ARTICLE
Auteur(s) : Stéphanie
Vaillant-Besnard1, Eva Colombi1, Marie
Hélias1, Suzanne Trottier2
1ITEP, RN 12, 61190 Saint-Maurice-lès-Charencey,
France
2Inserm U 894, centre de psychiatrie
et neurosciences, 2 ter, rue d’Alésia, 75014 Paris,
France
L’institut thérapeutique éducatif et pédagogique (ITEP) de
Champthierry, à Saint-Maurice-lès-Charencey, dans l’Orne
(Basse-Normandie), est un établissement médicosocial qui accueille
des adolescents épileptiques dans un cursus de soins et de
formation. Créé en 1954 à l’initiative d’une famille, puis après
une période de gestion sous mandat d’intérêt commun entre
l’association de Champthierry et l’Association nationale d’action
et d’insertion sociale (ANAIS), l’établissement est aujourd’hui
géré par l’ANAIS.
Anciennement institut de rééducation (IR), l’établissement a été
confronté à des changements législatifs importants ces dernières
années. Les conditions techniques d’organisation et de
fonctionnement des IR ont été revues dans le décret 2005-11 du 6
janvier 2005 qui :
- – définit plus précisément la population suivie
d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes qui présentent des
difficultés psychologiques dont l’expression, notamment,
l’intensité des troubles du comportement, perturbe gravement la
socialisation et l’accès aux apprentissages, et qui nécessitent le
recours à des actions conjuguées ;
- – précise le cadre médicosocial de leur intervention
avec des composantes de soins, d’éducation, de scolarité ou de
formation professionnelle et d’insertion sociale ;
- – fixe des règles de fonctionnement renforçant le
travail interdisciplinaire d’équipe médicale, paramédicale,
éducative, pédagogique et d’un service social ;
- – renforce la collaboration avec les familles.
Les ITEP ont donc de multiples fonctions : soigner, éduquer,
enseigner, former, avec l’objectif final d’amener ces jeunes par
une « réadaptation » à la vie normale selon un « projet de
formation personnalisé » à une « intégration » réussie sociale et
professionnelle. À côté de l’ITEP de Champthierry, les
établissements de Toul-Ar-C’Hoat (Finistère) et de Castelnouvel
(Haute-Garonne) accueillent des enfants et adolescents épileptiques
pour suivre une formation scolaire et professionnelle adaptée
(Crespel et al., 2008).
La refonte des IR est achevée aujourd’hui et, depuis septembre
2008, l’établissement a l’entité d’ITEP. L’agrément actuel, daté de
1993, fixe le nombre de places à 56. C’est également depuis 1993
que la mixité a été introduite dans l’établissement avec l’accueil
des jeunes filles.
L’objectif de ce travail était de réaliser une enquête sur le
devenir socioprofessionnel des adolescents ayant quitté
l’établissement entre juillet 1982 et juillet 2008, soit sur une
période de 26 années.
Pour atteindre cet objectif, nous avons :
- – analysé la population accueillie, la formation
professionnelle suivie pendant le séjour ;
- – évalué l’impact de la prise en charge proposée sur le
niveau des connaissances et des compétences professionnelles
acquises ;
- – apprécié l’intégration sociale et professionnelle de
ces jeunes adultes après leur sortie de l’établissement (et son
adéquation ou non avec la formation suivie et le métier) ;
- – précisé l’évolution de l’épilepsie.
Patients et méthode
Les adolescents accueillis au centre, âgés de 13 à 20 ans,
souffrent d’épilepsie avec ou sans troubles du comportement
associés. Admis toute l’année sur proposition des Commissions
départementales d’éducation spécialisée (CDES), les adolescents
proviennent des lycées d’enseignement professionnel, des collèges,
des sections d’enseignement général et professionnel adapté (SEGPA)
et autres centres de formation de type maisons familiales et
rurales. Venu de toute la France, un quart de l’effectif total
provient de l’ITEP de Toul Ar C’Hoat spécialisé dans la prise en
charge d’enfants épileptiques en offrant une scolarité adaptée dans
le centre et les collèges et lycées de la ville, mais dont certains
sont orientés vers un cursus professionnel. Enfin, certains jeunes
sont déscolarisés depuis plusieurs mois en raison soit de crises
trop fréquentes, soit de troubles du comportement associés, ou
encore d’un refus de l’établissement de poursuivre l’accueil d’un
enfant trop souvent absent. La mise à l’écart, le rejet
manifesté par les autres élèves conduisent l’enfant à se replier
sur lui-même, voire à refuser d’aller en classe. Dans ces cas, la
mise en danger de la scolarité ou les échecs scolaires et la
stigmatisation, parfois déjà présente, rendent difficile le
maintien dans la famille et en milieu scolaire classique.
L’enquête a porté sur la population de jeunes épileptiques ayant
quitté l’établissement de Champthierry entre juillet 1982 et
juillet 2008.
Quatre cent vingt-deux questionnaires ont été envoyés aux
familles. Ont été exclues de l’envoi, les familles pour lesquelles
on connaissait le décès de leur enfant.
La fiche questionnaire mentionnait les items définis suivants
:
- – insertion professionnelle : profession exercée, lieu
d’exercice professionnel (milieu ordinaire ou milieu protégé),
l’adéquation avec la formation suivie, l’acquisition de nouvelles
formations ;
- – mode d’hébergement : appartement, domicile des
parents, foyer d’hébergement d’une structure de travail, foyer de
vie, foyer d’accueil médicalisé, hôpital, milieu carcéral ;
- – situation sociale : mariage, enfants, etc. ;
- – devenir de l’épilepsie (type et fréquence des crises)
et traitements associés antiépileptiques et/ou chirurgicaux.
Résultats
Population générale
Sur les 422 questionnaires envoyés, 232 réponses sont revenues,
mais certaines étaient incomplètement remplies. Il en ressort
que la population sur laquelle nous présentons les résultats ne
concerne que la moitié (55 %) de la population ayant fréquenté le
centre.
La population comprend 191 garçons et 41 filles.
Nous avons appris que trois jeunes avaient été mis en examen
judiciaire.
Nous avons aussi appris 13 décès ; associés aux décès qui
étaient antérieurement connus, le nombre total des décès est de 26
pour l’ensemble de la population initiale de 422 sujets, soit une
mortalité de 6,2 %. Les causes de mortalité étaient : quatre
noyades, un accident de la voie publique, un infarctus du myocarde,
quatre complications neurologiques de crises, deux épilepsies
myocloniques progressives, deux sudden unexpectated death in
epilepsy (SUDEP) et 12 causes indéterminées.
Quelles étaient les formations suivies pendant
le séjour dans l’établissement ?
Elles sont résumées dans le tableau I.
Il existe une forte prédominance de la fréquentation de l’atelier
d’horticulture, suivie par celle des ateliers cuisine et peinture ;
les ateliers d’électricité et de menuiserie, fermés en 1987 et
1988, n’étant pas représentatifs de la période étudiée, les données
ne seront pas reprises dans la présentation des résultats.
L’acquisition de diplômes validants est schématisée dans le
tableau 2, sachant que les adolescents
dont le niveau scolaire est insuffisant ne sont pas présentés au
Certificat d’aptitudes professionnelles (CAP). Par rapport à
l’effectif général de 221 sujets, plus de la moitié (64 %) sera
présentée aux examens. La majorité des élèves ayant suivi la
formation « cuisine » seront présentés à l’examen, alors que seule
une moitié des élèves des autres sections horticulture et peinture
le seront avec des taux de réussite différents. Le taux de
réussite au CAP, toutes filières confondues, est de 65 % mais ne
concerne que la population présentée aux CAP. Considérant
l’effectif général, le pourcentage de sujets qualifiés n’est plus
que de 42 %.
Tableau 1 Types de formation suivie
|
Horticulture
|
Cuisinea
|
Peinture
|
Électricitéb
|
Menuiseriec
|
Total
|
|
112 (48 %)
|
61 (26 %)
|
48 (21 %)
|
7 (3 %)
|
4 (2 %)
|
232 (100 %)
|
aOuverture de l’atelier cuisine en 1984.
bFermeture de l’atelier électricité en 1987.
cFermeture de l’atelier menuiserie en 1988.
Tableau 2 Présentation aux examens et résultats par
filière
|
Horticulture
|
Cuisine
|
Peinture
|
Total
|
|
Effectif général
|
112
|
61
|
48
|
221
|
|
Présentés au CAP
|
66
|
51
|
25
|
142
|
|
Diplômés
|
53
|
31
|
9
|
93
|
|
Pourcentage de réussite
|
80 %
|
61 %
|
36 %
|
65 %
|
Quelles ont été les intégrations professionnelles après
la sortie ?
L’intégration ou non dans le monde du travail, présentée dans le
tableau 3, indique que la majorité des
jeunes (80 %) ont une activité professionnelle soit en milieu
ordinaire (42,5 %), soit en milieu protégé (37,5 %) ; 7 % sont en
recherche d’emploi, alors que 13 % sont déclarés totalement inaptes
au travail.
Par ailleurs, la formation « cuisine », acquise pendant le
séjour au centre, coïncide avec une insertion favorisée dans le
milieu ordinaire (69 %), alors qu’elle l’est moins pour la
formation « peinture » (34 %) et « horticulture » (29 %) (tableau 4).
L’adéquation entre la formation acquise et le métier exercé est
restée difficile à apprécier en raison de réponses imprécises
(absence de réponse à cet item, travail intérimaire non précisé ;
réponse non détaillée comme « emploi en ESAT » [Établissements et
services d’aide par le travail] ou en atelier protégé) rendant
difficile l’exploitation des résultats. Globalement, sur le petit
échantillon de réponses exploitables (64 pour le milieu ordinaire
et 34 pour le milieu protégé), il existerait une adéquation entre
la formation et le poste de travail dans 75 % des cas en milieu
ordinaire et dans 58 % des cas en milieu protégé, ce qui doit être
interprété avec prudence.
Tableau 3 Intégration ou non au monde du travail
|
Milieu ordinaire (%)
|
Milieu protégé (%)
|
À la recherche d’un emploi (%)
|
Inaptitude au travail (%)
|
Total
|
|
92 (42,5)
|
81 (37,5)
|
15 (7)
|
28 (13)
|
|
|
173 (80)
|
15 (7)
|
28 (13)
|
216a
|
aSeize patients ne sont pas pris en compte : décédés
(13) ou en instance judiciaire (3).
Tableau 4 Lieux d’exercice professionnel en fonction de
la formation
Situation sociale
Le lieu de vie a été étudié et confronté à l’emploi (soit en milieu
ordinaire, soit en milieu protégé), et il est représenté dans le
tableau 5.
Il est intéressant de noter que 60 % des sujets exerçant une
activité professionnelle en milieu ordinaire sont indépendants, 40
% vivant encore au domicile familial. Seuls 33 % des sujets en
milieu protégé sont indépendants, alors que 22 % sont en foyer
d’hébergement et 43 % encore en famille ; les deux jeunes adultes
qui vivent en établissement sanitaire spécialisé sont en évaluation
de préadmission à la Teppe. Les sujets en recherche d’emploi
ou inaptes sont exceptionnellement indépendants (4 sur 28) et
vivent soit au domicile des parents, soit en institutions.
Enfin, il existe un nombre limité de couples et ayant eu des
enfants : 34 sujets vivent en couple dont la plupart (27)
travaillent en milieu ordinaire, six en milieu protégé, et un en
invalidité. On note que seuls 13 couples du milieu ordinaire ont eu
des enfants dont le nombre ne peut être précisé.
Tableau 5 Le lieu de vie en fonction du milieu
professionnel
|
Domicile des parents
|
Indépendantsa
|
Foyer d’hébergement
|
FO/FAMb
|
Hôpital psychiatrique
|
Établissement sanitaire spécialisé
|
Totalc
|
|
Milieu ordinaire (n, %)
|
34 (40 %)
|
50 (60 %)
|
|
|
|
|
84
|
|
Milieu protégé (n, %)
|
34 (43 %)
|
26 (33 %)
|
17 (22 %)
|
|
|
2 (3 %)
|
79
|
|
Recherche d’emploi (n, %)
|
13 (93 %)
|
1 (7 %)
|
|
|
|
|
14
|
|
Inaptitude au travail (n, %)
|
9 (32 %)
|
3 (11 %)
|
|
9 (32 %)
|
7 (25 %)
|
|
28
|
|
Total (n, %)
|
90 (43 %)
|
80 (39 %)
|
17 (8%)
|
9 (4,5 %)
|
7 (3,5 %)
|
2 (1 %)
|
205
|
aIndépendants : inclus deux jeunes résidant en foyer
jeunes travailleurs.
bFO/FAM : foyer occupationnel/foyer d’accueil
médicalisé.
cOnze personnes n’ont pas souhaité ou ont omis de
renseigner cet item (huit du milieu ordinaire, deux du milieu
protégé, un en recherche d’emploi).
Maladie épileptique versus intégration professionnelle
Parmi la population retenue dans cette étude (216 sujets), les
épilepsies partielles étaient un peu plus fréquentes (123 cas, soit
57 %) par rapport aux épilepsies généralisées (89 cas, soit 41 %)
(tableau 6) ; le tableau rend compte
aussi que 80 % des jeunes, dont le diagnostic d’épilepsie (tous
types confondus) avait été porté pendant leur séjour au centre, ont
un emploi (en milieu normal ou protégé), seuls 7 % sont en quête
d’emploi et 13 % inaptes au travail (13 %) (tableau 6). On pourrait aussi remarquer que
l’emploi (en milieu ordinaire ou protégé) est un peu plus fréquent
pour les sujets avec une épilepsie partielle (56 %) qu’avec une
épilepsie généralisée (41 %) (tableau
6).
Voulant mieux cerner l’impact de l’épilepsie sur l’emploi, nous
remarquons (tableau 7) que la
suppression des crises (stabilisation) existe pour la moitié de la
population (102 sujets, soit 48 %), et que quasiment neuf sujets
sur dix dont les crises ont été supprimées (94 sur 102) ont acquis
un emploi. Cependant, la persistance des crises n’empêche pas une
insertion pour sept sujets sur dix (79 sur 114), la proportion
d’emploi en milieu protégé restant cependant plus élevée pour les
épilepsies non stabilisées. L’incidence de la fréquence des crises
peut être un facteur limitant pour l’emploi ou l’inaptitude au
travail, en particulier quand les crises se répètent de façon
quotidienne ou hebdomadaire (tableau
8).
Tableau 6 Type d’épilepsie et insertion
professionnelle
|
Partiel (%)
|
Généralisé (%)
|
Inconnu (%)
|
Total
|
|
Milieu ordinaire
|
48 (52)a
|
42 (46)b
|
2 (2)
|
92
|
173 (80 %)
|
|
Milieu protégé
|
50 (62)a
|
29 (36)b
|
2 (2)
|
81
|
|
À la recherche d’un emploi
|
9 (60)
|
6 (40)
|
|
15
|
15 (7 %)
|
|
Inaptes au travail
|
16 (57)
|
12 (43)
|
|
28
|
28 (13 %)
|
|
Population totale
|
123 (57)
|
89 (41)
|
4 (2)
|
|
216
|
aQuatre-vingt-dix-huit sujets (56 %) souffrant
d’épilepsie partielle.
bSoixante et onze sujets (41 %) d’épilepsie
généralisée ont un emploi.
Tableau 7 Persistance (ou non) des crises et emploi
|
Emploi vs non-emploi
|
Stabilisation
|
Persistance des crises
|
|
Épilepsie partielle
|
Milieu ordinaire (n = 48)
|
34 (37 %)
|
14 (15 %)
|
|
Milieu protégé (n = 50)
|
19 (23 %)
|
31 (38 %)
|
|
Recherche d’emploi (n = 9)
|
1 (7 %)
|
8 (53 %)
|
|
Inaptitude (n = 16)
|
2 (7 %)
|
14 (50 %)
|
|
Total
|
n = 123
|
56 (45 %)
|
67 (55 %)
|
|
Épilepsie généralisée
|
Milieu ordinaire (n = 42)
|
29 (32 %)
|
13 (14 %)
|
|
Milieu protégé (n = 29)
|
10 (12 %)
|
19 (23 %)
|
|
Recherche d’emploi (n = 6)
|
2 (13 %)
|
4 (27 %)
|
|
Inaptitude (n = 12)
|
3 (11 %)(
|
9 (32 %)
|
|
Total
|
n = 89
|
44 (~ 50 %)
|
45 (~ 50 %)
|
|
Type non individualisé
|
Milieu ordinaire (n = 4)
|
2
|
|
|
Milieu protégé
|
|
2
|
|
Total
|
n = 4
|
2 (50 %)
|
2 (50 %)
|
|
Total général
|
216
|
102 (48 %)
|
114 (52 %)
|
Tableau 8 Fréquence des crises et emploi
Discussion
Le thème « Épilepsie et Travail » reste une préoccupation majeure
et a fait l’objet d’une attention particulière ces dernières
années. Une récente étude a analysé 34 articles de la littérature
(publiés en langue anglaise, allemande et hollandaise) en rapport
avec l’épilepsie et précisé les facteurs qui affectent l’emploi
régulier des personnes vivant avec une épilepsie, soulignant le
poids de la sévérité de l’épilepsie, des facteurs psychosociaux et
de la stigmatisation dans les difficultés (Smeets et al., 2007).
Le problème du chômage des jeunes reste un défi permanent dans
la plupart des pays industrialisés ou non, en particulier celui des
jeunes porteurs d’un handicap de quelque nature qu’il soit
(Achterberg et al., 2009), soulignant l’impact négatif de facteurs
(faible niveau éducationnel, pathologie chronique, handicap
fonctionnel, troubles psychopathologiques, thérapeutiques suivies,
etc.). L’insertion professionnelle reste un challenge pour les
professionnels de santé. L’irruption d’une pathologie chronique
chez les jeunes perturbe la qualité de vie et la scolarisation
primaire et secondaire qui est, de nos jours, une étape quasiment
incontournable pour obtenir un emploi de qualité (Soria et al.,
2008). En effet, la survenue de crises (surtout si l’épilepsie
apparaît dès le jeune âge) et les traitements médicamenteux (Chiron
et al., 2008) sont à l’origine de difficultés d’apprentissage des
enfants épileptiques en relation avec des processus mentaux variés
(troubles du langage, troubles de l’attention et des fonctions
exécutives, troubles mnésiques, ralentissement de la vitesse de
traitement de l’information). Pourront s’y ajouter, à
l’adolescence, des troubles du comportement intrinsèques ou
associés à l’épilepsie en raison d’un mal-être lié aux contraintes
et interdits imposés par la maladie (manque d’autonomie,
hyperprotection des parents, déni de la maladie) [pour revue, voir
les articles de Patrick Alvin, Isabelle Ann, Sylvie Jaillet, dans
ce numéro]. On conçoit aisément les difficultés d’intégration
professionnelle des personnes épileptiques expliquant que le taux
de chômage était encore le double de celui de la population
nationale au début des années 2000 (Gonnaud et Henny, 2004),
comparable à celui antérieurement rapporté en France (Salefranque
et al., 1989 ; Revol, 1998) mais aussi en Grande-Bretagne (Elwes et
al., 1991).
Nous devons mentionner la connaissance de 13 décès parmi la
population de 422 personnes ayant fréquenté le centre sur la
période de référence de 26 ans. L’enquête ne nous permet pas
de proposer des résultats statistiques sur la surmortalité des
épileptiques que l’on sait être deux à cinq fois supérieure à celle
d’une population normale ni d’individualiser des facteurs de risque
spécifiques (Tomson et Forsgren 2003 ; Jallon 2004 ; De Toffol,
2007 ; Ryvlin et al., 2009). Notons la survenue d’au moins deux «
morts subites inattendues » (SUDEP) (Hughes, 2009), sujet d’étude
et de recherche clinique et fondamentale dont la Ligue française
contre l’épilepsie (LFCE) en a fait une de ses priorités d’action
(Picot et Jallon, 2007 ; voir l’article de Picot et al. dans ce
numéro).
L’orientation vers un ITEP des adolescents « en rupture de
scolarisation classique » a pour objectif de conduire ces jeunes
handicapés par la maladie épileptique à une intégration
socioprofessionnelle réussie. Autrement dit, à côté de la prise en
charge thérapeutique de la maladie qui est un objectif majeur, le
séjour dans le centre doit répondre à trois exigences : la
scolarité, la formation professionnelle, l’emploi après la sortie
du centre.
L’arrivée de l’adolescent dans un ITEP conduit à mettre en place
une prise en charge pluridisciplinaire : médicothérapeutique,
éducative et professionnelle. L’orientation est « personnalisée »,
c’est-à-dire adaptée à l’état de santé de l’adolescent, à ses
capacités intellectuelles et à son choix personnel. Le choix
de la formation professionnelle dépend de l’avis de l’adolescent et
des observations du médecin et des techniciens référents qui auront
pu évaluer ses possibilités techniques et intellectuelles lors de
son passage « découvertes » dans les différents ateliers (cuisine,
horticulture, peinture) les premières semaines de son admission
dans le centre. Dans la majorité des cas, l’analyse synthétique
conduit à une scolarisation avec inscription à la préparation d’un
CAP. Cependant, les adolescents déficients, qui ne seraient pas
présentés aux épreuves du CAP, sont orientés vers une scolarité et
formation adaptées, suivis par le Service d’accompagnement à la vie
sociale (SAVS).
Nous sommes conscients des imperfections et/ou insuffisances de
cette enquête : le créneau temporel de 26 ans implique un
biais dans les résultats pour l’emploi, car le contexte économique
est différent « maintenant et autrefois ». Cependant, ce travail a
le mérite d’avoir essayé de recenser le devenir de la population
accueillie, l’analyse des résultats devant nous conduire à
réfléchir sur la validité et l’efficacité des prises en charge des
épileptiques et à proposer des actions innovantes en bonne
concordance avec les aspects sociétaux.
La différence de population entre les filles (18 %) et les
garçons (82 %) s’explique par l’introduction tardive de la mixité
dans le centre. Cependant, on peut rappeler qu’une enquête de
l’Insee, en 2002, indiquait déjà la prédominance des
enfants/adolescents masculins dans les institutions ainsi que de
jeunes adultes admis en milieu protégé (CAT, centre d’aide par le
travail). La prédominance des garçons dans les ITEP (étude sur
19 ITEP répertoriés en 2006) est retrouvée dans l’enquête 2005-2008
menée conjointement par la CRAM et le service médical de Normandie.
Cette surreprésentation des adolescents ne répond pas en totalité à
la capacité limitée de structures capables d’accueillir des
adolescentes. Il est probable que jusqu’à ces dernières
années, la société et les familles faisaient preuve d’une plus
grande tolérance du handicap féminin, la petite fille devenue
grande restant à la maison avec sa mère, surtout si cette dernière
était mère au foyer ; la rare orientation en centre spécialisé
était peut-être liée aux types de formation proposés qui pouvaient
apparaître plus dédiés à des emplois masculins (horticulture,
menuiserie, peinture, etc.). Ultérieurement, de plus grandes
difficultés d’emploi à l’âge adulte sont notées pour les jeunes
filles handicapées (Gilliam, 2008 ; Achterberg et al., 2009).
Les résultats de l’enquête montrent que la formation «
horticulture » (productions agricoles et florales) est la
spécialité majoritairement choisie par près de 50 % des adolescents
accueillis, puis viennent les ateliers cuisine (26 %) et peinture
(21 %). Plusieurs facteurs intrinsèques à l’activité interfèrent
dans le choix de l’adolescent : le facteur « dangerosité », relatif
à l’utilisation de matériels tels que les ustensiles de cuisine et
l’ergonomie du poste de travail du cuisinier, le travail en hauteur
sur des échafaudages pour les peintres ; le facteur de « pénibilité
» tels la station debout prolongée, les horaires irréguliers
(métiers de cuisine), le stress en rapport avec le contact avec une
clientèle ; le facteur « sécurité », l’atelier cuisine est soumis à
des normes de sécurité strictes du fait de l’utilisation des feux
de cuisson et des fours limitant aussi le nombre de participants
dans cet atelier. L’atelier horticulture apparaît ainsi comme une
section plus privilégiée (machines moins dangereuses, travail en
extérieur ou en serres, risque de chutes moins traumatisantes au
cours des crises, la non-stabilisation de l’épilepsie favorisant
l’orientation vers l’horticulture).
Au terme du séjour dans l’établissement, les connaissances
théoriques et les compétences professionnelles acquises pendant la
scolarité sont validées par la passation du CAP/CAPA (Certificat
d’aptitudes professionnelles agricoles). La majorité des
élèves ayant suivi la formation « cuisine » seront présentés au CAP
dont le niveau de difficultés est probablement supérieur aux autres
CAP mais avec un bon pourcentage de réussite (61 %). Il a été
difficile de comparer précisément ces résultats à ceux obtenus à
l’échelon national. Le taux de réussite au CAPA des jeunes de
l’établissement (80 %) apparaît cependant proche de celui de
l’année 2007 en France métropolitaine (84,4 %) ; nous ne
connaissons pas le taux national de réussite pour la filière «
cuisine » et « peinture ». Tous ateliers confondus, 93 jeunes sur
222 (soit 42 %) ont quitté le centre avec une formation qualifiante
reconnue alors que ce sont des jeunes qui, dans leur développement
et parcours, avaient été mis en échec et quitté le système scolaire
dit « classique ».
Reste à évaluer la troisième exigence qu’est l’emploi après la
sortie. Le tableau 3 montre que 80
% des jeunes ont une activité professionnelle à leur sortie du
centre, exercée soit dans le milieu ordinaire (42 %), soit en
milieu protégé (37 %). Sept pour cent sont en recherche d’emploi,
et 13 % ont été déclarés inaptes au travail.
Les adultes reconnus inaptes, indépendamment du type partiel ou
généralisé de l’épilepsie (tableau 7),
vivent essentiellement en institutions (foyer occupationnel ou
d’aide médicalisée, hôpital psychiatrique (tableau 5), la non-stabilisation de l’épilepsie
avec des crises fréquentes hebdomadaires étant un facteur
déterminant (tableau 8) mais non
suffisant où s’ajoutent des troubles associés à l’épilepsie
(neurologiques-moteurs, psychiatriques, cognitifs). Quelques rares
sujets inaptes restent en famille.
Au moment de l’enquête, tous les sujets, sauf 1 sur 13, en
recherche d’emploi, habitaient dans leur famille.
Le non-emploi était explicable pour certains qui auraient dû
être déclarés inaptes et bénéficier d’une AAH et/ou d’une admission
en FAM. La mise en institution reste une décision difficile à
prendre par le sujet et/ou par les parents dont la souffrance
morale et la culpabilité les empêchent d’aller vers encore une
prise en charge dans un autre établissement pour leur enfant devenu
jeune adulte. Ce moment d’acceptation de
l’enfant-adolescent-adulte, tel qu’il est, est l’aboutissement d’un
long cheminement des parents, et on ne saurait trop insister sur
l’accompagnement des familles (écoute, soutien, aide dans les
démarches administratives et médicales (Pelletier et Deschamps,
2007)). Il est probable que les autres sujets en recherche
d’emploi rencontraient des difficultés multiples, malgré l’aide du
SAVS dont le suivi peut se poursuivre trois ans après la sortie
(manque de professionnalisation, stigmatisation de l’épilepsie,
difficultés psychologiques, résidence en zones urbaines ou rurales
frappées par un chômage important, etc.).
Les 173 jeunes insérés professionnellement se répartissent de
façon presque égale entre le milieu ordinaire (42,5 %) et le milieu
protégé (37,5 %) (tableau 3) :
- – une insertion professionnelle réussie dans un milieu
ordinaire (84 sujets) conduit à une vie sociale réussie avec une
autonomie complète de vie : plus de six sujets sur dix sont
totalement indépendants (dont certains vivent en couple, et on des
enfants), les autres vivent encore en famille (tableau 5). Un facteur favorable à la bonne
intégration de ces sujets est la stabilisation des crises pour sept
sujets sur dix (tableau 7) ; cependant,
la persistance de rares crises (mensuelle ou annuelle) chez trois
patients sur dix n’a pas compromis le travail en milieu ordinaire
(tableau 8) ;
- – les jeunes travailleurs en milieu protégé (79 sujets)
ont une autonomie sociale différente en matière de logement : moins
d’un sujet sur quatre est indépendant, les autres étant en famille
ou en foyer. Moins d’un travailleur sur 10 vit en couple. Dans
cette catégorie, le handicap épilepsie est plus important, car plus
de six patients sur dix ont une épilepsie non stabilisée avec des
crises récurrentes quotidiennes, hebdomadaires ou mensuelles
(tableau 8). Cependant, la stabilisation de l’épilepsie de ces
jeunes en milieu protégé ne coïncide pas toujours avec une
intégration socioprofessionnelle réussie, ce qui souligne
l’importance des déficits associés (déficits cognitifs, troubles
comportementaux, qualification professionnelle absente ou
incomplète, etc.).
Conclusion
Cette enquête permet de rapporter que presque la moitié des
résidents (42,5 %) ont acquis une formation professionnelle
validante, et que 80 % des résidents auront cependant un emploi.
Ces résultats indiquent que les actions spécifiques du centre
(scolarité-formation-emploi) ont permis à ces adolescents devenus
jeunes adultes de retrouver un chemin de vie acceptable après une
adolescence émaillée de difficultés qui auraient pu compromettre
plus durement leur avenir, mais il faut intensifier la prise en
charge pour augmenter la formation qualifiante. L’intégration dans
un milieu protégé ne peut être considérée comme un échec, car les
raisons de non-emploi en milieu ordinaire sont complexes et
multifactorielles (épilepsie active, manque de
professionnalisation, troubles associés). Une des missions des
centres est de dépister tôt les difficultés possibles pendant et
après la sortie du centre, d’accompagner et de guider l’adolescent
dans ses décisions d’orientation de vie par une concertation
soutenue entre lui, sa famille et les différents acteurs du centre.
Cela nous amène à souligner l’importance capitale d’entretenir des
liens solides avec les familles qui confient leurs enfants à des
établissements spécialisés et qui sont souvent en grande souffrance
(où se mêlent déception, tristesse, culpabilité, voire colère) en
rapport avec la maladie de leur enfant et au placement en internat
souvent éloigné de la maison familiale. C’est une des actions
prioritaires mises en œuvre par le SAVS dès la deuxième année.
L’admission dans un ITEP (ou autre établissement médico-éducatif
ou sanitaire) reste une étape difficile pour le sujet et pour sa
famille ; même « bien accepté » par les adolescents et/ou leur
famille, le déroulement de leur vie affective, scolaire, familiale
d’adolescent sera différent de celui des autres enfants sans
handicap, voire de celui des autres enfants de la fratrie.
L’orientation vers un ITEP doit représenter une « chance » pour les
jeunes pour parvenir à une construction harmonieuse de leur vie
psychique et réussir leur vie sociale. C’est là le « challenge »
des professionnels (éducateurs, infirmiers, psychologues, médecins)
assurant la prise en charge, aider à :
- – acquérir l’estime de soi ;
- – la connaissance (et l’acceptation) de la maladie par
l’éducation thérapeutique ;
- – développer les compétences intellectuelles ou
manuelles de chacun par une scolarité générale et professionnelle
adaptée et qualifiante ;
- – s’insérer en tant que citoyen à part entière dans la
communauté.
On ne peut omettre le sentiment de discrimination persistant
dans la société vis-à-vis des personnes épileptiques (Bandstra et
al., 2008). Bien que le stigmate relatif à l’épilepsie s’atténue,
un impact négatif sur l’emploi subsiste (Jacoby et al., 2005)
relevant souvent de préjugés basés sur la méconnaissance de cette
maladie, la crainte pour les employeurs d’accidents du travail,
voire même la crainte du personnel d’avoir un collègue épileptique
(Harden et al., 2004 ; Jacoby et al., 2005).
En conclusion, il reste encore beaucoup à faire pour parvenir à
une « habilitation » des sujets épileptiques dans le monde du
travail. Comme le soulignait Gonnaud (Gonnaud, 2004), la prise en
charge médicosociale est « un travail coopératif » de terrain dans
la durée, entre différents acteurs (neurologue, médecin du travail
et structures d’insertion, etc.).
L’accompagnement personnalisé de l’adolescent épileptique est et
doit rester une action incontournable pour les jeunes en
difficulté, afin de promouvoir l’égalité des chances et de conduire
à une insertion professionnelle et sociale la plus satisfaisante
pour tous. Des progrès dans la connaissance et la
démystification de la maladie épileptique doivent être faits en
direction de la société, avec l’aide des actions combinées de la
LFCE, du Comité national pour l’épilepsie (CNE) et de la Fondation
française de recherche en épilepsie (FFRE). À plus grande échelle,
il faut que continuent les réflexions concertées des différents
établissements médicosociaux et des organismes de tutelle pour
diversifier les formations proposées (en réfléchissant à celles
plus adaptées aux jeunes filles), améliorer l’acquisition de
l’autonomie et de l’indépendance, responsabiliser les sujets à la
vie dans la cité et en société, société qui, en retour, doit mieux
les reconnaître, les intégrer et agir contre leur exclusion. Tous
les efforts des professionnels de santé, des directeurs
d’établissements, des organismes de tutelle, des citoyens doivent
continuer et s’intensifier pour mieux comprendre les difficultés et
les aptitudes des sujets épileptiques, augmenter le taux de
formation qualifiante afin de mieux les aider pour réussir leur vie
socioprofessionnelle.
Remerciements
Nous tenons à remercier les équipes, éducative, médicale et
pédagogique ainsi que le service d’accompagnement à la vie sociale
et le secrétariat de l’institut, pour leur participation à
l’enquête, tout particulièrement, Dominique Pilate (éducateur
spécialisé), Catherine Touchet (infirmière), Yohann Ploteau
(éducateur scolaire), Marie-Laure Le Noan (secrétaire). Nous
voulons aussi remercier le directeur du centre, M. J. Dufay, dont
le départ en retraite est récent ainsi que l’organisme de gestion
du centre, l’ANAIS.
Enfin, nos remerciements s’adressent à tous ceux et celles de la
population accueillie et à leur famille qui ont bien voulu nous
accorder de leur temps pour répondre aux questionnaires et nous
permettre de réaliser cette étude.
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