ARTICLE
pnv.2012.0337
Auteur(s) : Aude Gouraud-Tanguy1 aude.gouraud@chu-nantes.fr,
Marielle. Berlioz-Thibal1,
Jean-Marie. Brisseau1, Vincent Ould
Aoudia1, Olivier Beauchet2, Gilles Berrut1, Laure De Decker1
1 Pôle de gérontologie clinique, CHU de Nantes
2 Département de médecine interne et gérontologie
clinique, CHU d’Angers
Tirés à part : A. Gouraud-Tanguy
Points clés
- •. Les médicaments anticholinergiques sont des
médicaments inappropriés chez le sujet âgé car ils sont
responsables de fréquents effets indésirables médicamenteux.
- •. Deux échelles ont été publiées :
l’Anticholinergic drug scale (ADS) et l’Anticholinergic
risk scale (ARS), qui évaluent la charge anticholinergique
globale d’une ordonnance afin de prédire le risque d’apparition de
signes anticholinergiques périphériques et centraux chez les sujets
âgés.
- •. Aucune de ces échelles ne présente une performance
intrinsèque suffisante pour être utilisée en pratique.
- •. La charge anticholinergique issue de l’addition de
plusieurs traitements anticholinergiques n’augmente pas la
performance de prédiction de survenue d’un événement indésirable
lié à l’effet anticholinergique.
La prescription de médicaments inappropriés chez le sujet âgé
majore le risque d’apparition d’effets indésirables médicamenteux
(EIM) [1]. L’incidence des EIM est de 5 à 10 % chez les
patients âgés hospitalisés [2]. Les anticholinergiques sont des
traitements particulièrement à risque d’EIM chez le sujet âgé [3].
Près de 600 médicaments à effet anticholinergique sont
disponibles dans la pharmacopée dont 11 % sont des médicaments
fréquemment utilisés par cette catégorie de patients [4]. Dans la
liste des médicaments inappropriés chez le sujet âgé proposée par
Beers en 1997, les anticholinergiques sont responsables des
principaux effets indésirables médicamenteux [5]. Quand leur charge
anticholinergique est élevée, ces médicaments sont reconnus dans la
littérature comme forts pourvoyeurs d’EIM et sont impliqués dans le
risque de chute, de confusion [6, 7], d’aggravation des
altérations cognitives [8-11], et d’un niveau de dépendance plus
important [6, 12].
Deux échelles d’évaluation de la charge anticholinergique des
médicaments ont été publiées et présentées comme des outils pour
les prescripteurs pour la prédiction du risque d’apparition
d’effets indésirables anticholinergiques [13, 14] :
l’Anticholinergic drug scale (ADS) [13] et
l’Anticholinergic risk scale (ARS) [14]. En 2006, Carnahan
et al. [13] ont élaboré l’ADS. Quatre-vingt-dix-neuf
médicaments ont été répartis en 3 niveaux de potentiel
anticholinergique. La classification des molécules a été réalisée
en fonction des paramètres physiologiques d’activité
anticholinergique sérique (AAS). Rudolph et al. [14] ont
publié l’ARS en 2008. La liste des médicaments également répartie
en 3 niveaux de charge anticholinergique, contenant
49 molécules, a été établie par un panel d’experts en fonction
des médicaments les plus pertinents selon leur constante de
dissociation avec le récepteur muscarinique, la base de données de
la Food and drug administration (FDA) concernant la charge
anticholinergique de la molécule versus placebo, et les données de
la littérature. Les patients étaient ensuite évalués pour
rechercher des signes cliniques anticholinergiques centraux
(confusion, hypotension orthostatique, asthénie, chutes) et
périphériques (constipation, rétention aiguë d’urines, xérostomie,
xérophtalmie). L’étude comprenait 2 cohortes distinctes :
une cohorte de patients issus d’une évaluation gériatrique étudiée
de manière rétrospective et une cohorte de patients étudiés de
façon prospective.
L’objectif principal de cette étude était d’analyser la
performance des scores de Rudolph et Carnahan pour la prédiction
des signes liés à un anticholinergique. L’objectif secondaire était
de comparer les deux scores en regard de leur capacité à évaluer le
risque de voir apparaître des signes anticholinergiques
périphériques ou centraux.
Patients et méthode
Il s’agit d’une étude rétrospective à partir d’observations de
patients âgés de plus de 75 ans hospitalisés en court séjour
d’un centre hospitalier et universitaire, dont tous les traitements
et évènements cliniques ont été renseignés de manière systématique
et informatisée de façon prospective.
La base de données contient 1 567 dossiers de patients
hospitalisés du 1er janvier 2002 au
31 décembre 2005. Pour 21 dossiers le traitement à
l’entrée n’était pas mentionné (transfert entre service, admission
directe avec manque d’éléments à l’entrée). Si les données
correspondaient à une nouvelle hospitalisation pour le même
patient, seule la première hospitalisation était prise en compte.
Ainsi au total, l’étude porte sur 1 379 séjours hospitaliers
de patients différents.
Recueil des données
Les données ont été colligées en premier lors de l’admission
dans l’unité de court séjour par un interne, puis après saisie par
une secrétaire médicale qui générait de manière automatisée une
observation, les données étaient validées par un médecin senior. En
fin de séjour (le plus souvent dans les 2 jours qui
précédaient la sortie) les éléments de sortie (examens
complémentaires réalisés, conclusions de l’hospitalisation,
décisions thérapeutiques et modalités de surveillance et de suivi)
ont été rédigés par l’interne et validés par un médecin senior
gériatre. Les éléments de sortie ont été saisis dans la base de
données par une secrétaire médicale, et la lettre de sortie générée
par publipostage a été relue et validée de nouveau par le médecin
senior gériatre. En cas de modification du compte rendu, la base
était corrigée et les données modifiées dans un fichier informatisé
de façon prospective. Toutes les données administratives,
cliniques, sociales concernant le patient ont été colligées de
façon prospective : âge, sexe, date de naissance, antécédents,
les données de l’examen clinique d’entrée du patient et de
l’évaluation gériatrique, l’évolution au cours du séjour
hospitalier, les données administratives et l’orientation
médico-sociale de sortie.
Ainsi, 1 379 dossiers complets ont pu être analysés dans
cette étude. Les signes d’anticholinergie ont été retrouvés de
façon rétrospective dans l’observation des patients comme les
signes majeurs de plaintes somatiques des patients :
constipation, xérostomie, xérophtalmie, chutes, asthénie et par les
cliniciens : rétention aiguë d’urine, confusion, hypotension
orthostatique. Les effets indésirables anticholinergiques
« mineurs » non décrits par les patients ni retrouvés par
les cliniciens n’ont pas été colligés. Les signes ont été répartis
en 2 classes : présents ou absents.
Les scores d’anticholinergie ont été calculés en fonction des
données de l’ordonnance d’entrée des patients, le nombre de points
attribués par médicament était celui de la charge anticholinergique
de chaque molécule dans chacune des 2 échelles, puis les
2 scores ont été calculés séparément, répartis en
2 colonnes : score de Rudolph et score de Carnahan,
chacune des colonnes comprenant le score total individuel de charge
anticholinergique ou de risque anticholinergique.
Le critère d’exclusion était l’âge inférieur à 75 ans.
Analyse statistique
L’analyse des données issues de la base de données a été
réalisée avec le logiciel Statview (SAS institute Inc®
V5.0). Une analyse descriptive des patients inclus a été effectuée.
Les patients ont été ensuite répartis en 3 groupes selon les
scores obtenus dans les 2 échelles : score de 0, score de
1-2 et score supérieur ou égal à 3 et en fonction du nombre de
signes anticholinergiques présentés : 0, 1-2 ou 3 et plus. Les
données ont alors été comparées par un test du χ2 pour les
variables nominales. Un p < 0,05 a été considéré comme seuil de
significativité.
L’odds ratio a été utilisé pour évaluer le risque d’apparition
de signes anticholinergiques central ou périphérique en fonction du
score d’anticholinergie avec un intervalle de confiance de
95 %.
Résultats
Le tableau 1 présente les
caractéristiques des 1 379 patients étudiés avec la
répartition des différents scores obtenus selon les
2 échelles. Les patients sont âgés de 75 à 102 ans, avec
une moyenne d’âge de 85 ± 6 ans. Environ un tiers de la
population sont des hommes.
Tableau 1 Caractéristiques de la population.
Baseline characteristics of the cohort.
| Age (ans) |
85 ± 6 [75-102] |
| Sexe ratio homme (%) |
30,4 |
| Créatininémie (μmol/L) |
102 ± 57,8 |
| Nombre moyen de médicaments |
7,52 ± 5,12 |
| Signes anticholinergiques centraux
n(%) |
|
| Confusion |
168 (12,1) |
| Asthénie |
247 (17,8) |
| Chute |
423 (30,6) |
| Hypotension orthostatique |
105 (7,6) |
| Signes anticholinergiques périphériques
n(%) |
|
| Constipation |
380 (27,5) |
| Rétention aigue d’urines |
34 (2,5) |
| Xérostomie |
47 (3,4) |
| Xérophtalmie |
2 (0,1) |
| Score de Carnahan |
|
| 0 |
528 (38,3) |
| 1-2 |
654 (47,4) |
| ≥ 3 |
198 (14,3) |
| Score de Rudolph |
|
| 0 |
1 114 (80,8) |
| 1-2 |
168 (12,1) |
| ≥ 3 |
97 (7,0) |
Concernant la fonction rénale, le niveau de créatininémie moyen
est de 102 ± 57,8 μmoles/L.
Le nombre moyen de médicaments consommés par patient est de
7,52 ± 5,12.
Les patients ont rapporté plus d’effets indésirables centraux
que d’effets périphériques. Les chutes sont le signe le plus
présent chez les sujets étudiés (30,6 %), suivi de l’asthénie
(17,8 %) puis de la confusion (12,1 %). L’hypotension
orthostatique ne représente que 7,6 % des plaintes.
Parmi les signes périphériques, la constipation est retrouvée de
façon majoritaire avec 27,5 % des plaintes. La rétention aiguë
d’urine, la xérostomie et la xérophtalmie sont présentes chez
83 patients soit 6 % de la population.
La comparaison des scores d’anticholinergie fait état d’une
différence de distribution du nombre de signes anticholinergiques
dans les 2 scores : si les scores obtenus s’étendent de 0
à 2 avec l’échelle de Carnahan (score nul : 38,3 %, score
de 1-2 : 47,4 % soit 85,7 %), ils sont
majoritairement nuls avec l’échelle de risque anticholinergique de
Rudolph (80,8 %).
Le tableau 2 illustre le nombre
d’effets indésirables anticholinergiques associés avec les scores
de Carnahan et Rudolph classés en 3 catégories selon les
scores obtenus avec chacune des 2 échelles : 0, 1-2 et
≥ 3. Il existe une relation significative entre le score obtenu à
l’ADS et le nombre d’effets anticholinergiques observés, relation
non obtenue avec l’ARS.
Tableau 2 Évaluation du risque d’apparition d’effets
anticholinergiques en fonction du score ARS et ADS.
Increased anticholinergic adverse effects associated with higher
ADS and ARS scores.
| Score de risque |
Nombre d’effets anticholinergiques
totaux |
Valeur de p |
|
| 0 |
1 |
2 |
3 |
(inter-groupes) |
| Score Carnahan ADS |
|
|
|
| 0,0403 |
| 0 (n = 528) |
201 (38,1) |
205 (38,8) |
92 (17,4) |
30 (5,7) |
(0.009)a |
| 1-2 (n = 5) |
202 (30,9) |
267 (40,8) |
143 (21,9) |
42 (6,4) |
(NS)b |
| ≥ 3 (n = 9) |
52 (26,3) |
84 (42,24) |
47 (23,7) |
15 (7,6) |
|
| Score Rudolph ARS |
|
|
|
| 0,0547 |
| 0 (n = 1114) |
378 (34) |
446 (40) |
227 (20,4) |
63 (5,6) |
(NS)a |
| 1-2 (n = 168) |
57 (34) |
67 (39,9) |
32 (19) |
12 (7,1) |
(0,0309)b |
| ≥ 3 (n = 97) |
20 (20,6) |
42 (43,3) |
23 (23,7) |
12 (12,4) |
|
a : comparaison groupes score 0 vs 1-2 ; b :
comparaison groupes scores 1-2 vs 3.
Il existe une relation score-réponse entre le groupe des scores
ADS 0 et le groupe ADS 1-2 : quand l’ADS est supérieur à 1, le
risque d’apparition d’un effet anticholinergique est
significativement majoré et près de 30 % des patients ont
rapporté plus de 2 effets indésirables. Cette relation est
constatée avec l’échelle de Rudolph entre les groupes de scores ARS
1-2 et ARS ≥ 3.
Le risque d’apparition d’effets anticholinergiques en fonction
du score obtenu aux 2 échelles par le calcul de l’odds ratio
est inscrit dans le tableau 3. Dans les
2 échelles, le risque d’effets anticholinergiques totaux
(centraux et périphériques) est majoré de façon significative quand
le score est supérieur ou égal à 3, avec un risque presque majoré
par 2 avec l’ARS.
Tableau 3 Risque de majoration des effets indésirables
anticholinergiques associé aux scores ARS et ADS.
Relative risk of increased anticholinergic adverse effects with
ADS and ARS scores.
| Effets indésirables anticholinergiques |
Odds ratio [IC 95%] |
Valeur de p |
Se % |
Sp % |
VPP % |
| Score de Carnahan ADS |
|
|
|
| |
| Signes anticholinergiques totaux pour un score
≥ 1 |
1,45 [1,15-1,82] |
< 0,01 |
64,65 |
44,18 |
70,19 |
| Signes anticholinergiques totaux pour un score
≥ 3 |
1,45 [1,03-2,03] |
0,0368 |
15,78 |
88,57 |
73,74 |
| Signes centraux pour un score ≥ 1 |
1,14 [0,92-1,42] |
NS |
63,24 |
39,94 |
54,11 |
| Signes centraux pour un score ≥ 3 |
1,08 [0,8-1,46] |
NS |
14,81 |
86,18 |
54,55 |
| Signes périphériques pour un score ≥ 1 |
1,58 [1,24-2,01] |
< 0,01 |
69,03 |
41,48 |
34,27 |
| Signes périphériques pour un score ≥ 3 |
1,66 [1,22-2,26] |
< 0,01 |
18,91 |
87,67 |
40,4 |
| Score de Rudolph ARS |
|
|
|
| |
| Signes anticholinergiques totaux pour un score
≥ 1 |
1,25 [0,93-1,68] |
NS |
20,35 |
83,08 |
70,94 |
| Signes anticholinergiques totaux pour un score
≥ 3 |
1,98 [1,19-3,28] |
< 0,01 |
8,33 |
95,6 |
79,38 |
| Signes centraux pour un score ≥ 1 |
1,12 [0,86-1,47] |
NS |
20,03 |
81,69 |
55,09 |
| Signes centraux pour un score ≥ 3 |
0,93 [0,67-1,28] |
NS |
11,8 |
87,38 |
51,19 |
| Signes périphériques pour un score ≥ 1 |
1,26 [0,95-1,67] |
NS |
21,8 |
80,93 |
34,72 |
| Signes périphériques pour un score ≥ 3 |
1,81 [1,19-2,75] |
< 0,01 |
9,95 |
94,25 |
43,3 |
Le risque d’apparition de signes centraux n’est pas majoré
lorsque le score est supérieur à 3 avec les 2 échelles. La
spécificité du test par le score de l’ADS et de l’ARS est élevée
autour de 86 %, mais la sensibilité de ces 2 échelles
pour la détection des signes anticholinergiques centraux est
faible : 14,81 % pour l’ADS et 11,8 % pour
l’ARS.
Le risque d’apparition de signes anticholinergiques
périphériques est majoré quand le score obtenu aux échelles est de
plus de 3, de façon plus importante avec l’ARS. Le risque
d’apparition de signes périphériques anticholinergiques est associé
à la charge d’anticholinergie si le score est supérieur à 3 dans
les 2 échelles dans près de 90 % des cas (spécificité de
87,67 % pour l’ADS et de 94,25 % pour l’ARS), mais en
tenant compte de la faible sensibilité des échelles pour la
détection des signes périphériques : 18,91 % pour l’ADS
et 9,95 % pour l’ARS.
La valeur prédictive positive (VPP) de ces scores reste
toutefois plus élevée pour l’apparition de signes
anticholinergiques totaux (VPP 70 à 79 %) que pour les signes
centraux (VPP 51 à 55 %) ou les signes périphériques (VPP 34 à
43 %) de manière isolée.
Discussion
Cette étude met en valeur les différences entre les échelles de
Rudolph et Carnahan : si l’ADS offre une meilleure sensibilité
pour la détection des signes anticholinergiques de façon globale,
l’ARS est plus spécifique, meilleure prédictrice d’effet
anticholinergique lié à ces médicaments. Ces résultats sont à
modérer car l’ADS est peu spécifique (Sp 44 %) et l’ARS est
peu sensible (Se 20,35 %). L’intérêt de ces échelles pour la
détection du risque d’apparition de signes anticholinergiques reste
donc faible avec des échelles détectant peu les patients à risque
ou n’étant que peu spécifiques d’EIM anticholinergiques.
Dans la cohorte rétrospective de Rudolph, 22,7 % des
patients avaient un score ARS ≥ 3, versus 7 % des patients
dans notre étude avec l’ARS et 14 % selon l’ADS. Dans notre
étude, les patients présentaient moins de signes anticholinergiques
que dans l’étude de Rudolph et moins de médicaments à charge
anticholinergique élevée étaient prescrits, or la sensibilité et la
spécificité de ces échelles sont dépendantes de la prévalence des
effets indésirables anticholinergiques et d’une moindre
prescription, ce qui peut expliquer cette différence.
Nos résultats sont conformes à l’étude de Rudolph pour la
prédiction du risque d’apparition de signes anticholinergiques
totaux avec les scores élevés (OR = 1,98, IC 95% [1,19-3,28]), et
une majoration du risque d’apparition du risque d’apparition de
signes anticholinergiques périphériques (OR = 1,81, IC 95%
[1,19-2,75]).
Cependant nous n’avons pas pu, dans cette étude, démontrer de
majoration du risque d’apparition d’effet anticholinergique
central, notamment la confusion, avec ces échelles malgré la
présence majoritaire des signes centraux présentés par les
patients. En effet, 12 % des patients présentaient une
confusion (36 % dans la cohorte issue de l’évaluation
gériatrique et 12 % dans la cohorte issue des soins primaires
dans l’étude de Rudolph). Les autres facteurs de risque comme la
démence et les multiples comorbidités favorisent l’apparition de
ces effets indésirables médicamenteux à cause des fréquentes
comédications à effets anticholinergiques, de la modification du
statut cognitif, des variations individuelles pharmacocinétiques et
pharmacodynamiques qui accompagnent ces états pathologiques
[15].
Dans l’étude de Luukkanen et al., la prise de médicaments
anticholinergiques ne permettait pas la prédiction de l’apparition
d’un syndrome confusionnel [16]. Une autre étude récente [17] n’a
pas observé cette association entre la prescription de médicaments
anticholinergiques et le risque d’apparition d’une confusion chez
des patients âgés en utilisant une autre échelle de mesure de la
charge anticholinergique de l’ordonnance :
l’Anticholinergic cognitive burden (ACB) list
[17].
La confusion est une complication fréquente chez les sujets
âgés, sa prévalence varie de 1 à 56 % en fonction de la
population étudiée [18]. Parmi les patients institutionnalisés de
l’étude de Luukkanen et al. [16], 80 % des patients de
l’étude prenaient de façon journalière des médicaments
anticholinergiques. Ces médicaments ne sont pourtant pas
recommandés chez les sujets âgés [19].
Les échelles ADS et ARS ont été élaborées à partir de la mesure
de l’activité anticholinergique sérique (AAS), considérée comme la
méthode de référence pour la quantification de la charge
anticholinergique médicamenteuse. En pratique quotidienne, le
dosage de l’AAS n’est pas réalisable et le coût de ce dosage reste
élevé. Une des limites de cette méthode est la difficulté à évaluer
le passage de la barrière hématoencéphalique du médicament
anticholinergique et la question se pose donc du reflet de l’AAS
pour des effets secondaires centraux tels que la confusion mentale.
De plus, une activité anticholinergique endogène serait susceptible
de diminuer ce seuil de toxicité anticholinergique [20]. La
contribution endogène à l’AAS, liée à une fièvre ou une infection
plus qu’à un syndrome confusionnel, probablement médiée par des
mécanismes de stress a été détectée [21] et cette activité reste
essentiellement le reflet de l’AAS périphérique. Dans une étude de
Thomas et al. [22], l’AAS n’était pas corrélée avec les
paramètres électroencéphalographiques, connus pour être affectés
par l’action des anticholinergiques. Les niveaux de SAA ne
différaient pas chez les patients déments confus et chez les
patients déments non confus, ce qui va à l’encontre de l’hypothèse
d’une relation entre SAA et confusion. Le SAA serait la résultante
de propriétés anticholinergiques d’origine endogène et exogène,
agissant sur des cibles périphériques et centrales [22]. Il
apparaît donc que la seule notion de AAS ne peut pas être le seul
facteur à prendre en compte pour déterminer le risque confusionnel
en fonction de la charge anticholinergique d’un médicament et que
d’autres facteurs tels que les comorbidités cognitives (diminution
du stock cholinergique central, modifications de l’équilibre de
neurotransmetteurs centraux dopamine/acétylcholine) doivent être
pris en compte.
Un des points forts de notre étude est le nombre de
patients : 1 379 patients étudiés versus 132 dans la
cohorte rétrospective et 117 patients dans la cohorte
prospective de Rudolph [14]. L’analyse a été réalisée de façon
rétrospective mais les données ont été recueillies de façon
prospective. Une validation des données était garantie à chaque
étape du séjour de chaque patient par un senior. Dans l’étude de
Rudolph, la collection des données était rétrospective pour la
cohorte issue de l’évaluation gériatrique.
Cette étude montre quelques limites. Le recueil prospectif des
données de notre étude a pu omettre certains symptômes mineurs car
ils n’étaient pas recherchés systématiquement, mais pas les
symptômes anticholinergiques majeurs car l’examen clinique et
l’interrogatoire des patients se voulaient exhaustifs. De plus,
certains signes cliniques, comme la xérostomie ou la xérophtalmie,
ont été recueillis selon les plaintes des patients et ont pu être
sous-estimés chez les patients présentant une altération des
fonctions cognitives.
Conclusion
Les médicaments anticholinergiques sont responsables de nombreux
effets indésirables dans la population âgée. Dans notre étude, les
effets indésirables anticholinergiques fréquemment rapportés
étaient de types centraux : chutes, asthénie et confusion.
Dans la littérature, les anticholinergiques sont impliqués dans les
chutes, l’altération des fonctions cognitives, la confusion et
contribuent à la perte de fonctions cognitives. L’évaluation de
l’impact des anticholinergiques est donc un enjeu majeur pour les
sujets âgés, d’autant plus qu’ils présentent des comorbidités
cognitives.
Les deux échelles d’évaluation du risque d’apparition d’effets
indésirables anticholinergiques de Rudolph et de Carnahan
permettent une évaluation globale de la charge anticholinergique
d’une ordonnance. Si ces deux échelles ont permis de détecter un
risque majoré d’apparition de signes anticholinergiques totaux
quasiment multiplié par 2, la fiabilité de ces échelles reste à
démontrer du fait de leurs faibles caractéristiques
intrinsèques.
Nous n’avons pas pu, dans cette étude, démontrer l’intérêt de
l’utilisation de ces échelles pour la détection du risque
d’apparition de signes anticholinergiques centraux, notamment la
confusion, un syndrome gériatrique fréquent et potentiellement
grave pour nos patients âgés.
L’intérêt du calcul de la charge anticholinergique totale d’une
ordonnance pour la prédiction du risque d’apparition d’effets
indésirables anticholinergiques reste à démontrer à travers une
étude prospective, prenant en compte les comorbidités comme
covariable d’ajustement du risque d’effets indésirables en
particulier pour le risque de confusion mentale.
Conflits d’intérêts: aucun.
Références
1. Klarin I, Wimo A, Fastbom J. The association of
inappropriate drug use with hospitalisation and mortality : a
population-based study of the very old. Drugs Aging 2005 ;
22 : 69-82.
2. Lazarou J, Pomeranz BH, Corey P.N. Incidence of
adverse drug reactions in hospitalized patients : a
meta-analysis of prospective studies. Jama 1998 ; 279 :
1200-1205.
3. Laroche ML, Charmes JP, Nouaille Y, Picard N, Merle L.
Is inappropriate medication use a major cause of adverse drug
reactions in the elderly ?. Br J Clin Pharmacol 2007 ;
63 : 177-186.
4. Tune L.E. Anticholinergic effects of medication in
elderly patients. J Clin Psychiatry 2001 ; 62 : 11-14.
5. Beers M.H. Explicit criteria for determining
potentially inappropriate medication use by the elderly. An update.
Arch Intern Med 1997 ; 157 : 1531-1536.
6. Parasca A, Doogue MP, Woodman RJ, Mangoni A.A.
Hypoalbuminaemia and impaired renal function are associated with
increased anticholinergic drug prescribing. Int J Clin Pract
2009 ; 63 : 1110-1114.
7. Tune L, Carr S, Hoag E, Cooper T. Anticholinergic
effects of drugs commonly prescribed for the elderly :
potential means for assessing risk of delirium. Am J
Psychiatry 1992 ; 149 : 1393-1394.
8. Nebes RD, Pollock BG, Mulsant BH, Butters MA, Zmuda
MD, Reynolds CF 3rd. Cognitive effects of
paroxetine in older depressed patients. J Clin Psychiatry
1999 ; 60 : 26-29.
9. Mulsant BH, Pollock BG, Kirshner M, Shen C, Dodge H,
Ganguli M. Serum anticholinergic activity in a community-based
sample of older adults : relationship with cognitive
performance. Arch Gen Psychiatry 2003 ; 60 : 198-203.
10. Carriere I, Fourrier-Reglat A, Dartigues JF, Rouaud
O, Pasquier F, Ritchie K, et al. Drugs with anticholinergic
properties, cognitive decline, and dementia in an elderly general
population : the 3-city study. Arch Intern Med 2009 ;
169 : 1317-1324.
11. Chew ML, Mulsant BH, Pollock BG, Lehmann ME,
Greenspan A, Mahmoud RA, et al. Anticholinergic activity of
107 medications commonly used by older adults. J Am Geriatr
Soc 2008 ; 56 : 1333-1341.
12. Ancelin ML, Artero L, Portet F, Dupuy AM, Touchon J,
Ritchie K. Non-degenerative mild cognitive impairment in elderly
people and use of anticholinergic drugs : longitudinal cohort
study. BMJ 2006 ; 332 : 455-459.
13. Carnahan RM, Lund BC, Perry PJ, Pollock BG, Culp K.R.
The Anticholinergic Drug Scale as a measure of drug-related
anticholinergic burden : associations with serum
anticholinergic activity. J Clin Pharmacol 2006 ; 46 :
1481-1486.
14. Rudolph JL, Salow MJ, Angelini MC, McGlinchey R.E.
The anticholinergic risk scale and anticholinergic adverse effects
in older persons. Arch Intern Med 2008 ; 168 : 508-513.
15. Feinberg M. The problems of anticholinergic adverse
effects in older patients. Drugs Aging 1993 ; 3 :
335-348.
16. Luukkanen MJ, Uusvara J, Laurila JV, Strandberg TE,
Raivio MM, Tilvis RS, et al. Anticholinergic drugs and their
effects on delirium and mortality in the elderly. Dement Geriatr
Cogn Dis Extra 2011 ; 1 : 43-50.
17. Campbell N, Perkins A, Hui S, Khan B, Boustani M.
Association between prescribing of anticholinergic medications and
incident delirium : a cohort study. J Am Geriatr Soc
2011 ; 59 : 277-281.
18. Fong TG, Tulebaev SR, Inouye S.K. Delirium in elderly
adults : diagnosis, prevention and treatment. Nat Rev
Neurol 2009 ; 5 : 210-220.
19. Fick DM, Cooper JW, Wade WE, Waller JL, Mclean JL,
Beers M.H. Updating the Beers criteria for potentially
inappropriate medication use in older adults : results of a US
consensus panel of experts. Arch Intern Med 2003 ; 163 :
2716-2724.
20. Moore AR, O’Keeffe S.T. Drug-induced cognitive
impairment in the elderly. Drugs Aging 1999 ; 15 :
15-28.
21. Flacker JM, Wei J.W. Endogenous anticholinergic
substances may exist during acute illness in elderly medical
patients. J Gerontol A Biol Sci Med Sci 2001 ; 56 :
353-355.
22. Thomas C, Hestermann U, Kopitz J, Plaschke K, Oster
P, Drissen M, et al. Serum anticholinergic activity and
cerebral cholinergic dysfunction : an EEG study in frail
elderly with and without delirium. BMC Neurosci 2008 ; 9 :
86.
|