ARTICLE
La survenue simultanée d’un cancer et d’une grossesse est rare. L’incidence rapportée
des cancers pendant la grossesse est d’environ 1 pour 1 000 grossesses. Une femme
sur 118 présentant un cancer est enceinte au moment du diagnostic [1, 2]. Les
cancers les plus fréquemment diagnostiqués chez la femme enceinte sont ceux de
la femme en âge de procréer, à savoir le cancer du sein, les cancers gynécologiques
(cancer du col en particulier), les leucémies, les lymphomes, le mélanome, le
cancer thyroïdien et les cancers colorectaux [3]. Bien que l’on parle d’un état
de tolérance immunitaire associé à la grossesse, il n’y a, à l’évidence, pas d’augmentation
d’incidence des cancers chez les femmes enceintes. Haas a même rapporté, dans
une étude de population, une incidence de cancers associés à la grossesse plus
faible que celle attendue [3]. La décision de commencer une chimiothérapie chez
une femme enceinte est souvent difficile à prendre. Il faut en effet tenir compte
du potentiel de mutagénicité des médicaments utilisés, et donc du risque pour
l’enfant, sans compromettre ni la vie, ni la santé de la mère. Ce problème se
pose essentiellement pour les cancers du sein, les leucémies et les lymphomes.
La possibilité d’utiliser des antinéoplasiques pendant une grossesse semble largement
dépendante de la drogue utilisée, de son mécanisme d’action, de la durée d’exposition
du foetus à la drogue et de l’âge gestationnel au moment de l’exposition.
Effet de la chimiothérapie sur le déroulement de la grossesse
Les agents antinéoplasiques ont des effets immédiats sur l’évolution de la
grossesse (tableau 1) [4]. La première
phase de la grossesse est l’implantation qui survient dans les deux premières
semaines suivant la conception. La chimiothérapie pendant cette période induit
des avortements spontanés. Sutcliffe rapporte 82 avortements, spontanés ou thérapeutiques,
chez 218 femmes ayant reçu une chimiothérapie alors qu’elles étaient enceintes
[5]. La toxicité directe des agents cytotoxiques n’est pas limitée à l’exposition
durant l’organogenèse et peut avoir aussi un impact sur la morbidité et la mortalité
foetales [6]. Nicholson rapporte que 40 % des foetus exposés à une chimiothérapie
ont un petit poids de naissance [7] ; certains ont des retards de croissance
intra-utérins et risquent de développer un handicap. Il existe également des
risques de prématurité [5, 7].
Effets secondaires des antinéoplasiques sur le foetus
L’action des antinéoplasiques est, pour partie, dépendante de leur capacité
à inhiber les cellules en cours de division. Le foetus est donc particulièrement
sensible aux antinéoplasiques, tout spécialement pendant le premier trimestre
de la grossesse, moment où les cellules se divisent très rapidement. Les anticancéreux
administrés pendant la première semaine de grossesse produisent probablement
un phénomène du “ tout ou rien ” : avortement spontané ou enfant normal. Durant
le premier trimestre (moment de l’organogenèse), les drogues peuvent induire
des malformations congénitales et/ou un avortement. Durant les second et troisième
trimestres, il n’est plus observé d’augmentation du nombre de malformations,
mais il peut se produire un retard de la croissance foetale et du développement
psychomoteur, décelable tardivement. La croissance neuronale cérébrale se poursuit
en effet durant cette période et des dommages après le premier trimestre peuvent
induire microcéphalies, retards mentaux ou défauts d’apprentissage ou du comportement
(tableau 1).
Tératogénicité
La tératogénicité et le potentiel mutagène de la chimiothérapie ont été clairement
démontrés chez l’animal. Malheureusement, l’extrapolation des données chez l’animal
à l’organogenèse humaine n’est pas possible. Malgré tout, des tests chez l’animal
sont requis avant la mise sur le marché d’un médicament. La phase critique de
tératogénicité est le premier trimestre de la grossesse, au moment de l’organogenèse
embryonnaire [4-9]. La plupart des séries rapportent peu de cas. L’incidence
se situe entre 7 % et 17 % de malformations foetales après utilisation d’antinéoplasiques
pendant le premier trimestre [4, 8] (tableau
2). Dans certaines pathologies, en particulier hématologiques, la chimiothérapie
est utilisée seule et un certain nombre de publications font état de développements
foetaux normaux dans ces séries [10-13], soutenant ainsi l’hypothèse que ce
serait surtout l’association radiothérapie- chimiothérapie qui serait délétère
[9, 14]. Il a également été rapporté des interactions tératogènes synergiques
dans les combinaisons de médicaments [9] ou lors de l’utilisation séquentielle
de monochimiothérapies. Le taux de malformations congénitales paraît identique
si l’on utilise pendant le premier trimestre des monochimiothérapies (18 %)
ou des associations (17 %) [14]. Cependant, si l’on exclut les antifoliniques
et l’utilisation concomitante d’une radiothérapie, l’incidence des malformations
tombe à 6 % en cas de monothérapie. Les drogues les plus fréquemment associées
à des malformations congénitales durant le premier trimestre sont les antimétabolites,
en particulier les antagonistes de l’acide folinique que sont le méthotrexate
et l’aminoptérine. Les agents alkylants sont moins tératogènes puisque 6 malformations
chez 40 patientes à risque ont été rapportés, dans 4 cas chez des mères ayant
reçu une irradiation pendant la grossesse. Ces médicaments sont souvent utilisés
dans des associations à visée curative. Bien que la vinblastine soit très tératogène
chez l’animal, 1 seul cas de malformation a été observé parmi 14 enfants de
femmes traitées pendant le premier trimestre de la grossesse. Il n’y a pas de
données concernant la vincristine. Les antibiotiques tels la daunorubicine et
la doxorubicine ne semblent pas augmenter le risque d’anomalies foetales. Il
n’y a pas non plus de cas rapporté de malformations avec le cisplatine, l’étoposide
ou les taxanes [15-18]. Cela peut, en particulier pour ces derniers, être lié
au peu d’expérience dans cette situation particulière. Des conclusions sont
en conséquence difficiles à établir, mais il existe beaucoup de cas d’enfants
normaux pourtant exposés à de la chimiothérapie pendant le premier trimestre.
Chez le foetus exposé à une chimiothérapie pendant les second et troisième trimestres
de la grossesse, il n’y a pas plus de malformations congénitales que chez les
non exposés (tableau 3).
Toxicité organique chez l’enfant exposé
La chimiothérapie peut avoir une toxicité directe chez l’enfant exposé in utero.
Une myélosuppression peut induire des infections ou des hémorragies foetales
(33 % de nouveau-nés dont la mère a reçu une chimiothérapie pendant le dernier
mois de grossesse ont une cytopénie à la naissance [17]). Des nécroses myocardiques
associées à l’utilisation d’anthracyclines ont été décrites, bien que non reliées
de façon formelle [6, 18].
Effets à long terme de l’exposition in utero à la chimiothérapie [13, 15,
17]
• Croissance. Des anomalies de la courbe de croissance foetale sont fréquentes
en cas d’irradiation cérébrale chez la mère. Le mécanisme en est inconnu (déficit
fonctionnel de l’hormone de croissance lié à des dommages sur l’axe hypothalamo-hypophysaire
?). La chimiothérapie peut parfois aussi être responsable d’un retard de croissance
transitoire.
• Développement intellectuel. Les effets potentiels de la chimiothérapie sur
les fonctions cognitives et intellectuelles après exposition in utero sont peu
connus et mériteraient d’être explorés. Une étude portant sur 17 enfants ayant
été exposés in utero à des agents cytotoxiques et ayant passé un test neuropsychologique
n’a pas rapporté d’anomalies [13].
•Fonction gonadique. Sachant que certains agents de chimiothérapie ont un effet
nocif sur les testicules et sur les follicules ovariens chez l’enfant et l’adulte,
on peut craindre que le même risque existe chez les enfants exposés in utero,
mais cela n’a pas été rapporté.
• Seconds cancers. La carcinogenèse transplacentaire est documentée chez l’animal.
La susceptibilité semble exister surtout en fin de grossesse. Elle existe chez
l’homme aussi. Ainsi, l’exposition in utero, non pas à une chimiothérapie anticancéreuse,
mais au diéthystilbestrol (Distilbène®) a été associée à des adénocarcinomes
à cellules claires du vagin chez la jeune femme [19].
Pharmacologie des agents antinéoplasiques et grossesse
Pharmacocinétique
La pharmacocinétique de certains médicaments peut être modifiée pendant la
grossesse (tableau 4) [20-23]. Ainsi
une modification des fonctions intestinales peut entraîner une modification
de l’absorption des médicaments. Le passage entérohépatique des médicaments
peut être augmenté, entraînant ainsi plus de biodisponibilité des drogues. Le
volume de distribution est augmenté induisant une dilution de certains médicaments
[20] avec diminution de leurs pics de concentration et prolongation de leur
demi-vie, y compris si leur excrétion ou leur élimination est par ailleurs augmentée
[4]. Les concentrations plasmatiques d’albumine diminuent. Ces fortes concentrations
en oestrogènes entraînent une augmentation globale du nombre de protéines plasmatiques
pendant la grossesse. Cela peut contribuer à la diminution de la fraction non
fixée (active) des médicaments. L’élimination des médicaments peut aussi être
altérée par des modifications des fonctions rénale et hépatique [21]. L’excrétion
rénale peut être augmentée (augmentation de la filtration glomérulaire et de
la clairance de la créatinine durant la grossesse). La clairance hépatique peut
être soit augmentée (la fonction oxydase hépatique est accélérée chez la femme
enceinte), soit diminuée [22]. Une augmentation de la clairance des médicaments
induit une réduction de l’aire sous la courbe x temps (AUC), ce qui peut réduire
considérablement leur efficacité.
Facteurs modifiant l’exposition foetale
Certains facteurs maternels peuvent modifier l’exposition du foetus au médicament.
Ainsi, une hypoprotidémie peut induire une augmentation de la concentration
de la fraction libre. L’obésité peut induire une séquestration maternelle des
drogues liposolubles. L’expansion (d’environ 50 %) du volume plasmatique pendant
la grossesse peut réduire les pics de concentration des médicaments [20]. Le
liquide amniotique pourrait se comporter comme un troisième secteur. Si c’est
le cas, l’élimination serait retardée et la toxicité de certaines drogues augmentée
(par exemple, le méthotrexate, qui se redistribue dans les troisièmes secteurs
comme les ascites ou les épanchements pleuraux). Les voies métaboliques foetales
sont différentes de celles de l’adulte. Alors que la plupart des agents sont
éliminés par la voie du métabolisme oxydatif chez l’adulte, d’autres voies peuvent
être majoritairement utilisées chez l’enfant avant terme [24]. Enfin, une drogue
excrétée dans le liquide amniotique peut être ingérée par le foetus et réabsorbée
dans son tractus intestinal, ce qui augmente les effets secondaires potentiels
sur le foetus (exemple : les antimétabolites qui sont excrétés sous forme active).
Transfert transplacentaire et pharmacocinétique foetale
La barrière hématoplacentaire est facilement traversée par nombre d’agents.
L’exposition foetale dépend des propriétés physicochimiques de la drogue. Une
partie importante de molécules non ionisées, faiblement lipophiles, de bas poids
moléculaire (moins de 1 kilodalton), et un faible pourcentage de liaison protéique
favorisent le passage transplacentaire des agents de chimiothérapie. La plupart
des agents de chimiothérapie ont ces particularités [20]. Pendant la grossesse,
le placenta est une voie importante d’élimination des médicaments. À la naissance,
la possibilité qu’a le nouveau-né de métaboliser et d’excréter diverses drogues
est encore sousdéveloppée. Une chimiothérapie réalisée juste avant la naissance
peut donc être dangereuse en raison du retard au métabolisme et à l’excrétion
chez l’enfant, alors que l’excrétion placentaire ne peut plus avoir lieu.
Effets d’une chimiothérapie antérieure sur le déroulement de la grossesse
Ces effets sont peu connus. Une étude rétrospective a analysé le déroulement
des grossesses chez des patientes traitées pour différentes variétés de cancers
[25]. Cinquante-huit grossesses ont été étudiées, survenues en moyenne 27 mois
après la fin de la chimiothérapie (entre 2 et 104 mois). Pour les grossesses
survenues dans la première année suivant la chimiothérapie, les auteurs décrivent
des poids de naissance plus faibles, un taux plus important de naissances prématurées
et d’enfants mort-nés, mais sans excès d’anomalies congénitales. Dans une étude
sur la fertilité après traitement pour maladie de Hodgkin [26], les auteurs
ne signalent qu’un excès de grossesses gémellaires, déjà décrit dans la littérature.
Action de la grossesse sur l’évolution de la maladie après traitement
A contrario, une grossesse après chimiothérapie pour cancer pourrait-elle avoir
un impact sur le pronostic ? La question se pose surtout dans le cadre des cancers
du sein qui sont hormono-dépendants. Des études castémoins (grossesse ou non
après cancer du sein) ont étudié l’influence de la grossesse ultérieure sur
la survie des patientes. Dans ces séries, il n’y a pas d’effet délétère d’une
grossesse [27, 28]. Dans d’autres séries castémoins, la survie semble même meilleure
dans le groupe des patientes ayant présenté une grossesse après cancer du sein
[Gelber]. Certaines études prospectives sont en cours. Le cas particulier des
grossesses survenant après maladie trophoblastique n’est pas à risque et une
césarienne n’est pas nécessaire, y compris en cas de TTG de mauvais pronostic.
Il n’existe pas d’augmentation du risque de fausse couche spontanée. Le risque
principal est celui de seconde grossesse môlaire (environ 1 % des grossesses
ultérieures) dont il faut informer les patientes. Celles-ci doivent bénéficier
de dosages d’hCG et de βhCG, et d’une échographie à 6-8 semaines de grossesse
pour éliminer une nouvelle môle et vérifier la présence d’un foetus vivant.
Le placenta doit être examiné lors de l’accouchement pour éliminer un choriocarcinome
et un dosage d’hCG et de βhCG doit être réalisé en post-partum (examens qui
ne peuvent pas toujours être réalisés dans certains pays) [29].
Risque d’anomalies congénitales chez les enfants de parents ayant été traités
par chimiothérapie
Il existe un effet mutagène sur les cellules germinales en cours de maturation
chez l’homme. Des anomalies sont retrouvées au moins 100 jours après la chimiothérapie
pour maladie de Hodgkin [30]. Il est peu probable que cela ait une incidence
sur le taux d’anomalies congénitales chez les enfants, les spermatozoïdes anormaux
ayant peu de chances de pénétrer dans l’ovocyte. Par contre, le risque est présent
en cas de fécondation in vitro de type ICSI. Une étude cas-témoins comparant
les parents d’enfants atteints d’une anomalie congénitale [31] n’a pas retrouvé
d’association entre une anomalie congénitale chez l’enfant et un antécédent
de cancer et de traitement anticancéreux chez l’un des deux parents. Dans les
maladies trophoblastiques, il n’a pas été rapporté dans la littérature d’excès
de malformations, ni d’augmentation d’incidence des cancers chez les enfants
nés de mères ayant été traitées au préalable [29].
Cas particuliers
Cancer du sein
Entre 0,2 % et 3,8 % de l’ensemble des cancers du sein surviennent pendant
la grossesse ou l’allaitement [32]. L’incidence annuelle de cancer du sein pendant
la grossesse serait de 3 500 aux États-Unis [33]. Contrairement à ce qui a longtemps
été pensé, le pronostic de ces cancers est le même que celui des autres femmes
à âge et facteurs pronostiques identiques [34]. Par contre, les tumeurs sont
souvent plus volumineuses, avec plus d’envahissement ganglionnaire et une extension
métastatique plus fréquente [35]. Le risque d’envahissement ganglionnaire augmente
avec le temps ; pour des tumeurs à croissance rapide (65 jours de temps de doublement),
il est d’environ 1,8 % en un mois, 5,2 % en 3 mois et jusqu’à 10,2 % en 6 mois.
Ce risque est donc inacceptable pour les patientes en début de grossesse. Les
cancers du sein en cours de grossesse doivent être traités selon les mêmes modalités
qu’en l’absence de grossesse, c’està- dire recevoir une chimiothérapie dans
la plupart des cas. L’avortement thérapeutique ne semble pas augmenter la survie.
La décision d’avoir recours à un avortement thérapeutique doit être prise en
regard des désirs de la patiente, de l’urgence, ou non, à réaliser une chimiothérapie
et/ou une radiothérapie et du terme de la grossesse. Une série rétrospective
française [36] a porté sur des patientes ayant reçu un ou plusieurs cycles de
chimiothérapie pendant la grossesse pour un cancer du sein. Chez 18 patientes
ayant reçu une chimiothérapie après le premier trimestre, 17 enfants sont vivants
dont 3 avec des complications liées à cette chimiothérapie (anémie, leucopénie
et retard de croissance) et 1 est né vivant et décédé 8 jours plus tard de cause
inconnue. Deux nouveau-nés ont présenté des complications liées à la prématurité
(insuffisance respiratoire transitoire). Les 17 enfants ont un développement
normal à 42,3 mois de suivi médian. Le problème de la chimiothérapie pendant
le premier trimestre de la grossesse est le même que pour les autres tumeurs
avec un risque tératogène non négligeable, et l’avortement thérapeutique doit
donc être proposé. L’administration de la chimiothérapie pendant les deux autres
trimestres n’augmente pas le risque de tératogénicité. Par contre, il faut informer
la patiente du risque d’autres toxicités, comme une toxicité organique (dont
celle non évaluée encore sur le développement du système nerveux central de
l’enfant), un retard de croissance intra-utérin et un risque d’accouchement
prématuré. Il y a par contre des études cas-témoins qui montrent un impact pronostique
négatif d’une grossesse récente (moins de 2 ans avant le diagnostic de cancer
du sein) par rapport à une grossesse plus ancienne (plus de 2 ans avant le diagnostic)
[Kroman].
Leucémie
Bien que l’incidence des leucémies soit estimée à 3,5 pour 100 000 habitants
par an aux États-Unis et en Europe de l’Ouest, l’incidence estimée pendant la
grossesse n’est que de 1 pour 100 000 grossesses par an [11], mais il ne s’agit
probablement pas de l’incidence exacte (estimée seulement sur le nombre de cas
rapportés). Il s’agit, dans 89 % des cas, de leucémies aiguës (LA) et le plus
souvent de LA myéloblastiques [11, 37]. Les LA nécessitent un traitement en
urgence. Les taux de réponse complète (65 à 75 %) sont élevés. Les taux de survie
et de réponse complète en cours de grossesse sont comparables à ceux des femmes
non enceintes. Il n’y a pas d’argument en faveur d’une aggravation du pronostic
liée à la grossesse [11]. Les drogues utilisées dans les LA sont principalement
les antimétabolites, les anthracyclines et les vincaalcaloïdes ; il y a donc
un fort risque de tératogénicité maternelle si elles sont utilisées dans les
premières semaines de grossesse. Un avortement spontané peut survenir. Le traitement
standard peut être administré sans réel risque de tératogénicité après le premier
trimestre. Ebert et al. ont regroupé tous les cas publiés de LA (LAL et LAM)
et de leucémie myéloïde chronique associés à une grossesse entre 1983 et 1995.
Sur les 96 patientes, 2 seulement ont reçu une monochimiothérapie et 7 ont reçu
une radiothérapie en plus de leur chimiothérapie. Il est rapporté 12 cas de
problème néonataux : 2 avortements thérapeutiques, 1 avortement spontané, 2
enfants mort-nés, 1 avec caryotype anormal et 8 avec anomalie congénitale [38].
Sept enfants sur 8 présentant une anomalie congénitale ont été exposés pendant
le premier trimestre de la grossesse. Les auteurs rendent l’aracytine responsable
de la plupart des anomalies néonatales. Le risque de dommage placentaire, de
sepsis, d’avortement spontané ou de prématurité est aussi incontestablement
augmenté chez les femmes présentant des épisodes répétés de myélosuppression
et chez lesquelles de nombreux autres médicaments sont utilisés (antiviraux,
antibiotiques, antifongiques, anti-émétiques, produits sanguins). Une fois la
rémission obtenue, l’ajustement des doses et les décisions de traitement adjuvant
doivent être pris en fonction de chaque cas. Une diminution de la dose intensité,
en augmentant la sécurité de l’enfant, peut diminuer les chances de contrôle
à long terme de la maladie de la mère. Enfin, il y a peu de cas décrits d’utilisation
d’interféron α pendant la grossesse, et aucun cas d’anomalie foetale [39].
Lymphomes
L’incidence rapportée des maladies de Hodgkin (MDH) associées à une grossesse
va de 1/1 000 à 1/6 000 accouchements ; celle des lymphomes non hodgkiniens
(LNH) est inconnue. La grossesse n’a pas d’influence négative sur le pronostic
de la maladie [31]. Il a été rapporté par contre des métastases du lymphome
chez le foetus (LNH ou MDH), mais cela reste exceptionnel. Le traitement des
LNH et MDH passe par la polychimiothérapie et/ou la radiothérapie. Des irradiations
supradiaphragmatiques ont été réalisées durant la grossesse sans anomalie foetale
rapportée (17 cas sur 17) [40]. La chimiothérapie doit être évitée durant le
premier trimestre. Si, cependant, elle doit être prescrite, il faut alors éviter
l’utilisation des antifolates et de la procarbazine (utilisation de l’ABVD plutôt
que du MOPP dans les maladies de Hodgkin).
Autres tumeurs
Trois à 6 % des masses annexielles pendant la grossesse sont des tumeurs malignes.
Il s’agit surtout de tumeurs épithéliales (35-40 %) ou non épithéliales de l’ovaire
(tumeurs germinales 30-35 % et tumeurs des cordons sexuels 17-20 %) [41]. Ces
tumeurs bénéficient la plupart du temps d’une chimiothérapie à base de sels
de platine. Le cisplatine et le carboplatine ont été administrés sans problème
[42]. Un cas d’association cisplatine paclitaxel (Taxol(R)) a été rapporté [43],
mais le paclitaxel doit être utilisé avec prudence pendant le premier trimestre
en raison d’une tératogénicité rapportée chez le rat en début de gestation.
Le traitement de référence des tumeurs non épithéliales est actuellement le
BEP (bléomycine, étoposide, cisplatine). L’utilisation de la bléomycine pendant
la grossesse est déconseillée et le résultat de l’association étoposide-cisplatine
dans ces tumeurs n’est pas connu. Des cas d’utilisation de platine dans le cadre
du traitement de tumeurs bronchiques ou de sarcomes des tissus mous ont également
été rapportés [44, 45]. Pour le reste, quelques tumeurs solides traitées par
chimiothérapie pendant la grossesse ont été rapportées [46]. Il n’est pas possible
d’en estimer l’incidence.
Conclusion
En l’absence de données plus précises, la chimiothérapie doit être évitée pendant
le premier trimestre de la grossesse. En cas d’urgence, un avortement thérapeutique
peut être proposé. La chimiothérapie peut être utilisée sans risque tératogène
important durant les second et troisième trimestres. Il faut par contre informer
les patientes des risques immédiats et retardés de la chimiothérapie. Il existe
actuellement une banque de données (Mulvihill registre 405-271-8685 <John-Mulvihill@ouhsc.edu>)
qui permet l’enregistrement des cas, ce qui facilite la collection des données
sur les effets des différents traitements du cancer, à la fois chez la mère
et l’enfant, et à court et long termes. Il existe également un site internet
qui délivre un grand nombre d’informations sur les effets tératogènes connus
de chaque drogue (http://www.motherisk.org.).
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