ARTICLE
pnv.2011.0254
Auteur(s) : ISABELLE M.A. FAVRE1 IFavre@chu-grenoble.fr, OLIVIER
VÉRAN2, ISABELLE PAYEN3, LAURENT VERCUEIL1
1 Unité Epilepsie et malaises, CHU de Grenoble
2 Hôpital de jour de neurologie, CHU de Grenoble
3 Unité de neurologie générale, CHR d’Annecy
Correspondance: I. M.A. FAVRE
Points clés
- • Les amnésies transitoires d’origine épileptique sont définies
comme des épisodes d’amnésie récurrents avec conservation des
autres fonctions cognitives pendant l’épisode.
- • Ils se distinguent des ictus amnésiques idiopathiques par une
durée plus courte, leur survenue au réveil, la présence d’une
amnésie rétrograde souvent marquée, d’une amnésie antérograde
partielle et la fréquence des récurrences.
- • L’origine épileptique est établie par des EEG entre les
crises, la présence d’autres signes épileptiques et la réponse au
traitement.
- • Ce cadre est encore débattu, notamment en ce qui concerne sa
physiopathologie et l’existence de difficultés mnésiques entre les
épisodes.
L’ictus amnésique est caractérisé par un déficit des fonctions
mnésiques, global et sévère, de survenue brusque qui dure
généralement moins de 24 heures. Il associe une amnésie
antérograde (oubli à mesure), une amnésie rétrograde (oubli
d’événements anciens à récents) et un état d’anxiété que traduisent
des questions répétées. Il est admis que les connaissances
générales et la mémoire procédurale du patient sont
préservées. Au bout de quelques heures, la capacité à retenir
de nouveaux souvenirs revient progressivement et la seule séquelle
peut être une amnésie lacunaire correspondant à la durée de
l’épisode.
L’application des critères diagnostiques [1] a permis de
distinguer les authentiques ictus amnésiques de diagnostic clinique
strict, des amnésies transitoires liées à des crises épileptiques
(trouble bref inférieur à une heure et/ou répétitif) ou à
certains accidents ischémiques dans le territoire de l’artère
cérébrale postérieure (association à un déficit focalisé).
Observation clinique
Nous rapportons le cas d’une patiente de 70 ans souffrant
d’amnésie transitoire épileptique (ATE). Cette patiente, présentait
les antécédents suivants : douleurs pelviennes à la suite
d’une chirurgie urologique ayant nécessité la mise en place d’un
traitement par imipramine, poursuivi de 1990 à 2001, hypertension
artérielle, syndrome des jambes sans repos. Début 2001, sont
apparus des épisodes amnésiques stéréotypés, survenant après le
réveil, de durée brève (30 à 60 minutes), au rythme moyen de 15 par
an jusque début 2003. Un traitement par gabapentine puis par
phénobarbital avait toutefois permis un temps d’espacer les
manifestations, qui avaient récidivé à l’interruption du traitement
pour mauvaise tolérance.
La description des épisodes obtenue de l’entourage était la
suivante : la patiente se mettait à poser subitement des
questions concernant l’orientation spatio-temporelle et s’y
associaient un oubli portant sur les faits des jours précédents et
un défaut de fixation mnésique. Le comportement restait toutefois
adapté, marqué par une perplexité anxieuse importante.
L’interrogatoire ne mettait pas en évidence de signes neurologiques
déficitaires associés, notamment de troubles du langage ou de la
mémoire procédurale, et la patiente pouvait, après l’épisode, se
souvenir « d’avoir posé beaucoup de questions ».
Le bilan complémentaire avait comporté une IRM cérébrale qui ne
montrait aucune particularité en dehors d’une fente syringobulbique
remontant au niveau de la protubérance. Le bilan neuropsychologique
ne mettait en évidence aucun déficit de la mémoire pour tout
matériel (visuel et verbal), de même que la mémoire à court terme,
la mémoire de travail était jugée sans déficit. Une scintigraphie
cérébrale de perfusion à l’HMPAO montrait une hypofixation du
carrefour temporo-pariétal droit. Enfin, l’EEG prolongé sous vidéo
permettait d’enregistrer plusieurs séquences de pointes répétitives
du carrefour temporo-pariéto occipital droit, durant 20 secondes à
plusieurs minutes, apparemment asymptomatiques, pouvant parfois
diffuser sans davantage de manifestations cliniques.
Suite à ces investigations, un traitement par lamotrigine à la
posologie cible de 100 mg/jour a été débuté et a permis un
contrôle complet des manifestations, avec un suivi disponible à 7
ans. Aucune plainte mnésique n’est survenue pendant le suivi (le
traitement est encore en cours à ce jour). Le diagnostic d’amnésie
transitoire épileptique (ou ictus amnésique épileptique) a été
retenu.
Discussion
Il s’agit d’un cas d’amnésie transitoire épileptique, identifiée
en tant que telle, même si dans la littérature francophone,
d’autres termes ont pu être utilisés [2, 3]. De façon
intéressante, il s’agit surtout de l’un des rares cas documenté par
la réalisation d’une imagerie fonctionnelle, mettant en évidence
chez cette patiente un hypométabolisme temporal droit, pouvant
également contribuer au diagnostic différentiel. Enfin, le
caractère prolongé du suivi médical a permis d’éliminer un éventuel
processus dégénératif sous-jacent, qui aurait pu être révélé par
les crises épileptiques.
Les données présentées dans ce cas clinique sont en accord avec
les observations de cas de transient epileptic amnesia (TEA)
(amnésie transitoire épileptique, ATE) publiées dans la
littérature. Dans la série de cas la plus importante publiée à ce
jour, Butler et al. [4] insistent sur deux points clés de la
présentation clinique :
- – la fréquence élevée des épisodes (12/an en
moyenne) ;
- – la durée brève (30-60 minutes), permettant de distinguer
l’ATE de son diagnostic différentiel principal : l’ictus
amnésique idiopathique.
En effet, la durée de l’ictus amnésique est comprise, par
définition, entre 1 et 24 heures et l’accès est le plus
souvent unique [5]. Même si environ 17 % des patients peuvent
connaître plusieurs épisodes, le risque de récurrence est beaucoup
plus faible, évalué en moyenne à 4,7 % par an [6]. Autre
élément important, le réveil est individualisé comme circonstance
favorisante de l’ATE chez 74 % des patients dans la série de
Butler, alors que l’ictus amnésique idiopathique est habituellement
favorisé par un stress émotionnel, une activité physique intense ou
encore un rapport sexuel [7]. Considérant l’observation présente,
le diagnostic différentiel d’accident ischémique transitoire peut
également être éliminé compte tenu de la répétition des
manifestations, de l’absence de signes déficitaires
d’accompagnement et de la normalité de l’IRM cérébrale.
L’amnésie transitoire épileptique a été décrite pour la première
fois en 1981 : Deisenhammer rapporte alors le cas d’une jeune
patiente de 11 ans souffrant d’accès d’amnésie transitoire se
répétant de manière anormalement fréquente, l’EEG mettant en
évidence des décharges de pointes en projection de la région
temporale antérieure droite [8]. Comme décrit ci-après, le tableau
clinique de l’ATE va considérablement évoluer. Alors que de
nouveaux cas d’ATE sont publiés [9, 10], Hodges et Warlow [1]
constatent dans leur série de 153 cas d’ictus amnésiques que
7 % des ictus brefs et/ou répétés évoluent vers un diagnostic
d’épilepsie temporale. En 1992, Palmini et al. [11]
décrivent huit cas de pure amnesic seizures chez des
patients ayant une longue histoire d’épilepsie temporale. La même
année, Gallassi et al. [12] ont publié une étude de 13 cas
d’epileptic amesic attacks et proposé la définition d’un
epileptic amnesic syndrome associant des crises partielles
temporales peu symptomatiques très brèves (perte de
contact ± automatismes oraux) passant le plus souvent inaperçu, une
amnésie antérograde post critique prolongée et une plainte mnésique
inter ictale. Cette définition s’oppose aux constatations de Kapur
[13] qui propose de réserver le terme de transient epileptic
amnesia aux seuls accès d’amnésie transitoire (sans qu’il ne
s’y associe aucune autre manifestation orientant vers une origine
épileptique). Il s’appuie alors sur la description de 4 patients,
sans antécédent d’épilepsie, souffrant d’accès d’amnésie
transitoire répétés avec des EEG inter critiques anormaux, mettant
en évidence plusieurs différences essentielles avec l’ictus
amnésique idiopathique, notamment la fréquence et la brièveté des
accès, la survenue fréquente des accès au réveil et l’excellente
réponse au traitement anti-épileptique. Il insiste également sur le
caractère plus marqué de l’amnésie rétrograde associée et la
clinique peu bruyante par rapport à l’ictus amnésique idiopathique,
en particulier l’absence du questionnement incessant des patients
concernant l’orientation spatio-temporelle (ce qui n’était pas le
cas de notre patiente, où ce comportement « inquisiteur »
était signalé par l’entourage et faisait même l’objet d’une
mémorisation partielle). En 1998, Zeman et al. [14] ont
rapporté une série de 10 cas d’ATE ainsi qu’une analyse de 21 cas
de la littérature leur permettant de proposer les critères
diagnostiques utilisés aujourd’hui dans les études cliniques et
validant pour l’essentiel les observations de Kapur et al.
[13]. En 2007, sur la base de ces critères, Butler et al.
[4] ont décrit, pour la première fois, dans une série prospective
conséquente de 50 patients les caractéristiques cliniques,
électrophysiologiques et neuropsychologiques de ce nouveau
syndrome.
Démographie. Épidémiologie
Toutes les données publiées sur l’ATE permettent de considérer
qu’il s’agit d’une pathologie atteignant plus spécifiquement les
sujets de plus de 60 ans, la moyenne d’âge variant de 62 [4] à 65
ans [14]. Il faut remarquer qu’il s’agit d’une tranche d’âge
similaire à celle de la population souffrant d’ictus amnésique
idiopathique. Le sex-ratio varie selon les études, évalué à 1 dans
la série de Gallassi [15], la fréquence est doublée chez les hommes
dans la série de Butler et al. [4].
Aucune donnée ne permet actuellement d’évaluer l’incidence et la
prévalence de l’ATE dans la population générale ou dans celle, plus
spécifique, des sujets de plus de 60 ans présentant ou non une
épilepsie. Sur 491 patients suivis dans notre consultation
spécialisée, un seul tableau clinique est compatible avec une ATE,
en utilisant les critères diagnostiques mentionnés ci-dessus.
Données cliniques
Toutes les études publiées sur l’ATE aboutissent aux mêmes
conclusions concernant la durée et la fréquence des accès d’amnésie
transitoire. La durée moyenne est estimée à 30-60 minutes dans la
série de Butler et al. [4], les extrêmes variant cependant
de moins d’une minute à plusieurs jours. Dans la série de Zeman
et al. [14], chez 6 patients sur 10 la durée de tous les
épisodes était de moins d’une heure, 2/10 avaient présenté de rares
accès pouvant durer jusqu’à une heure et pour les 2 autres cas, la
durée était de plusieurs heures pour tous les accès. La fréquence
des accès est évaluée en moyenne à 12 par an [4]. C’est souvent la
répétition et le caractère anormalement bref des épisodes d’amnésie
transitoire qui conduisent à reconsidérer un diagnostic initial
d’ictus amnésique idiopathique.
En effet, la description clinique d’un accès d’ATE peut tout à
fait s’apparenter à celle d’un ictus amnésique idiopathique. Au
premier plan apparaît l’amnésie antérograde qui touche les
composantes verbale et non verbale de la mémoire, avec un respect
de la mémoire procédurale, donc une eupraxie. Cette amnésie est
habituellement associée à un questionnement incessant du patient
concernant, comme dans l’ictus idiopathique, essentiellement
l’orientation temporelle et spatiale. Toutefois, la fréquence de
survenue de ce questionnement incessant varie selon les
études : il n’était pas observé dans les observations de Kapur
[13], mais présent chez 9 patients sur 10 dans la série de Zeman
et al. [14] et dans 50 % des cas dans la série de
Butler et al. [4]. Comme le souligne Kapur [13] dans ses
observations, la clinique peut s’avérer moins bruyante que celle de
l’ictus idiopathique et passer inaperçue de l’entourage. De sorte
que le patient peut signaler a posteriori une lacune
mnésique de quelques minutes à une heure dans son emploi du temps
ou se remémorer partiellement l’épisode « je me souviens que
je ne parvenais pas à me souvenir ». En effet, contrairement à
l’ictus idiopathique où l’amnésie antérograde est massive, elle
revêt souvent un caractère partiel dans l’accès d’ATE, permettant
au patient de conserver une trace mnésique incomplète de l’épisode.
À cette amnésie antérograde partielle, s’associe une amnésie
rétrograde plus marquée que dans l’ictus idiopathique. Dans la
série de Zeman et al. [14], 6 patients sur 10 avaient
présenté une amnésie rétrograde de plusieurs années lors de
certains accès, ce qui est très inhabituel dans l’ictus amnésique
idiopathique. Dans la série de Butler et al. [4], chez
28 % des patients ces troubles mnésiques constituaient la
seule manifestation lors de tous les accès, alors que 92 % des
patients avaient expérimenté au moins un épisode où ces troubles
restaient isolés. Cependant, d’autres signes neurologiques
orientant vers l’origine épileptique peuvent accompagner ou
précéder les troubles mnésiques : le plus souvent discrets, il
s’agit essentiellement d’hallucinations olfactives ou gustatives,
d’automatismes oro-alimentaires ou de pertes de contact brèves
[4, 13-15].
L’accès d’ATE survient fréquemment dans les minutes qui suivent
le réveil [4, 13-15]. Aucun autre facteur favorisant n’a pu
être identifié. En particulier, les facteurs précipitant l’ictus
amnésique (le stress émotionnel, l’effort physique intense, la
douche…) n’influencent pas la survenue des épisodes d’ATE. Vingt
pour cent des patients dans la série de Butler et al. [4],
rapportaient une sensation de flottement et/ou de nausées précédant
les troubles mnésiques, mais la plupart du temps l’accès débutait
brusquement sans aucun prodrome.
Électrophysiologie
Dans la littérature, il existe assez peu de description d’EEG
réalisé pendant l’amnésie. Ces descriptions font généralement état
d’une décharge temporale brève (60-90 sec) concomitante d’une
perte de contact brève et suivie d’une normalisation rapide ou d’un
ralentissement de l’activité électrique associée à une amnésie
d’environ 10 à 15 minutes [4, 15]. Mais il existe également
quelques descriptions d’activité épileptique prolongée concomitante
de la dysfonction mnésique [16-18].
Dans la série de Butler et al. [4], 18, soit 37 %
seulement des patients remplissant les critères diagnostiques
d’ATE, présentaient un EEG inter ictal anormal qui mettait en
évidence, la plupart du temps, des anomalies frontotemporales ou
temporales uni ou bilatérales. Il faut par ailleurs noter que ces
anomalies étaient présentes uniquement après privation de sommeil
chez 8 de ces 18 patients. Chez 32 % des patients, il était
noté la présence d’ondes lentes aspécifiques et 31 %
présentaient un EEG normal. Ces observations sont concordantes avec
celles de Zeman et al. [14] dans lesquelles l’EEG était
dépourvu d’anomalie chez 4 patients sur 10. L’EEG avec privation de
sommeil s’avère donc être un outil utile au diagnostic et il ne
faut pas hésiter à répéter les enregistrements EEG chez un même
patient. À noter qu’un EEG anormal n’est pas indispensable au
diagnostic puisque selon les critères utilisés actuellement [14],
l’origine épileptique peut être apportée soit par un EEG anormal,
soit par la présence pendant l’accès de signes neurologiques
associés orientant vers une origine épileptique (perte de contact,
automatismes, hallucinations) ou encore par une réponse au
traitement anti-épileptique.
Imagerie cérébrale
L’imagerie cérébrale est la plupart du temps dépourvue
d’anomalie [4, 14, 15]. Un patient dans la série de Zeman
et al. [14] présentait une atrophie modérée de l’hippocampe
droit et il existait un méningiome temporal vraisemblablement en
rapport avec les manifestations cliniques chez un patient de la
série de Butler et al. [4]. Une scintigraphie cérébrale de
perfusion à l’HMPAO réalisée chez 2 patients [14] montrait une
discrète hypoperfusion des régions frontales, tandis que dans le
cas présenté ici, l’hypométabolisme était davantage temporal. Une
étude récente en IRM volumétrique [19] a comparé les IRM cérébrales
de 41 patients souffrant d’ATE et 20 contrôles, une discrète
atrophie hippocampique était notée dans le groupe patient.
Physiopathologie et neuropsychologie
La dysfonction mnésique transitoire caractérisant les accès
d’ATE peut résulter de deux mécanismes différents : soit d’une
hyperactivité neuronale caractérisée par la décharge épileptique
soit, à l’inverse, d’une dépression de l’activité électrique post
ictale, « paralysie de Todt de la mémoire » selon
Tassinari [16]. En effet, comme souligné plus haut, les EEG
enregistrés pendant les accès amnésiques ont montré que la
dysfonction mnésique pouvait apparaître après une décharge
critique, la symptomatologie devenant alors concomitante d’une
activité électrique ralentie voire normalisée. Des enregistrements
d’activité épileptique continue prolongée, concomitante de la
dysfonction mnésique, ont été également recueillis [16-18].
En 1992, Gallassi et al. [12] proposaient de définir
l’epileptic amnesic syndrome comme l’association d’épisodes
d’amnésie épileptique transitoire à une plainte mnésique
interictale persistante. En effet, 70 % des patients atteints
d’ATE se plaindraient d’une dysfonction mnésique entre les accès
[4], la plainte concernant essentiellement des souvenirs anciens,
mémorisés avant la survenue des épisodes d’amnésie transitoire.
Butler et al. [4] et Milton et al. [20] se sont
intéressés plus précisément à ce phénomène. Dans ces deux études
comparatives, aucune différence significative n’était mise en
évidence concernant le bilan neuropsychologique standard et les
évaluations psychiatriques par rapport au groupe contrôle. Alors
que l’évaluation de la mémoire antérograde était normale, on
retrouvait un déclin marqué de la mémoire épisodique. S’y
associaient des anomalies de la mémoire sémantique
« personnelle » et un déclin plus limité de la mémoire
sémantique « publique », plus marqué pour les décennies
récentes [20]. Il existait également un oubli accéléré pour tous
types de matériel (visuel ou verbal), plus marqué chez les patients
se plaignant spontanément de leur mémoire [4]. Plus récemment,
Muhlert et al. [21] ont montré que l’oubli pour des
souvenirs épisodiques était maximal le premier jour suivant
l’apprentissage, avec des performances significativement diminuées
par rapport au rappel précoce (30 minutes) et une épargne de la
mémoire procédurale. Deux théories explicatives s’affrontent.
Plusieurs auteurs [14, 15] suggèrent une perturbation de
l’encodage et de la consolidation des souvenirs par des décharges
épileptiques temporales internes répétées, concordant avec le
modèle standard de la consolidation mnésique [22], selon lequel
l’hippocampe jouerait uniquement un rôle temporaire dans la
consolidation mnésique, les représentations sémantique et
épisodique devenant indépendantes des structures temporales
internes une fois stockées dans les aires néocorticales. De manière
intéressante, il devrait exister, selon ce modèle, un effet
favorable du traitement anti-épileptique sur les troubles mnésiques
inter ictaux, peu documenté à ce jour [23, 24]. Des
observations vont cependant à l’encontre de cette théorie. Comment
expliquer en effet une amnésie rétrograde concernant des souvenirs
encodés plusieurs années avant le début des symptômes? Le modèle
« structural » proposé par Butler et al. [19], en
accord avec la théorie dite « des traces multiples » de
la consolidation mnésique [25, 26] propose une alternative.
Selon cette théorie, chaque réactivation d’un souvenir génère une
trace mnésique dans l’hippocampe, reliée aux aires néocorticales.
Plus le souvenir est ancien, plus la trace est donc solide. La
mémoire épisodique resterait ainsi dépendante de l’hippocampe,
alors qu’il existe en parallèle une « sémantisation » des
connaissances qui deviennent progressivement indépendantes du
contexte dans lequel elles ont été acquises et donc des structures
temporales internes. Cette théorie est supportée par les
observations mettant en évidence une relative préservation des
connaissances sémantiques par rapport au déclin de la mémoire
épisodique rapporté chez les patients atteints d’ATE [4, 20]
et suggère une corrélation positive entre le degré d’atrophie
hippocampique et la dysfonction mnésique, non documentée à ce jour
[19].
On ne dispose à ce jour d’aucune donnée permettant d’expliquer
l’âge d’apparition tardif (supérieur à 60 ans) de ce syndrome,
tranche d’âge similaire à celle qui est touchée dans l’ictus
amnésique idiopathique. L’hypothèse vasculaire, comme dans l’ictus
idiopathique, a été évoquée (on sait que la pathologie
neurovasculaire constitue en effet la première cause de l’épilepsie
du sujet âgé). À noter que des antécédents de pathologie
cardio-vasculaire étaient fréquemment retrouvés chez les patients
de la cohorte Zeman et al. [14] ; néanmoins, aucune
différence significative n’a été mise en évidence par rapport au
groupe contrôle dans la cohorte de Butler et al. [4].
Par ailleurs, le lien avec le cycle veille-sommeil
(prépondérance de survenue des accès au réveil) demeure une
énigme.
Diagnostic différentiel
En moyenne, le délai nécessaire pour poser le diagnostic d’ATE
est de 12 mois [4]. L’ictus amnésique idiopathique, la démence
débutante, l’amnésie psychogène ou encore l’AIT constituaient les
diagnostics les plus fréquemment portés en première intention dans
la série de Butler et al. [4].
Ictus amnésique
Savoir distinguer une ATE d’un ictus amnésique idiopathique
présente des implications thérapeutiques non négligeables puisque
la réponse au traitement anti-épileptique est le plus souvent
complète et rapide dans le cadre de l’ATE, une monothérapie
permettant généralement d’obtenir la disparition des accès
amnésiques. Comme détaillé plus haut, c’est souvent la brièveté et
la répétition des accès d’amnésie transitoire qui permettent de
suspecter le diagnostic d’amnésie transitoire épileptique et de
remettre en question le diagnostic d’ictus idiopathique souvent
porté à tort. Il faut également souligner l’importance des
circonstances déclenchantes, la survenue de l’accès au réveil nous
semblant un élément de bonne spécificité pour le diagnostic de
l’ATE. Rappelons enfin que le diagnostic d’ictus amnésique
idiopathique est un diagnostic positif qui repose sur les critères
établis par Hodges et Warlow [1], au premier rang desquels la durée
supérieure à 1 heure et l’absence de récurrence des symptômes.
Amnésie psychogène
Il s’agit d’un diagnostic d’élimination devant être suspecté
devant le manque de systématisation neurologique des
manifestations. Il s’agit le plus souvent d’une amnésie rétrograde
marquée associée à des manifestations psycho-comportementales.
L’amnésie antérograde est plus rare et souvent discrète [5].
Accident ischémique transitoire
La présence de signes neurologiques déficitaires (déficit
sensitif et HLH…) associés aux troubles mnésiques exclut
l’hypothèse d’une ATE et doit faire réaliser une imagerie cérébrale
en urgence à la recherche d’une ischémie aux dépens de l’artère
cérébrale postérieure.
Démence débutante
Il s’agissait d’un diagnostic porté par excès chez 2 % des
patients souffrant d’ATE dans la série de Butler et al. [4].
En effet, comme cela est développé plus haut, l’amnésie transitoire
épileptique s’associe souvent à des troubles mnésiques inter
ictaux. Le bilan neuropsychologique, comme vu précédemment, n’est
cependant que discrètement perturbé et il n’existe aucun déclin
progressif.
Le débat
L’amnésie transitoire épileptique constitue une entité récemment
décrite, longtemps controversée et constituant encore à ce jour une
énigme non tout à fait résolue. En 1994, alors que Kapur propose
une définition de l’ATE et insiste sur le caractère bref et
récurrent des épisodes, principaux éléments différenciant ces
« crises amnésiques pures » de l’ictus amnésique
idiopathique, Melo et al. [27] tirent des conclusions tout à
fait différentes dans une étude prospective s’intéressant au suivi
de 41 patients présentant des ictus amnésiques anormalement brefs
et/ou répétés. Treize d’entre eux avaient présenté au cours des 27
mois de suivi plusieurs épisodes de trouble mnésique transitoire,
16 des ictus amnésiques anormalement brefs (durée inférieure à une
heure) et 5 des accès à la fois brefs et répétés. Parmi ces
patients, un EEG avait été réalisé chez 14 d’entre eux et avait
révélé des « anomalies temporales aspécifiques » chez
deux patients. Il est précisé qu’aucune épilepsie temporale n’avait
été diagnostiquée au cours du suivi. Les auteurs concluaient ainsi
à une origine épileptique très peu probable des ictus amnésiques
brefs et/ou répétés. À la lumière des connaissances actuelles, ces
conclusions apparaissent cependant hasardeuses car il est en effet
plus clair aujourd’hui qu’un EEG interictal normal réalisé chez un
patient suspect d’ATE ne suffit pas à éliminer le diagnostic.
La définition même de ce syndrome est aujourd’hui encore au cœur
d’un débat entre les équipes britannique (Kapur, Zeman, Butler
et al.) et italienne (Gallassi et al.). Les critères
de Zeman précédemment cités reconnaissent l’existence de crises
amnésiques pures comme les seules manifestations de l’ATE, alors
que pour l’équipe italienne, la définition de l’Epileptic
Amnesic Syndrome comprend l’association des accès amnésiques
transitoires à un déficit mnésique inter ictal, une réponse au
traitement anti-épileptique et la survenue de crises épileptiques
partielles temporales ou secondairement généralisées distinguées
des épisodes amnésiques.
L’origine ictale ou post ictale de la dysfonction mnésique
transitoire isolée demeure en effet encore aujourd’hui peu claire.
De même, la possibilité d’amnésies rétrogrades pures fait discuter
une ségrégation antomofonctionnelle dans l’hippocampe comme l’ont
montré les stimulations stéréotaxiques qui peuvent selon leur
localisation antéropostérieure déclencher une amnésie antérograde
ou rétrograde [28].
Enfin, la terminologie à employer (tout du moins en français)
constitue également un sujet de discussion. Nous avons choisi ici
de traduire le terme de transient epileptic amnesia
littéralement par amnésie transitoire épileptique, mais nous
aurions tout aussi bien pu employer celui d’ictus amnésique
épileptique. En effet, dans la terminologie anglo-saxonne, les
termes transient global amnesia et transient epileptic
amnesia soulignent la proximité nosologique. Dans la
littérature française transient global amnesia est traduit
ictus amnésique idiopathique. Dans ce cas, la traduction de
transient epileptic amnesia pourrait tout aussi bien être
ictus amnésique epileptique, sous-tendant une approche syndromique
de l’ictus amnésique décliné dans ses étiologies (vasculaire,
épileptique, idiopathique…).
Conclusion
L’ictus amnésique idiopathique est une pathologie bénigne bien
documentée. Son diagnostic reste clinique, selon les critères
établis par Hodges et Warlow. Un trouble amnésique mixte de durée
brève et récurrent doit en revanche faire évoquer une autre
étiologie, au premier rang desquelles une crise épileptique. Sa
grande ressemblance séméiologique avec sa variante idiopathique
interpelle et peut retarder le diagnostic. Celui-ci sera facilité
par des critères cliniques (survenue au réveil, fréquence des
accès…) et paracliniques (anomalies de tracé EEG, possibles lésions
anatomiques en imagerie). Enfin, l’ATE est pharmaco sensible, ce
qui constitue en définitive un argument diagnostique décisif.
Conflits d’intérêts : aucun.
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