ARTICLE
bdc. 2011.1489
Auteur(s) : Sarah Zimmer-Rapuch1, Stéphanie Lheureux2, Fabien Brocard3, Nicolas Janus1, Vincent Launay-Vacher1 vlvpitie@gmail.com, Isabelle
Ray-Coquard4
1 Hôpital de la Pitié-Salpêtrière, service ICAR,
service de néphrologie, 75013 Paris, France
2 Centre François-Baclesse, service d’oncologie
médicale, 14000 Caen, France
3 Centre d’oncologie de Gentilly, service d’oncologie
médicale, 54000 Nancy, France
4 Centre Léon-Bérard, oncologie médicale, Lyon et
EAM SIS 4129, 69000 Lyon, France
Tirés à part : V. Launay-Vacher
Introduction
Chez le patient atteint d’un cancer et présentant une
insuffisance rénale, une bonne adéquation entre l’exposition au
médicament et l’efficacité du traitement doit être proposée.
L’adaptation posologique des traitements anticancéreux, selon la
fonction rénale, constitue la première étape d’une bonne gestion de
ces types de traitements dans cette population. Par ailleurs, la
mise en place des mesures préventives s’avère essentielle chez les
patients recevant des traitements dont la néphrotoxicité est connue
et avérée. Ainsi, tous les patients cancéreux et insuffisants
rénaux traités doivent bénéficier d’un monitoring de la fonction
rénale. Cette surveillance ne doit pas seulement concerner les
patients recevant un médicament néphrotoxique. L’amélioration de la
prise en charge passe donc par une bonne évaluation de la fonction
rénale, par l’adaptation des posologies des traitements
anticancéreux au niveau de la fonction rénale et par la mise en
place de moyens de prévention de la néphrotoxicité au vu des
différents facteurs de risque intrinsèques au traitement ou propres
au patient.
Estimation de la fonction rénale et adaptation posologique des
médicaments anticancéreux
L’estimation de la fonction rénale sera effectuée, chez le
patient cancéreux en particulier, à l’aide de la formule aMDRD [1]
du fait de sa plus grande sensibilité et de sa précision dans cette
population. Une fois le résultat obtenu en
mL/min/1,73 m2, celui-ci devra être rapporté à la
surface corporelle du patient [2]. La conversion en millilitres par
minute est une étape essentielle pour réaliser l’adaptation
posologique des traitements, en particulier chez les patients dont
la surface corporelle s’éloigne de la moyenne de
1,73 m2. L’exemple du carboplatine permet de mieux
appréhender cette étape. Ce médicament est un des rares dont la
dose est calculée en fonction de l’exposition souhaitée. Chez le
patient insuffisant rénal, il est classiquement conseillé
d’utiliser la formule de Calvert et al. [3] pour déterminer
la dose de carboplatine à administrer. Celle-ci tient compte du
débit de filtration glomérulaire (DFG) et de l’aire sous la courbe
de carboplatine désirée (AUC). Bien que l’utilisation de la formule
de Calvert, avec une valeur de DFG calculée à l’aide de la formule
aMDRD, n’ait pas été totalement validée à ce jour, des éléments
suggèrent que cela est possible [4]. La valeur du DFG à utiliser
dans la formule de Calvert devra être exprimée en millilitre par
minute (et non en mL/min/1,73 m2) afin de tenir compte
de la surface corporelle du patient.
Pour des raisons pratiques et en l’absence d’alternative, la
formule de Cockcroft et Gault [5] peut toutefois être encore
utilisée, dès lors que le patient concerné n’est pas
« âgé » (âge inférieur à 65 ans) et présente un indice de
masse corporelle normal (compris entre 18,5 et 25). En effet,
celle-ci ne doit pas être utilisée chez le patient âgé [6] et chez
le patient obèse en surpoids.
Le clinicien doit garder à l’esprit que la créatininémie est un
mauvais indicateur d’une variation de la fonction rénale. Des
réductions importantes du DFG ne produisent initialement que des
faibles augmentations (10 à 25 μmol/L) de la créatinine sérique
[7]. Chez un même patient, les variations de la créatininémie et du
DFG ne sont pas proportionnelles (figure 1).
Ainsi, une faible augmentation de la créatininémie peut refléter
une importante diminution du DFG. La créatininémie n’est pas une
bonne indicatrice de la fonction rénale. Dans l’étude IRMA, seuls
7,2 % des patients avaient une créatininémie augmentée,
supérieure à 110 μmol/L, mais 52,9 % des patients avaient un
DFG inférieur à 90 mL par minute, signifiant une altération de la
fonction rénale [8].
L’évaluation de la fonction rénale doit être effectuée avant et
dans la mesure du possible, après chaque cure de chimiothérapie.
L’évaluation avant la cure permettra de définir de façon précise et
lorsque les données sont disponibles la dose à administrer.
L’évaluation de la fonction rénale après la cure permettra
d’estimer l’altération rénale liée à la prise médicamenteuse afin
d’établir une balance bénéfice-risque quant à une nouvelle cure de
chimiothérapie. Elle doit être systématique en particulier en cas
de toxicité digestive sévère. Néanmoins, la valeur du DFG ne doit
pas être la seule variable à prendre en compte. La néphrotoxicité
de la streptozocine, par exemple, se manifeste par une légère
baisse du DFG associée à une protéinurie, qui constitue un signe
précoce de toxicité rénale. La streptozocine est susceptible
d’entraîner des lésions tubulaires et glomérulaires irréversibles
lors d’une seconde administration [9-12].
Des agents anticancéreux d’une même classe ne nécessitent pas
tous une adaptation posologique. Ainsi, chaque médicament doit être
considéré individuellement (tableau
1), car il n’existe pas de recommandation
d’ajustement de dose pour une classe donnée. L’ajustement
posologique est fréquemment nécessaire en oncologie. En effet, dans
l’étude IRMA [8], il a été démontré que parmi les
7 181 prescriptions d’anticancéreux, 53,4 % des
médicaments nécessitaient une adaptation posologique selon les
sources d’information existantes [13].
Tableau 1 Adaptation posologique des principales
chimiothérapies [9].
| Médicaments anticancéreux |
Recommandations d’adaptation posologique |
| Cisplatine |
Adaptation posologique nécessaire dès
60 mL/min |
| 5-fluoro-uracile |
Pas d’adaptation posologique |
| Méthotrexate |
Adaptation posologique nécessaire dès
60 mL/min |
| Paclitaxel |
Pas d’adaptation posologique |
| Docétaxel |
Adaptation posologique nécessaire à partir de
15 mL/min |
| Doxorubicine |
Pas d’adaptation posologique |
| Étoposide |
Adaptation posologique nécessaire dès
60 mL/min |
| Gemcitabine |
Pas d’adaptation posologique |
L’adaptation posologique ne concerne pas seulement les
médicaments présentants une néphrotoxicité. Une dose non adaptée à
la fonction rénale peut entraîner une augmentation de l’exposition
au médicament, provoquant une diminution de la tolérance au
traitement et exacerber une insuffisance rénale préexistante [14].
L’adaptation posologique des traitements anticancéreux est donc
essentielle pour limiter un éventuel surdosage et les toxicités
systémiques dose-dépendantes liées, pas seulement rénales.
La nécessité d’adaptation posologique des médicaments, et en
particulier des anticancéreux, s’explique par les modifications de
la pharmacocinétique des médicaments liées à l’insuffisance rénale.
Ces modifications ne concernent pas uniquement l’excrétion urinaire
[15]. De nombreuses études ont montré que l’insuffisance rénale
peut, par elle-même, influencer toutes les phases de la
pharmacocinétique des médicaments en augmentant ou en réduisant
l’absorption intestinale, en réduisant le métabolisme hépatique et
intestinal ou en réduisant la fixation aux protéines plasmatiques,
augmentant ainsi le volume de distribution de la fraction libre
[15].
Les sources d’informations permettant d’adapter les posologies
sont multiples. Classiquement, les données du résumé des
caractéristiques du produit (RCP) sont colligées dans le
dictionnaire Vidal®. Néanmoins, ces données ne sont pas
suffisantes pour établir des recommandations claires chez le
patient insuffisant rénal. Les recommandations des sociétés
savantes, telles que celles de la Société internationale
d’oncologie gériatrique (SIOG) pour les personnes âgées atteintes
de cancer et les recommandations pour la pratique clinique de
Nice - Saint-Paul-de-Vence sont des sources reconnues.
Par ailleurs, pour les cancers gynécologiques, une revue de la
littérature disponible dans l’International Journal of
Gynecological Cancer [16], complétée par la lettre à l’éditeur,
publiée par la suite, apporte des compléments d’information pour
les médicaments utilisés dans cette discipline. De plus, deux
guides de prescription ou Bright Guide ont été
publiés :
- –. le premier, américain, est le Drug prescribing in
renal failure. Dosing guidelines for adults and children publié
par l’American College of Physicians, aux États-Unis
[17] ;
- –. le second, français, est le
GPR® anticancéreux. Guide de
prescription et rein publié par l’équipe du service information
conseil adaptation rénale (ICAR) de la Pitié-Salpêtrière [13].
Enfin, le service de conseil ICAR (icar.nephro@psl.aphp.fr) et
le Site GPR® (www.sitegpr.com) proposent une aide à la
prescription des médicaments chez les patients présentant une
insuffisance rénale, sur la base des données disponibles dans la
littérature internationale.
Ainsi, une fois l’estimation de la fonction rénale effectuée et
l’adaptation posologique réalisée, il est important de prendre en
compte les différents facteurs de risque de néphrotoxicité, qu’ils
soient imputables à la chimiothérapie ou au patient lui-même. En
effet, avant d’initier toute thérapeutique, le risque néphrotoxique
doit être apprécié. Plusieurs facteurs de risque de toxicités
rénales ont été identifiés, dépendants du patient et/ou du
traitement.
Facteurs de risque liés au patient
Une insuffisance rénale préexistante
Un des facteurs de risque de toxicité rénale liés au patient est
une insuffisance rénale préexistante mesurée par l’estimation de la
fonction rénale et l’existence d’une protéinurie (tableau 2). La dysfonction rénale doit
être évaluée à la fois en mesurant la fonction glomérulaire et la
fonction tubulaire.
Tableau 2 Facteurs de risque de néphrotoxicité liés au
patient.
| Âge, sexe, ethnie |
| Insuffisance rénale préexistante |
| Comorbidités (diabète, insuffisance cardiaque,
myélome multiple) |
| État de déshydratation, déplétion volémique |
| Hypovolémie relative (cirrhose, insuffisance
cardiaque, syndrome néphrotique) |
| Acidose, hypokaliémie, carence en magnésium |
| Hyperuricémie, uricosurie |
| Infection, choc septique |
| Transplantation rénale |
La fonction glomérulaire
La fonction glomérulaire est estimée grâce au DFG qui reflète le
taux de filtration glomérulaire. L’albuminurie et la protéinurie
explorent l’intégrité des glomérules. Devant une insuffisance
rénale chronique d’origine glomérulaire, on retrouvera une
protéinurie supérieure à 1 g/24 h ou un ratio
albuminurie/créatininurie supérieur à 30 mg/mmol ou un ratio
protéinurie/créatininurie supérieur à 50 mg/mmol sur un échantillon
d’urine prélevé le matin. Cette protéinurie est avant tout faite
d’albumine avec parfois un syndrome néphrotique. L’hypertension
artérielle (HTA) et la rétention hydrosodée sont particulièrement
fréquentes.
La fonction tubulaire
La fonction tubulaire est évaluée par l’excrétion du glucose, le
pH, l’osmolarité, urée urinaire, le calcium, le phosphore et le
magnésium. Lors d’une insuffisance rénale chronique d’origine
interstitielle, on retrouvera une acidose hyperchlorémique avec
trou anionique normal. La protéinurie est généralement inférieure à
1 g/24 h.
L’état d’hydratation
Un autre facteur de risque d’insuffisance rénale lié au patient
est un état de déshydratation avant traitement. L’état
d’hydratation doit impérativement être pris en considération par le
clinicien afin de limiter les effets rénaux potentiels. La SIOG
recommande ainsi de mettre en évidence l’état d’hydratation des
patients avant toute chimiothérapie [18].
Les autres facteurs de risques liés au patient [19]
Les comorbidités telles que l’HTA (atteinte rénovasculaire), le
diabète (microangiopathie) et l’insuffisance cardiaque constituent
des facteurs de risque de développer une néphrotoxicité [14]
(tableau 2).
L’âge, le sexe et l’ethnie sont également des facteurs de risque
de toxicité rénale liés à la modification physiologique de la
clairance de la créatinine mais aussi liés aux comorbidités et
médications associées. Les patients ayant un rein unique ont une
réserve fonctionnelle rénale altérée, notamment acquise,
nécessitant des mesures préventives adaptées. Le risque d’obstacles
des voies urinaires doit être envisagé et pris en charge de façon
spécifique. Les désordres hydroélectrolytiques doivent être
corrigés avant traitement.
Les facteurs de risque liés au traitement
Les médicaments anticancéreux connus comme hautement
néphrotoxiques (tableau 3)
seront évités dans la mesure du possible, une alternative
thérapeutique devra alors être envisagée.
Tableau 3 Principaux médicaments néphrotoxiques.
| Médicaments anticancéreux |
Type de toxicité |
| Cisplatine |
Diminution de la filltration glomérulaire et
atteinte tubulaire proximale |
| Méthotrexate |
Précipitation du médicament et/ou de son
métabolite dans le tubule rénal, obstruction tubulaire, nécrose
tubulaire aiguë |
| Nitroso-urées |
Diminution du DFG, atrophie tubulaire, fibrose
interstitielle, glomérulosclérose |
| Ifosfamide |
Nécrose tubulaire aiguë, syndrome de Fanconi,
néphrite interstitielle, atteinte glomérulaire, cystite
hémorragique |
| Gemcitabine |
Syndrome hémolytique et urémique |
| Bévacizumab |
Protéinurie, microangiopathie thrombotique |
| Cytarabine |
Diminution de la clairance de la créatinine |
DFG : débit de filtration glomérulaire.
Si des agents antitumoraux, dont on connaît le potentiel
néphrotoxique, sont utilisés, une surveillance néphrologique ainsi
que la mise en place des moyens de prévention sont indispensables.
La surveillance est alors essentiellement biologique et centrée sur
la recherche des signes précoces d’atteinte tubulaire qui doivent
alerter le clinicien et lui faire arrêter ou espacer les cures.
Pour les médicaments anti-angiogéniques, tels que les anti-VEGF,
utilisés dans le traitement de certains cancers (côlon, sein,
poumon, foie, rein…), la surveillance est à la fois clinique et
biologique. L’HTA est l’effet indésirable le plus fréquent. Son
incidence est difficile à définir du fait de la prise de mesure
tensionnelle non standardisée et réalisée dans des conditions qui
ne sont pas toujours optimales. L’atteinte rénale la plus fréquente
des anti-VEGF est la protéinurie [20]. Le mécanisme de ces effets
indésirables repose sur l’inhibition du VEGF, dose-dépendante,
entraînant l’augmentation de la perméabilité capillaire
glomérulaire, décelée par la protéinurie, une inhibition de la
monoxyde d’azote (NO) synthétase responsable de la diminution de la
production de NO induisant une altération de la vasodilatation de
l’endothélium, une altération structurale de la
microvascularisation et une augmentation de l’activité sympathique
adrénergique responsable de l’apparition d’une HTA [20].
Ces deux effets indésirables iatrogènes sont le plus souvent
associés et réversibles à l’arrêt du traitement. D’autres effets
rénaux, tels qu’une microangiopathie thrombotique, imputables à un
traitement par anti-angiogéniques pourront nécessiter la
réalisation d’une ponction de biopsie rénale.
La prise en charge de ces effets iatrogènes consiste en un
traitement par des inhibiteurs de l’enzyme de conversion (IEC) ou
des antagonistes du récepteur de l’angiotensine 2 (AA2)
(figure
2).
Toutes les chimiothérapies ne sont pas néphrotoxiques,
cependant, chacune d’entre elles peut induire une insuffisance
rénale de type fonctionnelle dans le cadre d’une toxicité digestive
sévère, par déshydratation. Ainsi, toute manifestation
d’intolérance digestive (vomissements, diarrhées) entre deux cures
de chimiothérapie devra alarmer le clinicien et nécessiter une
réévaluation de la fonction rénale dans l’intercure [21].
En fonction de l’agent anticancéreux prescrit, la recherche
d’effets néphrotoxiques s’inscrira à court, moyen, voire long
termes après administration de la chimiothérapie. En effet, dans le
cas du cisplatine, l’atteinte rénale est précoce, s’installant
parfois dès le deuxième jour de cure [22]. En revanche, certaines
toxicités rénales sont cumulatives et nécessitent une surveillance
à long terme. Tel est le cas de la mitomycine C, pour laquelle
l’apparition d’une insuffisance rénale aiguë s’est développée chez
un patient normorénal après neuf mois de traitement [23].
De plus, les modalités d’administration d’un médicament peuvent
conditionner son pouvoir néphrotoxique. Au-delà de la quantité
administrée, la durée de perfusion entre en ligne de compte dans le
risque néphrotoxique. Par exemple, la toxicité rénale du
zolédronate est liée à la dose (8 mg plus néphrotoxique que 4 mg),
au nombre total d’injections et à la durée de la perfusion
(perfusion sur cinq minutes plus néphrotoxique que celle de
15 minutes) [24]. Ainsi, afin de limiter la toxicité rénale du
zolédronate, il est donc recommandé d’administrer le médicament en
perfusion intraveineuse sur au moins 15 minutes dans le but de
limiter la charge de médicament délivrée au rein et à une posologie
réduite, bien que des études suggèrent que malgré une réduction
posologique, des effets rénaux peuvent survenir [25-27].
De plus, dans des études de la pharmacocinétique du cisplatine,
il a été montré que la concentration maximale (Cmax) du
médicament est corrélée avec le risque d’atteinte rénale
[28, 29]. Ainsi, une des pistes étudiées pour limiter l’effet
néphrotoxique du cisplatine est son administration non pas en une
perfusion unique mais sur plusieurs jours consécutifs. Toutefois,
dans une étude prospective randomisée portant sur 72 patients
traités pour un cancer bronchique non à petites cellules, il n’y
avait pas de différence significative en termes de tolérance rénale
entre le groupe où le cisplatine était administré en une dose
unique et le groupe ayant reçu plusieurs injections quotidiennes
[30]. Une autre étude réalisée chez les rats rapporte qu’il existe
un risque de néphrotoxicité du cisplatine même administré en
injections quotidiennes à faibles doses [31]. Toutefois, une étude
récente portant sur 128 patients atteints d’une tumeur du cou
et de la tête rapporte un bénéfice rénal suite au fractionnement de
la dose du cisplatine. Les patients étaient divisés en deux
groupes : le cisplatine était administré à la dose de
100 mg/m2 par jour à j1, j22 et j43 (trois cures) dans
un groupe et à la dose de 20 mg/m2 par jour pendant cinq
jours consécutifs (j1 à j5 et j29 à j33, soit deux cures) en
association avec le 5-fluoro-uracile (600 mg/m2 par jour
à j1 à j5 et j29 à j33) dans un second groupe de patients. La
toxicité aiguë était significativement moindre dans le second
groupe, notamment la néphrotoxicité (p = 0,01), ototoxicité
(p = 0,034) et hématotoxicité (p = 0,049). Par
ailleurs, le pourcentage des patients n’ayant pas achevé la
chimiothérapie à cause des différentes toxicités était également
significativement moindre dans le second groupe : 10 %
versus 48 % [32]. Cependant, ces résultats sont à
interpréter avec prudence car il s’agit d’une étude non randomisée
et présentant des différences dans les protocoles utilisés (dose
totale de cisplatine 300 mg/m2 dans le premier groupe et
200 mg/m2 dans le second, association du cisplatine avec
le 5-fluoro-uracile dans le second groupe et pas dans le
premier).
L’administration en continu sur plusieurs jours peut constituer
une solution alternative pour éviter le pic toxique du médicament.
Ainsi, dans une étude, deux groupes d’enfant recevaient la même
dose de cisplatine mais d’une façon différente, soit en une
perfusion de 72 heures (dose cumulative 120 mg/m2), soit
en une perfusion d’une heure par jour, trois jours consécutifs
(40 mg/m2 fois trois). Bien que les deux groupes de
patients aient présenté des signes d’atteintes glomérulaire et
tubulaire, dans le groupe recevant la perfusion sur une heure, la
toxicité rénale était plus marquée (nadir de la filtration
glomérulaire plus bas) et la concentration maximale plus élevée.
Les auteurs concluent que l’administration du cisplatine sur une
seule perfusion administrée pendant une période prolongée est moins
néphrotoxique qu’une administration fractionnée sur une courte
période du temps [33]. Dans cette étude, le protocole d’hydratation
était le même dans les deux groupes : sérum glucosé à 5 %
et sérum salé isotonique dans les proportions égales à
3 L/m2 par jour en continu, débuté 12 heures avant et
poursuivi 48 heures après la fin d’injection du cisplatine. Le
mannitol 15 % (40 mL/m2) était administré en
intraveineux une heure avant le début de la perfusion du cisplatine
et en cas de diminution de la diurèse (inférieure à deux tiers de
l’apport hydrique).
Enfin, la coadministration de médicaments susceptibles de
modifier l’hémodynamique glomérulaire est contre-indiquée. Ainsi,
les médicaments, tels que les anti-inflammatoires non stéroïdiens
(AINS) ne doivent pas être prescrits chez les patients recevant une
chimiothérapie potentiellement néphrotoxique. Les IEC seront évités
en cas de risque d’insuffisance rénale aiguë par sténose de
l’artère rénale. De plus, l’administration des produits de
contraste sera évitée du fait de leur potentiel néphrotoxique.
Prévention de la toxicité rénale des agents anticancéreux
D’une manière générale, la prévention de la néphrotoxicité passe
par une adaptation de la dose au niveau de la fonction rénale des
patients, celle-ci étant évaluée de préférence par la formule aMDRD
(tableau 4). Une
surveillance des différents paramètres de la fonction rénale doit
être mise en place avant même l’instauration du traitement
anticancéreux (tableau 5).
Devant les éléments suivants, quel que soit le stade évolutif, il
convient de référer au néphrologue pour un avis spécialisé et/ou un
suivi partagé [34] (tableau
6).
Tableau 4 Mesures générales de prévention de la
néphrotoxicité.
| Avant la chimiothérapie |
Évaluation de la fonction rénale (Cockcroft, MDRD,
bandelette urinaire confirmée par ECBU et protéinurie dès 24 heures
avant le début du traitement)
Vérification de l’état d’hydratation (examen clinique, ionogramme
urinaire, pression artérielle) |
| Pendant la chimiothérapie |
Hydratation (sérum physiologique 250 mL/h 6 à 8 h
avant la chimiothérapie)
Prévention des complications digestives (antiémétiques)
Contrôle biologique de la créatininémie et de l’ionogramme
Magnésémie + kaliémie si cisplatine ou carboplatine
Surveillance de la diurèse et de la pression artérielle
Éviter les médicaments néphrotoxiques associés (aminosides,
anti-inflammatoires non stéroïdiens, produits de contraste iodés,
bisphosphonates (en particulier, le zolédronate) |
| Après la chimiothérapie |
| Si traitement ambulatoire, prescrire un contrôle
biologique à distance (5 à 8 jours après) |
| Avant la cure suivante |
Vérifier que la fonction rénale est restée normale
ou est redevenue normale
Noter l’augmentation de créatinine induite par la cure antérieure
pour éventuellement adapter la dose suivante |
Tableau 5 Paramètres de la fonction rénale.
| Clairance de la créatinine |
| Protéinurie |
| Recherche de sédiment urinaire |
| Volume des urines |
Tableau 6 Éléments relevant d’un avis spécialisé
néphrologique.
| Un DFG < 30 mL/min/1,73 m2 |
| Un ratio
protéinurie/créatininurie > 1 000 mg/g |
| Un déclin rapide de la fonction rénale :
baisse du DFG > 4 mL/min/1,73 m2 par an |
| Une baisse du DFG > 30 % en 4 mois
sans explication évidente |
| Une hyperkaliémie > 5,5 mol/L résistante au
traitement |
| Une hypertension résistante au traitement |
| Un doute sur l’étiologie de la néphropathie |
| Âge < 18 ans |
DFG : débit de filtration glomérulaire.
La prévention de la néphrotoxicité repose sur une hydratation
intense, selon le protocole utilisé, une alcalinisation urinaire
et, lorsque cela est possible, sur l’arrêt des autres médicaments
potentiellement néphrotoxiques.
Dans le cas du cisplatine, des recommandations sur la prévention
de la toxicité rénale de ce dernier ont été publiées par l’European
Society of Clinical Pharmacy [35]. Selon ces recommandations, la
fonction rénale doit être évaluée avant chaque administration du
cisplatine et trois à cinq jours après son administration. La
fonction rénale doit être estimée préférentiellement par le calcul
du DFG à l’aide de la formule aMDRD. Les mesures de prévention
reposent sur l’hydratation, réalisée à l’aide de sérum salé
isotonique, sans co-administration de diurétiques, que ce soit le
furosémide ou le mannitol.
Afin de réduire le risque d’insuffisance rénale, il est
essentiel de maintenir une diurèse abondante. Idéalement, chez le
patient hospitalisé, l’hyperhydratation doit être réalisée à l’aide
de sérum salé isotonique et doit être débutée au moins 12 heures
avant l’administration de cisplatine, poursuivie durant
l’administration (diluer le cisplatine avec 1 000 mL de sérum salé)
et maintenue pendant les 24 heures suivant l’administration. Avant
et après l’injection du médicament, le volume du sérum salé à
perfuser est généralement de 500 à 1 000 mL par tranche de deux à
quatre heures à ajuster en fonction de l’état cardiaque et de la
diurèse du patient. La diurèse induite par une telle hydratation
doit être au moins de 100 mL par heure. Si le patient présente une
oligoanurie malgré cette hydratation, un avis néphrologique est
nécessaire, l’utilisation des diurétiques est déconseillée.
S’il s’agit d’un patient non hospitalisé qui reçoit la
chimiothérapie en hôpital de jour, il est conseillé de recommander
une hydratation abondante, per os, de préférence à l’aide
d’une eau riche en sodium (Vichy Celestin® ou Vichy
Saint-Yorre®, par exemple) la veille et le lendemain de
la chimiothérapie (deux à trois litres par jour). Le jour de la
chimiothérapie une hydratation par voie intraveineuse sera mise en
place selon les règles citées ci-dessus [36, 37].
Si l’on prend l’exemple du pemetrexed, les patients doivent
recevoir une supplémentation en acide folique et en
vitamine B12. Une alcalinisation des urines et une hydratation
sont également susceptibles de limiter la réabsorption du
pemetrexed [38].
Conclusion
Chez les patients insuffisants rénaux atteints de cancer, une
individualisation de la prescription de chimiothérapie est
nécessaire pour chacun d’entre eux. Celle-ci passe par une
évaluation systématique du niveau de fonction rénale avant et après
chaque cure de chimiothérapie. Celle-ci sera effectuée de
préférence grâce à la formule aMDRD.
L’adaptation posologique des médicaments devra être envisagée
pour tous les traitements et pas uniquement pour ceux ayant un
potentiel néphrotoxique. Cette démarche vise à limiter la survenue
d’effets indésirables dose-dépendants.
Pour les patients dont le DFG est inférieur à 60 mL/min, il sera
préférable d’éviter les médicaments néphrotoxiques car une
insuffisance rénale préexistante constitue un facteur de risque de
développer une toxicité rénale liée à l’administration d’un
médicament anticancéreux. Dans une même classe pharmaceutique et
pour une même indication, un principe actif moins néphrotoxique
pourra être envisagé (par exemple, le carboplatine est moins
néphrotoxique que le cisplatine). Si aucune alternative n’est
possible, alors la mise en place des mesures préventives de la
fonction rénale devra être effectuée, tels que ceux utilisés lors
de l’administration du cisplatine.
Dix points essentiels à retenir
- 1. L’estimation de la fonction rénale s’effectue
préférentiellement avec la formule aMDRD chez le patient
cancéreux.
- 2. Le résultat de la formule aMDRD en
mL/min/1,73 m2 doit être converti en mL par minute pour
l’adaptation posologique.
- 3. La nécessité d’une adaptation posologique doit être
recherchée de façon systématique pour tout médicament
anticancéreux.
- 4. L’adaptation posologique chez le patient IR est liée
aux modifications pharmacocinétiques des médicaments dans cette
population.
- 5. Il est impératif d’avoir accès à la bonne source
d’information pour réaliser l’adaptation posologique.
- 6. La fonction rénale doit être estimée systématiquement
avant et après chaque cure de chimiothérapie.
- 7. La prévention de la néphrotoxicité repose
essentiellement sur des protocoles d’hydratation.
- 8. Les médicaments, tels que les AINS et les IEC,
capables de modifier l’hémodynamique glomérulaire sont
contre-indiqués lors d’une chimiothérapie.
- 9. La surveillance de la fonction rénale se fait
essentiellement sur des critères biologiques et cliniques.
- 10. En fonction des médicaments, la recherche de la
néphrotoxicité sera effectuée à plus ou moins long terme.
QROC
- 1. Quelle méthode est à privilégier pour estimer la
fonction rénale du patient cancéreux ?
La formule abrégée MDRD ou aMDRD.
- 2. Quelle surveillance particulière doit-on mettre en
place lors d’un traitement par anti-VEGF ?
Protéinurie et pression artérielle.
- 3. Quand procède-t-on à l’estimation de la fonction
rénale chez le patient atteint de cancer ?
Avant et après chaque cure.
- 4. Citer trois facteurs de risque de développer une
néphrotoxicité lors d’un traitement anticancéreux
Insuffisance rénale préexistante, comorbidités, état de
déshydratation, transplantation rénale, coadministration d’AINS ou
d’IEC, hyperuricémie, médicaments anticancéreux ayant un potentiel
néphrotoxique…
- 5. Sur quoi repose la prévention de la néphrotoxicité
des médicaments anticancéreux ?
Une hydratation et une alcalinisation des urines avec sérum salé
isotonique ou aux riches en sodium.
Conflits d’intérêts: aucun.
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