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Trance and epilepsy in Tamberma district of Togo : clinical, electroencephalographical and neuropsychological studies of six cases of odueri (« falling women »)


Epilepsies. Volume 20, Number 2, 97-100, avril-mai-juin 2008, Article original

DOI : 10.1684/epi.2008.0148

Résumé   Summary  

Author(s) : Agnon Ayélola Koffi Balogou, Belo Mofou, Padaro Essohana, Damelan Kombate, Boukouloum Hainga, Komi Assogba, Yao Banakinao, Vinyo Kodjo Kumako, Kossi Apetse, Kokou Mensah Guinhouya, Kodjo Eric Grunitzky , Service de neurologie de Lomé, BP 30284, Togo.

Summary : It is not easy to make difference between epileptic seizures and strange behaviours. The aim of our study is to check whether trances presented by some women during funerals were due to epilepsy.Methodology. A neuroepidemiological investigation conducted between November 30, 2001 and January 29, 2002 in Tamberma district founded 6 women who presented trances (odueri) during funeral rituals (tibenti). In all cases, clinical, neuropsychological and electroencephalographical examinations were performed. They were followed up for 5 years. Results. Average age was 31 ± 12,4 years \; 5 of them did not know to read or write. They had all professional activities and were animists. Clinical examination and EEG were normal. No change was noted during the five years of follow-up. Compared to controls, they were 4 times more anxious and twice more depressed. Conclusion. Clinical, neuropsychological and electroencephalographical examinations and long-term follow-up help distinguish trances from epileptic seizures.

Keywords : epilepsy, trance, anxiety, depression

ARTICLE

Auteur(s) : Agnon Ayélola Koffi Balogou, Belo Mofou, Padaro Essohana, Damelan Kombate, Boukouloum Hainga, Komi Assogba, Yao Banakinao, Vinyo Kodjo Kumako, Kossi Apetse, Kokou Mensah Guinhouya, Kodjo Eric Grunitzky

Service de neurologie de Lomé, BP 30284, Togo

Une crise épileptique est la survenue transitoire de signes et ou symptômes dus à une activité neuronale anormale excessive ou synchrone dans le cerveau. Les crises peuvent affecter les fonctions motrices, sensorielles et végétatives, l’état de conscience, l’état émotionnel, la mémoire, la cognition et le comportement (Fischer et al., 2005). Le diagnostic clinique de la crise est essentiellement fondé sur l’interrogatoire du malade et des témoins (Balogou et al., 2006). Des comportements cliniques spectaculaires peuvent avoir une origine authentiquement épileptique dans certaines décharges frontales (de Toffol, 1997). Plusieurs travaux chez les Noirs africains (Gravrand, 1966 ; Métraux, 1958) ont rapporté d’authentiques crises longtemps attribuées à des possessions ou transes. De même, il est rapporté des crises psychogènes non épileptiques chez plusieurs épileptiques (Kato, 2006).

Nous avons recensé, au cours d’une enquête neuroépidémiologique (Balogou et al., 2007), 6 femmes qui, lors des rites funéraires (tibenti) en milieu tamberma, ou batamariba, ou tammariba au Togo, présentaient des transes attribuées à des possessions. Elles sont appelées odueri ou les « femmes qui tombent » (Sewane, 2001). Nous les avons suivies dans le but de déterminer la relation entre ces transes et une épilepsie.

Méthodes

L’Organisation mondiale de la santé, dans le cadre de la campagne mondiale contre l’épilepsie, a apporté son soutien financier à un projet de démonstration de prise en charge de l’épilepsie en milieu tamberma dans la préfecture de la Kéran au nord du Togo.

Ce projet débuté en 2001 comprenait trois phases : la première consacrée aux représentations socioculturelles de l’épilepsie, la deuxième à l’enquête neuroépidémiologique (du 30 novembre 2001 au 29 janvier 2002), et la troisième a concerné la mise en place d’une stratégie de prise en charge communautaire. Le questionnaire d’investigation neuroépidémiologique proposé par l’OMS pour les pays en développement, révisé par la Ligue internationale contre l’épilepsie et réadapté par le Réseau d’etudes et de recherches en neurologie tropicale, a été utilisé pour dépister les personnes susceptibles de faire des crises épileptiques. Après examen clinique et enregistrement électroencéphalographique standard, le diagnostic d’épilepsie a été retenu chez 98 sujets. 92 d’entre eux souffrant d’une épilepsie active sur les 6 249 habitants enquêtés ont été retenus et pris en charge (Balogou et al., 2007).

Six femmes appelées odueri ou « femmes qui tombent » lors des rites funéraires tibenti présentaient des crises attribuées à des possessions. Elles avaient été soumises à un examen clinique, neuropsychologique et électroencéphalographique. Elles ont été régulièrement suivies pendant cinq années (de novembre 2001 à novembre 2006).

L’examen clinique comprenait des données démographiques (âge, lieu de naissance, profession, situation matrimoniale), les antécédents personnels et familiaux, un examen général, un examen neurologique et un examen des autres appareils.

L’examen neuropsychologique concernait l’expression du degré d’anxiété et de dépression. Nous avons utilisé l’échelle d’anxiété et de dépression de Goldberg et al. (1988). Nous avons comparé nos résultats à ceux de 98 épileptiques et à ceux de 98 témoins appariés par sexe et par âge. Nous avons considéré le seuil 5 pour l’anxiété et 2 pour la dépression comme celui de la probabilité qu’il existe un trouble psychopathologique important tel que l’ont établi Goldberg et al. (1988).

Les six femmes retenues ont eu un enregistrement EEG avec un appareil ALVAR VIII (8 pistes) en montage longitudinal et transversal avec les épreuves de stimulation lumineuse intermittente et d’hyperpnée lors de la phase d’enquête épidémiologique. Cinq autres enregistrements EEG ont été faits de nouveau à chacune d’entre elles lors de rites funéraires. Les tracés EEG ont été interprétés par un neurologue.

Le test de khi carré (X2) de Mantel Haenszel a été utilisé pour des comparaisons qualitatives, et le test exact de Fischer quand l’une des valeurs attendues est inférieure à 5.

Résultats

L’âge moyen de ces 6 femmes était de 31 ± 12,4 ans, avec des extrêmes de 19 et 50 ans. Cinq (83,3%) ne savaient ni lire ni écrire et 1 (16,7 %) était scolarisée. Quatre (66,7 %) étaient mariées, 1 (16,7 %) divorcée et 1 (16,7 %) veuve. Quatre (66,7 %) étaient cultivatrices et 2 (33,3 %) étaient commerçantes. Aucune ne portait de grossesse. Toutes étaient animistes.

Parmi les 6 femmes, la parenté mère, fille et sœur existe pour chacune une fois ; deux femmes n’avaient aucune parenté avec les autres. Le deuxième rang de naissance venait en tête avec 3 femmes, suivi du premier, du troisième et du quatrième, tous avec un cas. Quatre de ces femmes étaient nées au dispensaire et 2 à domicile.

Deux d’entre elles avaient signalé des convulsions fébriles dans l’enfance ; cependant, aucune ne présentait de signes pouvant être rapportés à une épilepsie.

Toutes avaient présenté leur première crise de possession entre 19 et 40 ans. Trois (50 %) ont déclaré avoir fait plus de dix crises ; 2 (33,3 %) avaient fait entre six et dix crises et 1 (16,7 %) entre deux et cinq crises.

Le facteur déclenchant était le rite funéraire tibenti. Les crises survenaient pendant les chants, danses et pleurs de masse en présence du corps du défunt dans la maison mortuaire. Elles avaient lieu généralement le matin entre 7 et 11 heures, et l’après-midi entre 15 et 17 heures. Les rites funéraires et l’enterrement ne pouvaient pas se faire lorsque le soleil est au zénith ni à la tombée de la nuit. Le discours funéraire était fait d’éloges de la lignée du défunt, de sa bravoure et de l’invocation des esprits de ses ancêtres. L’odueri poussait de façon subite, après s’être lavé les pieds, les mains et le visage d’une infusion d’herbes dans un seau d’eau, un cri strident, puis tombait avec des mouvements saccadés de tout le corps et une révulsion oculaire. Il n’a jamais été noté d’énurésie ni de morsure de la langue. La crise durait habituellement 1 à 2 minutes. Certains initiés se précipitaient ensuite pour sortir l’odueri de l’arène, et elle était renvoyée dans sa maison jusqu’à ce que l’enterrement du défunt ait lieu. Les examens EEG étaient normaux pour toutes les femmes.

Les femmes ayant présenté plus de dix crises durant les deux dernières années avant l’enquête ont été les plus anxieuses (5,2 ± 2,8 au score de d’anxiété) et les plus déprimées (4,8 ± 2,1 au score de dépression) (tableau 1).

Le tableau 2 rapporte les données obtenues aux scores de Goldberg chez les 6 femmes, les témoins et les épileptiques. Les 6 femmes et les témoins animistes ont été plus anxieux (3,9 ± 3) que les sujets de religion chrétienne (3,4 ± 2,3) (p = 0,00018) et musulmane (2,9 ± 2,2) (p = 0,00024).

Tableau 1 Relation entre fréquence des crises et score d’anxiété et de dépression chez les 6 femmes qui présentaient des transes

Moyenne au score

Fréquence des transes

Anxiété

ET

Dépression

ET

1

4,5

2,8

4,2

2,1

2 à 5

3,9

2,0

3,1

2,6

6 à 10

4,5

1,7

3,7

2,4

plus de 10

5,2

2,8

4,8

2,1



Tableau 2 Comparaison de l’état d’anxiété, de dépression et du statut anxiodépressif (score total) chez les 6 femmes présentant des transes (odueri), les témoins et les épileptiques

Moyenne au score de Goldberg

n

Anxiété

ET

Dépression

ET

Score total

ET

Odueri

6

4,3

1,9

3,4

2,0

7,7

3,9

Témoins

98

2,6

1,6

0,4

0,9

2,9

2,1

Épileptiques

98

5,3

2,0

4 ,4

2,2

9,7

3,9

Discussion

L’enquête s’est déroulée dans une communauté monoéthnique de type rural ayant la particularité d’avoir longtemps résisté à la pénétration de valeurs étrangères. L’étude épidémiologique sur l’épilepsie en pays tamberma avait permis de dépister 227 sujets dont 98 épileptiques. Ces 6 femmes étaient incluses parmi les 129 dont le diagnostic d’épilepsie n’a pas été confirmé à la suite de l’examen clinique et électroencéphalographique. Elles représentaient 4,7 % des sujets dépistés.

Sur le plan social, 16,7 % de ces femmes étaient scolarisées contre 14,1 % de la population féminine enquêtée. La différence n’est pas significative. Elles étaient mariées dans 66,7 % des cas contre 31, 9 % de la population féminine étudiée et 20,9 % dans une étude centrafricaine (Berner-Berndedy et al., 1997).

Sur le plan clinique, le début et l’arrêt brutal, la durée brève des crises associés à une révulsion oculaire pouvaient faire évoquer le diagnostic d’une crise épileptique. Ces 6 femmes ne présentaient pas d’autres signes pouvant être en rapport avec l’épilepsie. Cette situation a été confirmée par la normalité des EEG. Les manifestations cliniques qu’elles présentaient au cours des rites funéraires tibenti étaient simplement des transes ; le suivi régulier sur 5 ans confirme le diagnostic.

Des études ont montré que d’authentiques crises ont été attribuées à des phénomènes de transes ou à une possession par un dieu (Carraza et al., 1999 ; Wear et Nixon, 2001). En revanche, d’autres auteurs (de Toffol, 1997) ont prouvé que certaines manifestations longtemps prises pour des crises épileptiques ne l’étaient pas. de Toffol a remarqué qu’au sein d’une population d’épileptiques réfractaires au traitement l’enregistrement EEG-vidéo a montré que 10 à 40 % des événements enregistrés et considérés comme des crises épileptiques n’étaient pas de nature épileptique. Il n’est cependant pas facile, malgré cet outil, de se prononcer certaines fois en vue d’une prise en charge efficace (Harden et al., 2003).

Des comportements cliniques spectaculaires peuvent avoir une origine épileptique comme dans les décharges frontales. Shorvon et al. (1991) ont distingué l’attaque psychogénique de certains états pris pour épilepsie. La difficulté de distinguer les vraies crises épileptiques des crises psychogènes non épileptiques relève des cas où les deux peuvent être associées (Kato 2006).

Nous avons noté significativement environ quatre fois plus de troubles anxieux sévères chez ces femmes (p < 0,0001) et deux fois plus de troubles dépressifs sévères que chez les témoins. De même, sans tenir compte du seuil de la gravité, et en considérant des scores obtenus à l’échelle de Goldberg, ces femmes pouvaient être considérées significativement plus anxieuses et plus dépressives que les témoins. Pour Goldstein et al. (2000), les crises psychogènes non épileptiques sont liées au stress, à l’anxiété et à une possible tendance dissociative.

La sévérité de l’anxiété et de la dépression peut être corrélée à la fréquence des transes chez les 6 femmes. Cette sévérité des troubles anxio-dépressifs est probablement liée à une crainte constante d’être emporté par l’esprit possesseur.

Conclusion

Des investigations cliniques, électroencéphalographiques et un suivi sur une longue période permettent de distinguer une crise épileptique d’une transe. L’interprétation de cette dernière en milieu noir africain reste à élucider.

Références

Balogou et al, 2006 Balogou AAK, Waruingi M, Dumas M, Preux P-M. Epilepsy in developing countries : clinical evaluation (Chapter 6). In : JMK Murphy, Nimal Senanayake. Epilepsy in the Tropics. Georgetown, Texas : Landes bioscience (ed), 2006 : 40-5.

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Carraza et al, 1999 Carraza E, de Toledo J, Tatum W, Rives-Vasquez R, Rey G, Wealer S. Epilepsy and religious experiences : Voodou, possession. Neurologic Center of South Florida. Epilepsia 1999 ; 40 : 239-41.

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Fischer et al, 2005 Fischer RS, van Emde Boas W, Blume W, et al. Crises épileptiques et épilepsie : définitions proposées par la Ligue internationale contre l’épilepsie et le Bureau international pour l’épilepsie. Épilepsies 2005 ; 17 : 129-32.

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Métraux, 1958 Métraux A. In : Le vaudou haïtien. Paris : Gallimard (ed), 1958 : 1-15.

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