ARTICLE
pnv.2012.0320
Auteur(s) : Christian Derouesné
Souvent dans les sciences, certaines hypothèses sont si
vigoureusement défendues ou si ancrées dans les esprits que nul n’a
conscience qu’elles ne sont que des hypothèses.
Joseph E Stiglitz
Le triomphe de la cupidité
La mise au point de Catherine Bungener sur Émotions et sclérose
latérale amyotrophique (SLA) soulève un certain nombre de
questions, à commencer par le titre de l’article puisqu’il est
essentiellement consacré à la dépression et aux troubles anxieux.
Le rapport de ces troubles psychoaffectifs avec les émotions
stricto sensu reste un sujet très débattu, du fait de
l’absence de consensus aussi bien sur les définitions que sur les
conceptions qui les sous-tendent [1] et explique la variabilité des
résultats de la littérature en fonction des méthodologies
utilisées. On peut également s’étonner de l’absence de prise en
considération de l’apathie dans ce chapitre, absence que l’auteur
justifie par le fait que l’apathie est envisagée sous un angle
purement comportemental. Mais la structure des échelles de
dépression ou d’anxiété ne diffère pas de celle des échelles
d’apathie habituellement utilisées : toutes ne sont que des
évaluations indirectes de variables latentes. Le choix de l’analyse
des stratégies de coping comme grille d’analyse est certes
un choix pertinent, mais reste à un niveau purement
descriptif : quelles raisons peut-on invoquer pour expliquer
l’orientation des patients vers telle ou telle stratégie de
coping en fonction de la maladie en faisant abstraction de
l’histoire du sujet ? Il reste que le point sans doute le
mieux établi est le caractère modéré des troubles affectifs dans
une maladie dont le pronostic est aussi sévère et les symptômes
aussi invalidants que la SLA. Sur ce sujet, les données de la
littérature concordent avec celles de l’étude personnelle de
l’auteur [2] et les résultats de la thèse de Daniel Delgadillo [3]
portant sur 21 cas de patients SLA. Deux types d’explication sont
avancés pour expliquer cette discordance : la présence d’un
émoussement affectif ou un déni de la maladie. L’hypothèse du rôle
d’un émoussement affectif ne peut toutefois être retenue car les
données de Bungener et al. [2] comme celles de Delgadillo
montrent des scores très bas aux évaluations de l’émoussement
(comme, par ailleurs, à celles de la perte de contrôle
émotionnel) ; la réactivité émotionnelle ne paraît donc peu ou
pas modifiée dans la SLA ce que semble confirmer, dans le dernier
travail, l’absence de différences significatives entre patients SLA
et sujets témoins pour la valence et la réactivité émotionnelles
évaluées par l’International affective picture system.
L’hypothèse du déni est également contredite par les résultats de
l’étude par Delgadillo qui a utilisé la même méthodologie d’étude
de l’apathie que celle de l’étude sur la démence frontale et la
maladie d’Alzheimer présentée dans ce numéro : 84 % des
patients SLA attribuaient la restriction de leur autonomie à leur
maladie, c’est-à-dire qu’ils en étaient pleinement conscients
contrairement à ce qui est observé chez les sujets déments.
L’explication du caractère modéré du retentissement affectif du
stress chez les patients SLA par rapport aux sujets atteints de
pathologie démentielle reste ainsi difficile. On peut évoquer la
préservation du travail de la pensée chez les patients SLA, mais
peut-être aussi le fait que le caractère apparent des symptômes
moteurs facilite chez eux l’accès à la représentation de la
maladie, donc la mise en jeu des mécanismes de défense psychique.
Par ailleurs, il faut signaler la parution d’un article récent sur
le rire et pleurer spasmodiques dans la SLA qui souligne la
complexité des rapports entre les émotions et leurs expressions
motrices [4].
L’étude de Derouesné et al. sur l’apathie dans la démence
frontotemporale et la maladie d’Alzheimer met en évidence, à
l’inverse de ce qui est observé dans la SLA, l’importance des
troubles affectifs et émotionnels chez ces patients. Surtout, elle
souligne la complexité de la notion d’apathie en apportant la
démonstration qu’un score à une échelle comportementale d’apathie
relève, en fait, de motivations différentes lorsqu’on interroge les
patients sur les explications qu’ils donnent à la restriction de
leurs activités.
Florence Lebert et al. montrent que la spécificité des
sujets jeunes atteints de démence, par rapport aux sujets âgés, est
moins liée à d’éventuelles différences cliniques qu’aux conditions
d’environnement social et familial, et à la prise en charge de ces
sujets.
Un article récent de notre revue signalait l’intérêt potentiel
de l’utilisation de jeux vidéos pour les patents atteints de
maladie d’Alzheimer. Pauline Maillot et Alexandra Perrot ont étudié
l’influence de ces jeux sur le vieillissement cognitif et montré
l’intérêt des jeux actifs combinant stimulation cognitive et
physique.
L’article de Géraldine Pierron-Robinet vient à l’appui de la
thèse que nous avons souvent soutenue : la nécessité d’une
lecture multiple des symptômes psychiques dans les affections
cérébrales qui sont toujours surdéterminés et imposent la capacité
d’accueillir plusieurs lectures en même temps.
L’excellent article de Cécile Coste et de l’équipe de Pascale
Piolino nous invite à un voyage dans le temps unissant passé et
futur, c’est-à-dire mémoire épisodique et mémoire prospective.
Références
1. Derouesné C. Qu’est-ce qu’une émotion ? Une
introduction à l’étude des émotions. Geriatr Psychol
Neuropsychiatr Vieil 2011 ; 9 : 69-82.
2. Bungener C, Piquard A, Pradat PF, Salachas F,
Meininger V, Lacomblez L. Psychopathology in amyotrophic lateral
sclerosis : a preliminary study with 27 ALS patients.
Amyotrophic lateral sclerosis 2005 ; 6 : 221-225.
3. Delgadillo D. Troubles de la motivation et maladies
neurodégénératives : l’apathie dans la maladie de Parkinson et
la sclérose latérale amyotrophique. Thèse de psychopathologie
fondamentale et neuropsychologie, sous la direction de M.-C.
Gély-Nargeot. Université Paul Valéry, Montpellier 3, 2007.
4. Olney NT, Goodkind MS, Lomen-Hoerth C, Whalen PK,
Williamson CA, Holley DE, et al. Behavioural, physiology and
experience of pathological laughing and crying in amyotrophic
lateral sclerosis. Brain 2011 ; 134 : 3458-3469.
|