ARTICLE
Auteur(s) : Georges Nsengiyumva1,2,3,4,
Philippe Nubukpo1, Martin Bayisingize2,
Léopold Nzisabira2, Pierre-Marie Preux1,*,
Michel Druet-Cabanac1
1Institut d’Épidémiologie neurologique et de
Neurologie tropicale, EA3174 Faculté de Médecine 2, rue du Docteur
Marcland, 87025 Limoges Cedex, Limoges, France
2Département de Neurologie, Faculté de Médecine de
Bujumbura, Burundi
3Ministère de la Santé publique, Bujumbura, Burundi
4Institut national de Santé publique, Bujumbura,
Burundi
On estime à plus de 50 millions, le nombre de personnes
touchées par la maladie dans le monde, dont plus de 80 % dans
les pays en développement. Entre 80 % et 90 % des
personnes atteintes ne reçoivent pas de traitement approprié. De ce
fait, elles restent marginalisées et ont une qualité de vie
inférieure à celle des autres malades chroniques (Adamolekun et
al., 2000 ; Scott et al., 2001 ; Coleman et al., 2002).
En Afrique, trois à quatre millions de personnes sont atteintes
d’épilepsie et plus de 80 % d’entre elles ne sont pas soignées
ou le sont mal (Preux & Druet-Cabanac, 2005).Au Burundi, des
travaux effectués ces dernières années ont trouvé des prévalences
de l’épilepsie dépassant 13 ‰ dans certaines régions
(Nzisabira et al., 1992 ; Newell et al., 1997a ; Newell
et al., 1997b). Les autorités sanitaires sensibles aux problèmes
causés par cette maladie envisagent la mise en place d’un programme
de prise en charge globale de la maladie. L’étude du vécu, des
croyances ainsi que des représentations de l’épilepsie constituent
des préalables indispensables à toute action de santé publique.
Cette connaissance est nécessaire à la définition des modes de
soins, à la prévention de certaines conduites dangereuses, ainsi
qu’à la réinsertion sociale.Une étude a été conduite au nord du
Burundi, dans la commune de Kiremba, avec pour objectif de décrire
les croyances et le vécu de l’épilepsie.
Méthodologie
Lieu de l’enquête
L’étude a été menée en 2001 dans la commune de Kiremba, appartenant
à la province de Ngozi. Cette zone s’étale sur une surface de
245 km2 et compte 70 000 habitants (soit 1,1 %
de la population nationale). C’est l’une des communes les plus
pauvres, la population y est majoritairement jeune avec une
prédominance féminine (52,1 %). L’agriculture de subsistance
et le petit élevage forment l’essentiel des ressources économiques.
Les structures sanitaires sont constituées par 5 centres de santé
et un hôpital.
Recrutement des sujets
Le recrutement des sujets a été réalisé au décours d’une enquête
cas témoins réalisée en 2001 pour étudier les facteurs de risque de
l’épilepsie dans cette zone (Nsengiyumva et al., 2003). Au cours de
cette enquête, des sujets épileptiques et non épileptiques ont été
interviewés à l’aide de questionnaires après un consentement
éclairé. Les non-épileptiques ont été recrutés dans les différents
villages. L’étude a été réalisée sous les auspices du ministère de
la Santé publique du Burundi.
Type d’étude
C’est une étude descriptive avec un recueil d’informations au
moment de l’enquête.
Le recueil des données
Un questionnaire a été élaboré, traduit en langue locale et testé
avant le début de l’enquête. La langue était le kirundi, parlée
dans tout le pays avec des variations régionales très limitées.
Elle appartient au groupe des langues bantu. Les questions ont
porté sur les dénominations de la maladie, sur la perception et les
croyances populaires au sujet de l’épilepsie, sur les modalités de
contracter la maladie, sur l’insertion socioprofessionnelle et la
prise du traitement. Une même personne a interrogé les épileptiques
et les non-épileptiques.
Analyse des données
Les données ont été saisies et analysées à l’Institut
d’Épidémiologie neurologique et de Neurologie tropicale de Limoges,
à l’aide du logiciel Epi-Info 6.04 (Centers for Disease Control and
prevention : CDC, Atlanta, USA et Organisation Mondiale de la
Santé : OMS, Genève, Suisse, Version française : ENSP
EpiConcept – InVS, 2000). Les comparaisons des fréquences ont été
faites à l’aide du test du chi-2 de Pearson, ou du chi-2 de Yates
selon les effectifs théoriques avec un seuil de significativité à
0,05.
Résultats
Sept cent quatre-vingt personnes ont été interrogées dont 352
patients atteints d’épilepsie et 428 non épileptiques. Les
épileptiques étaient en moyenne plus jeunes que les
non-épileptiques (25,5 ± 15,6 ans versus 29,7 ±
15,7 ans ; p < 0,04). Près de 57 % des sujets
étaient de sexe masculin et 48,8 % étaient mariés. Leurs
activités concernaient surtout l’agriculture ou l’élevage
(76,2 %), alors que 12,6 % fréquentaient l’école,
1,8 % étaient des artisans ou des fonctionnaires et 9,4 %
étaient inactifs.
Dix-sept dénominations de l’épilepsie ont été recensées et se
répartissaient en trois catégories résumées dans le tableau 1(
Tableau 1 ).
D’une part l’épilepsie était nommée à partir des
caractéristiques étiologiques populaires qui la déterminent, dans
une interprétation de type irrationnel. Il s’agissait soit d’une
maladie des diables (ibidayimoni, ibishetati) ou de la brousse
(igisigo, ivyisi, ibidayimoni), dans ce dernier cas, il s’agissait
de démons, d’esprits errants dans la nature provenant du brouillard
matinal, les personnes à risque étant celles qui voyageaient très
tôt le matin avant le lever du jour. Enfin, il pouvait s’agir d’une
maladie due aux esprits des ancêtres (imizimu).
D’autre part, l’épilepsie était nommée à partir des
symptômes : intandara, mot qui vient du verbe
« gutandagura », c’est-à-dire déchiqueter, mettre en
pièce, le terme renvoyant aux différentes lésions cutanées ou aux
morsures de la langue consécutives aux crises tonicocloniques
accompagnant une crise d’épilepsie. Igifúkunyi, du verbe
« gufukunya », faisait référence à la phase stertoreuse
du grand mal. Ibisazi, qui signifie « la folie » était
également utilisé.
D’autres dénominations faisaient référence aux circonstances de
survenue : ivyubirizi, terme qui vient de
« kwûbira », c’est-à-dire surprendre, arriver à
l’improviste ; igisahuzi, du verbe « gusahura »,
voler, prendre de force ; akamashu qui signifie
littéralement « piège à rat », et faisait référence
également au caractère surprenant de la crise épileptique ;
igikange, mot qui vient du verbe « gukânga », surprendre,
faire peur, renvoyait au mode de début de la crise (par un cri puis
une chute).
Les personnes interrogées croyaient à la contagiosité dans
38,6 % des cas. Plusieurs voies de contaminations étaient
évoquées notamment : l’émission de gaz, la voie héréditaire,
le contact physique (en partageant le plat), l’invasion par des
esprits, la transmission de la maladie de la mère à l’enfant, être
à proximité d’un malade en crise, la respiration du malade en
crise, la consommation de la viande de porc, l’absence d’hygiène,
la piqûre par un moustique. Les données sont résumées dans le
tableau 2( Tableau 2 ).
La croyance en l’incurabilité de la maladie existait dans
56 % des cas. Chez ceux qui pensaient un traitement possible,
68,7 % estimaient que la médecine moderne était efficace pour
cette maladie, et le reste déclarait qu’il fallait mieux aller voir
le tradipraticien, le sorcier ou faire la prière. L’origine de
l’épilepsie était surnaturelle pour 28,5 %, naturelle pour
14,5 % et le reste ne savait pas.
L’attitude de l’entourage de l’épileptique était de le
surprotéger (63,4 %). Cette surprotection consistait en la
dispense des travaux jugés durs ou en ne l’envoyant pas à
l’école.
La scolarisation de l’enfant épileptique n’était pas possible
pour 52,8 % des personnes interrogées pour plusieurs
raisons : le risque de faire des crises à l’école ou en route,
le retard mental, le risque de contaminer les autres enfants, le
fait que l’enfant soit un malade.
Le mariage n’était pas recommandé pour un épileptique chez
29,1 % des personnes interrogées et 20,5 % pensaient que
les enfants issus d’un mariage avec un épileptique seraient
malades. Les raisons avancées pour déconseiller le mariage d’un
épileptique étaient les suivantes :
- – la débilité de l’épileptique ;
- – l’épileptique est un malade ;
- – le couple sera instable ;
- – il a un risque de décès précoce ;
- – il risque de contaminer le conjoint ;
- – le divorce est inévitable ;
- – le risque de faire des crises ;
- – l’épileptique aura nécessairement une
incapacité ;
- – la vie sera pénible avec un épileptique ;
- – l’épileptique aura une asthénie sexuelle ;
Plus de cinq pour cent (5,1 %) des épileptiques estimaient
que des interdits devaient être érigés comme l’alcool, le tabac, le
bruit, l’effort physique, rester à côté du feu, passer à côté d’une
termitière, passer à côté d’une rivière.
Les croyances en rapport avec l’épilepsie, selon que la personne
interrogée était épileptique ou non sont résumées dans le tableau
3( Tableau 3 ).
Plus de seize pour cent (16,6 %) des épileptiques avaient
eu recours à des soins traditionnels ou modernes mais aucun ne
prenait régulièrement de médicaments. Plus de seize pour cent
(16,1 %) des épileptiques affirmaient que la famille ou
l’entourage les empêchaient de travailler. Plus de six pour cent
(6,2 %) des épileptiques se plaignaient de ne pas avoir le
droit de partager les repas avec les autres et 12,8 %
estimaient qu’ils n’étaient pas considérés au même titre que les
autres hommes. Pour vingt-cinq pour cent, les crises ne leur
permettaient pas de faire du sport.
Tableau 1 Dénominations de l’épilepsie dans la zone de
Kiremba, Burundi
|
Dénomination selon les symptômes
|
Dénomination selon le caractère de survenue
|
Dénomination selon la genèse de la maladie
|
Dénomination selon l’organe en cause
|
- Intandara : déchiqueter, mettre en pièce
- Igifúkunyi : fait référence à la phase stertoreuse
du « grand mal »
- Ibisazi : la folie
- Ibidudaguzi : des choses qui donnent des coups de
façon itérative
- Ibihondanyi : des choses qui donnent des coups de
façon itérative
- Ibihwamitsi : des choses qui mettent la conscience
en veilleuse
- Ryama : couche-toi, allonge-toi
|
- Ivyubirizi : qui surprend,
- qui arrive à l’improviste
- Igisahuzi : le voleur, qui
- arrache de force
- Akamashu : piège à rat
- Igikange :
- surprendre, frayeur
|
- Igisigo : monstre mystérieux, errant dans la
brousse
- Ibidayimoni : les diables
- Imizimu : esprits des ancêtres
- Ibishetani : les démons
- Ivyisi : esprits errant dans la brousse
|
Ikinyamutwe : de la tête
|
Tableau 2 Répartition des croyances dans les voies de
transmission de l’épilepsie, Kiremba, Burundi
|
Voie de transmission
|
Effectif (n = 267)
|
%
|
|
- L’émission de gaz
|
90
|
33,5 %
|
|
- La voie héréditaire
|
63
|
23,4 %
|
|
- Le contact physique
|
40
|
14,9 %
|
|
- En partageant le plat familial
|
15
|
5,6 %
|
|
- L’invasion par des esprits
|
11
|
4,1 %
|
|
- La voie sexuelle
|
13
|
4,8 %
|
|
- La transmission de la mère à l’enfant
|
6
|
2,2 %
|
|
- Être à proximité d’un malade en crise
|
4
|
1,5 %
|
|
- La respiration du malade en crise
|
18
|
6,7 %
|
|
- La consommation de la viande de porc
|
3
|
1,1 %
|
|
- Absence d’hygiène
|
3
|
1,1 %
|
|
- La piqûre par un moustique
|
1
|
1,1%
|
Tableau 3 Comparaison entre les croyances des patients
avec épilepsie et de sujets non épileptiques, Kiremba, Burundi
|
Epileptiques (n = 352)
|
Non-épileptiques (n = 428)
|
p
|
|
Contagiosité
|
40,3 % (142)
|
37,2 % (158)
|
NS
|
|
Incurabilité
|
56,0 % (197)
|
52,3 % (223)
|
NS
|
|
Caractère surnaturel
|
48,6 % (171)
|
11,8 % (50)
|
< 0,005
|
|
Transmission par l’aura de l’épileptique
|
14,9 % (44)
|
24,5 % (104)
|
< 0,004
|
|
Scolarisation impossible d’un enfant épileptique
|
43,8 % (154)
|
59,3 % (246)
|
< 0,001
|
|
Mariage non recommandé
|
16,2 % (57)
|
40,1 % (166)
|
< 0,001
|
Discussion
L’étude a mis en évidence qu’il existait plusieurs dénominations de
l’épilepsie dans la commune de Kiremba. Au moins dix-sept
dénominations ont été répertoriées. La majorité de l’échantillon
pensait que la maladie était transmissible et les principales voies
de transmission évoquées le plus fréquemment étaient :
l’émission des gaz, l’hérédité et le contact physique.
L’incurabilité de la maladie, l’inaccessibilité au traitement,
l’origine surnaturelle de la maladie, la stigmatisation, la
marginalisation sociale des malades étaient aussi des notions
prévalentes.
L’enquête a été réalisée par le même enquêteur pour éviter un
biais. Les non-épileptiques ont été recrutés dans les mêmes
villages que les épileptiques. Bien que le mode de recrutement ne
puisse pas garantir la représentativité de notre échantillon, nous
pensons qu’il est possible d’appliquer ces résultats à la
population de la commune de Kiremba car les caractéristiques
générales sont les mêmes. En effet, la population de la commune de
Kiremba est en général très jeune, en majorité analphabète et
composée d’agriculteurs.
La diversité des dénominations populaires de l’épilepsie
rencontrées dans cette étude laisse à penser que la maladie est
connue dans la région. Ces dénominations renvoient soit à la
symptomatologie, soit au mode de survenue ou à l’origine supposée
de la maladie. La civilisation burundaise possède une tradition de
l’oralité. À travers les textes de style oral (noms,
appellations…), toute la vie de la société s’exprime. Beaucoup de
renseignements sont consignés dans la parole (Ntahombaye, 1983).
Aussi, les appellations sont de véritables descriptions.
La logique des dénominations mise en évidence dans notre étude a
été décrite par d’autres auteurs comme au Mali, en milieu rural
(Uchôa et al., 1993 ; Arborio et al., 1999 ; Arborio et
Dozon, 2001 ; Jaffre et al., 2001) et au Cameroun, chez les
Bamileké (Nkwi et Ndonko, 1989). La description populaire de
l’épilepsie rencontrée à Kiremba se réfère aux manifestations
typiques de la forme « Grand Mal » et cela se retrouve
dans d’autres études africaines (Nkwi et Ndonko, 1989 ;
Andermann, 1995).
La notion de contagiosité est omniprésente dans la communauté de
Kiremba et les voies de contamination évoquées se retrouvent
ailleurs dans les cultures africaines (Tekle-Haimanot et al.,
1991 ; Vanzan et Paladin, 1992 ; Senanayake et Roman,
1992 ; Danesi, 1994 ; Andermann, 1995 ; Nyame et
Biritwum, 1997 ; Arborio et Dozon, 2000 ; Millogo et
Traoré, 2001). Au Burundi, l’épilepsie est connue depuis les temps
immémoriaux. Dans les temps anciens, lorsque l’épileptique était en
crise, on évitait de le toucher et on se mettait respectueusement à
l’écart, car on pensait que c’est à ce moment que la maladie
pouvait être transmise. En général, les épileptiques eux-mêmes se
mettaient à l’écart pour ne pas incommoder leur famille. Dans les
familles pauvres qui ne pouvaient pas leur construire une petite
hutte pour les isoler, le malade quittait sa famille et allait se
terrer dans un coin de brousse où il mourrait misérablement
(Piraux, 1960). Actuellement la situation n’est plus aussi sombre,
mais des cas où une femme est répudiée à cause de la maladie
existent encore. Dans notre étude, 16,2 % d’épileptiques
estimaient qu’ils ne devraient pas se marier probablement par
crainte d’être maltraités et 40,1 % des non-épileptiques
déclaraient que le mariage avec un épileptique n’est pas
recommandé. Les idées n’auraient pas beaucoup évolué sur cet aspect
car il y a plus de 40 ans, Piraux (1960) dans son étude avait
trouvé que 15 % des épileptiques qui vivaient en couple
avaient des difficultés familiales ou conjugales graves.
Dans l’enquête à Kiremba, la croyance en la contagiosité était
trouvée dans les mêmes proportions chez les malades comparés aux
non-malades. Cette attitude peut se comprendre, d’une part, chez
les malades comme un réflexe d’autodéfense contre la stigmatisation
et le rejet social, d’autre part, l’idée de contagiosité est en
quelque sorte contredite par l’expérience d’une existence partagée
avec les membres de la famille proche sans conséquence. Cette
constatation est également signalée par Arborio et Dozon en 2000,
au Mali, en milieu rural Bambara où il existe une marge de
tolérance de l’épileptique selon le degré d’intimité des relations
sociales du malade. Le comportement discriminant envers
l’épileptique apparaît de manière significative quand la relation
est anonyme et inhabituelle.
Le caractère supposé génétique de la transmission largement
évoqué lors de notre enquête est très fréquemment décrit dans
d’autres études (Tekle-Haimanot et al., 1991 ; Vanzan et
Paladin, 1992 ; Andermann, 1995 ; Nyame et Biritwum,
1997 ; Bernet-Bernady et al., 1997 ; Arborio et Dozon,
2000 ; Millogo et Traoré, 2001). On retrouve également la
tendance à considérer tous les phénomènes qui accompagnent la crise
comme des facteurs de contamination notamment la bave et les
urines.
Le sentiment d’incurabilité de l’épilepsie existait aussi bien
chez les épileptiques et chez les sujets non épileptiques. Cela
tiendrait au fait que leur itinéraire thérapeutique est marqué de
déception. En effet, au Burundi, comme dans la plupart des pays en
voie de développement (Tekle-Haimanot et al., 1991 ; Vanzan et
Paladin, 1992 ; Andermann, 1995 ; Nyame et Biritwum,
1997 ; Arborio et Dozon, 2000 ; Arborio et al.,
2001 ; Humbert et al., 2001 ; Millogo et Traoré, 2001),
le tradipraticien constitue le premier recours. En cas de
déception, le dispensaire constitue un deuxième recours,
malheureusement parfois aussi inefficace du fait de l’absence ou de
la mauvaise qualité des médicaments ou de l’insuffisance de la
formation de l’agent de santé, qui peut conduire à une erreur
thérapeutique. Cette situation renforce l’impression d’incurabilité
de la maladie. Cet état de faits expliquerait en partie pourquoi
dans la commune de Kiremba, comme dans le reste du pays, la grande
majorité des épileptiques ne bénéficient d’aucune forme de prise en
charge. Les raisons du déficit de traitement dans l’épilepsie sont
multiples. Les aspects socioculturels en sont une, mais d’autres
facteurs interagissent : niveau de développement du pays,
niveau économique, éloignement des structures médicales… Ces
facteurs doivent s’analyser à plusieurs niveaux (pays, communauté,
patients…) et ne sont pas les mêmes si on s’intéresse à l’absence
de diagnostic (« primary treatment gap ») ou au déficit
de traitement (« secondary treatment gap »), qui sont
tous les deux inclus dans la définition retenue. Les causes d’un
déficit diagnostique sont entre autres une erreur de diagnostic,
l’absence d’explorations complémentaires adéquates ou de personnel
médical qualifié, l’impossibilité d’accès au système de santé
(distance et/ou coût), déni de l’affection, fausses croyances,
volonté de suivre uniquement un traitement traditionnel. Les causes
d’un déficit de traitement sont plutôt la non-disponibilité du
traitement, l’impossibilité de l’acheter, sa mauvaise qualité, une
erreur thérapeutique, ou encore le choix personnel du patient ou de
son entourage.
La croyance en la nature surnaturelle de l’épilepsie est
observée chez la moitié des malades et elle se retrouve chez les
non-malades dans une moindre proportion. La notion d’origine
surnaturelle de l’épilepsie est récurrente dans d’autres études
(Adotevi et Stephany, 1981 ; Bernet-Bernady et al.,
1997 ; Traoré et al., 1998 ; Jilek-Aall, 1999 ;
Arborio et al., 2001). Cette croyance est ancienne mais elle évolue
avec le temps et est plus marquée dans les sociétés
traditionnelles. L’épilepsie est conçue comme un désordre dans les
relations entre les vivants et les morts, conduisant à une
possession par un esprit. C’est à la faveur de ce désordre que le
patient entre en contact avec le monde des esprits (Pilard et al.,
1992).
La discrimination socioprofessionnelle des épileptiques au
Burundi est moins marquée et la situation semble évoluer dans le
bon sens puisqu’il y a 40 ans, Piraux relevait que 30 %
des épileptiques avaient de réels problèmes professionnels. Dans
notre étude, 17,9 % estimaient avoir des problèmes
socioprofessionnels à cause de leur maladie. La discrimination
socioprofessionnelle des épileptiques se retrouve dans toutes les
sociétés à des degrés différents (Andermann, 1995 ; Ndiaye et
al., 1983 ; Pilard et al., 1992).
La scolarisation de l’enfant épileptique reste problématique et
cela se retrouve aussi chez d’autres auteurs (Ndiaye et al.,
1983 ; Nkwi et Ndonko, 1989 ; Andermann, 1995).
L’existence d’altérations fonctionnelles voire de dommages
cérébraux irréversibles pouvant entraîner un retard mental, la peur
d’une discrimination liée à la contagiosité supposée de
l’épilepsie, le sentiment de culpabilité des parents face à la
maladie, les chutes, sont des motifs qui peuvent bloquer la
scolarisation de l’enfant épileptique (Ndiaye et al., 1983).
L’impact est d’autant plus important que la population est peu
sensibilisée à la scolarisation de l’enfant en général. C’est le
cas dans la région.
En conclusion, cette étude a permis de connaître les principales
interprétations populaires de l’épilepsie dans la province de
Kiremba au Burundi, ainsi que les croyances et les pratiques
sociales qui entourent la maladie. Cela permet de mieux appréhender
les stratégies de prise en charge de la maladie lors de
l’élaboration du programme national de prise en charge de
l’épilepsie, étape suivante envisagée. À la lumière des
informations recueillies dans cette étude, ce programme devra
comporter un volet psychosocial avec des actions d’éducation et de
sensibilisation à l’épilepsie de la population et du personnel
soignant. Les différentes dimensions mises en évidence dans ce
travail seront prises en compte. La liste des diverses
dénominations devra être complétée et utilisée dans ce programme.
Le programme de lutte devra également inclure des actions de
formation du personnel soignant et d’amélioration de l’efficacité
du système sanitaire.
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