ARTICLE
ocl.2012.0455
Auteur(s) : Muriel Valantin-Morison Muriel.Morison@grignon.inra.fr
INRA,
UMR 0211 Agronomie,
F-78850 Thiverval-Grignon,
France
Durant ces soixante dernières années, les modes de production
agricole des pays du Nord ont permis d’assurer l’augmentation de la
productivité agricole, grâce à une intensification importante des
modes de conduite via le recours à une forte mécanisation et à une
utilisation massive d’intrants. Ces nouvelles pratiques agricoles
ont bel et bien conduit à une augmentation de la productivité mais
ont également entraîné des impacts environnementaux et sanitaires
considérables. D’abord, l’utilisation massive de fertilisants et de
pesticides est reconnue comme ayant des effets néfastes sur les
écosystèmes, et sur la gestion durable des bio-agresseurs, via
l’apparition de résistance (Aubertot et al., 2005), et la
santé humaine (Horrigan et al., 2002). Ensuite,
l’agriculture moderne, à travers l’intensification des pratiques
agricoles et la simplification des paysages, est reconnue comme
responsable de nombreux impacts négatifs à différentes
échelles : (i) aux échelles locales, avec l’augmentation des
processus d’érosion, une moins bonne fertilité des sols ou une
diminution de la biodiversité cultivée ; (ii) aux échelles
régionales, avec la pollution des eaux superficielles et
souterraines ou l’eutrophisation d’écosystèmes aquatiques ;
(iii) et aux échelles globales, avec l’émission importante de gaz à
effet de serre ou l’érosion de la biodiversité (Matson et
al., 1997 ; Tilman et al., 2002 ; Stoate et
al., 2001).
Pour toutes ces raisons, ce modèle d’agriculture est remis en
cause (Tilman et al., 2002) et la production agricole
mondiale doit faire face à un double défi : atteindre des
objectifs de production importants pour nourrir la population
mondiale tout en limitant les impacts sur l’environnement pour ne
pas compromettre la disponibilité future des ressources. Le défi
d’une agriculture plus durable, économiquement et
environnementalement, nécessite de développer des systèmes de
production écologiquement performants qui intègrent des
connaissances du fonctionnement du champ cultivé, notamment celles
sur les interactions milieu-composante biologique de
l’agro-écosystème et celles sur les services rendus par la
biodiversité depuis l’échelle de la parcelle à l’échelle du
paysage.
Parmi les grandes cultures (céréales, oléagineux, pomme de terre
et betteraves), le colza est une culture particulièrement exposée
aux risques liés aux bio-agresseurs, ce qui se traduit par un
indice de fréquence de traitement (IFT) de 6,1 en 2006. Bien que le
poste herbicide constitue un coût important, c’est bien le poste
insecticide, dont le coût est faible, qui occupe la part la plus
importante dans le calcul de l’IFT. Alors que le colza n’occupe que
12 % de la SAU grandes cultures, cette culture consomme
19 % de l’IFT déployé sur la surface cultivée et 53 % de
cette part est consacré aux insecticides (EcoPhyto R&D, 2009).
Ceci s’explique par un cortège de ravageurs impressionnant (10
insectes coléoptères pour la plupart – Alford et al., 2003),
des dégâts facilement reconnaissables pour une nuisibilité mal
connue ou encore mal évaluée. L’intérêt agronomique de cette
culture, son importance dans les successions du nord de la France
et les objectifs ministériels de réduction des produits
phytosanitaires, justifient très largement d’identifier, d’analyser
des solutions « alternatives » et de construire et tester
des itinéraires techniques intégrés, mobilisant plusieurs moyens de
lutte. Pour cela, favoriser les processus de régulation biologique
de ces ravageurs, apparaît comme une voie de recherche prometteuse
et encore peu explorée. Tout l’enjeu consiste à analyser comment
favoriser la régulation biologique de ces ravageurs. Analyser les
interactions plantes bio-agresseur, connaître et comprendre les
conditions qui favorisent la présence d’insectes auxiliaires1, sont des voies privilégiées.
L’objectif de cet article est de mettre en lumière les résultats de
travaux de recherche récents sur les moyens de défavoriser le
bio-agresseur et favoriser les ennemis naturels à l’échelle de la
parcelle (partie 1) et favoriser les auxiliaires à l’échelle du
paysage agricole (partie 2), afin de commencer à construire de
nouveaux itinéraires techniques (partie 3).
Comment favoriser les régulations biologiques à l’échelle de la
parcelle
Concepts et mécanismes
Comme le précise Prévost (2000), « en agronomie, les
phénomènes de régulations biologiques concernent des flux liés aux
cycles biologiques des systèmes vivants produits en agriculture
(flux d’éléments fertilisants, flux de matière organique du sol,
flux hydriques, flux de population d’adventices, flux d’ennemis des
cultures, flux de pesticides, etc.) ». Dans le cas de la
gestion des bio-agresseurs, l’objectif est donc d’arriver à
optimiser le système en maximisant les capacités de régulations
naturelles et de résilience de l’agroécosystème pour gérer
durablement les populations de ravageurs. Par l’action de
l’agriculteur, on cherche donc à anticiper sur les variations des
flux d’organismes vivant nuisibles ou utiles, et à contrôler ces
flux. C’est donc dans ce cadre conceptuel élargi de la régulation
biologique, qui met en jeu les interactions
couvert/bioagresseur/ennemis naturels/pratiques agricoles, que l’on
illustrera les moyens de la favoriser.
On peut distinguer deux types d’approches, fondements du concept
de protection intégrée qui sont (i) la combinaison des méthodes de
lutte dans l’espace et dans le temps et (ii) la priorité donnée aux
régulations naturelles pour gérer les populations de bioagresseurs
et limiter leur nuisibilité. Gurr et al., 2003 parle alors
d’approches ascendantes ou « bottom-up » qui
consistent à utiliser les caractéristiques de la plante hôte pour
limiter le développement des ravageurs et leurs dégâts, et les
approches descendantes ou « top-down » qui
consistent à stimuler les populations d’ennemis naturels. La
première consiste à organiser un système de culture, qui évite le
ravageur, qui est plus robuste face à une attaque, entraînant ainsi
moins de pertes de production. La deuxième consiste à utiliser la
biodiversité non cultivée afin de favoriser les ennemis naturels
autour des parcelles et repose majoritairement sur l’utilisation de
pratiques agricoles en local et dans un paysage, la gestion des
habitats semi-naturels et des aménagements paysagers autour des
parcelles permettant de favoriser le développement et l’impact des
auxiliaires (Gurr et al., 2003).
Les mécanismes mis en œuvre pour gérer les ravageurs et les
maladies impliquent de travailler souvent à plusieurs échelles
(plante, parcelle et paysage) et de gérer plusieurs interactions et
des effets antagonistes. On résume souvent ces connaissances à
l’aide d’un schéma de fonctionnement du champ cultivé (figure
1). Ce schéma montre de manière très générale les
modes d’action des différents leviers agronomiques à mobiliser. Par
ce schéma, les processus explicités constituent des objectifs que
l’on peut assigner aux systèmes de culture. Mais, chaque objectif
peut être atteint par différents moyens. C’est l’ensemble combiné
et logique de ces solutions agronomiques à effets partiels qui
permettra d’atteindre l’objectif principal qui dans ce cas de
figure est « favoriser la régulation biologique des
insectes ravageurs ». Cette formalisation est couramment
employée, depuis plusieurs années, et se retrouve également dans
des outils d’aide à la conception de systèmes de culture économes
en intrants comme le guide Stephy (Attoumani-Ronceux et al,
2011).
Les interactions plantes insectes (l’élargissement à d’autres
bio-agresseurs est tout à fait possible) peuvent se représenter en
trois étapes :
- i). avant l’attaque, on peut parler de potentiel initial
d’infestation, c’est-à-dire les œufs ou cocons ou pupes d’insectes
ravageurs présents sur la parcelle et laissés par la génération
précédente. Ce potentiel d’organisme bioagresseurs peut être
considéré pour les organismes inféodés à la parcelle, à un faible
pouvoir de dispersion ou dont le cycle de vie n’exige pas de devoir
quitter la parcelle pour passer au stade suivant ;
- ii). lorsque l’infestation a lieu, cela recouvre tous
les mécanismes qui permettent aux bioagresseurs d’entrer en contact
avec la plante : il s’agit de la contamination par des spores
de maladie, l’attaque des plantes par des insectes quels que soit
leurs stades. Ces organismes peuvent venir de la parcelle elle-même
ou des parcelles ou autres habitats alentours ;
- iii). Cette étape recouvre la notion de dommages sur la
culture à partir des dégâts réalisés par les bioagresseurs.
Les trois mécanismes qui interviennent lorsque l’on veut réduire
les dommages des bio-agresseurs sont l’évitement, la modification
de l’habitat, l’atténuation d’impact. Ils relèvent chacun de
processus différents, complémentaires et à l’échelle de la parcelle
mais aussi de la plante.
Favoriser l’évitement
Favoriser l’évitement consiste à mettre en place des
combinaisons de pratiques qui permettent d’éviter que le
bio-agresseur n’entre en contact avec la culture, par exemple,
qu’un insecte n’attaque la plante lorsqu’elle y est sensible. Le
décalage des dates de semis permet souvent de favoriser la
désynchronisation des stades sensibles de la culture avec le cycle
des bio-agresseurs.
Cet effet est connu de longue date sur les céréales et plantes
oléagineuses : Dosdall et al. (1996) et Dosdall et
Stevenson (2005) démontrent que les dégâts des petites altises de
crucifères (Phyllotreta cruciferae) sont bien supérieurs sur
des semis de printemps que sur des semis d’automne. Les dégâts
occasionnés vont aller jusqu’à détruire le bourgeon terminal
empêchant alors l’élongation de la hampe principale.
Valantin-Morison et al. (2007) montrent également que des
semis de colza d’été se traduisent par une proportion de plante
contenant des larves de grosses altises (Psylliodes
Chrysocephala) plus faible que des semis de Septembre. Mais des
effets antagonistes peuvent apparaître, puisque cette même étude a
montré que les dégâts de mouche du chou (Delia radicum)
étaient alors plus importants sur des semis d’été. En outre, la
date de récolte peut elle aussi avoir des conséquences importantes
sur la faune auxiliaire du champ cultivé. Riechert et Lockley
(1984) montrent que la récolte a un effet plus destructeur sur les
araignées que les pesticides. Büchs (2003) parle également de
coïncidence entre la récolte et l’activité maximale des prédateurs
lors de la récolte des cultures d’hiver, ce qui n’est pas le cas
pour les cultures de printemps. Bien que, parmi tous les leviers
agronomiques, l’effet évitement via la date de semis soit l’un des
plus important, il n’en reste pas moins vrai que (i) son effet est
partiel (ii) il doit être raisonné en cohérence avec toutes les
autres pratiques culturales.
Un autre levier pourrait permettre d’éviter l’attaque, de faire
barrière à l’insecte : il s’agit de la résistance ou la
tolérance variétale, mais on est encore loin d’y parvenir sur les
crucifères. Kogan (1994) illustre que la résistance de la plante
hôte à un insecte peut s’exprimer via des propriétés de la plante à
restreindre la croissance de la population d’insectes ravageurs
(par antibiose et/ou antixénose2) ou
des capacités à compenser l’attaque. Sur colza, on observe encore
assez peu d’exemples où l’on cherche à détecter, comprendre et
utiliser cette « sensibilité ». Parmi ceux qui se sont
orientés vers cette voie, on trouve : Ellis et Farrell (1995)
et Dosdall et al. (1994) qui ont comparé la sensibilité
variétale de plusieurs espèces et cultivars de colza et moutardes
respectivement aux pucerons et à la mouche du chou et ont montré
une variabilité plus forte entre espèces qu’entre cultivars. Mais
l’existence même d’une variabilité de réponse naturelle à
l’infestation de la plante par des insectes ravageurs donne des
espoirs pour la sélection variétale. Eickermann et al.
(2011) ont réussi, par introgression de gènes provenant de la
moutarde, à recréer des cultivars plus tolérants aux charançons de
la tige du chou (Ceutorhynchus pallidactylus), ce qui
démontre le potentiel de diversité génétique dans les espèces de
crucifères pour la sélection de nouvelles variétés.
Perturber le milieu/modifier l’habitat ou perturber le
milieu
Perturber le milieu consiste à défavoriser le microclimat
nécessaire au développement d’une maladie, ou à défavoriser la
germination, la levée d’une mauvaise herbe par le travail du sol ou
l’allélopathie (Valantin-Morison et al., 2008, Ciag décembre
2008), ou à entraîner la mortalité des insectes enfouis dans le sol
ou réduire la probabilité qu’un insecte retrouve son hôte en
perturbant ses signaux olfactifs et visuels.
Le levier le plus connu est le travail du sol pour les
insectes : il provoque des perturbations physiques
majeures du milieu et peut avoir des effets directs et indirects
sur la dynamique des populations, via son influence sur leur cycle
de vie, et ainsi sur leurs dégâts (Altieri, 1999). Il enfouit des
résidus de cultures contenant des larves ou des cocons d’insectes
hibernant dans le sol de la parcelle, ce qui empêche alors aux
organismes de terminer leurs cycles. L’absence de travail du sol
peut aussi modifier le lit de semence et le rendre moins propice à
la ponte de certains insectes.
Sur les neuf insectes les plus problématiques pour le colza,
deux seulement terminent leur cycle dans la parcelle : le
charançon de la tige du colza (Ceutorhynchus napi) et la
Cécydomie (Dasineura brassicae). Pour ces deux espèces, bien
qu’aucune étude ne le démontre, on peut supposer qu’un travail du
sol profond réduit leur émergence l’année suivante. Pour les
autres, l’influence du travail du sol n’est possible que via une
modification de leur comportement de prospection de la plante hôte
ou de ponte. En revanche, les populations d’arthropodes auxiliaires
sont très sensible aux perturbations d’un travail du sol. La
réduction de la densité d’arthropodes auxiliaires généralistes par
des activités de travail du sol varie de 25 à 60 % selon le
taxon concerné (Thorbek et Bilde, 2004). Enfin, la période de
labour, comme la date de récolte, évoquée ci-dessus, influe de
manière importante sur la mortalité ces insectes auxiliaires (Büchs
et al., 1999). Les prédateurs spécialistes, tels que les
parasitoïdes de beaucoup d’insectes ravageurs du colza, sont très
sensibles au travail du sol post-récolte, puisque la majorité
d’entre eux hiverne dans les parcelles de colza après la récolte
(Williams, 2010b ; Rusch et al., 2010). Nilsson (1985)
et Hokkanen (1988) ont montré que la survie et donc l’émergence des
parasitoïdes de méligèthes (Meligethes aeneus) du genre
Tersilochus était réduite en cas de travail du sol profond.
Enfin, Rusch et al. (2011a) ont réalisé une étude in
situ sur 42 parcelles agricoles afin de déterminer à plusieurs
échelles, les influences des pratiques agricoles et des habitats
semi-naturels sur le parasitisme des larves de méligèthes. Ces
travaux ont montré qu’à une large échelle (1 500 à
2 000 m) le taux de parasitisme de deux Tersilochus
(heterocerus et morionnelus) est positivement corrélé à la
proportion en prairies et négativement corrélé à la proportion de
colza labouré l’année précédente. On peut donc conclure que le
travail du sol superficiel et le semis direct post-récolte du colza
dans un rayon de 1 500 m autour de la parcelle cible
permet d’augmenter les années suivantes le taux de parasitisme des
méligèthes par deux espèces de parasitoïdes majeurs.
La réduction du travail du sol a d’autres conséquences car la
teneur en matière organique, la localisation d’un mulch et des
résidus de cultures, la structure du sol, sa porosité, sont
entièrement modifiés, ce qui a des conséquences sur la recherche de
sites de ponte d’insectes ravageurs, mais ce qui encourage
également la colonisation de la parcelle par de nombreux insectes
auxiliaires (carabes, staphylins et araignées) en créant un milieu
moins perturbé (Holland, 2004). De nombreuses études et revues sur
diverses cultures, dont le colza, évoquent cet effet positif du non
travail du sol sur les populations d’insectes auxiliaires
généralistes (Kromp, 1999 ; Landis et al., 2000 ;
Schmidt et al., 2004 ; Pullaro et al., 2006).
Quelques-unes de ces mêmes études vont jusqu’à montrer une
décroissance des insectes ravageurs : Zehnder et
Hough-Goldstein (1989), Schmidt et al. (2004), Pullaro et
al. (2006). D’autres travaux montrent également que le mulch de
surface pouvait causer des perturbations dans la phase de recherche
et d’approche des insectes ravageurs tels que les petites altises
(Phyllotera sp) et mouche du chou (Delia
radicum) : Dosdall et al. (1999), Mabbett (1991),
Finch et Collier (2000).
Néanmoins l’effort de démonstration de l’effet positif du non
travail du sol sur les insectes ravageurs via une augmentation du
nombre et de la diversité des insectes auxiliaires généralistes ou
spécifiques est encore à faire et les premiers résultats
encourageants initient de récents travaux de recherche. En outre,
il ne faut pas négliger l’impact de l’absence du travail du sol sur
d’autres organismes comme les mauvaises herbes, souvent favorisées
(Büchs et Katzur, 2004), et les limaces, également plus nombreuses
(sur l’orge, voir Mabbett (1991)). Par conséquent, aucun consensus
n’est encore admis sur les bénéfices du non-travail du sol et la
multiplicité des outils et l’innovation en matière de mécanisation
nous invitent à être précis dans la description des types de
travaux du sol. En outre, les effets antagonistes d’une seule et
même pratique pointe bien le fait que la traduction de ces
connaissances en stratégies de protection intégrée ne peut se
satisfaire d’une juxtaposition des solutions alternatives. Combiner
le choix de la date de semis, du meilleur travail du sol ou du
semis direct, du choix variétal, etc., passe par une phase de
conception-évaluation où les solutions sont assemblées de manière
cohérente au regard d’objectifs complémentaires.
Le choix variétal ou le choix d’espèces est également un
autre moyen de perturber le milieu, car il peut influencer la
recherche de la plante hôte. Les différents comportements des
insectes, ravageurs ou auxiliaires des cultures, comme la recherche
de l’hôte, de nourriture, l’oviposition sont affectés par des
signaux chimiques (Free et Williams, 1978) ou visuels, comme la
couleur, la taille, l’architecture de la pante, la structure de la
feuille (Hopkins et Ekbom, 1996, 1999 ; Ulmer et Dosdall,
2006). De nombreux exemples sont développés sur les crucifères en
raison de la présence de nombreux signaux chimiques de la famille
de métabolites secondaires, les glucosinolates : les alkenyl
glucosinoltaes, qui se dégradent en isothiocyanates volatiles sont
plus attractifs pour la sélection de la plante hôte.
Sur colza, ce sont les travaux d’entomologistes de Rothamsted
(Cook et al., 2002, 2006 ; Barari et al., 2005)
qui se préoccupent les premiers des effets de la navette
(Brassicae rapa) sur la présence et les dégâts de nombreux
insectes ravageurs mais aussi auxiliaires. De nombreux travaux
existent maintenant et concluent pour la plupart que la navette est
plus attractive que le colza, que ce sont les différences de teneur
en glucosinolates et de précocité à floraison qui expliquent ces
différences de comportement. Ces différences peuvent être
exploitées dans une stratégie push pull (Cook et al., 2007),
qui consiste à attirer les insectes dans une zone particulière de
la parcelle, souvent la bordure, et à les empêcher d’atteindre la
culture de rente. Le recours à des bordures de navette ou de
variétés plus précoces a été testé il y a déjà plusieurs années en
parcelles agricoles, avec des résultats encourageants
(Valantin-Morison et Quéré, 2006 ; Rusch et Valantin-Morison,
2008 ; Valantin-Morison et Meynard, 2012). Les simulations
d’arrangements paysagers, basées sur un modèle spatialement
explicit a permis de montrer que l’agencement de bordures de
plantes pièges étaient l’arrangement optimal pour assurer la
capture des insectes ravageurs lors de la floraison (Potting et
al., 2005). La prise en compte de ces effets de bordures de
plantes piège doit alors dépasser l’échelle de la parcelle
cultivée, ce qui a été réalisé dans le cadre de la construction
d’un prototype de modèle spatialement explicit (voir section
suivante).
Des plantes de couverture, plantes compagnes, ou associations
d’espèces permettent d’augmenter la biodiversité dans le champ
cultivé, ce qui permettrait d’augmenter les ressources pour les
insectes auxiliaires généralistes et de perturber le milieu pour
les insectes ravageurs. L’ensemble de ces espèces végétales est
souvent regroupé sous le terme de plantes de services et on peut
distinguer les plantes de couverture qui sont détruites pendant ou
après la récolte de la plante de rente et celles, qui constituent
un couvert vivant permanent. On trouve communément dans la
littérature, la distinction de trois mécanismes qui tentent
d’expliquer les effets liés à l’introduction d’une autre espèce
dans un couvert de plante cultivée :
- i). un effet de la qualité de l’hôte, car
l’architecture, le microclimat sont différents du couvert pur, ce
qui peut provoquer un changement de comportement des insectes
ravageurs (et auxiliaires), se traduisant par un effet
« leurre », une attractivité modifiée ;
- ii). un effet « concentration des
ressources », très lié au premier (Tahvanainen et Root,
1972 ; Root, 1973), qui émet l’hypothèse que la probabilité
pour un insecte ravageur de trouver la plante hôte dans un couvert
monospécifique est plus grande que dans un couvert
plurispécifique ;
- iii). un effet « ennemis naturels » (Root,
1973), qui émet l’hypothèse que la réduction du nombre de ravageurs
peut être indirectement liée à la présence plus importante
d’ennemis naturels, attirés par davantage de ressources.
En grandes cultures (particulièrement céréales/légumineuses) ou
en cultures pérennes (arboriculture, viticulture), ces innovations
ont fait l’objet de très nombreuses études, impossibles à reprendre
fidèlement ici (par exemple : Landis et al.
(2000) ; Ferron et Deguine (2005), Wyss (1995), Pickett et
Bugg (1998), Altieri et Nicholls (2004), Broad et al.
(2008)). Beaucoup ont montré une réduction significative des
insectes nuisibles dans les systèmes de cultures associées,
comparativement aux monocultures des mêmes espèces. L’ensemble de
ces travaux a été résumé dans la synthèse bibliographique de Andow
(1991) et Malezieux et al. (2008). Ainsi, Andow (1991) a
analysé 209 études sur les associations, impliquant 287 espèces
d’insectes parasites différentes, et en a conclu que les insectes
étaient significativement moins importants dans 52 % des cas
(149 espèces) comparé aux monocultures, et qu’ils étaient
considérés comme plus importants dans 15 % des cas
(44 espèces). En effet, il ne faut pas négliger que l’effet
réducteur n’est pas systématique et l’on peut parfois observer une
aggravation de l’attaque (Pfiffner et Wyss, 2004).
Mais concernant le colza, très peu d’études existent aujourd’hui
et sont encore peu démonstratives sur les réels avantages du
mélange d’espèces. Weiss (1994) ont observé un effet d’un mélange
pois/colza de printemps (les auteurs canadiens parlent de Canola)
sur les attaques de petites altises (Phyllotreta
cruciferae). Mais, ni Butts et al. (2003) ni Hokkanen
(2008) n’ont observé d’effet significatif de mélanges d’espèces
contenant du colza sur respectivement les prédateurs généralistes
rampant ou les attaques de méligèthes ou par le parsitisme de leurs
larves. Hummel et al. (2010) montrent même une réduction du
taux de parasitisme en cas d’association colza-blé. Enfin, alors
que les associations céréales-légumineuses sont souvent étudiées,
les associations crucifères légumineuses sont quasiment absentes de
la littérature. Les quelques travaux comprenant des crucifères en
association avec des céréales se résument à l’analyse du cycle de
l’azote et de la croissance (Andersen et al., 2007) ou à
l’analyse de l’influence sur un seul type d’insecte (Finch et
al., 2003 ; Björkman et Eklund, 2006). L’engouement pour
les influences supposés positifs de la biodiversité sur la
régulation biologique a conduit à initier de très récents travaux
de recherche et de développement dont l’objectif est d’analyser les
avantages et les inconvénients de mélanges d’espèces
colza-légumineuses (Valantin-Morison et al., 2011 ;
Cetiom, 2011).
Atténuer l’impact du bioagresseur
L’atténuation de l’impact consiste à réduire l’amplitude des
dégâts lorsqu’une attaque intervient en augmentant la capacité de
rattrapage des plantes. Le plus souvent, il s’agit de jouer sur la
vigueur du couvert en jouant beaucoup sur la fertilisation azotée.
On peut par exemple favoriser la compétition du couvert pour
réduire l’enherbement, favoriser la compensation de la plante pour
réduire l’intensité des pertes de production, modifier
l’architecture de la plante, ce qui induit des modifications dans
les interactions avec les insectes.
La gestion de la disponibilité en azote et le choix
variétal sont les leviers majeurs pour atténuer l’impact des
bioagresseurs sur les dommages. Des études anciennes et
relativement nombreuses montrent que le colza, comme beaucoup
d’autres crucifères sont capables de compenser les dégâts
occasionnés par des insectes herbivores ravageurs via la production
de ramifications secondaires, tertiaires, quaternaires, qui
produisent de nouvelles fleurs et de nouvelles siliques, via
l’augmentation du nombre de grains par siliques, via l’augmentation
du poids de mille grains (Williams et Free, 1979 ; Lerin,
1988). L’insecte le plus souvent étudié pour démontrer cette
capacité de compensation est le méligèthe (Meligethes
aeneus). Il se nourrit du pollen des fleurs et détruit les
boutons floraux lorsque les fleurs ne sont pas écloses, entraînant
la chute de la fleur. Ces dégâts entraînent la production de
nouvelles ramifications secondaires (Nilsson, 1994 ; Lerin,
1988) et davantage de siliques par ramification (Podlaska et
al., 1996). Un travail récent (Jullien et al., 2011) à
l’échelle de la plante entière a cherché à comprendre comment les
dynamiques sources-puits de la plante se mettaient en place et
explicitaient la compensation d’une réduction de boutons floraux,
et ce dans différentes conditions de fertilisation azotée avec
différents cultivars. Les attaques de méligèthes ont été simulées
par différents types d’ablation de fleurs (ablation drastique sur
la hampe florale, plus dispersée dans le couvert). Les résultats de
cette étude montrent que, suite à une ablation de boutons floraux,
la plante met en place un nombre de boutons floraux deux à trois
fois supérieur au nombre de boutons floraux supprimés. Après une
phase d’avortement d’une partie de ces boutons floraux
supplémentaires, le nombre de boutons floraux restant permet
d’atteindre un nombre de siliques équivalent à celui des plantes
témoin mais avec un retard. La compensation de la perte de boutons
floraux se traduit donc par un retard de la demande reproductrice.
Cette modification de la morphogenèse modifie les composantes du
rendement de manière très variable en fonction des génotypes et des
fertilisations azotées. Si toutes les composantes du rendement sont
modifiées, deux sont principalement concernées : le nombre de
ramifications secondaires dont la contribution au rendement
augmente de manière significative, et le nombre de siliques par
ramification. Au final, les rendements sont équivalents entre
plantes ayant subi différents traitements d’ablation et plantes
témoin, voire, en tendance, supérieurs en situation de forte
fertilisation azotée. On confirme ici et on démontre à l’échelle de
la plante entière que l’intensité de la fertilisation azotée
pouvait induire des phénomènes de compensation tels que mêmes de
fortes attaques de méligèthes, simulées par une ablation de la
hampe florale, ne se traduisaient pas par une réduction de
rendement. Cela traduit bien cette notion d’atténuation d’impact,
que d’autres études à l’échelle du couvert avaient remarqué
(Podlaska et al., 1996 ; Valantin-Morison et
al., 2007). Nilsson (1994) a en outre démontré que les
méligèthes sélectionnaient les boutons floraux les plus larges, ce
qui peut potentiellement être influencé à la fois via la variété et
la fertilisation azotée. Enfin, d’autres insectes sélectionnent les
plantes en fonction de leur hauteur, diamètre. C’est le cas
respectivement du charançon de la tige du colza (Ceuthorhynchus
napi) et de la mouche du chou (Delia radicum) (Dosdall
et al., 1996 ; Valantin-Morison et al., 2007).
Ainsi même si la fréquence d’attaque de la mouche du chou était
supérieure dans les cas de semis avancé, les plantes étaient
souvent plus vigoureuses, présentaient un diamètre de pivot plus
élevé et se révélaient donc moins sensibles à la destruction du
pivot en cas d’attaque par la mouche du chou (Valantin-Morison
et al., 2007).
Ces éléments de connaissance font référence à la notion de
nuisibilité des attaques et l’on perçoit à travers ces résultats
qu’une fréquence ou une intensité d’attaque d’un insecte n’aura pas
les mêmes conséquences sur le rendement selon l’état du couvert de
la plante, lui-même influencé par les pratiques culturales. Cette
interaction couvert/bioagresseur/pratiques culturales est
fondamentale dans la protection intégrée. Pourtant aujourd’hui
encore, les seuils de nuisibilité sont exclusivement basés sur un
nombre d’insectes (Williams, 2010b) et sont pour les méligèthes
éminemment variables d’un pays à l’autre, voire inexistant pour bon
nombre d’entre eux, puisque c’est dès l’apparition d’un seul
individu que le déclenchement du traitement est conseillé pour les
charançons du bourgeon terminal, de la tige du colza, des siliques
(Pilorgé et al., 1997). Une meilleure connaissance des
conditions de croissance des plantes au moment de l’attaque et des
conséquences sur les pertes de rendement permettraient sans aucun
doute de revoir ces seuils de nuisibilité et de les complexifier en
tenant compte d’indicateurs du couvert.
Conclusion
L’ensemble de ces travaux montrent combien les interactions
couvert/bioagresseurs et ennemis naturels constituent la clef d’une
agriculture plus durable et tout l’enjeu consiste à piloter ces
interactions via les pratiques agricoles (Médiène et al.,
2011). Mais on comprend bien que chaque levier a un effet très
partiel et qu’ils doivent être associés de manière cohérente pour
bénéficier d’une synergie et assurer une production agricole
rentable. On suspecte aussi assez intuitivement que l’échelle de la
parcelle ne suffit pas à aborder la régulation biologique
d’organismes mobiles comme les insectes ravageurs et les
auxiliaires des cultures : deux coléoptères sur les neuf plus
problématiques restent inféodés à la parcelle, les autres ayant
besoin d’autres types d’habitats pour assurer leur survie et neuf
organismes auxiliaires sur dix ont besoin des habitats
semi-naturels pour survivre.
Comment favoriser les régulations biologiques à l’échelle du
paysage agricole
Comme dit en introduction, l’agriculture intensive a conduit
dans beaucoup de régions européennes à une simplification, du
paysage agricole et une réduction des zones non cultivées, d’où une
fragmentation des paysages ruraux. Plusieurs travaux montrent que
les interactions biotiques entre insectes utiles ou ravageurs
doivent être regardées à une échelle spatiale plus grande que la
parcelle (Dunning et al., 1992 ; Fahrig et Merriam,
1994 ; Bianchi et al., 2006).
Concepts et mécanismes
Favoriser les régulations biologiques à l’échelle du paysage
recouvre principalement les moyens de lutte biologique, qui
constitue une méthode importante pour la protection intégrée (Stern
et al., 1959). Il constitue le deuxième pilier (approche
top-down) de la protection des cultures. Il existe un nombre
important de définition de la lutte biologique, nous retiendrons
ici celle d’Eilenberg et al. (2001) : “The use of
living organisms to suppress the population density or impact of a
specific pest organism, making it less abundant or less damaging
than it would otherwise be”. La lutte biologique recouvre
quatre grandes stratégies qui utilisent des modes d’action bien
différents (voir Rusch (2010) pour la synthèse). Nous focaliserons
les exemples sur la lutte biologique par conservation et gestion
des habitats (Conservation biological control). Elle vise à
préserver et augmenter les populations d’auxiliaires naturellement
présents dans les agroécosystèmes grâce à la conservation et la
gestion adaptée des éléments du paysage (Landis et al.,
2000). Dans cette approche, on cherche à maximiser l’impact des
ennemis naturels en adoptant des pratiques agricoles et des
gestions d’habitats semi-naturels qui favorisent le développement
des populations d’auxiliaires en leur fournissant des ressources
écologiques fondamentales (Landis et al., 2000 ; Gurr
et al., 2003). C’est de celle-ci qu’il est question dans
l’illustration de la figure 2.
Dans cette approche, les mécanismes sont centrés sur les liens
ravageurs-ennemis naturels-champ cultivé et efficacité de la
régulation biologique. Il faut alors s’interroger sur le rôle du
paysage agricole au sens large, c’est-à-dire incluant à la fois les
parcelles cultivées, assorties de leurs pratiques et les habitats
semi-naturels non cultivés. Les trois rôles clés que joue le
paysage sur les populations d’ennemis naturels et les insectes
ravageurs sont : (i) faciliter le déplacement des organismes
auxiliaires pour échapper aux zones perturbées que sont les
parcelles agricoles, (ii) la création ou l’entretien d’habitats
refuge, (iii) l’apport des sources de nourritures soit sous forme
de pollen ou de nectar, soit sous forme de proies ou d’hôtes
alternatifs (Landis et al., 2000 ; Bianchi et
al., 2006).
En outre de manière générale, l’organisation des parcelles
agricoles et autres habitats dans un paysage peut influencer la
rencontre ravageurs/ennemis naturels et favoriser ou non la
colonisation rapide des auxiliaires des cultures dans le milieu
cultivé. Dunning et al. (1992) ont formalisé quatre grands
types de processus affectant la dynamique des populations à
l’échelle d’un paysage : la complémentation, la
supplémentation, les relations source-puits et l’effet voisinage.
La complémentation apparaît lorsqu’une espèce requiert au moins
deux ressources différentes (e.g. pour l’alimentation, la
reproduction ou l’hivernation) situées dans des types d’habitats
différents au cours de son cycle de vie. L’espèce en question devra
donc se déplacer entre ces deux types d’habitats pour assurer sa
survie. Dans le cas où les habitats contiennent des ressources
substituables (même ressource ou même fonction) mais dans des
quantités limitées, alors l’organisme devra se déplacer entre les
différentes taches d’habitats : c’est la supplémentation. Les
relations source-puits correspondent aux mécanismes décrits
précédemment durant lesquels la survie d’une population au sein de
certaines tâches puits dépendent de l’immigration d’individus
provenant de taches sources. Enfin, les relations de voisinage
impliquent que l’abondance d’une espèce d’une tache d’habitat
donnée est plus affectée par les caractéristiques des taches
contiguës que par celles des habitats plus distants.
Modifier la structure du paysage pour favoriser la colonisation
des parcelles par les insectes auxiliaires
Ces processus de colonisation sont capitaux pour comprendre les
dynamiques des populations et à la fois la taille des habitats et
de la distance entre les habitats influent la distribution des
espèces. On parle alors souvent de connectivité des éléments du
paysage entre eux, ce qui permet dans des paysages fragmentés
d’assurer des lieux de connexion entre différents patch d’habitats
favorables aux insectes auxiliaires. Le degré de connectivité d’un
paysage pour une espèce donnée dépend de deux facteurs : (i)
la configuration spatiale et de l’abondance des habitats dans le
paysage, et (ii) l’aptitude à se disperser de l’espèce étudiée. On
admet communément que les habitats semi-naturels3 (forêts, bordures de champ, bandes
enherbées, jachères, fleuries ou non, linéaires de haies) sont les
zones sources d’insectes auxiliaires mais aussi d’un certain nombre
d’insectes ravageurs (Denys et Tscharntke, 2002 ; Marshall,
2004). Or, il a aussi souvent été observé que les distances de
dispersion des insectes bénéfiques spécifiques ou généralistes sont
bien plus faibles que les insectes ravageurs (Roland et Taylor,
1997 ; Zabel et Tscharntke, 1998). On comprend alors aisément
comment la raréfaction et l’éloignement (donc la fragmentation) des
habitats semi-naturels peuvent réduire la connectivité des habitats
favorables aux insectes auxiliaires et défavoriser la colonisation
des parcelles par ces mêmes organismes. Mais les choses ne sont pas
toujours si simples et il ne faut pas oublier que la simplification
des paysages agricoles n’était toujours guidée par l’emploi
facilité et systématique de machines agricoles, mais aussi par la
présence de zones refuges pour certains bio-agresseurs des
cultures… D’ailleurs, une revue de Bianchi et al. (2006)
montre que la pression des insectes ravageurs toutes cultures
confondues était réduite dans 45 % des situations où le
paysage était qualifié de complexe, alors que dans 75 % de ces
situations, où le paysage était complexe, le nombre et l’activité
des ennemis naturels étaient augmentés.
Concernant les insectes du colza, les insectes auxiliaires les
plus couramment étudiés sont les insectes spécifiques, tels que les
parasitoïdes. Thies et al. (2003) et Thies et Tscharntke
(1999) ont été les premiers à montrer que les paysages complexes
permettaient un taux de parasitisme plus élevé sur les larves de
méligèthes, ce qui pouvait potentiellement expliquer la réduction
des dégâts de cet insecte. Un travail récent en parcelle agricole
et évoqué préalablement a été plus loin dans l’analyse des
déterminants du parasitisme des larves de méligèthes (Rusch et
al., 2011a ; Rusch, 2011b). Sur les 42 parcelles
agricoles, de Normandie, il a été montré que le taux de parasitisme
des larves de méligèthes oscillait entre 0 et 98 % et était dû
à trois ichneumonidés : Tersilochus heterocerus,
Tersilochus morionellus, Phradis interstitialis. Le taux de
parasitisme était fortement et positivement corrélé à la proportion
en prairies et en forêt et à la proximité au colza de l’année
précédente, dans un rayon de 250 m autour des parcelles
cibles. En revanche à une plus large échelle (1 500 à
2 000 m) le taux de parasitisme de Tersilochus
heterocerus est positivement corrélé à la proportion en
prairies et négativement corrélé à la proportion de colza labouré
l’année précédente. L’hypothèse le plus souvent privilégiée pour
expliquer l’effet positif des prairies et forêt est la
disponibilité en ressource florale plus importante dans des
paysages complexes, ce qui favoriserait la survie des ennemis
naturels.
Mais là encore les paysages plus complexes, dont la connectivité
pour les organismes auxiliaires est potentiellement plus grande
sont parfois aussi plus propices aux insectes ravageurs. Les liens
entre la complexité des paysages agricoles et l’intensité des
dégâts de charançons, de cécydomies et de méligèthes ont été
étudiés par Thies et al. (2003), Zaller et al.
(2008a, b) et Rusch et al. (2011a, b). Dans ces études les
résultats sont contrastés : alors que Thies et al.
(2003) observent que les dégâts de méligèthes sont plus importants
dans les paysages simplifiés que dans les paysages complexes,
Zaller et al. (2008a, b) et Rusch et al. (2011b)
montrent le contraire. Ce dernier sur les 42 parcelles agricoles de
colza la densité de méligèthes/m2 oscillait entre 11 et
628 individus/m2, avec un niveau de dégâts compris entre
3 et 58 % de boutons détruits. Nous avons montré que la
densité de population de méligèthes, ainsi que leurs dégâts étaient
essentiellement déterminés par la complexité du paysage en
particulier par la proportion de forêt et en prairies ainsi que
l’état azoté de la culture. Plus particulièrement, les analyses
statistiques montrent une corrélation positive entre la proportion
en forêt, en prairies et l’abondance et les dégâts du ravageur. Ces
auteurs suggèrent que les paysages complexes contiennent davantage
d’habitats « sources », propices à la survie de ce
ravageur. Rusch et al. (2011c) montrent que c’est
effectivement le cas. Ulmer et Dosdall (2006) montrent aussi que
les charançons des siliques ont besoin d’habitats boisés pour
réaliser leur diapause hivernale. Ces deux exemples illustrent bien
les concepts de complémentation, évoqués plus haut et la notion de
sources/puits.
Les différences de résultats, obtenus sur méligèthes entre
différents auteurs pointent les différences d’approches
méthodologiques et aussi les difficultés expérimentales qui parfois
réduisent la généricité des résultats. En outre, très peu d’autres
études existent sur d’autres insectes, comme les altises ou les
charançons de la tige. Or, ces deux insectes ont des comportements
très différents : les premières font une diapause estivale
avant l’attaque hors des parcelles cultivées alors que le deuxième
reste à l’état de cocon après la récolte jusque l’attaque de
l’année suivante. On peut donc supposer que la structure du
paysage, la densité d’habitats non cultivés et le voisinage des
parcelles auront des effets très différents sur leurs attaques. Les
études qui analysent les effets du paysage et des pratiques ou qui
reviennent sur des bases biologiques du cycle de développement de
ces insectes et de leurs ennemis naturels sont inexistantes de la
littérature.
Augmenter les ressources et les zones refuges
Les habitats non cultivés sont reconnus comme source de pollen
ou de nectar, essentiels à de nombreux insectes (dont le groupe des
ichneumonidés, guêpes parasitoïdes auquel appartient de nombreux
insectes auxiliaires des ravageurs du colza) (Sotherton,
1984 ; Pickett et al., 2000 ; Denys et Tscharntke,
2002). Les zones boisées, ou linéaires d’arbres, protègent des
insectes bénéfiques à plusieurs titres : un microclimat plus
tempéré (Rahim et al, 1991), de faibles perturbations
anthropiques ; ils constituent souvent des zones d’hivernation
ou d’estivation propice pour tous ces organismes ravageurs ou
utiles (Rusch et al., 2010). Bien que la démonstration soit
délicate, des études, via des analyses statistiques spatialisées
montrent combien l’importance quantitative locale et à plus large
distance influencent le nombre et la survie des organismes utiles
(Rusch et al, 2011a, b ; Plantegenest et al.,
2007).
Ainsi le recours à des zones tampons, haies arbustives, bandes
fleuries, bordures aménagées dans un paysage constitue des moyens
pour améliorer le niveau et la proximité des ressources et des
refuges. Mais, la composition floristique est un élément capital
pour assurer une meilleure attractivité des insectes utiles (Rebek
et al., 2006). C’est pourquoi, de nombreuses études se sont
orientées vers la détermination et le test de mélanges floristiques
pour héberger et fidéliser davantage d’insectes auxiliaires, tout
particulièrement les prédateurs spécialistes et parasitoïdes,
souvent gros consommateurs de nectar et de pollen (Wackers,
2004 ; Pontin et al., 2006). Les bandes fleuries les
plus diversifiées hébergent souvent le plus de diversité
d’arthropodes (Lagerlof et Wallin, 1993). Enfin, la littérature
pointe aussi l’importance de l’âge de la bordure pour assurer une
bonne efficacité de régulation biologique (Frank, 1996 ;
Büchi, 2002). Büchi (2002) a justement montré sur colza que le
parasitisme par Tersilochus heterocerus était
significativement plus élevé lorsque les parcelles jouxtaient une
ancienne bordure de fleurs sauvages plutôt qu’une prairie. Thies et
Tscharntke (1999) ont testé des bordures de mêmes compositions mais
d’âges différents et ont montré que la mortalité des méligèthes via
le parasitisme était plus importante lorsque les bordures avaient
au moins six ans d’âge.
Conclusion
Aujourd’hui, aucune « pratique » de gestion des
bordures, aucun consensus sur des « aménagements
paysagers » ne fait l’unanimité pour favoriser l’efficacité de
la régulation biologique par les insectes auxiliaires tout en
limitant la prolifération des insectes ravageurs et tout en
assurant une production agricole rentable. Dans la communauté
scientifique, l’influence de la complexité du paysage, le recours à
des aménagements de bordures, tels que les bandes fleuries, pièges,
enherbées, les surfaces compensatrices font encore débat quant à
l’intérêt pour assurer l’efficacité de la régulation biologique des
insectes. Certes beaucoup d’études montrent une augmentation du
nombre et de la diversité des ennemis naturels mais peu encore vont
jusqu’à démontrer une réduction du nombre d’insectes ravageurs et
encore moins jusqu’à la réduction des dégâts et des dommages.
Pourtant, c’est maintenant indispensable. En effet, si l’on
ambitionne de produire durablement et de co-construire avec la
participation de la filière agricole des stratégies de protection
intégrée, l’efficacité de la régulation biologique des insectes,
via l’augmentation d’insectes utiles à ces échelles
supra-parcellaire, doit être quantifiée. En outre, on peut aussi
largement regretter que dans la majorité des études citées, la
prise ne compte des pratiques culturales à de l’ensemble des
parcelles agricoles d’un paysage soit négligée. Néanmoins, ce front
de science avance et l’orientation de la recherche vers
l’agro-écologie permettra probablement de répondre demain à ces
questions.
En outre, ces résultats et ces questions de recherche posent de
nouvelles questions méthodologiques : comment démontrer à de
telles échelles l’influence de tels habitats ? Le recours à
« l’expérimentation » est quasiment impossible et l’on
doit par méthodes statistiques appropriées exploiter la diversité
(Vinatier et al., 2011) des paysages agricoles pour analyser
les influences des hétérogénéités spatiales.
Quelles stratégies de protection intégrée pour favoriser la
régulation biologique des insectes
Concepts de l’agronomie systémique à mobiliser
L’ensemble des « solutions » individuelles évoquées
ci-dessus ne sont pas tous utilisables, bien que nous ayons mis
l’accent sur ceux qui seront mobilisables facilement ; en
outre il ne suffit pas de les cumuler pour obtenir des itinéraires
techniques ou des systèmes de culture intégrés. Enfin, favoriser la
régulation biologique des insectes ravageurs n’est par le seul
objectif que doit remplir les systèmes de culture de demain. Il
faut donc bien adopter une démarche de conception plus générique,
qui se préoccupe de l’ensemble des bioagresseurs, pour aboutir à
des stratégies de protection intégrée.
La conception de solutions nouvelles peut se réaliser de trois
grandes manières, souvent complémentaires : (i) soit par
prototypage (Lançon et al., 2007) c’est-à-dire en mobilisant
plusieurs acteurs et à partir de leur connaissance experte,
concevoir des systèmes prototypes qui sont à leur tour évalués,
(ii) soit « pas à pas » par des aller-retour entre
conception et évaluation au champ en mobilisant peu d’experts mais
les connaissances agronomiques acquises par ailleurs et souvent via
un schéma de fonctionnement, (iii) soit avec l’aide de modèles
simples (bilan d’azote, bilan hydrique, etc.) ou complexes (modèle
de cultures ; David et al., 2005 ; Barbottin et
al., 2006) ou des modèles spécifiquement construits pour
classer et identifier les systèmes de culture les mieux adaptés
(Loyce et al., 2002).
Concevoir, expérimenter, évaluer
Afin de concevoir et évaluer des itinéraires techniques
intégrés, nous avons dans les années précédentes mobilisé une
méthode de conception « pas à pas », qui recours à une
boucle dite de progrès « conception/évaluation des systèmes de
culture » (Meynard et al., 2001) : diagnostic
agronomique, construction d’un schéma conceptuel, conception et
évaluation a priori et in situ (Valantin-Morison et
Meynard, 2012). Tout au long de cette boucle, les connaissances
nécessaires à l’interprétation des résultats ou à la mise en œuvre
des itinéraires techniques sont mobilisées et sont de plusieurs
natures : connaissance experte issue d’un collectif,
connaissances scientifiques sur les interactions couvert-milieu ou
couvert-bioagresseur, évoquées dans les premières parties de ce
texte. Pour chaque itinéraire technique, on identifie des objectifs
intermédiaires pour caractériser le couvert ou les relations
plantes-bioagresseurs : par exemple, obtenir une biomasse et
une vigueur suffisante pour assurer une atténuation d’impact des
insectes ; ou décaler les dates de semis pour favoriser
l’évitement, évoqué plus haut.
Ainsi, les grandes lignes de ces itinéraires techniques intégrés
sont basées sur des stratégies d’étouffement ou d’évitement et de
piège (pour plus de détails voir les actes du CIAG, Mai 2010,
Valantin-Morison et Pinochet (2010) ou Bouchard et al.
(2011)). Les leviers techniques utilisés pour favoriser
l’étouffement et l’évitement sont une combinaison des différentes
interventions, évoquées dans les premières parties de ce texte,
telles que la date de semis, la variété et les mélanges de
variétés, l’écartement des lignes de semis, le travail du sol avant
semis. De façon à prendre en compte la diversité des conditions
pédoclimatiques des sites, en particulier la disponibilité en azote
et en eau, deux stratégies sont proposées. La première (stratégie
A) propose de favoriser l’évitement et l’atténuation
d’impact : ainsi sur sols profonds avec des fortes réserves en
eau et surtout en azote un semis précoce (15 jours avant la date
préconisée dans la région) avec de l’azote disponible permet
d’étouffer les adventices, aura aussi pour effet d’éviter la
concomitance du phoma (Leptospheria maculans), des limaces
ou des insectes d’automne avec des stades sensibles du colza (de
cotylédons à 3 feuilles). La deuxième (stratégie B) repose sur la
perturbation du milieu : sur des sols superficiels on favorise
la levée puis la destruction des adventices avant la levée du colza
par des faux semis répétés. Un mélange variétal ou une bordure de
navette sont utilisés pour perturber les insectes dans la recherche
de la plante hôte. La combinaison logique de l’itinéraire intégré
se construit sur l’ensemble des interventions réalisées pendant le
cycle de la culture et se décide lors du choix de la stratégie
adoptée. En effet, par exemple lorsque l’on décide de tester un
itinéraire technique de type A, on a pour objectif de favoriser
conjointement l’évitement par la modification de la date de semis
et l’atténuation d’impact par une vigueur végétative forte qui
permettra au couvert de supporter de fortes attaques de grosses
altises, ou de tenthrèdes ou plus tardivement de méligèthes.
Décider cela, c’est décider d’aller jusqu’à l’impasse insecticide.
Par ailleurs, pour les deux stratégies, le choix variétal s’est
avéré fondamental. D’une part, le choix s’est orienté vers une
variété au repos végétatif marqué et peu sensible à l’élongation
afin d’éviter l’élongation de la tige, que l’on pourrait craindre
sur les semis précoce. Ce choix a aussi pour conséquence de ne pas
traiter avec un régulateur. Enfin le choix variétal est aussi
intervenu pour tenter de piéger des insectes, de printemps et
d’appliquer la stratégie de « push-pull » évoquée plus
haut. Ce principe de « pusch-pull » a été mis en place en
proposant deux solutions : 1) soit une variété tardive à
floraison mélangée à une variété précoce à raison de 5 % à
10 % semée en mélange, 2) soit une bordure de navette autour
de la parcelle.
Ces itinéraires techniques ont été mis en test en parcelles
agricoles entre 2004 et 2011 et ont été évalués sur des critères
économiques et environnementaux. Les articles de Valantin-Morison
et Pinochet (2010) et Bouchard et al. (2011) et
Valantin-Morison et Meynard (2012) montrent que les itinéraires
techniques intégrés sur colza permettent un gain environnemental
certain (baisse de l’IFT de 40 %) tout en maintenant une
rentabilité pour l’agriculteur : marges brutes et semi-nettes
maintenues ainsi qu’une efficience économique supérieure.
Néanmoins, ces travaux sont strictement limités à la parcelle
cultivée et la gestion des insectes ravageurs et utiles nécessite
de dépasser cette échelle.
Modéliser à l’échelle du paysage
Afin de répondre encore partiellement à la question de la
manière de favoriser la régulation biologique à l’échelle du
paysage, nous avons entrepris de recourir à la modélisation
(Vinatier et Valantin-Morison, 2011). La complexité du système due
à l’existence d’interactions non linéaires dans le temps et
l’espace entre plusieurs organismes a nécessité une approche de
modélisation spatio-temporelle, mécaniste. L’objectif de ce travail
de modélisation est de produire un outil pour représenter les
effets conjoints de la diversité du paysage agricole, de
l’agencement de parcelles agricoles et d’habitats semis naturels et
des pratiques appliquées sur le colza sur les dynamiques de
populations d’insectes ravageurs et leur auxiliaires majeurs. Cet
outil, d’abord construit pour le couple méligèthes-parasitoïdes, a
repris tous les éléments de connaissance sur les processus
biologiques (démographiques et spatiaux) et les effets des
pratiques culturales agissant sur le système, et ceci en
interaction avec la configuration paysagère. Le modèle nommé
Mosaic-Pest est déterministe et spatialement explicite. L’espace
est discrétisé selon une grille de haute résolution. Chaque case de
la grille contient un certain effectif des espèces de méligèthes et
de parasitoïdes, à un stade (œuf, larve, adulte) et à un état (en
vol, en hivernation, en alimentation) donnés. Il décrit par des
probabilités de transition la variation temporelle des effectifs
d’insectes. Les vols sont formalisés par une redistribution
spatiale des populations selon un noyau de dispersion dépendant de
l’espèce, son stade et de l’attractivité relative des habitats de
destination (pour de plus amples détails se référer aux articles en
cours, Vinatier et al. (2012a, b)). Ce modèle, encore à
l’état de prototype, a été testé et des simulations sur dix ans ont
été analysées en modifiant différentes pratiques culturales, comme
le travail du sol post-récolte, les bandes pièges, les rotations
dans plus de 35 paysages différents. Comparé aux données réelles
collectées au champ (Rusch et al., 2011c), le modèle
Mosaic-Pest représente de façon satisfaisante la variabilité des
données. L’effet positif des prairies sur les taux de parasitismes,
phénomène mis en évidence par le modèle, est en accord avec
d’autres études indépendantes (Thies et Tscharntke, 1999).
L’analyse a révélé un effet dominant du type de paysage à la fois
sur les densités du méligèthes et sur le taux de parasitisme et une
forte influence des plantes pièges et de la rotation culturale mais
un faible effet du labour, contrairement à ce qui était supposé.
L’influence de la rotation culturale et du paysage s’explique par
une modification de la connectivité des habitats nécessaires à
l’accomplissement des cycles des deux espèces étudiées. Les
prairies vont jouer le rôle de corridor et augmenter la
connectivité des parcelles cultivées. De la même manière, une
longue durée de rotation entraînera une augmentation des distances
entre précédent colza et parcelle de colza, avec une conséquence
négative sur la régulation biologique. Le modèle Mosaic-Pest aide à
comprendre les systèmes complexes tels que les relations
tri-trophiques à l’échelle paysagère. Chercheurs et agriculteurs
peuvent utiliser ce modèle comme un laboratoire virtuel pour tester
et sélectionner les meilleures combinaisons de pratiques qui
permettront de limiter les populations d’insectes ravageurs, ceci
en interaction avec la configuration sachant son importance notable
sur les densités de populations. Néanmoins, il est encore en phase
de test et d’amélioration et ne pourra pas être utilisé pour
identifier des scénarios de protection intégrée à l’échelle d’un
paysage avant quelques années.
Conclusion générale
Afficher l’objectif de favoriser la régulation biologique des
bioagresseurs à plusieurs échelles est ambitieux et pourtant
incontournable si l’on veut parvenir à concevoir des systèmes de
culture économes en pesticides pour cette culture. Vers quelles
thématiques de recherche doit-on aller pour espérer atteindre cet
objectif ?
On a remarqué tout au long de ce texte que le choix variétale
intervenait à de nombreuses reprises autant à l’échelle parcelle
que supra parcellaire ; or la sélection variétale ne s’est
encore que très peu préoccupée de la recherche de variétés soit
« tolérantes », voire résistantes aux insectes, soit
ayant des caractéristiques morphologiques, chimiques, biologiques
qui perturbent les relations plantes-insectes. Les résultats
encourageants d’études récentes devraient initier de nouvelles
thématiques autour de ces questions, car ce levier pourrait être
très efficace.
La notion de nuisibilité est apparue également importante car
elle pourrait induire de manière très directe une réduction du
recours aux solutions chimiques, si des seuils plus objectifs de
nuisibilité étaient validés. Des connaissances biologiques
suffisamment génériques sont indispensables pour construire des
règles de décision qui feraient intervenir l’état du couvert
végétal (croissance, vigueur, précocité), l’environnement immédiat
de la parcelle, et le nombre d’insectes ravageurs et pourquoi pas
certains insectes bénéfiques modèles.
Dépasser la parcelle cultivée, nécessite de recourir à la
modélisation spatio-temporelle pour synthétiser les connaissances,
parfois pour expliciter les processus majeurs qui expliquent les
effets du paysage mesurés et pour tester de différents scénarios de
gestion des insectes. La modélisation spatio-temporelle est encore
timide mais doit et va sans aucun doute se développer. En outre,
analyser, mesurer, quantifier in situ les effets du paysage sur la
régulation biologique nécessite également une bonne connaissance
des milieux à la fois naturels et anthropisés. Or on doit regretter
le manque cruel de connaissances, de banque de données sur les
pratiques agricoles des agriculteurs dans un territoire. Seules des
enquêtes lourdes, spatialisées permettent de connaître ne serait ce
que les espèces, variétés, travaux du sol réalisés.
De manière générale, il est frappant de constater le manque
criant de connaissances biologiques, écologiques sur beaucoup
d’insectes ravageurs des cultures (dont le colza) et pire sur les
insectes auxiliaires (y compris une majorité de carabes). Ces
connaissances seraient utiles à bien des niveaux, pour interpréter
les résultats expérimentaux, pour éclairer les sélectionneurs
variétaux, pour améliorer les seuils de nuisibilité, pour modéliser
les influences du paysage. Néanmoins, cela ne résoudra pas tout. En
effet, afficher un tel objectif nécessite d’une part une vision
systémique de l’agro-système à une échelle bien plus grande que
celle de la parcelle cultivée et d’autre part requiert une démarche
et des méthodes d’ingénierie. L’ensemble de ces travaux constituent
donc un front de recherche majeur et permettra sûrement de
conjuguer agronomie et écologie et de construire les bases d’une
discipline naissante qu’est l’agro-écologie. L’écologie, par son
autre regard sur le milieu, par la multitude de ces concepts et de
ces méthodes d’analyse enrichira sans aucun doute l’analyse de la
composante biologique en milieu anthropisé. Mais n’oublions pas que
l’agronomie adopte une vision systémique depuis toujours et se
concentre de manière grandissante sur la composante biologique du
champ cultivé ; l’agronomie a des approches territoriale et
lie agronomie et environnement depuis longtemps également quand
elle évalue la durabilité des systèmes de cultures à l’échelle du
territoire (Meynard et al., 2003). Enfin, l’agronomie est
aussi une science pour l’action, ce qui pourrait alors permettre de
traduire, de transformer les connaissances fondamentales, évoquées
souvent ici, en clefs d’action pour des systèmes de culture
économes en pesticides.
Remerciements
Un certain nombre d’expérimentations ont été réalisées dans
notre laboratoire et sont illustrées ici ; nous remercions
donc l’ensemble des techniciens qui ont assuré le suivi de ces
expérimentations et tout particulièrement, Gilles Grandeau, Arnaud
Butier. En outre, un certain nombre d’agriculteurs ont accepté
d’accueillir des essais, d’expliquer leurs pratiques, parfois de
prendre des risques, nous leurs en sommes également reconnaissants.
Enfin, de chaleureux remerciements et encouragements à tous les
conseillers de chambres d’agriculture qui accompagnent ces
agriculteurs innovants et qui s’engagent avec eux sur le chemin de
la protection intégrée.
Références
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1 Les organismes auxiliaires en protection
des cultures sont des antagonistes aux organismes nuisibles des
cultures. Ils contribuent aux services écosystémiques rendus par la
biodiversité. Dans le cadre de la protection des végétaux contre
les ennemis des cultures, ces organismes auxiliaires sont aussi
appelés organismes utiles ou bénéfiques. Ils peuvent être élevés et
diffusés dans certaines cultures ou sylvicultures, ou ils peuvent
être favorisés par certaines pratiques. Concernant les
insectes du colza, les ouvrages de Alford et al., 2003 et de
Williams, 2010a permettent d’obtenir les bases de connaissances
biologiques sur l’ensemble des organismes auxiliaires, généralistes
ou spécialistes et par les clefs d’identification de reconnaître un
certain nombre d’entre eux.
2 L’antibiose est une interaction biologique
entre deux ou plusieurs organismes qui porte préjudice à au moins
l’un d’entre eux ou bien une association antagoniste entre un
organisme et les substances métaboliques produites par un autre.
L’antixénose est un type d’interaction biologique entre une espèce
de plante et un organisme prédateur. Dans cette relation, qualifiée
aussi de « non-préférence », la plante rejette le ravageur, par
exemple un insecte, ou réduit les dommages qu’il pourrait lui
causer, par différents caractères, morphologiques, physiologiques
ou phénologiques, qui altèrent le comportement du ravageur et le
portent à éviter la plante et à se tourner vers une autre
espèce.
3 Habitat naturel : En Europe, la
directive Habitats Faune Flore (DHFF), définit la notion d’habitat
naturel par « un espace homogène par ses conditions
écologiques (compartiment stables avec ses conditions climatiques,
son sol et matériau parental et leurs propriétés
physico-chimiques), par sa végétation (herbacée, arbustive et
arborescente), hébergeant une certaine faune, avec des espèces
ayant tout ou partie de leurs diverses activités vitales sur cet
espace » En d’autres termes, un habitat naturel (ou
semi-naturel) est « un ensemble reconnaissable, formé par des
conditions stables (climat, sol, relief) et par une biocénose
caractéristique aussi bien végétale qu’animale »
|