ARTICLE
Auteur(s) : Jacques Robert
Université Victor-Segalen - Bordeaux II, Institut Bergonié,
Bordeaux
La puissance du Next generation sequencing et la diminution
spectaculaire de son coût pourraient apporter une révolution dans
la prise en charge des cancers. La détection précoce des
récidives qui représente un problème clinique majeur pourrait
ainsi bénéficier de ces progrès technologiques. Un article paru en
février dernier dans Science Translational Medicine, une petite
sœur de Science, montre la faisabilité de telles approches et
devrait inciter le développement de projets de recherche destinés à
les valider dans de multiples localisations cancéreuses. L'immense
effort de séquençage de l'ADN des tumeurs entrepris par le groupe
de Vogelstein et repris par le Human Cancer Genome Project puis par
l'International Cancer Genome Consortium a montré que les tumeurs
abritent un nombre considérable d'altérations moléculaires
(mutations, délétions, amplifications, inversions, insertions et
délétions) dont certaines sont impliquées dans l'oncogenèse
(altérations driver) et d'autres surviennent « en passant »
(altérations passenger). Quel enseignement pouvons-nous tirer de
cet inventaire pour aider à traiter les cancers ?
Dans cet article les auteurs ont présenté le développement de
biomarqueurs moléculaires individuels par séquençage parallèle
massif de l'ADN tumoral. La première étape consiste à
identifier, dans la tumeur d'origine, des réarrangements
spécifiques de cette tumeur. L'exemple vient des hémopathies
malignes qui sont caractérisées par des réarrangements récurrents,
qui peuvent servir de marqueurs moléculaires de récidive : on pense
bien sûr à la leucémie myéloïde chronique et au concept de «
rémission moléculaire ». Les tumeurs solides n'ont pas, pour
leur part, de tels réarrangements pathognomoniques. En revanche,
elles présentent des réarrangements uniques, qui leur sont
spécifiques au niveau individuel et qui pourraient a priori servir
de marqueurs de récidive, quel que soit leur rôle dans
l'oncogenèse. Le séquençage parallèle massif peut permettre
d'identifier ces réarrangements spécifiques : c'est la
première démonstration qu'apportent les auteurs en réalisant un tel
séquençage, assurant une couverture de 18 fois le génome, de
deux cancers du côlon et deux cancers du sein. Ils identifient
ainsi 14 réarrangements par tumeur en moyenne, intra et
interchromosomiques, tous absolument uniques. Des couples
d'amorces peuvent aisément les retrouver dans tout ADN issu de la
tumeur où ils ont été identifiés.
La deuxième étape consiste à rechercher ces réarrangements dans
un milieu biologique accessible où peut se trouver de l'ADN tumoral
: le plasma. Le plasma sanguin contient en effet de l'ADN
circulant « libre », certes en quantité modeste, mais suffisante
pour que des PCR puissent reconnaître la présence, et même
quantifier de l'ADN tumoral. Même une dilution d'ADN tumoral au
1/400 000 dans de l'ADN normal permet de détecter le
réarrangement sans difficulté. Les auteurs, sur un exemple,
montrent élégamment que l'ADN plasmatique d'un patient souffrant de
cancer colorectal était pour 37 % d'origine tumorale avant
l'opération, pour 10 % quelques jours après et que ce taux chutait
à 0,3 % après chimiothérapie et hépatectomie à visée
anti-métastatique. Ce n'est certes qu'un exemple, et il n'a
d'autre valeur que de montrer la faisabilité de cette approche,
mais il incite fortement à développer des essais cliniques de
validation dès que la technique de séquençage massif sera
disponible de façon courante, avec les outils de « lecture »
indispensables.
Bien sûr, on peut concevoir que certains réarrangements soient
perdus lors de l'évolution d'une tumeur lorsqu'ils ne jouent pas de
rôle moteur dans l'oncogenèse : peut-être faudra-t-il en cibler
plusieurs pour chaque tumeur ? Bien sûr, le coût du séquençage
massif de l'ADN d'une tumeur est actuellement élevé, de l'ordre de
5 000 euros mais il devrait continuer à baisser et le coût des
techniques d'extraction de l'ADN plasmatique et de la PCR
nécessaire à l'identification des séquences cibles est négligeable.
Bien sûr, on peut s'attendre à ce que certaines tumeurs ne
relarguent pas d'ADN dans le plasma en quantité suffisante pour
être détecté. Mais cet outil, à condition qu'il soit validé dans
des études cliniques prospectives rigoureuses, permettra à terme de
réaliser une prise en charge véritablement personnalisée des
cancers, qui est l'objectif ultime de la recherche de biomarqueurs.
Il paraît donc indispensable d'associer systématiquement des
sérothèques en complément des tumorothèques existantes, afin de
disposer rapidement du matériel biologique nécessaire aux premiers
essais de validation.
Bibliographie
1 Leary RJ, Kinde I, Diehl F, et al. Development of
personalized tumor biomarkers using massively parallel sequencing.
Sci Transl Med 2010 ; 2 : 20ra14.
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