ARTICLE
pnv.2012.0333
Auteur(s) : Lucie Cantaloube, Cécile Lebaudy, Sophie
Hermabessière, Yves Rolland rolland.y@chu-toulouse.fr
Gérontopôle de Toulouse, Université de Toulouse III, CHU
Purpan, Toulouse
Tirés à part : Y. Rolland
Le syndrome de la poche à urine violette (purple urine bag
syndrome) a été décrit pour la première fois en 1978 [1].
Ce syndrome est caractérisé par une coloration violette ou bleue
de la poche de recueil des urines ainsi que de la sonde
collectrice. Il survient typiquement chez les femmes âgées alitées,
présentant un sondage urinaire à demeure, associé à une infection
ou une colonisation urinaire par certaines bactéries.
Il s’agit d’un phénomène peu rapporté dans la littérature.
Pourtant, il ne semble pas rare car des prévalences variables de
8,3 % (13/157) [2], 16,7 % (14/84) [3] et 42,1 %
(8/19) [4] ont été rapportées dans différentes études au sein de
populations de patients sondés.
Les observations cliniques
Premier cas clinique
Il s’agit d’une femme âgée de 81 ans, hospitalisée en unité
de soins de longue durée pour une perte d’autonomie secondaire à un
arrêt cardio-respiratoire en juillet 2010. L’ischémie
cérébrale occasionnée a entraîné une tétraparésie spastique sévère.
Le sevrage de la sonde urinaire s’est avéré impossible par la
suite.
Environ 4 mois après son admission, une coloration violette
des urines et de la poche collectrice est constatée (figure 1). Un
examen cytobactériologique des urines réalisé lors du changement de
sonde retrouve 107 UFC/mL de Pseudomonas
aeruginosa et de rares polynucléaires. Devant l’absence de
symptômes cliniques, aucune antibiothérapie n’a été initiée. La
sonde a été changée et le phénomène ne s’est plus reproduit.
L’analyse pharmacologique de l’ordonnance retrouve du
dantrolène, médicament susceptible de colorer les urines en orange
[5]. Cependant, la coloration violette de la poche est
caractéristique et le fait que le phénomène ait cédé suite au
changement de la poche, sans modification de la thérapeutique
médicamenteuse, fait fortement suspecter un syndrome de la poche à
urine violette.
Second cas clinique
Il s’agit d’une femme âgée de 82 ans, hospitalisée pour des
soins palliatifs d’un glioblastome temporo-pariétal gauche. À son
entrée dans le service, une sonde urinaire à demeure est posée en
raison d’une rétention aiguë d’urine.
Trois mois plus tard, après un changement systématique de la
poche à urine, on constate une coloration violette de la poche
tandis que les urines conservent une couleur normale. Un examen
bactériologique des urines met en évidence une colonisation
urinaire à Escherichia coli (107 UFC/mL et de
rares polynucléaires), avec des urines plutôt acides de
pH 6,5. La coloration violette de la poche (mais pas des
urines) persiste après deux changements de sonde réalisés en raison
d’importants dépôts obstructifs. L’ablation de la sonde a alors été
décidée. Un traitement antibiotique n’a pas été entrepris.
L’analyse pharmacologique de son ordonnance ne retrouve pas de
médicament susceptible de colorer les urines [5].
Discussion
Mécanisme d’action
Le mécanisme entraînant le syndrome de la poche à urine violette
semble maintenant identifié (figure 2). Le
tryptophane d’origine alimentaire est transformé en indole par des
bactéries de la flore intestinale. Après passage dans la
circulation sanguine, l’indole est transformé en indoxylsulfate par
un phénomène de conjugaison hépatique. L’indoxylsulfate est ensuite
excrété par voie urinaire, et transformé par une
phosphatase/sulfatase bactérienne en indoxyle [6-9]. L’indoxyle est
ensuite transformé en indigo (bleu) et indirubine (rouge) selon le
pH urinaire et le degré d’oxydation [6, 10]. Ces deux
composants ont été identifiés par des méthodes chromatographiques
[6, 10]. L’indigo et l’indirubine semblent se complexer
rapidement aux composants de la poche [8, 10]. Ceci explique
pourquoi les urines restent souvent de couleur normale
[3, 8, 10-12]. De plus, l’intensité de la coloration
augmente avec la durée de pose de la sonde [2, 4, 9].
Le mécanisme de coloration observé dans le syndrome de la poche
à urine violette rappelle étrangement ce qui fut utilisé jusqu’au
XVIIe siècle en « Pays de Cocagne » pour
la fabrication du Pastel, un colorant bleu. Après fermentation des
feuilles d’Isatis tinctoria en milieu alcalin (utilisation
pour cela de chaux ou d’urine), il se forme une pâte qui sera
façonnée en boules et séchée au soleil. La macération libère de
l’indoxyle incolore qui est, une fois oxydé à l’air, l’élément
chimique à l’origine de l’indigo qui donne la coloration bleue.
Cette technique, seule source de teinture bleue en Europe jusqu’à
la fin du XVIe siècle, a fait la fortune des
Maîtres Pasteliers de Toulouse et sa région.
Diverses bactéries peuvent être associées au syndrome de la
poche à urine violette
[2-4, 7, 8, 13, 14] :
- –. Escherichia coli ;
- –. Pseudomonas aeruginosa ;
- –. Providencia stuartii ;
- –. Providencia rettgeri ;
- –. Klebsiella pneumoniae ;
- –. Proteus mirabilis ;
- –. Morganella morganii…
Il est important de relever qu’une concentration bactérienne
urinaire élevée semble être le facteur le plus important dans
l’apparition du syndrome de la poche à urine violette [14].
Étiologie
L’étiologie est inconnue, mais plusieurs facteurs favorisants
ont été évoqués :
- –. le genre féminin, vraisemblablement en raison de la
faible longueur de l’urètre et de la proximité entre l’urètre et
l’anus [2, 3, 7, 13-15] ;
- –. le sondage chronique
[4, 7, 13-16] ;
- –. l’alitement [3, 4, 14, 17] ;
- –. l’institutionnalisation [2] ;
- –. la constipation chronique
[2, 3, 12, 15, 18] ;
- –. la présence de troubles cognitifs [2, 4].
Un pH urinaire alcalin est souvent associé au syndrome de la
poche à urine violette [2, 13, 15], il ne semble pourtant
pas indispensable car certains patients avaient des urines acides
[3, 14, 17]. Il semble donc être plutôt un facteur
associé. L’influence du matériau de composition de la poche (poly
vinyl chlorure ou silicone) n’est pas clairement identifiée
[2, 4].
Dans les deux cas observés, nous retrouvons les facteurs
favorisants habituellement évoqués dans la littérature : il
s’agit de deux femmes âgées, alitées, sondées à demeure, ayant une
colonisation urinaire avec des bactéries connues dans le syndrome
de la poche à urine violette. Pour l’une d’elles, un pH acide est
retrouvé, pour l’autre, le pH urinaire n’a pas été demandé. L’une
est constipée, l’autre a plutôt des selles liquides dues à une
alimentation par gastrostomie.
Conclusion
Le syndrome de la poche à urine violette est relativement
méconnu et peut entraîner de l’inquiétude pour le patient et sa
famille, mais également pour les médecins et le personnel soignant.
Ce syndrome semble bénin, la plupart des patients étant
asymptomatiques [2, 15, 16]. Certains auteurs proposent
de ne pas traiter par antibiothérapie les patients asymptomatiques
[3, 4, 19], la coloration disparaissant le plus souvent
après changement de la poche.
Conflits d’intérêts: aucun.
Points clés
- •. Le syndrome de la poche à urine violette est lié à la
présence de deux pigments dans les urines qui vont se fixer aux
composants de la poche : l’indigo et l’indirubine.
- •. La présence d’une colonisation ou infection urinaire
est associée au phénomène.
- •. De nombreux facteurs favorisants sont évoqués.
Références
1. Barlow GB, Dickson J.A.S. Purple urine bags.
Lancet 1978 ; 311 : 220-221.
2. Su FH, Chung SY, Chen MH, Sheng ML, Chen CH, Chen YJ,
et al. Case analysis of purple urine-bag syndrome at a
long-term care service in a community hospital. Chang Gung Med
J 2005 ; 28 : 636-642.
3. Shiao CC, Weng CY, Chuang JC, Huang MS, Chen Z.Y.
Purple urine bag syndrome : a community-based study and
literature review. Nephrology (Carlton) 2008 ; 13 :
554-559.
4. Lin CH, Huang HT, Chien CC, Tzeng DS, Lung F.W. Purple
urine bag syndrome in nursing homes : ten elderly case reports
and a literature review. Clin Interv Aging 2008 ; 3 :
729-734.
5. www.theriaque.org/. Consulté le 27/10/2011.
6. Dealler SF, Hawkey PM, Millar M.R. Enzymatic
degradation of urinary indoxyl sulfate by Providencia
stuartii and Klebsiella pneumoniae causes the purple
urine bag syndrome. J Clin Microbiol 1988 ; 26 :
2152-2156.
7. Khan F, Chaudhry MA, Qureshi N, Cowley B. Purple urine
bag syndrome : an alarming hue ? A brief review of the
literature. Int J Nephrol 2011 ; 2011 : ID 419213.
8. Gautam G, Kothari A, Kumar R, Dogra P.N. Purple urine
bag syndrome : a rare clinical entity in patients with long
term indwelling catheters. Int Urol Nephrol 2007 ; 39 :
155-156.
9. Ribeiro JP, Marcelino P, Marum S, Fernandes AP, Grilo
A. Case report : purple urine bag syndrome. Crit Care
2004 ; 8 : 137-138.
10. Margot C, Kalem A, Le Boisselier R, Guincestre JY,
Debruyne D, Leroyer R. Le syndrome de la poche à urine
violette : à propos d’un cas avec identification des
substances colorantes. J Pharm Clin 2008 ; 27 : 80-84.
11. Peters P, Merlo J, Beech N, Giles C, Boon B, Parker
B, et al. The purple urine bag syndrome : a visually
striking side effect of a highly alkaline urinary tract infection.
Can Urol Assoc J 2011 ; 5 : 233-234.
12. Pillai BP, Chong VH, Yong A.M.L. Purple urine bag
syndrome. Singapore Med J 2009 ; 50 : 193-194.
13. Lazimy Y, Delotte J, Machiavello JC, Lallement M,
Imbenotte M, Bongain A. A propos d’un cas du syndrome des urines
violettes. Prog Urol 2007 ; 17 : 864-865.
14. Mantani N, Ochiai H, Imanishi N, Kogure T, Terasawa
K, Tamura J. A case-control study of purple urine bag syndrome in
geriatric wards. J Infect Chemother 2003 ; 9 : 53-57.
15. Wang IK, Ho DR, Chang HY, Lin CL, Chuang F.R. Purple
urine bag syndrome in a hemodialysis patient. Intern Med
2005 ; 44 : 859-861.
16. Vallejo-Manzur F, Mireles-Cabodevila E, Varon J.
Purple urine bag syndrome. Am J Emerg Med 2005 ; 23 :
521-524.
17. Chung SD, Liao CH, Sun H.D. Purple urine bag syndrome
with acidic urine. Int J Infect Dis 2008 ; 12 : 526-527.
18. Tan CK, Wu YP, Wu HY, Lai C.C. Purple urine bag
syndrome. CMAJ 2008 ; 179 : 491.
19. van Iersel M, Mattijssen V. Purple urine bag
syndrome. Neth J Med 2009 ; 67 : 340-341.
|