ARTICLE
Auteur(s) : Patrick
Chauvel
Service de neurophysiologie clinique, CHU Timone, Marseille,
France
C’est à Sainte-Anne, dans la chambre qui était autrefois son
bureau, que Jean Talairach a choisi de quitter ce monde. Son esprit
était en ces lieux depuis si longtemps, il n’avait jamais souhaité
s’en écarter. De la chambre de son appartement, il en scrutait les
toits, il veillait sur son école, il se souciait de sa pérennité.
De l’équipe qu’il avait commencé à constituer il y a plus de
cinquante ans, il est parti le dernier. Lucide et visionnaire
jusqu’au bout de sa longue vie, il avait estimé que l’essentiel
était achevé, et le témoin transmis.
C’était un « grand homme », le « dernier des géants »
selon le mot d’un collègue américain à l’annonce de son décès.
Jean Talairach naquit à Perpignan le 15 janvier 1911. Son
père, conservateur des hypothèques, fut muté de ville en ville. La
famille vécut ensuite à Montpellier, ville universitaire par
excellence, où le frère aîné fera son droit, et Jean le cadet sa
médecine.
Après avoir fait ses études à Montpellier, puis à Lyon, il
choisit, à l’exemple, et sous l’influence décisive, de son cousin
Henri Ey, son aîné de 11 ans, catalan comme lui, de monter à
Paris pour y étudier la psychiatrie. Douze ans après lui, il sera
nommé interne des Hôpitaux psychiatriques de la Seine, en 1938.
Son internat va être interrompu par la guerre. Mobilisé en 1939,
il est envoyé dans l’est de la France, à Belfort, et c’est pendant
cette « drôle de guerre » qu’il rencontre celle qui
allait devenir sa femme ; elle servait alors comme infirmière de la
Croix-Rouge. En 1940, elle le retrouve à Paris où ils se marieront.
La même année, il devient docteur en médecine. Puis il devient chef
de clinique dans le service du Pr Jean Delay à la Clinique des
Maladies Mentales et de l’Encéphale. C’est sans doute à la fin de
la guerre que son chemin va s’orienter vers la neurochirurgie, à
travers sa rencontre avec Marcel David au Val-de-Grâce. Nommé
médecin des Hôpitaux psychiatriques en 1945, il suit David à
l’hôpital Paul-Brousse à Villejuif. Il quitte à regret Sainte-Anne,
où il vivait avec sa petite famille, et qu’il avait exploré de fond
en comble, jusqu’aux passages secrets qui dans ses entrailles
menaient aux catacombes… Il avait eu l’occasion de livrer ses
plans, déjà méthodiquement relevés, à la Résistance, précisément au
colonel Rol-Tanguy, rencontré au hasard de ses explorations
(souterraines) nocturnes, ce qui lui vaudra la Légion d’honneur à
titre militaire.
Il revient à Sainte-Anne en 1950, assistant puis adjoint de
Marcel David qui prend la tête du Centre Neurochirurgical des
Hôpitaux psychiatriques de la Seine après Puech. Dès cette époque,
il se passionne pour l’anatomie du cerveau dans le but de mettre en
place les techniques stéréotaxiques dans ce nouveau service. David
l’encourage à se consacrer pleinement à ce domaine qui vient
d’éclore en neurochirurgie, puisque Spiegel et Wycis ont publié le
premier atlas stéréotaxique humain en 1952. Le but de cette
approche était d’atteindre des structures prises pour cibles en
profondeur dans le cerveau, et d’y effectuer des lésions discrètes
dans les mouvements anormaux et la maladie de Parkinson, les
douleurs rebelles, et sans doute d’envisager à terme une
psychochirurgie rationnelle. Il s’engage à fond dans ce projet, si
bien que David crée une section de stéréotaxie dont il lui confie
la responsabilité en 1958. Il vient alors de publier un premier
atlas des noyaux gris centraux (1957).
Entre-temps, les années 1950 auront vu s’assembler autour de
Marcel David une escouade de personnalités originales, partageant
le goût de la recherche, voire de l’aventure, et dont le souci
premier n’est pas de faire carrière. Ces jeunes gens ont déjà
derrière eux une histoire marquée par la guerre et la résistance.
Il s’agit entre autres d’Ajuriaguerra, Basque réfugié espagnol, de
Hécaen, médecin de la marine, de Ruggiero, radiologue, et de René
Angelergues, psychiatre. C’est le voyage de l’un d’entre eux à
Montréal qui va déterminer le deuxième tournant.
En 1952, Henry Hécaen séjourne au MNI et observe
W. Penfield pratiquer la chirurgie de l’épilepsie.
Enthousiaste, à son retour, il va tout faire pour convaincre
Talairach de s’intéresser à cette méthode, qui comporte
l’enregistrement et la stimulation à crâne ouvert en salle
d’opération. Et de fait, il participe de loin à cette nouvelle
activité, va le « regarder faire » avec Mazars, mais il
ne se satisfait pas de l’approche électrocorticographique, trop
plane pour lui. Il ne comprend pas, intuitivement, comment on peut
aborder une épilepsie seulement à sa surface. Et cette question le
fait envisager autrement la stéréotaxie. Il voit dans ce qu’il
appelle « l’espace cérébral » et il cherche l’outil qui
permettrait de mieux le représenter de manière opérationnelle. Il
s’écarte d’une stéréotaxie réduite à une simple technique destinée
à atteindre une cible cérébrale, pour imaginer comment elle
pourrait devenir la base d’une anatomie référencée, normalisable,
donc comparative. Cette nouvelle stéréotaxie autoriserait une
exploration tridimensionnelle du cerveau. C’est la naissance de
CA-CP, la ligne de base autour de laquelle s’enroule l’encéphale et
à partir de laquelle il va définir un quadrillage anatomique
déformable suivant les variables individuelles.
Il introduit ce qui fait défaut à l’approche actuelle des
épilepsies, la précision anatomique. Se rapprochant du laboratoire
de neurophysiologie de Paul Dell qui s’est installé à
Henri-Rousselle, il songe avec Mme Dell à l’exploration d’une
épilepsie à crâne fermé. Il faut alors concevoir des
électrodes-trocarts, adaptables à un cadre stéréotaxique, le
« cadre de Talairach ». C’est ainsi qu’une nouvelle
méthode électrophysiologique sort des limbes entre 1955 et
1958.
C’est alors qu’un grand jeune homme sombre aux lunettes
d’écaille, philosophe avant d’avoir été médecin, arrive de la Pitié
dans le service de David, accompagnant son maître, Fischgold. Jean
Bancaud, qui vient de terminer sa thèse sur la localisation EEG des
tumeurs, va travailler avec Mme Dell. Il est immédiatement fasciné
par ce neurochirurgien qui se pose des questions, un rien méfiant,
qui s’exprime souvent, l’œil plissé et le sourire en coin, par
interrogations négatives : « Ne croyez-vous pas que… ?
N’avez-vous pas envisagé l’hypothèse... ? » De dix ans
son aîné, il est prêt à l’entraîner dans une aventure dont il a
préparé les fondations. Son regard dubitatif est celui d’un
visionnaire, le jeune Bancaud s’engage immédiatement. Talairach
l’impressionne, mais il lui inspire d’emblée une totale confiance.
Il ressent qu’il existe entre eux une communauté de vues, un
certain sens du terroir qui leur vient du Sud-Ouest, et une
intelligence stratégique puisée dans la culture du rugby. Entre
Hécaen et Talairach, il se nourrit de Penfield et comprend très
vite l’énorme potentiel de cette méthode : si l’on pouvait
enregistrer, pour la première fois, les crises dans le cerveau
humain ? C’est ainsi qu’est née la
stéréoélectroencéphalographie (SEEG).
L’exploration fonctionnelle stéréotaxique va réellement se
développer à la création du Service de Neurochirurgie fonctionnelle
en 1962, dont Jean Talairach sera le premier et finalement le seul
chef. Il conçoit une nouvelle salle de stéréotaxie (la
« chapelle ») qui, par ses dimensions, prend en compte
des contraintes de la téléradiographie. Lors des premières
« explorations » (le mot en décrit bien la procédure),
Talairach et Bancaud, désormais indissociables, sont aussitôt
intrigués et fascinés par ce qu’ils observent : la dynamique
spatio-temporelle d’une crise « dans l’espace cérébral »
défini par Talairach, et ses corrélations avec la sémiologie
clinique. Cette observation mène à une révolution conceptuelle
majeure, la «zone épileptogène» : ils vont passer le reste de
leur carrière, ou plutôt de leur vie, à élaborer et à enrichir
« une nouvelle méthode de chirurgie de l’épilepsie »,
basée sur la « méthodologie stéréotaxique ». Au milieu de
nombreuses publications, ils aiment écrire ensemble, en associant
tous leurs collaborateurs, « écrire des bouquins ». C’est
le prétexte de réunions interminables pour discuter dans le détail
des différents aspects, cliniques, anatomiques et physiologiques,
d’une réalité clinique abordée dans sa complexité. Sont ainsi parus
:
- – en 1965 : La stéréoélectroencéphalographie dans
l’épilepsie ;
- – en 1967 : L’atlas d’anatomie stéréotaxique du
télencéphale ;
- – en 1974 : un rapport à la Société de
Neurochirurgie sur une « Approche nouvelle de la chirurgie de
l’épilepsie : méthodologie stéréotaxique et résultats
thérapeutiques ».
L’équipe a continué de s’agrandir. Le mode de recrutement est le
même. Tous viennent « d’ailleurs », attirés par ce que
l’on perçoit en y entrant à savoir une entreprise humaine
exceptionnelle, où avec et bien au delà des problèmes
scientifiques, le malade est situé au centre du projet, et les
résultats de cette nouvelle chirurgie de l’épilepsie sont déjà très
prometteurs. Gabor Szikla a fui la Hongrie en 1956. C’est un
anatomiste qui va, comme Bancaud, vouer une admiration sans borne à
Talairach, travailler sans relâche à ses côtés, et préparer le
deuxième atlas sur le télencéphale, celui qui va ouvrir la voie à
toutes les investigations actuelles du cortex cérébral chez
l’homme. Cet atlas est aussi le travail de Pierre Tournoux,
neurochirurgien du Val-de-Grâce, dont les rapports avec Sainte-Anne
ont toujours été très étroits grâce à David. Cet ouvrage est déjà
anatomo-fonctionnel et, bénéficiant de la contribution de Jean
Bancaud, il est aussi neurophysiologique, comprenant les travaux de
Pierre Buser, professeur de physiologie à la faculté des sciences,
qui a participé à la naissance de la neurophysiologie en France
sous l’impulsion d’Alfred Fessard à l’Institut Marey.
Vingt ans avant l’avènement de l’IRM, ils avaient développé une
méthode qui permet de se situer anatomiquement en tout point d’un
cerveau humain, et de le comparer aux autres quelles que soient sa
taille et sa variabilité. L’angiographie étant nécessaire à
l’implantation des électrodes, Szikla complète le « système de
Talairach » en mettant en évidence les relations étroites
entre l’anatomie des gyri-corticaux et le trajet de leurs
vaisseaux. La méthode permet de reconstruire l’anatomie gyrale en
dévoilant l’orientation des sillons : de cette œuvre naîtra la
notion de « racine sulcale ». Quand nous décrivons
aujourd’hui à nos élèves comment cette anatomie était lisible
« en négatif », je ne suis pas certain qu’ils nous
croient…
Toute cette méthode anatomo-fonctionnelle n’avait qu’un
objectif : une chirurgie rationnelle de l’épilepsie. Jean
Talairach, grand médecin, était devenu un grand chirurgien.
Passionné de ce que l’on appelle aujourd’hui les « arts
plastiques », il décrivait en termes anatomiques la
« zone épileptogène » définie par Bancaud, et voyait en
fuite les voies de propagation. Il visualisait par le dessin
l’« épure », qu’il mettait des heures et des jours à
confectionner, de l’acte chirurgical qu’il allait
« sculpter » dans le cerveau du malade, dans la
singularité de son épilepsie. Attentif à toutes les phases de
l’exploration, il observait de son bureau la sémiologie des crises
sur un écran de télévision interne, qui le maintenait en relation
avec le scénario de la SEEG qui se déroulait chaque lundi dans
« la salle » sous la baguette de Jean Bancaud. Jeunes
internes ou même assistants, nous ne savions pas qu’il avait la vue
sur nous, et nous étions époustouflés de le voir descendre comme
par enchantement dans les minutes qui suivaient une crise ou une
stimulation nous révéler, à travers des questionnements entendus
avec Bancaud, l’anatomie dynamique de ce à quoi, médusés, nous
venions d’assister, émettre des hypothèses sur les articulations et
les bifurcations de cette décharge qui se propageait à distance de
ses structures d’origine. Il insistait souvent sur « les
fibres » conductrices de ces propagations, sur la manière dont
elles « cravataient » les régions de passage entre les
lobes, et reprochait systématiquement à Bancaud de « ne pas
assez y croire » ou ne « rien y voir avec ses
électrodes ». Et lorsque nous esquissions un sourire, il
disait : « Vous êtes comme lui, d’ailleurs… ».
Cette méthode, très puissante sur le plan clinique, Jean
Talairach sentit très tôt qu’il fallait l’étayer et la prolonger
par le développement de la recherche sur l’anatomie et la
physiologie du cortex cérébral humain. Avec l’aide de Jean Bancaud
et de Pierre Buser, il travailla pour créer en 1971 l’unité 97 de
l’Inserm, la première unité de recherche en Europe sur la chirurgie
de l’épilepsie associant des cliniciens et des fondamentalistes,
dans le but de comparer des modèles expérimentaux de la maladie,
qui puissent donner accès à ses mécanismes basiques, à la
complexité de l’épilepsie humaine révélée par la SEEG.
Par cette démarche aussi, il manifestait sa préoccupation
d’assurer la pérennité du groupe, et prévoyait que la seconde
génération de l’équipe ne pourrait être structurée que par des
chercheurs.
La première génération, celle des fondateurs, avait été
constituée autour de Talairach et Bancaud (ce dernier devenu maître
de recherche à l’Inserm) et de Szikla (maître de recherche au CNRS)
d’Alain Bonis, neurologue clinicien (élève de Raymond Garcin), de
René Angelergues, psychiatre, de Mariano Bordas-Ferrer, neurologue
venu du Paraguay qui savait tout faire, de Claude Schaub qui
s’était orienté vers la neuroendocrinologie pour la chirurgie
stéréotaxique de l’hypophyse après avoir fait sa thèse sur
l’AMS.
La seconde génération, celle des années 1970, sera constituée
des nouveaux chercheurs inserm, Suzanne Trottier, Claudio Munari,
Patrick Chauvel, qui se situeront à l’interface de la recherche
clinique, de la physiologie et de l’anatomie. Ces derniers
bénéficièrent d’une double formation, celle de Talairach et
Bancaud, et celle de Pierre Buser et de ses élèves Michel Lamarche
et René Pumain.
Cette unité, qui fut ensuite dirigée par Jean Bancaud, puis par
Michel Lamarche, a permis à une recherche très novatrice de se
développer en élargissant son champ d’investigation à des domaines
inexplorés du cortex cérébral humain. Il faut aujourd’hui
certainement retenir en premier les stimulations de l’aire motrice
supplémentaire, du gyrus cingulaire, du noyau amygdalien et de
l’hippocampe, et les travaux princeps sur les épilepsies temporales
(ce sont eux qui ont démontré le rôle des structures de la face
interne), les épilepsies périsylviennes, et les épilepsies
frontales, domaines dans lesquels l’école de Sainte-Anne est
toujours en avance, les concepts énoncés il y a trente ans par
Talairach et Bancaud n’ayant toujours pas été dépassés.
Jean Talairach « prit sa retraite » en 1980. Jean-Paul
Chodkiewicz, à qui il transmit méticuleusement toute son approche
opératoire, lui succéda.
Ce fut une retraite extraordinaire. Il franchit « la
passerelle » et vint s’installer dans l’unité de recherche.
Pour notre plus grand bonheur, il resta avec nous.
Il fut durement éprouvé par la perte d’Alain Bonis et de Gabor
Szikla en 1983, puis de Claude Schaub, tous trois disparus
prématurément. Il en fut terriblement affecté.
Il retrouva son compagnon de la première heure, Pierre Tournoux,
et ils décidèrent ensemble de poursuivre l’aventure anatomique.
Enthousiasmé de vivre l’avènement de l’IRM après celle du scanner,
son génie lui fit appréhender comment sa méthode pouvait s’avérer
universelle, c’est-à-dire sortir du champ de l’épilepsie pour
devenir un outil moderne dans les neurosciences humaines en plein
développement. CA-CP étant (enfin !) directement mesurable sur
les coupes sagittales de la face interne des hémisphères, toute
l’anatomie du télencéphale pouvait désormais se lire dans le
système référentiel, et l’étude des grandes séries était à présent
envisageable grâce aux outils statistiques adaptés à la physique de
l’imagerie par résonance magnétique.
Deux atlas successifs furent réalisés, fruits d’un travail
minutieux et soutenu avec Tournoux à la fin des années 1980. C’est
le moment où l’imagerie fonctionnelle cérébrale émergea pour ouvrir
la voie à une physiologie des fonctions supérieures, basée sur les
méthodes d’activation (métabolisme et perfusion cérébrale étant
mesurés par la TEP et l’IRM fonctionnelle). Ce domaine a réellement
explosé depuis quinze ans, créant de nouvelles disciplines dans les
neurosciences (human brain mapping, neurosciences cognitives,
neurosciences computationnelles) ainsi que dans les sciences de
l’ingénieur. Comme, une fois de plus, Jean Talairach l’avait très
justement anticipé, sa méthode devint l’outil de référence en
imagerie fonctionnelle cérébrale. L’atlas de Talairach et Tournoux
est sans doute la référence française la plus citée dans le monde,
un récent relevé bibliométrique l’ayant relevée plus de 6 200
fois.
Le nom de Talairach est aujourd’hui devenu un « nom
commun ». Sa renommée a eu ceci de pervers, qu’elle a fait
oublier que c’était le nom d’un homme.
Ce grand homme était aussi un homme. Père d’une famille de trois
enfants, de six petits-enfants et d’un arrière-petit-enfant, il a
été le père et le grand-père d’une famille de médecins et de
chercheurs à Sainte-Anne, en France, et dans le monde. Tous ceux
qui l’ont admiré l’ont aimé.
Il avait conscience d’avoir écrit une page importante de
l’histoire de la médecine. Mais cette histoire avait été aussi
faite d’énormes difficultés contre lesquelles il avait dû se battre
pour ses collaborateurs et pour lui-même. De ces combats, il aurait
pu se sauver seul. Mais il privilégia toujours l’équipe qui
l’entourait. C’est pourquoi il prit le temps d’attendre pour
lui-même (ai-je mentionné qu’il n’avait été nommé professeur de
neurochirurgie qu’à l’âge de 55 ans ?) et il n’était en
quête d’aucune reconnaissance. Son équipe ne se limitait pas à ses
collaborateurs médecins. Il savait dire combien il devait aux
infirmières, aux aides-soignants, aux techniciens, aux secrétaires.
Les noms de Mrs Penquer et Sabaton, de Mlle Jarry, de Mme Corti, de
Mme Guezennec, de Mme Soulat ou de Mme Baudry étaient cités tout
autant que ceux qui ont laissé leur nom dans les publications. Tous
les acteurs de cette grande histoire qu’il aimait conter, il aimait
se sentir vivre au milieu d’eux, sans distinction.
C’était un homme humble, qui savourait les joies d’une vie
simple. Il savait transformer la moindre observation quotidienne
par une vision originale, une analyse subtile, un regard servi par
l’humour en un fait intéressant, discutable, qui s’en trouvait
enrichi. Son jugement, qu’il ne livrait qu’après réflexion, était
particulièrement juste, surtout sur les hommes. Psychiatre, il
s’intéressait profondément aux autres. Mais il ne dépendait de
personne. Il savait se débarrasser des parasites socialement
interposés entre lui et ses centres d’intérêt, et c’est pourquoi il
possédait l’immense talent d’appréhender les situations et les
problèmes sans a priori. C’était le secret de l’extraordinaire
acuité de sa vision des questions complexes auxquelles il s’était
fixé de donner des réponses. Il n’a jamais dérogé à cette conduite.
Il aimait rappeler qu’il n’avait participé qu’à deux congrès dans
sa vie. C’était une autre manière de laisser entendre qu’il savait
dire non.
Il a fondé une Ecole unanimement reconnue. Il a fait en sorte
qu’elle essaime, qu’elle enseigne, qu’elle aille au-delà de
l’instrument qu’il avait confectionné avec passion. Jean Talairach,
s’il s’amusait des annonces vantant « The Talairach
System », y voyait aussi une sorte de dépersonnalisation,
nécessaire à la transmission du savoir.
Il est vrai qu’à ses élèves Jean Talairach n’appartient
plus.
Mais il a accompagné leur parcours et forgé avec eux les outils
pour accomplir après lui ce pourquoi il a œuvré jusqu’au bout avec
détermination et courage : repousser les frontières de la
chirurgie de l’épilepsie, guérir aujourd’hui les malades qui pour
lui étaient encore inopérables, car même avançant en âge il
n’étancha jamais sa soif de progrès.
Marseille, le 4 mars 2008.
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