ainsi que
quelques cas de maladies métaboliques font l’objet de
recommandations en matière de thérapeutiques pharmacologiques, que
l’on peut estimer à moins de 50 % des malades jeunes,
pourcentage très inférieur à la possibilité de traitement
pharmacologique des malades âgés. En revanche, ils peuvent plus
facilement accéder aux essais pharmacologiques que les personnes
très âgées. Sans parler de la nécessité d’avoir d’abord un
diagnostic précis, les possibilités d’accompagnement
pharmacologique sont variables chez les malades jeunes. Cette
variabilité tient à l’existence de maladies parfois orphelines,
rarement source de recherches pharmacologiques, à la disponibilité
du proche alors qu’ils sont en charge de famille parfois de type
monoparental, souvent encore en activité professionnelle, alors que
les essais pharmacologiques exigent l’implication régulière du
conjoint. En matière de traitement non médicamenteux, le jeune âge
n’est pas pénalisant lorsqu’il s’agit d’une activité
individuelle ; lorsqu’elle est collective, en raison au moins
de l’aspect minoritaire de ces malades et du besoin d’une réponse
de proximité, l’offre, en plus de devoir passer souvent par une
dérogation d’âge, ne respecte que peu les besoins spécifiques de
ces malades de 20 ans plus jeunes que la moyenne d’âge des
participants. Il peut être alors compréhensible que malades et
proches le vivent comme des marques de discrimination et
d’injustice, tandis que certaines équipes peuvent le percevoir
comme une réaction ségrégative de la part des malades et de leurs
familles.
Particularités de l’évolution
À l’exception des formes d’évolution très rapide qui touchent
les malades de moins de 45 ans [27], l’espérance de vie après
l’apparition des premiers symptômes est plus longue chez les
malades jeunes que chez les malades âgés. La médiane de survie
après la survenue des premiers symptômes d’une démence après
65 ans en population générale est estimée à 4,1 ans pour
les hommes et 4,6 ans pour les femmes [28], tandis que chez
des patients ayant débuté avant 65 ans atteints d’une MA ou
d’une démence vasculaire, la médiane de survie après le diagnostic
est de 6 ans [29]. L’âge tardif est aussi un facteur réduisant
la survie dans la paralysie supranucléaire progressive ou la DLFT
[30].
L’évolution de la perte d’autonomie dépend de façon importante
de la forme de la maladie : elle est faible dans les cas
d’aphasie primaire progressive, elle est en revanche très
importante dans les formes postérieures de MA où les patients à un
stade sévère de la maladie présentent une cécité corticale.
L’évolution comportementale dépend aussi beaucoup de l’étiologie.
Si à un stade léger à modéré de MA, les malades ont un score moins
élevé de difficultés comportementales avec moins de signes
psychotiques que les malades plus âgés [31], l’agressivité a été
rapportée chez les malades jeunes comme pouvant survenir avec une
intensité forte ou très forte chez 34 % des malades jeunes
dans l’expérience irlandaise [32]. Dans certaines maladies
apparentées, le syndrome frontal comportemental est très
handicapant dès les stades de début.
Comme chez des personnes âgées, le maintien au domicile des
« malades jeunes » n’est pas toujours possible, mais
parfois pour d’autres raisons. Schématiquement deux cas de figures
existent : d’une part, les patients dont l’entourage familial
et professionnel est insuffisamment disponible pour apporter
occupations, sécurité et aides ou lorsque le malade ne souhaite pas
que la charge de sa dépendance repose sur sa famille et, d’autre
part, les malades dont la sévérité des troubles du comportement est
dangereuse pour eux et leur entourage, nécessitant un lieu de
soins, permettant aussi de réduire l’épuisement des proches [33].
Dans les études anglo-saxonnes, la fréquence de l’utilisation d’un
établissement médico-social avoisine 25 % des situations [17].
En France, deux orientations sont possibles, un EHPAD avec une
demande de dérogation d’âge ou une maison d’accueil spécialisée.
Dans les 2 cas, la population accueillie est bien différente
soit par le type de handicap soit par l’âge des malades. Dans les
2 cas, les formalités administratives sont contraignantes,
notamment dans le cas de la demande de dérogation d’âge, plus
encore que chez le sujet âgé.
Le décès des malades jeunes a été rapporté comme survenant
majoritairement à l’hôpital, puis dans 24,5 % en établissement
médico-social et dans 20 % des cas seulement au domicile [29].
Lors d’hébergement en EHPAD, la durée de séjour, en moyenne
4,1 ans, est plus longue chez les malades jeunes que les chez
les plus âgés [33]. Les pneumopathies sont la première cause de
leur décès [33, 34]. Dans la DLFT, l’atteinte de la corne
antérieure ou une dysautonomie entraînant une mort subite, peuvent
conduire aussi au décès des malades [35].
L’accompagnement habituel est-il adapté à l’évolution des
malades jeunes ?
La faible connaissance des besoins des malades jeunes, la
longueur des démarches administratives pour une demande de
situation d’exception comme une offre très limitée dans le champ du
handicap mettent les professionnels en situation d’incapacité à
répondre aux besoins de chaque malade, très hétérogènes entre eux.
La réalisation d’un projet individualisé devient très difficile
avec l’évolution menaçant le respect de la dignité, réduisant
l’équité de prise en charge entre les âges, les malades jeunes
étant toujours en situation de minorité. Malgré tout, l’accès à un
certain nombre d’aides spécifiques aux jeunes, comme à la
prestation compensatrice du handicap, a permis d’améliorer
considérablement l’aide à domicile de ces malades (
www.centre-alzheimer-jeunes.fr/vie_quotidienne.php) ces dernières
années.
Particularités du fardeau des proches
Les comparaisons en matière de fardeau des aidants entre malades
jeunes et personnes plus âgées divergent [36]. Il apparaît être au
moins aussi lourd que chez les personnes plus âgées, peut-être même
supérieur, surtout chez les aidantes qui semblent être en plus
grande difficulté, matériellement et psychologiquement [37]. Plus
le malade est jeune et plus le fardeau de l’aidant paraît lourd
[37]. Ces aidants se décrivent comme « frustrés, souffrants et
isolés » et peuvent développer un état dépressif dont la
sévérité relève assez souvent de soins [17], surtout lorsque le
malade a une DLFT [38]. Dans ce cas, il arrive que l’importance des
modifications comportementales inexpliquées conduise à une
séparation, à un divorce, à l’origine d’une grande culpabilité lors
de la reconnaissance de la maladie dans l’origine des troubles. Les
enfants sont aussi en grande difficulté, en particulier lorsqu’ils
sont très jeunes et que c’est le père qui est malade. Un conflit
parental peut entraîner un échec scolaire [17]. La violence
conjugale a aussi été rapportée chez les malades jeunes, souvent
tue par les aidants [39]. Si la charge est lourde pour le proche,
elle est souvent peu partagée, l’absence totale d’aide de la
famille ou d’amis pouvant atteindre 67 % des situations [26],
avec une ambiance de conflit familial dans 41 % des cas
[17].
L’habituelle aide aux aidants est-elle adaptée pour les malades
jeunes ?
Les conditions de vie, travail, charge d’enfants en bas âge,
difficultés financières font que les aides traditionnelles telles
que les groupes de paroles ou les services municipaux assez adaptés
aux besoins des sujets âgés, ne le sont pas pour les aidants des
malades jeunes. Ces aidants ont besoin d’aide aux heures non
ouvrables, d’échanger avec d’autres aidants de leur génération
comme de recevoir parfois des propositions de soutien scolaire pour
leurs enfants, ou encore des moyens de se protéger d’une violence
conjugale. Les réseaux sociaux, les blogs, les sites d’information
sur internet sont parfois la principale source d’informations et
d’aides. Lorsque les situations au domicile arrivent à leur limite,
peu connaissent encore la possibilité d’utiliser les unités
cognitivo-comportementales pour les situations d’urgence, alors
qu’ils découvrent que la recherche d’un autre lieu de vie que le
domicile est un parcours du combattant par la lourdeur et la
lenteur des démarches, de la dérogation d’âge nécessaire dans
certains départements, par le peu d’offres et par la souffrance
morale d’être confronté au choc des rapprochements inadaptés des
maladies et des âges.
Conclusion
Certains professionnels voient dans le fait d’individualiser à
nouveau les « formes jeunes » de la MA et des syndromes
apparentés le risque d’un retour en arrière en séparant les
maladies des sujets jeunes et la sénilité [40]. Pourtant la
reconnaissance de cette maladie à un âge précoce rappelle le
caractère pathologique et non physiologique du processus comme ce
fut le cas à l’époque d’Alois Alzheimer, permettant de réfuter une
origine en lien avec le simple vieillissement.
D’autres s’interrogent sur un risque de discrimination par cette
séparation arbitraire sur l’âge de début. La discrimination, pour
les malades jeunes aujourd’hui, tient surtout à la faible offre de
soins personnalisés permettant de répondre aux besoins spécifiques
de ces malades, encore peu connus, menaçant le principe
d’équité.
L’individualisation de la problématique des malades “jeunes”
doit devenir une occasion de réflexion sur la capacité de
personnaliser l’accompagnement des malades souffrant de maladie
d’Alzheimer ou de maladies apparentées à tous les âges de la vie
pour respecter autonomie et dignité, et de leurs proches avec une
attention particulière pour les personnes « à risque »,
proches de malades porteurs d’une mutation qui sont les premiers à
connaître la nouvelle ère dans laquelle nous sommes rentrés de la
maladie d’Alzheimer présymptomatique soulevant beaucoup d’autres
interrogations éthiques.
Conflits d’intérêts: aucun
Références
1. Delay J, Brion S. Les démences tardives. Paris :
Masson, 1962.
2. Rossor MN, Fox NC, Mummery CJ, Schott JM, Warren J.D.
The diagnosis of young onset dementia. Lancet Neurol 2010 ;
8 : 793-806.
3. Koedam EL, Lauffer V, van der Vlies AE, van der Flier
WM, Scheltens P, Pijnenburg Y.A. Early-versus late-onset
Alzheimer's disease : more than age alone. J Alz Dis
2010 ; 19 : 1401-1408.
4. Murray ME, Graff-Radford NR, Ross OA, Petersen RC,
Duara R, Dickson D.W. Neuropathologically defined subtypes of
Alzheimer's disease with distinct clinical characteristics : a
retrospective study. Lancet Neurol 2011 ; 10 : 785-796.
5. Rosness TA, Barca ML, Engedal K. Occurrence of
depression and its correlates in early onset dementia patients.
Int J Geriatr Psychiatry 2010 ; 25 : 704-711.
6. Scarmeas N, Honig LS, Choi H, Cantero J, Brandt J,
Blacker D, et al. Seizures in Alzheimer disease : who,
when, and how common ?. Arch Neurol 2009 ; 66 :
992-997.
7. Guyant-Marechal L, Campion D, Hannequin D. Génétique
de la maladie d’Alzheimer : formes autosomiques dominantes.
Rev Neurol (Paris) 2009 ; 165 : 223-231.
8. Harvey RJ, Skelton-Robinson M, Rossor M.N. The
prevalence and causes of dementia in people under the age of
65 years. JNNP 2003 ; 74 : 1206-1209.
9. Borroni B, Agosti C, Bellelli G, Padovani A. Is
early-onset clinically different from late-onset frontotemporal
dementia ?. Eur J Neurol 2008 ; 15 : 1412-1415.
10. Momeni P, Wickremaratchi MM, Bell J, Arnold R, Beer
R, Hardy J, et al. Familial early onset frontotemporal
dementia caused by a novel S356T MAPT mutation, initially diagnosed
as schizophrenia. Clin Neurol Neurosurg 2010 ; 112 :
917-920.
11. Renton AE, Majounie E, Waite A, Simón-Sánchez J,
Rollinson S, Gibbs JR, et al. A hexanucleotide repeat
expansion in C9ORF72 in the cause of chromosome 9p21-linked
ALS-FTD. Neuron 2011 ; 72 : 257-268.
12. Kosaka K. Diffuse Lewy body disease in Japan. J
Neurol 1990 ; 237 : 197-204.
13. Takao M, Ghetti B, Yoshida H, Piccardo P, Narain Y,
Murrell JR, et al. Early-onset dementia with Lewy bodies.
Brain Pathol 2004 ; 14 : 137-147.
14. Ho GJ, Liang W, Waragai M, Sekiyama K, Masliah E,
Hashimoto M. Bridging molecular genetics and biomarkers in Lewy
body and related disorders. Int J Alzheimers Dis 2011 ; 2011
: ID 842475.
15. Goker-Alpan O, Lopez G, Vithayathil J, Davis J,
Hallett M, Sidransky E. The spectrum of parkinsonian manifestations
associated with glucocerebrosidase mutations. Arch Neurol
2008 ; 65 : 1353-1357.
16. O’Brien JT, Burns A, BAP Dementia Consensus Group.
Clinical practice with anti-dementia drugs : a revised
(second) consensus statement from the British association for
psychopharmacology. J Psychopharmacol 2011 ; 25 :
997-1019.
17. Luscombe G, Brodaty H, Freeth S. Younger people with
dementia : diagnostic issues, effects on carers and use of
services. Int J Getriatr Psychiatry 1998 ; 13 : 323-330.
18. Arai A, Matsumoto T, Ikeda M, Arai Y. Do family
caregivers perceive more difficulty when they look after patients
with early onset dementia compared to those with late onset
dementia ?. Int J Geriatr Psychiatry 2007 ; 22 :
1255-1261.
19. Thomas-Antérion C, Thomas-Anterion P. Démences
frontotemporales révélées dans le milieu professionnel. Archives
des maladies professionnelles 2001 ; 62 : 564-569.
20. Thomas-Antérion C. Avoir un diagnostic de maladie
d’Alzheimer : le savoir, organiser son présent et prévoir son
avenir. In : Kopp N, Thomas Anterion C, Rethy MP, Pierron JP,
eds. Alzheimer et autonomie. Paris : Les belles
lettres, 2010 : 240-51.
21. www.centre-alzheimer-jeunes.com.
22. Bullock R, Bergman H, Touchon J, Gambina G, He Y,
Nagel J, et al. Effect of age on response to rivastigmine or
donepezil in patients with Alzheimer's disease. Curr Med Res
Opin 2006 ; 22 : 483-494.
23. Lebert F, Pasquier F. Behavioral benefits of
trazodone are sustained fort the long term in frontotemporal
dementia. Therapy 2006 ; 3 : 93-96.
24. Lebert F, Pasquier F. Utilisation des
antipsychotiques chez « les malades jeunes ». Rev
Neurol (Paris) 2009 ; 165 : 44.
25. Williams T, Dearden AM, Cameron I.H. From pillar to
past, a study of younger people with dementia. Psychiatr
Bull 2001 ; 25 : 384-387.
26. Delanny N, Rosenvinge H. Presenile dementia :
sufferers, carers and services. Int J Geriatr Psychiatry
1995 ; 10 : 597-601.
27. Kelley BJ, Boeve BF, Josephs K.A. Rapidly progressive
young-onset dementia. Cogn Behav Neurol 2009 ; 22 :
22-27.
28. Xie J, Brayne C, Matthews F.V. Survival times in
people with dementia : analysis from population based cohort
study with 14 year follow-up. BMJ 2008 ; 336 :
258-262.
29. Kay DW, Forster DP, Newens A.J. Long-term survival,
place of death, and death certification in clinically diagnosed
pre-senile dementia in northern England. Br J Psychiatry
2000 ; 177 : 156-162.
30. Chiu WZ, Kaat LD, Seelar H, Rosso SM, Boon AJW,
Kamphorst W, et al. Survival in progressive supranuclear
parly and frontotemporal dementia. JNNP 2010 ; 81 :
441-445.
31. Toyota Y, Ikeda M, Shinagawa S, Matsumoto N, Hokoish
K, Fukuhara R, et al. Comparaison of behavioral and
psychological symptoms in early-onset and late-onset Alzheimer's
disease. Int J Geriatr Psychiatry 2007 ; 22 : 896-901.
32. Haase T. Early onset dementia : the needs of
young people with dementia in Ireland. The Alzheimer society in
Ireland, 2005.
www.lenus.ie/hse/bitstream/10147/196453/1/earlyOnsetDementia.PDF.
33. Lebert F, Bieder F, Turc S. Accompagner un malade
jeune en EHPAD. Soins Gérontologie 2010 ; 85 : 28-30.
34. Thomas BM, Starr JM, Whalley L.J. Death certification
in treated cases of presenile Alzheimer's disease and vascular
dementia in Scotland. Age and Ageing 1997 ; 26 :
401-406.
35. Pasquier F, Lebert F, Lavenu I, Guillaume B. The
clinical picture of frontotemporal dementia : diagnosis and
follow-up. Dement Geriatr Cogn Disord 1999 ; 10 (Suppl.) :
10-14.
36. Van Vliet D, De Vugt M, Bakker C, Koopmans RT, Verhey
F.R. Impact of early onset dementia on caregivers : a review.
Int J Geriatr Psychiatry 2010 ; 25 : 1091-1100.
37. Takano M, Arai H. Gender difference and caregiver's
burden in early onset Alzheimer's disease. Psychogeriatrics
2005 ; 5 : 73-77.
38. Kaiser S, Panegyres P.K. The psychosocial impact of
young onset dementia on spouses. Am J Alzheimers Dis Other
Demen 2006 ; 21 : 398-402.
39. Anneser JM, Jox RJ, Borasio G.D. Inappropriate sexual
behaviour in a case of ALS and FTD : successful treatment with
sertraline. Amyotroph Lateral Scler 2007 ; 8 : 189-190.
40. Thomas-Antérion C, Collignion J, et les membres de la
Commission-Présénile FARAP. Les démences préséniles : pourquoi
les individualiser ? Revue de gériatrie 2009 ;
34 : 863-7.
|