ARTICLE
Auteur(s) : Agnon
Ayélola Koffi Balogou, Belo Mofou, Padaro Essohana, Damelan
Kombate, Boukouloum Hainga, Komi Assogba, Yao Banakinao, Vinyo
Kodjo Kumako, Kossi Apetse, Kokou Mensah Guinhouya, Kodjo Eric
Grunitzky
Service de neurologie de Lomé, BP 30284, Togo
Une crise épileptique est la survenue transitoire de signes et
ou symptômes dus à une activité neuronale anormale excessive ou
synchrone dans le cerveau. Les crises peuvent affecter les
fonctions motrices, sensorielles et végétatives, l’état de
conscience, l’état émotionnel, la mémoire, la cognition et le
comportement (Fischer et al., 2005). Le diagnostic clinique de la
crise est essentiellement fondé sur l’interrogatoire du malade et
des témoins (Balogou et al., 2006). Des comportements cliniques
spectaculaires peuvent avoir une origine authentiquement
épileptique dans certaines décharges frontales (de Toffol, 1997).
Plusieurs travaux chez les Noirs africains (Gravrand, 1966 ;
Métraux, 1958) ont rapporté d’authentiques crises longtemps
attribuées à des possessions ou transes. De même, il est rapporté
des crises psychogènes non épileptiques chez plusieurs épileptiques
(Kato, 2006).
Nous avons recensé, au cours d’une enquête neuroépidémiologique
(Balogou et al., 2007), 6 femmes qui, lors des rites funéraires
(tibenti) en milieu tamberma, ou batamariba, ou tammariba au Togo,
présentaient des transes attribuées à des possessions. Elles sont
appelées odueri ou les « femmes qui tombent » (Sewane,
2001). Nous les avons suivies dans le but de déterminer la relation
entre ces transes et une épilepsie.
Méthodes
L’Organisation mondiale de la santé, dans le cadre de la campagne
mondiale contre l’épilepsie, a apporté son soutien financier à un
projet de démonstration de prise en charge de l’épilepsie en milieu
tamberma dans la préfecture de la Kéran au nord du Togo.
Ce projet débuté en 2001 comprenait trois phases : la
première consacrée aux représentations socioculturelles de
l’épilepsie, la deuxième à l’enquête neuroépidémiologique (du
30 novembre 2001 au 29 janvier 2002), et la troisième a
concerné la mise en place d’une stratégie de prise en charge
communautaire. Le questionnaire d’investigation
neuroépidémiologique proposé par l’OMS pour les pays en
développement, révisé par la Ligue internationale contre
l’épilepsie et réadapté par le Réseau d’etudes et de recherches en
neurologie tropicale, a été utilisé pour dépister les personnes
susceptibles de faire des crises épileptiques. Après examen
clinique et enregistrement électroencéphalographique standard, le
diagnostic d’épilepsie a été retenu chez 98 sujets. 92 d’entre eux
souffrant d’une épilepsie active sur les 6 249 habitants
enquêtés ont été retenus et pris en charge (Balogou et al.,
2007).
Six femmes appelées odueri ou « femmes qui
tombent » lors des rites funéraires tibenti présentaient des
crises attribuées à des possessions. Elles avaient été soumises à
un examen clinique, neuropsychologique et
électroencéphalographique. Elles ont été régulièrement suivies
pendant cinq années (de novembre 2001 à novembre 2006).
L’examen clinique comprenait des données démographiques (âge,
lieu de naissance, profession, situation matrimoniale), les
antécédents personnels et familiaux, un examen général, un examen
neurologique et un examen des autres appareils.
L’examen neuropsychologique concernait l’expression du degré
d’anxiété et de dépression. Nous avons utilisé l’échelle d’anxiété
et de dépression de Goldberg et al. (1988). Nous avons comparé nos
résultats à ceux de 98 épileptiques et à ceux de 98 témoins
appariés par sexe et par âge. Nous avons considéré le seuil 5 pour
l’anxiété et 2 pour la dépression comme celui de la probabilité
qu’il existe un trouble psychopathologique important tel que l’ont
établi Goldberg et al. (1988).
Les six femmes retenues ont eu un enregistrement EEG avec un
appareil ALVAR VIII (8 pistes) en montage longitudinal et
transversal avec les épreuves de stimulation lumineuse
intermittente et d’hyperpnée lors de la phase d’enquête
épidémiologique. Cinq autres enregistrements EEG ont été faits de
nouveau à chacune d’entre elles lors de rites funéraires. Les
tracés EEG ont été interprétés par un neurologue.
Le test de khi carré (X2) de Mantel Haenszel a été
utilisé pour des comparaisons qualitatives, et le test exact de
Fischer quand l’une des valeurs attendues est inférieure à 5.
Résultats
L’âge moyen de ces 6 femmes était de 31 ± 12,4 ans, avec des
extrêmes de 19 et 50 ans. Cinq (83,3%) ne savaient ni lire ni
écrire et 1 (16,7 %) était scolarisée. Quatre (66,7 %)
étaient mariées, 1 (16,7 %) divorcée et 1 (16,7 %) veuve.
Quatre (66,7 %) étaient cultivatrices et 2 (33,3 %)
étaient commerçantes. Aucune ne portait de grossesse. Toutes
étaient animistes.
Parmi les 6 femmes, la parenté mère, fille et sœur existe pour
chacune une fois ; deux femmes n’avaient aucune parenté avec
les autres. Le deuxième rang de naissance venait en tête avec 3
femmes, suivi du premier, du troisième et du quatrième, tous avec
un cas. Quatre de ces femmes étaient nées au dispensaire et 2 à
domicile.
Deux d’entre elles avaient signalé des convulsions fébriles dans
l’enfance ; cependant, aucune ne présentait de signes pouvant
être rapportés à une épilepsie.
Toutes avaient présenté leur première crise de possession entre
19 et 40 ans. Trois (50 %) ont déclaré avoir fait plus de
dix crises ; 2 (33,3 %) avaient fait entre six et dix
crises et 1 (16,7 %) entre deux et cinq crises.
Le facteur déclenchant était le rite funéraire tibenti. Les
crises survenaient pendant les chants, danses et pleurs de masse en
présence du corps du défunt dans la maison mortuaire. Elles avaient
lieu généralement le matin entre 7 et 11 heures, et
l’après-midi entre 15 et 17 heures. Les rites funéraires et
l’enterrement ne pouvaient pas se faire lorsque le soleil est au
zénith ni à la tombée de la nuit. Le discours funéraire était fait
d’éloges de la lignée du défunt, de sa bravoure et de l’invocation
des esprits de ses ancêtres. L’odueri poussait de façon subite,
après s’être lavé les pieds, les mains et le visage d’une infusion
d’herbes dans un seau d’eau, un cri strident, puis tombait avec des
mouvements saccadés de tout le corps et une révulsion oculaire. Il
n’a jamais été noté d’énurésie ni de morsure de la langue. La crise
durait habituellement 1 à 2 minutes. Certains initiés se
précipitaient ensuite pour sortir l’odueri de l’arène, et elle
était renvoyée dans sa maison jusqu’à ce que l’enterrement du
défunt ait lieu. Les examens EEG étaient normaux pour toutes les
femmes.
Les femmes ayant présenté plus de dix crises durant les deux
dernières années avant l’enquête ont été les plus anxieuses (5,2 ±
2,8 au score de d’anxiété) et les plus déprimées (4,8 ± 2,1 au
score de dépression) (tableau 1).
Le tableau 2 rapporte les
données obtenues aux scores de Goldberg chez les 6 femmes, les
témoins et les épileptiques. Les 6 femmes et les témoins animistes
ont été plus anxieux (3,9 ± 3) que les sujets de religion
chrétienne (3,4 ± 2,3) (p = 0,00018) et musulmane (2,9 ± 2,2) (p =
0,00024).
Tableau 1 Relation entre fréquence des crises et score
d’anxiété et de dépression chez les 6 femmes qui présentaient des
transes
|
Moyenne au score
|
|
Fréquence des transes
|
Anxiété
|
ET
|
Dépression
|
ET
|
|
1
|
4,5
|
2,8
|
4,2
|
2,1
|
|
2 à 5
|
3,9
|
2,0
|
3,1
|
2,6
|
|
6 à 10
|
4,5
|
1,7
|
3,7
|
2,4
|
|
plus de 10
|
5,2
|
2,8
|
4,8
|
2,1
|
Tableau 2 Comparaison de l’état d’anxiété, de
dépression et du statut anxiodépressif (score total) chez les 6
femmes présentant des transes (odueri), les témoins et les
épileptiques
|
Moyenne au score de Goldberg
|
|
n
|
Anxiété
|
ET
|
Dépression
|
ET
|
Score total
|
ET
|
|
Odueri
|
6
|
4,3
|
1,9
|
3,4
|
2,0
|
7,7
|
3,9
|
|
Témoins
|
98
|
2,6
|
1,6
|
0,4
|
0,9
|
2,9
|
2,1
|
|
Épileptiques
|
98
|
5,3
|
2,0
|
4 ,4
|
2,2
|
9,7
|
3,9
|
Discussion
L’enquête s’est déroulée dans une communauté monoéthnique de type
rural ayant la particularité d’avoir longtemps résisté à la
pénétration de valeurs étrangères. L’étude épidémiologique sur
l’épilepsie en pays tamberma avait permis de dépister 227 sujets
dont 98 épileptiques. Ces 6 femmes étaient incluses parmi les 129
dont le diagnostic d’épilepsie n’a pas été confirmé à la suite de
l’examen clinique et électroencéphalographique. Elles
représentaient 4,7 % des sujets dépistés.
Sur le plan social, 16,7 % de ces femmes étaient
scolarisées contre 14,1 % de la population féminine enquêtée.
La différence n’est pas significative. Elles étaient mariées dans
66,7 % des cas contre 31, 9 % de la population féminine
étudiée et 20,9 % dans une étude centrafricaine
(Berner-Berndedy et al., 1997).
Sur le plan clinique, le début et l’arrêt brutal, la durée brève
des crises associés à une révulsion oculaire pouvaient faire
évoquer le diagnostic d’une crise épileptique. Ces 6 femmes ne
présentaient pas d’autres signes pouvant être en rapport avec
l’épilepsie. Cette situation a été confirmée par la normalité des
EEG. Les manifestations cliniques qu’elles présentaient au cours
des rites funéraires tibenti étaient simplement des transes ;
le suivi régulier sur 5 ans confirme le diagnostic.
Des études ont montré que d’authentiques crises ont été
attribuées à des phénomènes de transes ou à une possession par un
dieu (Carraza et al., 1999 ; Wear et Nixon, 2001). En
revanche, d’autres auteurs (de Toffol, 1997) ont prouvé que
certaines manifestations longtemps prises pour des crises
épileptiques ne l’étaient pas. de Toffol a remarqué qu’au sein
d’une population d’épileptiques réfractaires au traitement
l’enregistrement EEG-vidéo a montré que 10 à 40 % des
événements enregistrés et considérés comme des crises épileptiques
n’étaient pas de nature épileptique. Il n’est cependant pas facile,
malgré cet outil, de se prononcer certaines fois en vue d’une prise
en charge efficace (Harden et al., 2003).
Des comportements cliniques spectaculaires peuvent avoir une
origine épileptique comme dans les décharges frontales. Shorvon et
al. (1991) ont distingué l’attaque psychogénique de certains états
pris pour épilepsie. La difficulté de distinguer les vraies crises
épileptiques des crises psychogènes non épileptiques relève des cas
où les deux peuvent être associées (Kato 2006).
Nous avons noté significativement environ quatre fois plus de
troubles anxieux sévères chez ces femmes (p < 0,0001) et deux
fois plus de troubles dépressifs sévères que chez les témoins. De
même, sans tenir compte du seuil de la gravité, et en considérant
des scores obtenus à l’échelle de Goldberg, ces femmes pouvaient
être considérées significativement plus anxieuses et plus
dépressives que les témoins. Pour Goldstein et al. (2000), les
crises psychogènes non épileptiques sont liées au stress, à
l’anxiété et à une possible tendance dissociative.
La sévérité de l’anxiété et de la dépression peut être corrélée
à la fréquence des transes chez les 6 femmes. Cette sévérité des
troubles anxio-dépressifs est probablement liée à une crainte
constante d’être emporté par l’esprit possesseur.
Conclusion
Des investigations cliniques, électroencéphalographiques et un
suivi sur une longue période permettent de distinguer une crise
épileptique d’une transe. L’interprétation de cette dernière en
milieu noir africain reste à élucider.
Références
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