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Hommage à Jean Talairach (1911-2007)


Epilepsies. Volume 20, Number 2, 77-80, avril-mai-juin 2008, Hommage

DOI : 10.1684/epi.2008.0144


Author(s) : Patrick Chauvel , Service de neurophysiologie clinique, CHU Timone, Marseille, France.

ARTICLE

Auteur(s) : Patrick Chauvel

Service de neurophysiologie clinique, CHU Timone, Marseille, France

C’est à Sainte-Anne, dans la chambre qui était autrefois son bureau, que Jean Talairach a choisi de quitter ce monde. Son esprit était en ces lieux depuis si longtemps, il n’avait jamais souhaité s’en écarter. De la chambre de son appartement, il en scrutait les toits, il veillait sur son école, il se souciait de sa pérennité. De l’équipe qu’il avait commencé à constituer il y a plus de cinquante ans, il est parti le dernier. Lucide et visionnaire jusqu’au bout de sa longue vie, il avait estimé que l’essentiel était achevé, et le témoin transmis.

C’était un « grand homme », le « dernier des géants » selon le mot d’un collègue américain à l’annonce de son décès.

Jean Talairach naquit à Perpignan le 15 janvier 1911. Son père, conservateur des hypothèques, fut muté de ville en ville. La famille vécut ensuite à Montpellier, ville universitaire par excellence, où le frère aîné fera son droit, et Jean le cadet sa médecine.

Après avoir fait ses études à Montpellier, puis à Lyon, il choisit, à l’exemple, et sous l’influence décisive, de son cousin Henri Ey, son aîné de 11 ans, catalan comme lui, de monter à Paris pour y étudier la psychiatrie. Douze ans après lui, il sera nommé interne des Hôpitaux psychiatriques de la Seine, en 1938.

Son internat va être interrompu par la guerre. Mobilisé en 1939, il est envoyé dans l’est de la France, à Belfort, et c’est pendant cette « drôle de guerre » qu’il rencontre celle qui allait devenir sa femme ; elle servait alors comme infirmière de la Croix-Rouge. En 1940, elle le retrouve à Paris où ils se marieront. La même année, il devient docteur en médecine. Puis il devient chef de clinique dans le service du Pr Jean Delay à la Clinique des Maladies Mentales et de l’Encéphale. C’est sans doute à la fin de la guerre que son chemin va s’orienter vers la neurochirurgie, à travers sa rencontre avec Marcel David au Val-de-Grâce. Nommé médecin des Hôpitaux psychiatriques en 1945, il suit David à l’hôpital Paul-Brousse à Villejuif. Il quitte à regret Sainte-Anne, où il vivait avec sa petite famille, et qu’il avait exploré de fond en comble, jusqu’aux passages secrets qui dans ses entrailles menaient aux catacombes… Il avait eu l’occasion de livrer ses plans, déjà méthodiquement relevés, à la Résistance, précisément au colonel Rol-Tanguy, rencontré au hasard de ses explorations (souterraines) nocturnes, ce qui lui vaudra la Légion d’honneur à titre militaire.

Il revient à Sainte-Anne en 1950, assistant puis adjoint de Marcel David qui prend la tête du Centre Neurochirurgical des Hôpitaux psychiatriques de la Seine après Puech. Dès cette époque, il se passionne pour l’anatomie du cerveau dans le but de mettre en place les techniques stéréotaxiques dans ce nouveau service. David l’encourage à se consacrer pleinement à ce domaine qui vient d’éclore en neurochirurgie, puisque Spiegel et Wycis ont publié le premier atlas stéréotaxique humain en 1952. Le but de cette approche était d’atteindre des structures prises pour cibles en profondeur dans le cerveau, et d’y effectuer des lésions discrètes dans les mouvements anormaux et la maladie de Parkinson, les douleurs rebelles, et sans doute d’envisager à terme une psychochirurgie rationnelle. Il s’engage à fond dans ce projet, si bien que David crée une section de stéréotaxie dont il lui confie la responsabilité en 1958. Il vient alors de publier un premier atlas des noyaux gris centraux (1957).

Entre-temps, les années 1950 auront vu s’assembler autour de Marcel David une escouade de personnalités originales, partageant le goût de la recherche, voire de l’aventure, et dont le souci premier n’est pas de faire carrière. Ces jeunes gens ont déjà derrière eux une histoire marquée par la guerre et la résistance. Il s’agit entre autres d’Ajuriaguerra, Basque réfugié espagnol, de Hécaen, médecin de la marine, de Ruggiero, radiologue, et de René Angelergues, psychiatre. C’est le voyage de l’un d’entre eux à Montréal qui va déterminer le deuxième tournant.

En 1952, Henry Hécaen séjourne au MNI et observe W. Penfield pratiquer la chirurgie de l’épilepsie. Enthousiaste, à son retour, il va tout faire pour convaincre Talairach de s’intéresser à cette méthode, qui comporte l’enregistrement et la stimulation à crâne ouvert en salle d’opération. Et de fait, il participe de loin à cette nouvelle activité, va le « regarder faire » avec Mazars, mais il ne se satisfait pas de l’approche électrocorticographique, trop plane pour lui. Il ne comprend pas, intuitivement, comment on peut aborder une épilepsie seulement à sa surface. Et cette question le fait envisager autrement la stéréotaxie. Il voit dans ce qu’il appelle « l’espace cérébral » et il cherche l’outil qui permettrait de mieux le représenter de manière opérationnelle. Il s’écarte d’une stéréotaxie réduite à une simple technique destinée à atteindre une cible cérébrale, pour imaginer comment elle pourrait devenir la base d’une anatomie référencée, normalisable, donc comparative. Cette nouvelle stéréotaxie autoriserait une exploration tridimensionnelle du cerveau. C’est la naissance de CA-CP, la ligne de base autour de laquelle s’enroule l’encéphale et à partir de laquelle il va définir un quadrillage anatomique déformable suivant les variables individuelles.

Il introduit ce qui fait défaut à l’approche actuelle des épilepsies, la précision anatomique. Se rapprochant du laboratoire de neurophysiologie de Paul Dell qui s’est installé à Henri-Rousselle, il songe avec Mme Dell à l’exploration d’une épilepsie à crâne fermé. Il faut alors concevoir des électrodes-trocarts, adaptables à un cadre stéréotaxique, le « cadre de Talairach ». C’est ainsi qu’une nouvelle méthode électrophysiologique sort des limbes entre 1955 et 1958.

C’est alors qu’un grand jeune homme sombre aux lunettes d’écaille, philosophe avant d’avoir été médecin, arrive de la Pitié dans le service de David, accompagnant son maître, Fischgold. Jean Bancaud, qui vient de terminer sa thèse sur la localisation EEG des tumeurs, va travailler avec Mme Dell. Il est immédiatement fasciné par ce neurochirurgien qui se pose des questions, un rien méfiant, qui s’exprime souvent, l’œil plissé et le sourire en coin, par interrogations négatives : « Ne croyez-vous pas que… ? N’avez-vous pas envisagé l’hypothèse... ? » De dix ans son aîné, il est prêt à l’entraîner dans une aventure dont il a préparé les fondations. Son regard dubitatif est celui d’un visionnaire, le jeune Bancaud s’engage immédiatement. Talairach l’impressionne, mais il lui inspire d’emblée une totale confiance. Il ressent qu’il existe entre eux une communauté de vues, un certain sens du terroir qui leur vient du Sud-Ouest, et une intelligence stratégique puisée dans la culture du rugby. Entre Hécaen et Talairach, il se nourrit de Penfield et comprend très vite l’énorme potentiel de cette méthode : si l’on pouvait enregistrer, pour la première fois, les crises dans le cerveau humain ? C’est ainsi qu’est née la stéréoélectroencéphalographie (SEEG).

L’exploration fonctionnelle stéréotaxique va réellement se développer à la création du Service de Neurochirurgie fonctionnelle en 1962, dont Jean Talairach sera le premier et finalement le seul chef. Il conçoit une nouvelle salle de stéréotaxie (la « chapelle ») qui, par ses dimensions, prend en compte des contraintes de la téléradiographie. Lors des premières « explorations » (le mot en décrit bien la procédure), Talairach et Bancaud, désormais indissociables, sont aussitôt intrigués et fascinés par ce qu’ils observent : la dynamique spatio-temporelle d’une crise « dans l’espace cérébral » défini par Talairach, et ses corrélations avec la sémiologie clinique. Cette observation mène à une révolution conceptuelle majeure, la «zone épileptogène» : ils vont passer le reste de leur carrière, ou plutôt de leur vie, à élaborer et à enrichir « une nouvelle méthode de chirurgie de l’épilepsie », basée sur la « méthodologie stéréotaxique ». Au milieu de nombreuses publications, ils aiment écrire ensemble, en associant tous leurs collaborateurs, « écrire des bouquins ». C’est le prétexte de réunions interminables pour discuter dans le détail des différents aspects, cliniques, anatomiques et physiologiques, d’une réalité clinique abordée dans sa complexité. Sont ainsi parus :

  • en 1965 : La stéréoélectroencéphalographie dans l’épilepsie ;
  • en 1967 : L’atlas d’anatomie stéréotaxique du télencéphale ;
  • en 1974 : un rapport à la Société de Neurochirurgie sur une « Approche nouvelle de la chirurgie de l’épilepsie : méthodologie stéréotaxique et résultats thérapeutiques ».

L’équipe a continué de s’agrandir. Le mode de recrutement est le même. Tous viennent « d’ailleurs », attirés par ce que l’on perçoit en y entrant à savoir une entreprise humaine exceptionnelle, où avec et bien au delà des problèmes scientifiques, le malade est situé au centre du projet, et les résultats de cette nouvelle chirurgie de l’épilepsie sont déjà très prometteurs. Gabor Szikla a fui la Hongrie en 1956. C’est un anatomiste qui va, comme Bancaud, vouer une admiration sans borne à Talairach, travailler sans relâche à ses côtés, et préparer le deuxième atlas sur le télencéphale, celui qui va ouvrir la voie à toutes les investigations actuelles du cortex cérébral chez l’homme. Cet atlas est aussi le travail de Pierre Tournoux, neurochirurgien du Val-de-Grâce, dont les rapports avec Sainte-Anne ont toujours été très étroits grâce à David. Cet ouvrage est déjà anatomo-fonctionnel et, bénéficiant de la contribution de Jean Bancaud, il est aussi neurophysiologique, comprenant les travaux de Pierre Buser, professeur de physiologie à la faculté des sciences, qui a participé à la naissance de la neurophysiologie en France sous l’impulsion d’Alfred Fessard à l’Institut Marey.

Vingt ans avant l’avènement de l’IRM, ils avaient développé une méthode qui permet de se situer anatomiquement en tout point d’un cerveau humain, et de le comparer aux autres quelles que soient sa taille et sa variabilité. L’angiographie étant nécessaire à l’implantation des électrodes, Szikla complète le « système de Talairach » en mettant en évidence les relations étroites entre l’anatomie des gyri-corticaux et le trajet de leurs vaisseaux. La méthode permet de reconstruire l’anatomie gyrale en dévoilant l’orientation des sillons : de cette œuvre naîtra la notion de « racine sulcale ». Quand nous décrivons aujourd’hui à nos élèves comment cette anatomie était lisible « en négatif », je ne suis pas certain qu’ils nous croient…

Toute cette méthode anatomo-fonctionnelle n’avait qu’un objectif : une chirurgie rationnelle de l’épilepsie. Jean Talairach, grand médecin, était devenu un grand chirurgien. Passionné de ce que l’on appelle aujourd’hui les « arts plastiques », il décrivait en termes anatomiques la « zone épileptogène » définie par Bancaud, et voyait en fuite les voies de propagation. Il visualisait par le dessin l’« épure », qu’il mettait des heures et des jours à confectionner, de l’acte chirurgical qu’il allait « sculpter » dans le cerveau du malade, dans la singularité de son épilepsie. Attentif à toutes les phases de l’exploration, il observait de son bureau la sémiologie des crises sur un écran de télévision interne, qui le maintenait en relation avec le scénario de la SEEG qui se déroulait chaque lundi dans « la salle » sous la baguette de Jean Bancaud. Jeunes internes ou même assistants, nous ne savions pas qu’il avait la vue sur nous, et nous étions époustouflés de le voir descendre comme par enchantement dans les minutes qui suivaient une crise ou une stimulation nous révéler, à travers des questionnements entendus avec Bancaud, l’anatomie dynamique de ce à quoi, médusés, nous venions d’assister, émettre des hypothèses sur les articulations et les bifurcations de cette décharge qui se propageait à distance de ses structures d’origine. Il insistait souvent sur « les fibres » conductrices de ces propagations, sur la manière dont elles « cravataient » les régions de passage entre les lobes, et reprochait systématiquement à Bancaud de « ne pas assez y croire » ou ne « rien y voir avec ses électrodes ». Et lorsque nous esquissions un sourire, il disait : « Vous êtes comme lui, d’ailleurs… ».

Cette méthode, très puissante sur le plan clinique, Jean Talairach sentit très tôt qu’il fallait l’étayer et la prolonger par le développement de la recherche sur l’anatomie et la physiologie du cortex cérébral humain. Avec l’aide de Jean Bancaud et de Pierre Buser, il travailla pour créer en 1971 l’unité 97 de l’Inserm, la première unité de recherche en Europe sur la chirurgie de l’épilepsie associant des cliniciens et des fondamentalistes, dans le but de comparer des modèles expérimentaux de la maladie, qui puissent donner accès à ses mécanismes basiques, à la complexité de l’épilepsie humaine révélée par la SEEG.

Par cette démarche aussi, il manifestait sa préoccupation d’assurer la pérennité du groupe, et prévoyait que la seconde génération de l’équipe ne pourrait être structurée que par des chercheurs.

La première génération, celle des fondateurs, avait été constituée autour de Talairach et Bancaud (ce dernier devenu maître de recherche à l’Inserm) et de Szikla (maître de recherche au CNRS) d’Alain Bonis, neurologue clinicien (élève de Raymond Garcin), de René Angelergues, psychiatre, de Mariano Bordas-Ferrer, neurologue venu du Paraguay qui savait tout faire, de Claude Schaub qui s’était orienté vers la neuroendocrinologie pour la chirurgie stéréotaxique de l’hypophyse après avoir fait sa thèse sur l’AMS.

La seconde génération, celle des années 1970, sera constituée des nouveaux chercheurs inserm, Suzanne Trottier, Claudio Munari, Patrick Chauvel, qui se situeront à l’interface de la recherche clinique, de la physiologie et de l’anatomie. Ces derniers bénéficièrent d’une double formation, celle de Talairach et Bancaud, et celle de Pierre Buser et de ses élèves Michel Lamarche et René Pumain.

Cette unité, qui fut ensuite dirigée par Jean Bancaud, puis par Michel Lamarche, a permis à une recherche très novatrice de se développer en élargissant son champ d’investigation à des domaines inexplorés du cortex cérébral humain. Il faut aujourd’hui certainement retenir en premier les stimulations de l’aire motrice supplémentaire, du gyrus cingulaire, du noyau amygdalien et de l’hippocampe, et les travaux princeps sur les épilepsies temporales (ce sont eux qui ont démontré le rôle des structures de la face interne), les épilepsies périsylviennes, et les épilepsies frontales, domaines dans lesquels l’école de Sainte-Anne est toujours en avance, les concepts énoncés il y a trente ans par Talairach et Bancaud n’ayant toujours pas été dépassés.

Jean Talairach « prit sa retraite » en 1980. Jean-Paul Chodkiewicz, à qui il transmit méticuleusement toute son approche opératoire, lui succéda.

Ce fut une retraite extraordinaire. Il franchit « la passerelle » et vint s’installer dans l’unité de recherche. Pour notre plus grand bonheur, il resta avec nous.

Il fut durement éprouvé par la perte d’Alain Bonis et de Gabor Szikla en 1983, puis de Claude Schaub, tous trois disparus prématurément. Il en fut terriblement affecté.

Il retrouva son compagnon de la première heure, Pierre Tournoux, et ils décidèrent ensemble de poursuivre l’aventure anatomique. Enthousiasmé de vivre l’avènement de l’IRM après celle du scanner, son génie lui fit appréhender comment sa méthode pouvait s’avérer universelle, c’est-à-dire sortir du champ de l’épilepsie pour devenir un outil moderne dans les neurosciences humaines en plein développement. CA-CP étant (enfin !) directement mesurable sur les coupes sagittales de la face interne des hémisphères, toute l’anatomie du télencéphale pouvait désormais se lire dans le système référentiel, et l’étude des grandes séries était à présent envisageable grâce aux outils statistiques adaptés à la physique de l’imagerie par résonance magnétique.

Deux atlas successifs furent réalisés, fruits d’un travail minutieux et soutenu avec Tournoux à la fin des années 1980. C’est le moment où l’imagerie fonctionnelle cérébrale émergea pour ouvrir la voie à une physiologie des fonctions supérieures, basée sur les méthodes d’activation (métabolisme et perfusion cérébrale étant mesurés par la TEP et l’IRM fonctionnelle). Ce domaine a réellement explosé depuis quinze ans, créant de nouvelles disciplines dans les neurosciences (human brain mapping, neurosciences cognitives, neurosciences computationnelles) ainsi que dans les sciences de l’ingénieur. Comme, une fois de plus, Jean Talairach l’avait très justement anticipé, sa méthode devint l’outil de référence en imagerie fonctionnelle cérébrale. L’atlas de Talairach et Tournoux est sans doute la référence française la plus citée dans le monde, un récent relevé bibliométrique l’ayant relevée plus de 6 200 fois.

Le nom de Talairach est aujourd’hui devenu un « nom commun ». Sa renommée a eu ceci de pervers, qu’elle a fait oublier que c’était le nom d’un homme.

Ce grand homme était aussi un homme. Père d’une famille de trois enfants, de six petits-enfants et d’un arrière-petit-enfant, il a été le père et le grand-père d’une famille de médecins et de chercheurs à Sainte-Anne, en France, et dans le monde. Tous ceux qui l’ont admiré l’ont aimé.

Il avait conscience d’avoir écrit une page importante de l’histoire de la médecine. Mais cette histoire avait été aussi faite d’énormes difficultés contre lesquelles il avait dû se battre pour ses collaborateurs et pour lui-même. De ces combats, il aurait pu se sauver seul. Mais il privilégia toujours l’équipe qui l’entourait. C’est pourquoi il prit le temps d’attendre pour lui-même (ai-je mentionné qu’il n’avait été nommé professeur de neurochirurgie qu’à l’âge de 55 ans ?) et il n’était en quête d’aucune reconnaissance. Son équipe ne se limitait pas à ses collaborateurs médecins. Il savait dire combien il devait aux infirmières, aux aides-soignants, aux techniciens, aux secrétaires. Les noms de Mrs Penquer et Sabaton, de Mlle Jarry, de Mme Corti, de Mme Guezennec, de Mme Soulat ou de Mme Baudry étaient cités tout autant que ceux qui ont laissé leur nom dans les publications. Tous les acteurs de cette grande histoire qu’il aimait conter, il aimait se sentir vivre au milieu d’eux, sans distinction.

C’était un homme humble, qui savourait les joies d’une vie simple. Il savait transformer la moindre observation quotidienne par une vision originale, une analyse subtile, un regard servi par l’humour en un fait intéressant, discutable, qui s’en trouvait enrichi. Son jugement, qu’il ne livrait qu’après réflexion, était particulièrement juste, surtout sur les hommes. Psychiatre, il s’intéressait profondément aux autres. Mais il ne dépendait de personne. Il savait se débarrasser des parasites socialement interposés entre lui et ses centres d’intérêt, et c’est pourquoi il possédait l’immense talent d’appréhender les situations et les problèmes sans a priori. C’était le secret de l’extraordinaire acuité de sa vision des questions complexes auxquelles il s’était fixé de donner des réponses. Il n’a jamais dérogé à cette conduite. Il aimait rappeler qu’il n’avait participé qu’à deux congrès dans sa vie. C’était une autre manière de laisser entendre qu’il savait dire non.

Il a fondé une Ecole unanimement reconnue. Il a fait en sorte qu’elle essaime, qu’elle enseigne, qu’elle aille au-delà de l’instrument qu’il avait confectionné avec passion. Jean Talairach, s’il s’amusait des annonces vantant « The Talairach System », y voyait aussi une sorte de dépersonnalisation, nécessaire à la transmission du savoir.

Il est vrai qu’à ses élèves Jean Talairach n’appartient plus.

Mais il a accompagné leur parcours et forgé avec eux les outils pour accomplir après lui ce pourquoi il a œuvré jusqu’au bout avec détermination et courage : repousser les frontières de la chirurgie de l’épilepsie, guérir aujourd’hui les malades qui pour lui étaient encore inopérables, car même avançant en âge il n’étancha jamais sa soif de progrès.

Marseille, le 4 mars 2008.


 

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