ARTICLE
bdc.2012.1604
Auteur(s) : Vincent Fallet1, Cécile Toper1, Martine Antoine1,2, Jacques Cadranel1,2, Marie Wislez1,,2 marie.wislez@tnn.aphp.fr
1 Assistance publique-Hôpitaux de Paris, hôpital
Tenon, service de pneumologie et réanimation, 4, rue de la Chine,
75970 Paris, France
2 Université Pierre-et-Marie-Curie, université
Paris-VI, équipe de recherche 2, GRC Theranoscan, 4, rue de la
Chine, 75970, Paris, France
Tirés à part : M. Wislez
La notion d’addiction oncogénique est apparue avec la découverte
de la mutation bcr-abl dans la leucémie myéloïde chronique.
L’imatinib a été conçu pour inhiber spécifiquement la kinase
bcr-abl. Son effet spectaculaire dans cette maladie a permis de
démontrer l’intérêt de bloquer une anomalie moléculaire causale.
Dans le cancer bronchique non à petites cellules (CBNPC), il est
clairement établi que des anomalies génétiques peuvent conduire à
la prolifération et/ou à la survie de cellules tumorales, telles
que par exemple, les mutations activatrices de l’EGFR [1].
L’année 2011 a été marquée par l’arrivée de deux thérapies
moléculaires ciblées majeures, illustrant le principe de
l’addiction oncogénique et de la médecine personnalisée. Le
vémurafénib, inhibiteur de BRAF, a permis d’obtenir des taux de
réponse et de survie globale encore jamais atteint dans le mélanome
métastatique [2]. Le crizotinib quant à lui a été approuvé par la
Food and Drug Administration (FDA) aux États-Unis le
26 août 2011 dans le traitement des CBNPC localement
avancés ou métastatiques avec un réarrangement anaplastic
lymphoma kinase (ALK). En France, la commission d’Autorisation
de mise sur le marché (AMM) a octroyé au crizotinib une
Autorisation temporaire d’utilisation (ATU) de cohorte le
15 décembre 2011 pour faciliter sa mise à
disposition des patients en attendant l’AMM. Un réarrangement ALK
est retrouvé chez environ 5 % des CBNPC (jusqu’à 7 % dans
une population japonaise [3]). Il s’agit principalement
d’adénocarcinomes, de patients jeunes, non-fumeurs ou petits
fumeurs, non mutés pour EGFR ou KRAS [4, 5]. Après un rappel
sur la voie de signalisation ALK, nous présenterons le mode
d’action du crizotinib et analyserons les résultats des différents
essais ayant permis l’obtention de l’AMM par la FDA.
La voie de signalisation ALK
La voie de signalisation d’ALK joue un rôle majeur dans les
voies de prolifération cellulaire, de différenciation et
d’anti-apoptose. La protéine ALK fait partie de la famille des
récepteurs de l’insuline [6]. Son expression est normalement
restreinte aux cellules du système nerveux central (SNC). Il s’agit
d’un récepteur dont les ligands connus sont la pléiotrophine et la
midkine. En présence de son ligand, il transmet un signal de
prolifération et de différenciation cellulaire, mais en son
absence, il transmet un signal de mort cellulaire [7]. Depuis 1994,
cette voie est reconnue comme étant impliquée dans le développement
des lymphomes anaplasiques à grandes cellules de l’enfant. Ces
lymphomes se caractérisent dans près de 80 % des cas par une
translocation t(2;5) (p23;q35) juxtaposant le gène d’une
phosphoprotéine nucléolaire-nucléophosmine (NPM) et le gène de la
protéine ALK [8]. D’autres translocations ont été décrites dans des
tumeurs myofibroblastiques inflammatoires. Un autre mécanisme
impliquant une amplification génique d’ALK est associé à certains
sous-types de neuroblastomes familiaux [9].
Le gène de fusion echinoderm microtubule-associated
protein-like 4 - anaplastic lymphoma kinase
(EML4-ALK) a été identifié et décrit la première fois dans
le CBNPC par une équipe japonaise en 2007 [3]. Il s’agit du
réarrangement de deux gènes adjacents situés sur le
chromosome 2. Ce réarrangement insère après inversion une
partie (de longueur variable) du domaine N-terminal
d’EML4 au sein du gène d’ALK. Cette insertion ce
situe au niveau de l’exon 20 juxtaposant l’insertion du
gène EML4 à l’intégralité de la région cytoplasmique
d’ALK comprenant la fonction tyrosine kinase [3]. Le rôle
oncogénique de cette anomalie et l’efficacité des inhibiteurs d’ALK
ont été démontrés par cette même équipe. En injectant en
sous-cutané, des cellules de lignées fibroblastiques
3T3 transfectées pour EML4-ALK à des souris nude, on
observait dans 100 % des cas l’apparition d’une tumeur qui
régressait sous un inhibiteur de ALK.
La protéine chimérique ALK-EML4 qui résulte de ce
réarrangement possède l’activité tyrosine kinase de la protéine
ALK. En revanche, la régulation transcriptionnelle est sous la
dépendance de la portion du gène EML4 insérée [10].
Cette protéine chimérique est caractérisée par une activation
constitutive de la tyrosine kinase d’ALK, entraînant ainsi la
prolifération cellulaire et la résistance à l’apoptose. Dans les
CBNPC, d’autres gènes que EML4 peuvent fusionner avec
celui de ALK tels que le gene TGF [11] ou
KIF5B [12].
Le réarrangement du gène ALK peut être mis en évidence
par fluorescence in situ hybridization (FISH) et les
transcrits par RT-PCR en biologie moléculaire. La protéine ALK
n’est pas exprimée au sein des tissus normaux à l’exception du SNC.
À l’inverse, le transcrit de fusion est exprimé et sa détection
devient possible par des méthodes immunohistochimiques. La protéine
chimérique a une localisation cytoplasmique et non plus
membranaire.
Mode d’action du crizotinib et essais thérapeutiques
Le crizotinib est un inhibiteur oral de tyrosine kinase
spécifique de trois récepteurs : c-Met/hepatocyte growth
factor receptor (HGFR), ALK et récepteur d’origine nantais
(RON). Son effet est concentration dépendant [13]. Le crizotinib
agit en inhibant de façon compétitive l’adénosine triphosphate
(ATP) sur son site de liaison sur la tyrosine kinase. En bloquant
le site de fixation de l’ATP et donc l’activité de phosphorylation
intrinsèque de la tyrosine kinase, ALK reste à l’état inactif
entraînant alors l’apoptose de la cellule tumorale. Le crizotinib
est actif sur les différents variants de fusion d’ALK.
Seul un essai de phase I a été publié à ce jour [14], les
résultats de l’essai de phase II ont fait l’objet de
présentation lors de différents congrès internationaux (ASCO,
2011). La description et les résultats de ces essais sont
disponibles sur le site Internet de la FDA [15].
Efficacité
Dans l’essai phase I publié en octobre 2010 dans
le New England Journal of Medicine, près de
1 500 échantillons de patients atteints d’un CBNPC ont été
analysés à la recherche d’un réarrangement d’ALK détecté par
FISH : 82 (5,5 %) en étaient porteurs. La population se
composait de 35 % d’Asiatiques, non ou petit fumeurs
(94 %), avec principalement des adénocarcinomes (96 %),
les patients avaient reçu au moins une ligne de chimiothérapie dans
94 % des cas. À 6,4 mois de traitement (durée médiane de
traitement), 57 % des patients étaient en réponse partielle ou
complète et 33 % étaient stabilisés.
La survie globale de cette cohorte a été étudiée. À un an,
74 % des patients étaient vivants avec une médiane de survie
globale non atteinte à 17 mois. Malgré de nombreux biais, ces
résultats ont été mis en perspective avec d’autres cohortes. Chez
des patients en deuxième ou troisième ligne présentant un
réarrangement de ALK, la survie globale à un an est de 70 %
chez les patients traités par crizotinib et de 44 % chez ceux
sans ce traitement [16].
Les essais de phase II du dossier d’enregistrement du
crizotinib sont des études ouvertes non contrôlées multicentriques
ayant inclus au total 255 patients. Les caractéristiques des
patients sont comparables à celles de la phase I. Les taux de
réponse observés sont respectivement de 42 % en intention de
traiter et de 52 % après relecture par un comité indépendant,
avec une durée médiane de réponse allant de 33 à
58 semaines. La médiane de survie sans progression n’est pas
publiée.
Tolérance
La toxicité limitant la dose (DLT) a été établie à 600 mg par
jour en deux prises du fait d’une asthénie majeure. L’effet
indésirable le plus fréquent est lié au métabolisme du
médicament ; dans les études chez l’animal, le crizotinib
s’accumulait dans les yeux et ses annexes (uvée, glandes
lacrymales) avec une demi-vie pouvant atteindre 576 heures. Près de
60 % des patients présentaient des troubles visuels à type de
diplopie, de baisse de l’acuité visuelle, corps flottant du vitré,
amputation du champ visuel. Ces troubles sont dans l’immense
majorité des cas de grade 1 (98 % des cas) et ne
nécessitent pas de prise en charge particulière en dehors d’une
surveillance. La toxicité semble prolongée dans le temps [15]. Les
autres effets indésirables fréquents (> 25 %) sont une
toxicité digestive à type de diarrhée, nausées et vomissement
(1 %, grade 2), l’apparition d’œdèmes périphériques et
d’une asthénie.
Les toxicités de grade 3/4 sont une perturbation du
bilan hépatique chez 6 % des patients, avec récemment deux
décès rapportés à une insuffisance hépatocellulaire [17], des
pneumopathies aiguës chez moins de 2 % des patients avec deux
décès dans un délai de survenue allant de six à 53 jours. Des
troubles du rythme cardiaque sous forme de bradycardie et
d’allongement du QT sont également rapportés [18]. L’apparition de
kystes rénaux est observée dans 1 % des cas sans
retentissement sur la fonction rénale.
Conclusion
« Crizotinib : le dernier champion de la guerre contre
le cancer », soulignaient Hallberg et Palmer dans leur
éditorial de l’étude de phase I [19], permet d’obtenir des
taux de réponse jusque-là jamais atteint de 57 % à huit
semaines au cours des CBNPC réarrangés pour ALK. Avec de
tels résultats, le crizotinib a fait l’objet d’une procédure
accélérée aux États-Unis permettant l’obtention d’une AMM sur des
résultats d’une étude de phase I. Ce développement, quatre ans
après la découverte de la cible oncogénique, est une première dans
l’histoire médicale. Ces résultats doivent être confirmés avec une
étude de phase II et deux études de phase III chez des
patients porteurs d’un CBNPC réarrangé pour ALK. La première étude
randomisée contrôlée en deuxième ligne de traitement après
progression sous un doublet à base de platine compare le crizotinib
au traitement standard (pémétrexed ou docétaxel) chez
318 CBNPC réarrangés pour ALK ; la seconde comparant en
première ligne chez 334 malades le crizotinib à une
chimiothérapie par un sel de platine associé à du pémétrexed.
Ces résultats très prometteurs ne doivent pas faire oublier le
fait que le crizotinib ne bénéficie seulement qu’à 5 % des
CBNPC et que le profil de tolérance n’est pas encore clairement
établi nécessitant plus de données de pharmacovigilance. Dans
l’avenir, la prescription de crizotinib pourrait être élargie aux
CBNPC avec une amplification c-MET, ce dernier étant à la fois un
inhibiteur de c-MET et de ALK [20].
L’autre enjeu du développement du crizotinib est la gestion de
l’apparition des résistances secondaires, décrites dès l’étude de
phase I [21] et l’intérêt éventuel d’association de thérapies
moléculaires ciblées [22]. La durée médiane d’efficacité clinique
est de 10,5 mois de traitement. Une série récente de
18 cas présentant une résistance secondaire au crizotinib
décrit différents mécanismes de résistance : 22 % de
mutations au sein du domaine tyrosine kinase d’ALK, près de
50 % d’activation de voies parallèles telles que celles de
cKIT, ou d’EGFR [23]. Rebiopsier les tumeurs à la progression
permettrait de connaître précisément ces mécanismes de résistance.
Afin de retrouver une sensibilité au crizotinib, des études de
combinaison d’inhibiteurs de récepteurs tyrosine kinase sont en
cours.
1 En pratique [15, 24] Tout patient présentant un CBNPC non
muté EGFR ou KRAS doit faire l’objet d’une recherche de
translocation ALK. Aux États-Unis, le crizotinib est indiqué dans
le traitement des CBNPC localement avancés ou métastatiques
présentant un réarrangement de ALK. Il est commercialisé par Pfizer
sous le nom commercial de Xalkori® (disponible sous
forme de gélule de 250 et 200 mg). En France, il est
disponible (hors études cliniques) depuis juillet 2011 en
ATU nominative. Les modalités de délivrance ont été récemment
simplifiées grâce à l’obtention de l’ATU de cohorte publiée au
Journal Officiel le 16 février 2012. Son
indication est limitée au traitement des CBNPC avancés de type
adénocarcinomes présentant un réarrangement du gène ALK chez
des patients prétraités et ne pouvant être inclus dans un essai
thérapeutique en cours. Posologie : dose
initiale : 500 mg par jour en deux prises (absorption non
modifiée par le bol alimentaire). La posologie peut être diminuée à
400 mg par jour en deux prises en cas d’effets indésirables, voire
250 mg en une prise si nécessaire. Précautions
d’emploi : non étudié chez les patients présentant une
clairance de la créatinine inférieure à 45 mL par minute ou
présentant une insuffisance hépatique. 2 Bilan préthérapeutique ou
surveillance
- –. j1 : bilan biologique sanguin (NFS, ionogramme
sanguin, créatinine, bilan hépatique complet, βHCG), ECG, examen
ophtalmologique de référence (au minimum test de l’acuité visuel et
un fond d’œil) ;
- –. j15 : bilan hépatique ;
- –. j30 : bilan biologique sanguin à renouveler tous
les mois ;
- –. si symptômes : ECG et examen ophtalmologique à
renouveler.
3 Effets indésirables
- –. fréquents et souvent bénins : troubles
visuels, troubles digestifs, fatigue… ;
- –. rares mais potentiellement graves :
pneumopathie interstitielle (arrêt définitif), perturbation du
bilan hépatique (arrêt définitif si ASAT/ALAT > 3N et bilirubine
totale > 1,5N ; arrêt provisoire et diminution de dose si
seulement ASAT/ALAT > 5N sans élévation de la bilirubine
totale), bradycardie et allongement du QTc.
Pharmacocinétique : demi-vie : 42 heures ;
métabolisme hépatique, cytochrome CYP3A4/5, inhibiteur
modéré ; forte liaison aux protéines plasmatiques.
Interactions médicamenteuses : inducteurs enzymatiques
(carbamazépine, rifampicine, ritonavir…), inhibiteurs enzymatiques
(jus de pamplemousse, clarithromycine, voriconazole…), médicaments
allongeant le QT (antiarythmiques, inhibiteurs de la recapture de
la sérotonine, dompéridone, macrolides).
Conflits d’intérêts: aucun.
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