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Colorectal oncogenesis


Bulletin du Cancer. Volume 97, Number 11, 1311-21, novembre 2010, Synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2010.1216

Résumé   Summary  

Author(s) : P Laurent-Puig, J Agostini, K Maley , Université Paris-Descartes, UMR-S775, Pôle de Biologie, Hôpital Européen Georges-Pompidou AP-HP, 45, rue des Saints-Pères, 75006 Paris, France.

Summary : Recent progress in the field of molecular biology has allowed us to identify at least two different molecular mechanisms implicated in colorectal carcinogenesis (CRC): chromosomal instability (CIN) and genetic instability. Even though the two molecular mechanisms differ, their signalling pathways, implicated in malignant transformation of colonic epithelial cells, appear to be similar. The most frequent group of CRC, which represents 80% of sporadic CRC, is characterized by allelic losses on the short arm of chromosome 17 and 8 and on the long arm of chromosome 5, 18 and 22. These allelic losses are associated with mutations in TP53, APC, SMAD2 and SMAD4 genes. All of these alterations are grouped under the phenotype CIN. A genetic instability termed MSI (microsatellite instability), which results from a mismatch repair (MMR) deficiency, appears in 12-15% of CRC cases. The presence of MMR deficiency leads to the accumulation of mutations in genes controlling cell cycle and apoptosis (TGFBRII, BAX or CASPASE5). More recently, the existence of a third phenotype was suggested. The main alteration associated with this group of tumors is the hypermethylation of the promoter region of numerous genes, leading to their inactivation. An activating mutation of BRAF is frequently associated with this phenotype. As described above, CRC shows genetic heterogeneity, however the consequences in terms of signalling pathway alterations are similar. For example, the activation of Wnt signalling pathways can result from the inactivation of the APC gene in the CIN phenotype or from an activating mutation in the β-catenin gene in MSI tumors. The inactivation of TGFβ pathways is also present in both tumor types and is driven by SMAD4, and more rarely by a SMAD2 inactivating mutation in CIN tumors, or by the existence of a frame-shift mutation occurring in a polyG coding track of the TGFβ (transforming growth factor) receptor type II in MSI tumors. The RAS-MAP kinase pathway is activated by KRAS mutations in CIN tumors or by BRAF mutations in MSI tumors. The p53 pathway is inactivated by TP53 inactivation in CIN tumors or by BAX inactivating mutations in MSI tumors.

Keywords : colorectal cancer, CIN phenotype, MSI phenotype, CIMP phenotype

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ARTICLE

Auteur(s) : P Laurent-Puig, J Agostini, K Maley

1Université Paris-Descartes, UMR-S775, Pôle de Biologie, Hôpital Européen Georges-Pompidou AP-HP, 45, rue des Saints-Pères, 75006 Paris, France

Introduction

Si les cancers colorectaux (CCR) sont des tumeurs très homogènes sur le plan de leurs caractéristiques anatomopathologiques (90 % sont des adénocarcinomes), les progrès récents de la biologie moléculaire ont permis d'individualiser trois mécanismes moléculaires de carcinogenèse colorectale. Au moins deux de ces mécanismes moléculaires à l'origine des cancers sont étayés par l'existence de deux types de prédispositions héréditaires majeures aux CCR : la polypose adénomateuse familiale (PAF) et le syndrome de Lynch ou syndrome HNPCC pour hereditary non polyposis colon cancer. Le troisième, dont l'autonomie par rapport aux deux autres est difficile à affirmer aujourd'hui, n'a pas de traduction connue à ce jour en tant que prédisposition génétique.

Ces mécanismes de carcinogenèse se traduisent sur le plan du phénotype tumoral par l'existence d'une instabilité chromosomique (CIN, pour chromosomal instability), d'une instabilité génétique (MSI, pour microsatellite instability ou instabilité des microsatellites) ou d'une hyperméthylation des îlots CpG des régions régulatrices des gènes (CIMP, CpG island methylator phenotype). Bien que les mécanismes de carcinogenèse soient différents, il semble que les voies de signalisation impliquées dans la transformation maligne des cellules épithéliales coliques soient identiques.

Mécanismes moléculaires de carcinogenèse

Phénotype CIN

Ce phénotype CIN est celui qui est le plus fréquent parmi les CCR, puisqu'il rend compte de 80 % des CCR sporadiques. Il est caractérisé par la survenue de pertes alléliques sur le bras court des chromosomes 17 et 8 et sur le bras long des chromosomes 18, 5 et 22. Ces pertes alléliques sont associées à des mutations fréquentes des gènes suppresseurs de tumeurs, TP53 et APC, respectivement localisés sur le bras court du chromosome 17 et sur le bras long du chromosome 5 et participent ainsi à l'inactivation biallélique de ces gènes. Sur le bras long du chromosome 18, l'identification du gène suppresseur de tumeur ciblé par les pertes alléliques n'est pas certaine (plusieurs gènes sont des candidats potentiels : DCC, SMAD2 ou SMAD4). Sur les chromosomes 1p, 8p et 22q, aucun gène suppresseur de tumeur n'a pu être identifié jusqu'à présent. Ces pertes alléliques sont souvent associées à un contenu anormal en ADN (aneuploïdie). Les mécanismes moléculaires à l'origine de cette CIN sont largement incompris. La survenue de mutations stop du gène APC, en conduisant à la synthèse d'une protéine tronquée, pourrait jouer un rôle. En effet, la protéine APC maintient la polymérisation des microtubules et se lie avec la protéine BUB1 qui, elle-même, interagit avec les kinétochores des chromosomes. Ainsi, l'altération du gène APC pourrait conduire à la CIN en favorisant les anomalies de ségrégation chromosomique [1, 2]. Cependant, l'inactivation du gène APC n'est probablement pas suffisante pour provoquer la CIN, et d'autres gènes sont probablement impliqués, en particulier ceux participant au contrôle du fuseau mitotique lors de la division cellulaire. La présence de mutations des gènes BUB1, BUB1B et TP53 pourrait elle aussi entraîner une CIN [3, 4]. Des anomalies du nombre et de la fonction des centrosomes ont été impliquées dans la survenue d'une CIN. L'amplification du gène AURKA (Aurora Kinase A), une sérine thréonine kinase associée au centrosome, est fréquente dans les CCR [5] et associée au phénotype CIN [6]. La surexpression de cette kinase peut induire une aneuploïdie dans des modèles de lignées cellulaires [7]. L'altération d'autres gènes pourrait être impliquée dans la survenue de cette instabilité, en particulier les gènes intervenant dans la cohésion de chromatides sœurs lors de la mitose (SCML1, CSPG6, STAG3, MRE11A, FBXW7) [8].

Instabilité génétique (phénotype MSI)

L'autre groupe des CCR est caractérisé par la présence d'une instabilité des locus microsatellites liée à un défaut de réparation des mésappariements de l'ADN (DNA mismatch repair ou MMR). Ce défaut de réparation est lié principalement à l'hyperméthylation de la région promotrice du gène hMLH1 dans les cancers sporadiques. Dans le cas du syndrome de Lynch, cette altération du système MMR est liée à des mutations inactivatrices des gènes hMSH2, hMLH1, hMSH6, PMS2. Les tumeurs appartenant à ce groupe ont un phénotype appelé MSI+ et représentent 15 % des CCR. Le diagnostic de MSI repose sur la découverte, par la technique de PCR (polymerase chain reaction), d'une augmentation ou d'une diminution du nombre de répétitions de plusieurs séquences microsatellites par l'analyse comparative de la taille des produits d'amplification de ces séquences provenant de l'ADN extrait du tissu tumoral et du tissu sain adjacent. Cette technique de biologie moléculaire est actuellement considérée comme la méthode de référence pour l'identification des tumeurs MSI+. La recherche d'une perte d'expression des protéines du système MMR, essentiellement hMSH1, hMLH2 et hMSH6, en immunohistochimie a été proposée comme une alternative à cette technique de biologie moléculaire par plusieurs équipes avec une sensibilité et une spécificité intéressantes. Elle permet surtout, dans le cadre d'un syndrome de Lynch, d'orienter les recherches génétiques de mutation sur le gène codant la protéine absente en immunohistochimie.

Ces tumeurs sont diploïdes. Les mutations des gènes TP53 et APC sont significativement moins fréquentes que dans le groupe des tumeurs ayant le phénotype CIN [9]. Ce déficit du système de réparation MMR entraîne une accumulation de mutations secondaires au niveau de ces séquences répétées, dont les conséquences peuvent être délétères si ces dernières se situent au niveau de régions codantes de l'ADN. En conséquence, de nombreux gènes impliqués dans des voies de contrôle du cycle cellulaire, de l'apoptose et de la réparation de l'ADN peuvent être inactivés par la survenue de mutations dans des régions codantes répétées. En particulier, des mutations ont été décrites pour le gène du récepteur de type II du TGFβ (transforming growth factor), le gène proapoptique BAX, les facteurs de transcription TCF-4 ou E2F4 [10]. Les cancers MSI+ sont beaucoup plus fréquents au niveau du côlon proximal qu'au niveau du côlon distal, où plus de 95 % des cancers sont de phénotype CIN.

Hyperméthylation de l'ADN (phénotype CIMP)

Plus récemment, des anomalies de la méthylation de l'ADN ont été mises en évidence dans les tumeurs colorectales, définissant un nouveau groupe de CCR dont on verra plus loin qu'il n'est pas complètement autonome des deux autres. Ces anomalies de la méthylation touchent les cytosines des îlots CpG et entraînent leur inactivation transcriptionnelle, donnant ainsi l'acronyme de ce phénotype CIMP (CpG Island methylation phenotype). Dans le CCR, plusieurs gènes suppresseurs de tumeur peuvent être ainsi inactivés [11-13]. L'hyperméthylation du gène suppresseur de tumeur p16INK4A est observée par exemple dans 26 % des CCR [14]. Il faut faire une mention particulière du gène hMLH1, une hyperméthylation de la région promotrice de ce gène est fréquemment présente lorsque les tumeurs ont un phénotype MSI+, leur donnant un double phénotype MSI+ et CIMP+ (tumeurs vertes de la figure 1). Ce double phénotype est caractéristique des tumeurs MSI+ se développant dans le cadre sporadique par opposition aux tumeurs MSI+ se développant dans le cadre d'une prédisposition de type syndrome de Lynch, où l'altération causale est une mutation inactivatrice d'un des gènes de la réparation des mésappariements. La méthylation de l'ADN est sous la dépendance d'enzymes, les ADN méthyltransférase (DNMT), qui catalysent le transfert de groupements méthyle des S-adénosylméthionines vers des résidus cytosine. La DNMT-1 est l'enzyme la mieux étudiée. Le mécanisme spécifique par lequel l'activité des DNMT et l'état de méthylation de l'ADN sont régulés reste, à ce jour, peu compris. Des taux élevés d'activité DNMT ont été mis en évidence dans les cellules cancéreuses coliques. De plus, il a été montré que la surexpression de la DNMT-1 pouvait conduire à la transformation cellulaire maligne [15, 16].

Il n'existe pas de définition stricte de ce phénotype. Plusieurs études ont cherché à définir le nombre de gènes dont les régions promotrices devaient être étudiées pour permettre une caractérisation fiable de ce phénotype. Ce nombre est compris, selon les études, entre quatre et dix, et lorsque la moitié de ces gènes ont une méthylation anormale, cela définit alors un phénotype CIMP. Bien qu'il n'existe pas de panel de gènes consensuels, deux études récentes ont montré la grande spécificité et sensibilité de la présence d'une hyperméthylation de la région promotrice des gènes RUNX3, CACNA1G, IGF2, MLH1 NEUROG1, SOCS1 pour définir le phénotype CIMP dans le CCR [17, 18]. Ces cancers présentent un profil d'altérations génétiques particulier. On retrouve fréquemment un phénotype MSI lié à l'hyperméthylation de hMLH1, une mutation de l'oncogène BRAF (figure 1) et une fréquence des mutations de TP53 plus faible que dans les CCR de phénotype CIN. Ce phénotype est plus fréquent parmi les tumeurs du côlon droit, les tumeurs peu différenciées et les tumeurs se développant chez les femmes [14, 17, 18].

Principales voies de signalisation impliquées dans le CCR

Voie de signalisation Wnt ou voie APC/β-caténine

Le gène suppresseur de tumeur APC, localisé dans la région chromosomique 5q21-q22, est le partenaire essentiel de cette voie de signalisation. L'altération constitutionnelle de ce gène est responsable de la PAF. Il est muté dans 60 à 80 % des CCR de phénotype CIN [19]. Ces mutations, qui sont fréquemment des délétions ou des insertions de quelques bases, conduisent à la synthèse d'une protéine tronquée [20]. Elles inactivent une des deux copies du gène APC. L'autre événement est soit la perte de l'autre bras long du chromosome 5, soit la présence d'une seconde mutation sur l'autre allèle du gène APC. Le contrôle négatif du gène APC sur le cycle cellulaire se fait à travers l'interaction de la protéine APC avec la β-caténine. La protéine β-caténine est l'élément essentiel de la voie de signalisation médiée par l'oncogène Wnt. Après une activation du récepteur Wnt, la protéine β-caténine s'accumule dans le cytoplasme des cellules activées. Elle forme un complexe protéique avec le facteur de transcription TCF4. Ce complexe est alors transloqué dans le noyau où il permet la transcription de gènes favorisant la prolifération cellulaire (figure 2) [21]. Il a été montré, dans des cellules déficientes pour la protéine APC, que le complexe β-caténine-TCF4 est stable et actif de manière constitutive. La régulation négative exercée par la protéine APC sur la β-caténine implique d'autres partenaires comme l'axine et la glycogène synthase kinase 3β (GSK3β). Cette dernière kinase, en phosphorylant certains résidus sérine et thréonine de la β-caténine, permet sa dégradation par le protéasome. Une autre voie d'activation du complexe protéique β-caténine-TCF4 est la survenue de mutations activatrices de la β-caténine, empêchant sa dégradation par le protéasome. Ces mutations surviennent dans 50 % des cancers du côlon où aucune mutation du gène APC n'a été trouvée [22]. Il existe ainsi une accumulation de β-caténine au niveau des cellules tumorales. Un des gènes cibles de la transcription induite par le complexe β-caténine-TCF4 est l'oncogène c-MYC, surexprimé dans les CCR où il induit une prolifération des cellules épithéliales coliques [23]. Le rôle de cette voie de signalisation ne s'arrête pas là dans la transformation maligne des cellules. En effet, la β-caténine se lie avec la E-cadhérine. Cette protéine appartient à une famille de glycoprotéines transmembranaires nécessaires à l'adhésion entre les cellules. La présence de la β-caténine semble indispensable à l'adhésion cellulaire médiée par la E-cadhérine. Il a été suggéré que la protéine APC, en déplaçant la β-caténine de son site de liaison à la E-cadhérine, empêche celle-ci de jouer son rôle de protéine d'adhérence et favorise la migration des cellules épithéliales coliques vers le sommet des villosités et leur desquamation dans la lumière intestinale [21].

En résumé, au cours de la prolifération maligne des cellules épithéliales colique, le complexe β-caténine-TCF4 devient actif de manière constitutive soit par la survenue d'une inactivation du gène APC, soit par la mutation activatrice du gène codant pour la β-caténine ou du gène TCF4 [24] conduisant à la prolifération des cellules épithéliales coliques vers la surface des cryptes intestinales, participant ainsi à la formation des cryptes aberrantes, premières lésions prénéoplasiques visibles sur le plan histologique. La voie de signalisation Wnt est activée dans les deux types de CCR CIN+ et MSI+. Dans les cancers CIN+, il s'agit principalement d'une inactivation biallélique du gène APC, et dans les cancers MSI+, de mutations activatrices du gène codant pour la β-caténine [22] ou de TCF4 (figure 3) [24]. La fréquence d'activation de cette voie de signalisation dans les deux types de cancers est proche de 80 %, et elle apparaît ainsi essentielle dans la carcinogenèse des CCR.

Voie du TGFβ

Les membres de la famille du TGFβ sont des facteurs de croissance et de différenciation cellulaire impliqués dans plusieurs processus biologiques tels que la prolifération et la différenciation cellulaire, la synthèse de la matrice extracellulaire, la réponse immunitaire et l'angiogenèse. Le TGFβ1, appelé communément TGFβ, est un inhibiteur de la prolifération cellulaire épithéliale. Deux gènes, SMAD2 et SMAD4, participent à la transduction du signal entre ses récepteurs membranaires à activité sérine thréonine kinase, TGFβRI et TGFβRII, et le noyau cellulaire. Le TGFβ activé, en se liant au TGFβRII, permet la formation d'un complexe protéique avec le TGFRI et la phosphorylation de ce dernier récepteur. Cet hétérotétramère TGFβRII/TGFβRI activé phosphoryle à son tour la protéine intracellulaire SMAD2 qui va former un hétérodimère avec SMAD4 [25]. Ce complexe protéique est alors transloqué au niveau du noyau où il contribue à la transcription de gènes impliqués dans le cycle cellulaire. L'activation de la voie de signalisation du TGFβ est ainsi associée à l'inhibition de cyclines et de kinases dépendantes de cyclines et à l'augmentation de l'expression d'inhibiteurs des cyclines [25, 26].

Cette voie de signalisation est activée dans 20 à 30 % des CCR de phénotype CIN par mutations inactivatrices des gènes SMAD2 et SMAD4 (figure 3) [27, 28]. Elle est également impliquée dans les CCR de phénotype MSI où le gène du TGFβRII est inactivé de manière biallélique dans 60 à 80 % des cas [29]. Ce gène possède, en effet, au sein de sa séquence codante une séquence répétée microsatellite de dix adénines, siège d'erreur de réplication non réparée par le système MMR. Ces mutations conduisent à un décalage du cadre de lecture et à la synthèse d'un récepteur tronqué non fonctionnel. Un autre gène de cette voie de signalisation est inactivé de la même manière sur une séquence répétée de huit guanines : il s'agit du gène codant pour le récepteur de type II du facteur de croissance insulinique (IGFIIR) qui se trouve en amont du TGFβRII sur la voie de signalisation du TGFβ et permet son activation [30]. Les mutations de TGFβRII et celles de IGFIIR sont mutuellement exclusives. Ainsi, cette voie de signalisation est donc inactivée dans les deux types de CCR, quasi systématiquement dans les cancers de phénotype MSI+ et plus rarement parmi les phénotypes CIN+.

Voie TP53

Le gène suppresseur de tumeur TP53, situé en 17p, est inactivé à la fois par des pertes alléliques et des mutations ponctuelles dans 60 à 80 % des CCR de type CIN. Les mutations sont significativement moins fréquentes dans les CCR de phénotype MSI. Les altérations de TP53 sont impliquées dans la séquence adénome-cancer et surviennent donc relativement tardivement au cours de la carcinogenèse colorectale. Le rôle de la protéine p53 est double. D'une part, elle bloque le cycle cellulaire en phase G1/S, en induisant la transcription du gène inhibiteur du cycle cellulaire CIP1/WAF1 lors de lésions de l'ADN, afin de permettre la réparation de ces lésions avant la division cellulaire. D'autre part, elle peut induire l'apoptose en favorisant la transcription du gène proapoptique BAX si les lésions de l'ADN sont trop importantes pour être réparées. La protéine p53 joue ainsi le rôle de « gardien du génome » [31]. L'altération du gène TP53 serait donc au centre de la transformation maligne de la cellule en autorisant la survenue d'altérations génétiques multiples, notamment à type de délétion ou d'amplification, participant au phénotype CIN. Cependant, la part relative des altérations du gène APC et du gène TP53 reste à déterminer. La voie de signalisation de p53 n'est pas seulement invalidée dans les cancers de type CIN, mais aussi dans les cancers de phénotype MSI. En effet, le gène BAX est un gène cible de MSI par mutations sur une séquence répétée codante de huit guanines présentes dans 30 à 50 % des CCR de ce type (figure 3) [32].

Voie de l'EGF

Le récepteur de l'EGF (REGF) ou HER1 est une glycoprotéine transmembranaire appartenant à la famille des récepteurs de facteurs de croissance à activité tyrosine-kinase HER ou ErbB. Cette famille comporte, outre le REGF, trois autres récepteurs : HER2 ou ErbB2, HER3 et HER4 [33]. Le REGF est composé d'un domaine extracellulaire assurant la fixation avec le ligand, d'un domaine transmembranaire et d'un domaine effecteur tyrosine-kinase intracellulaire. Il existe plusieurs ligands du REGF que sont l'EGF et le TGFα principalement, mais aussi l'amphiréguline, l'épiréguline, la β-celluline, le facteur de croissance lié à l'héparine et les neurégulines. La fixation du ligand sur le récepteur entraîne, après homo- et/ou hétérodimérisation de ce récepteur avec d'autres récepteurs de la famille ErbB tels que HER2, l'activation de ce dernier par phosphorylation au niveau de résidus tyrosine spécifiques situés sur son domaine intracellulaire. Ces résidus phosphorylés servent de site d'amarrage à un certain nombre de protéines intracellulaires contenant un domaine Src homology-2 (SH2) capable de reconnaître ces tyrosines phosphorylées. Ces protéines à domaine SH2 jouent donc un rôle central dans la transmission des signaux intracellulaires, raison pour laquelle on les retrouve dans la plupart des voies de signalisation : il s'agit du complexe Grb2/hSos qui active la protéine RAS dans la voie des RAS/RAF/MAPK (mitogen activated protein kinase) et de la protéine PI3K (phosphatidyl inositol 3-kinase) qui phosphoryle certains lipides membranaires, aboutissant au recrutement de la kinase AKT dans la voie PI3K/AKT. Ainsi, l'activation du REGF est responsable de l'activation de deux voies de signalisation intracellulaire d'aval impliquées dans la prolifération, la migration, l'adhésion et la différenciation cellulaire, ainsi que dans la résistance à l'apoptose et l'angiogenèse, la voie RAS/RAF/MAPKinase et la voie PI3K/AKT.

Plusieurs arguments expérimentaux ont démontré l'implication du REGF dans la genèse des CCR où ce récepteur est surexprimé dans 30 à 85 % des cas [34-36]. Il existe une élévation du niveau d'expression en ARNm du REGF dans des lignées cellulaires de CCR ou des tumeurs colorectales par rapport à celui observé dans des lignées de cellules intestinales non tumorales ou au niveau de tissu colique normaux [34, 37]. Par ailleurs, le transfert d'un allèle déficient en REGF chez une souris APCmin (modèle murin de PAF) entraîne une diminution de plus de 90 % du nombre de polypes intestinaux [38], ce qui suggère une implication du REGF à un stade précoce de la carcinogenèse colorectale.

Plusieurs altérations génétiques peuvent expliquer une activation de la voie de signalisation de l'EGF : une amplification du récepteur lui-même qui est retrouvée dans 10 à 15 % des CCR [39] ; une activation constitutive de la voie RAS/RAF/MAPK et une activation constitutive de la voie PI3K/AKT.

Voie RAS/PAF/MAPKinase

Les protéines RAS font partie de la famille des GTPases. Elles jouent un rôle important dans la transmission de signaux extracellulaires provenant des récepteurs membranaires vers le noyau, aboutissant à la régulation de la prolifération, de la survie, de la différenciation et de la migration cellulaire, ainsi que de l'angiogenèse. Elles sont localisées à la face interne de la membrane cytoplasmique, ancrées dans la couche phospholipidique membranaire par leur extrémité C terminale. Leur activation est déclenchée par l'intermédiaire de récepteurs membranaires, dont le REGF. Les protéines RAS jouent un rôle « d'interrupteur » au sein des voies de signalisation et oscillent entre deux états : un état actif où elles sont liées au GTP (guanosine triphosphate), ce qui permet transitoirement l'interaction de RAS avec d'autres molécules intracellulaires effectrices et l'activation de différentes voies de signalisation, et un état inactif où elles sont liées au GDP. L'activation des protéines RAS survient lors du remplacement du GDP par le GTP et, inversement, leur inactivation est provoquée par l'hydrolyse du GTP en GDP par des protéines de régulation telles que les GAP (GTPase-activating proteins), ainsi que par l'activité GTPase intrinsèque de la protéine RAS elle-même. Le gène KRAS est fréquemment activé dans les CCR. Cette activation résulte de mutations faux-sens qui lui confèrent un pouvoir oncogénique via une accumulation de la forme active liée au GTP, elle-même liée à l'altération de l'activité intrinsèque GTPase [40]. La prévalence des mutations de l'oncogène KRAS dans les CRC est voisine de 40 % [41]. Ces mutations touchent dans plus de 90 % des cas l'acide aminé glycine des codons 12 et 13 et, plus rarement, l'acide aminé glutamine du codon 61 [41].

Plus récemment, une protéine appartenant à la cascade RAS a été montrée activée par mutation ponctuelle, il s'agit d'une sérine thréonine kinase codée par le gène BRAF. Une mutation quasiment unique est observée au niveau de ce gène, conduisant à une substitution d'une valine en un acide glutamique au niveau du codon 600 (V600E). Cette mutation activatrice est responsable d'une augmentation de l'activité kinase de la protéine BRAF, et il a été montré qu'elle avait des capacités oncogéniques in vitro [42]. Environ 10 à 15 % des CCR sont porteurs d'une mutation de ce gène. Ces mutations sont exclusives des mutations du gène KRAS (figure 3) [43, 44]. Elles surviennent significativement plus fréquemment dans les cancers de type MSI+ que dans les cancers CIN+.

La voie de transduction de signal passant par les protéines RAS apparaît donc activée de manière constitutive dans 50 % des CCR, quel que soit le phénotype de cancer.

L'activation des protéines RAS et BRAF entraîne l'activation de la voie des MAPK, également appelée ERK (extracellulary regulated kinase). Cette première protéine kinase est responsable de l'activation par phosphorylation de la MAPK-kinase ou MEK (MAPK-ERK-kinase). À son tour, MEK active de manière hautement spécifique par double phosphorylation la MAPK, ce qui entraîne sa translocation au niveau du noyau et l'expression de gènes précoces codant pour des facteurs de transcription (c-FOS) et autres (c-MYC, c-JUN ou JUNB) qui, à leur tour, stimulent l'expression d'un grand nombre de gènes, en particulier ceux de la cycline D1 et de CDK6 ayant un rôle majeur dans l'initiation du cycle cellulaire en G1.

Voie PI3K/AKT

La voie PI3K/AKT joue un rôle important dans certaines fonctions cellulaires comme la régulation de la glycogenèse, la régulation de la taille de la cellule, la migration, la survie cellulaire et la prolifération. Cette voie peut être activée de trois façons différentes. La première l'est à la suite de la phosphorylation des tyrosines du domaine intracellulaire d'un récepteur membranaire à activité tyrosine-kinase comme le REGF. Le récepteur ainsi activé se lie alors à la sous-unité régulatrice p85 de la PI3K qui a la possibilité de se fixer directement par son domaine SH2 sur les résidus tyrosine phosphorylés du récepteur. La sous-unité p110 catalytique de la PI3K, recrutée à la membrane, permet ainsi la génération de phosphatidylinositol 3,4,5-triphosphate (PIP3) à partir du phosphatidylinositol diphosphate (PIP2). PIP3 recrute à son tour deux protéines kinases solubles, PDK1 et PDK2 (3-phosphoinositide dependent kinase). PDK1 se lie alors à la sérine thréonine kinase AKT ou protéine kinase B (PKB) et la phosphoryle [45]. Une deuxième phosphorylation, assurée par PDK2, entraîne le détachement de la membrane de AKT et son activation [46]. Une autre voie d'activation de PI3K fait intervenir Grb2 qui se lie à GAB, qui elle-même recrute p85. Enfin, Grb2 peut aussi activer RAS soit en se liant à hSos, et alors RAS peut activer p110 indépendamment de p85, soit au sein d'un complexe comprenant hSos, RAS et GAB, qui active PI3K.

AKT activé régule la synthèse des protéines, le cycle cellulaire et la survie cellulaire. La régulation de la synthèse des protéines se fait par l'intermédiaire de l'activation du facteur de transduction eIF-4E et de la protéine ribosomale p70S6 et de l'inhibition de 4EBP1 (eIF4E binding protein-1) [47]. eIF-4E permet le recrutement de la petite unité des ribosomes sur l'ARNm et donc la régulation du taux global de transcription. Il est régulé par phosphorylation et par le jeu de répresseurs de la traduction protéique tel que 4E-BP1. La fonction de ce répresseur est modulée par son niveau de phosphorylation. Sous sa forme déphosphorylée, 4E-BP1 lie et séquestre eIF-4E, alors qu'en réponse aux facteurs de croissance, 4EBP1 devient phosphorylé et se dissocie de eIF-4E. La protéine eIF-4E libérée peut alors se lier à la coiffe des ARNm et mettre en route leur traduction. La phosphorylation de la protéine p70S6 par la p70S6-kinase (P70S6K), sous l'impulsion de facteurs de croissance, augmente le taux de traduction et donc la synthèse protéique [48]. L'ensemble de ces processus est donc sous le contrôle de AKT, mais de façon indirecte en mettant en jeu une autre kinase dénommée mTOR (mammalian target of rapamycin) [49]. La régulation du cycle cellulaire par AKT se fait par l'intermédiaire de la GSK3β dont la phosphorylation entraîne l'inactivation. Cette kinase joue un rôle important dans la destruction des protéines par la voie du protéasome. Lorsque la cycline D1 est phosphorylée par la GSK3β, elle est ubiquinylée et détruite. Ainsi, la phosphorylation et l'inhibition de GSK3β empêchent la destruction de la cycline D1 [50]. Par ailleurs, l'activation de AKT augmente la transcription du gène codant pour la cycline D1. Ces deux effets aboutissent donc à l'accumulation de la cycline D1 dans les cellules, ce qui, en association avec CDK4 ou 6, induit le cycle cellulaire en phase G1.

Ainsi, la voie PI3K/AKT exerce un rôle sur la prolifération cellulaire parallèlement à la voie des MAPK. La dernière grande fonction de AKT est son rôle dans la survie cellulaire qui s'effectue par phosphorylation et inactivation de facteurs proapoptotiques tels que BAD et caspase-9 [51, 52]. Le principal régulateur négatif de la voie de signalisation PI3K/AKT est la phosphatase PTEN (phosphatase with tensin homology). Elle joue en effet un rôle important en entraînant le passage de la forme PIP3 à PIP2. En s'opposant aux effets de l'activation de PI3K, PTEN agit ainsi comme un gène suppresseur de tumeur.

Des mutations du gène PI3KCA codant pour la sous-unité catalytique de la PI3K sont observées dans 12 à 15 % des CCR et sont associées à une activation de voie PI3K/AKT [43, 53, 54]. En effet, ces mutations sont associées, in vitro, à une augmentation de l'activité enzymatique de PI3K, responsable d'une activation de AKT en l'absence de facteurs de croissance [53, 55], et les protéines les plus fréquemment mutées (E542K, E545K, H1047R) sont oncogéniques in vivo dans des modèles animaux [56]. Ces mutations sont plus fréquentes chez les femmes et dans le côlon proximal [43]. Elles se distribuent de manière égale dans les tumeurs de phénotype CIN et MSI+ [43]. De plus, il est intéressant de noter qu'elles sont plus fréquemment associées que ne le voudrait le hasard aux mutations activatrices du gène KRAS [43].

Des altérations somatiques inactivatrices de PTEN (mutation, pertes alléliques ou hyperméthylation du promoteur), conduisant à une perte d'expression de la protéine, ont également été observées dans 15 à 30 % des tumeurs colorectales [39, 57, 58]. La prévalence des mutations de PTEN est de l'ordre de 18 % en cas de phénotype MSI [59, 60], alors qu'elle n'est que de 2 % dans les tumeurs MSS [61].

Au total, la cascade de signalisation induite par le récepteur de l'EGF est activée de manière constitutive dans plus de 70 % des CCR.

Apport du séquençage du génome total de 11 tumeurs colorectales

Les progrès récents du séquençage ont permis le séquençage de l'ensemble des séquences codantes de 79 tumeurs humaines, dont 11 CCR. Le nombre de gènes mutés par tumeurs colorectales varie de 46 à 111. Ces mutations peuvent être classées en deux catégories, mutations conductrices ou passagères, en fonction de leur implication dans les processus de transformation maligne. Dans les CCR, le nombre moyen estimé de mutations conductrices est de l'ordre de 15 dans cette série de 11 CCR. La distribution de fréquence des mutations montre qu'en réalité le criblage de 96 tumeurs supplémentaires sur les gènes identifiés n'a pas permis de mettre en évidence de points chauds de mutations et que nous connaissons le répertoire des gènes dont la fréquence de mutations dépasse 5 % dans les CCR (APC, TP53, KRAS, NRAS, PI3KCA, FBXW7, BRAF). L'analyse par voie de signalisation est probablement la plus prometteuse en indiquant un regroupement des mutations sur les voies de signalisation importantes de la cancérogenèse des CCR [62].

Chronologie des altérations génétiques

Les étapes précoces de carcinogenèse colorectale ont été particulièrement bien caractérisées dans les cancers de phénotype CIN. Les mutations des gènes KRAS et APC y sont présentes dès les étapes initiales de la carcinogenèse. En effet, les mutations de KRAS sont présentes dès la formation des foyers de cryptes aberrantes, les mutations d’APC dès l'apparition de la dysplasie dans ces foyers de cryptes aberrantes. Plus tardivement, lors de la transformation des adénomes en carcinomes, des pertes alléliques apparaissent, notamment sur les chromosomes 17p et 18q, et s'associent aux mutations des gènes suppresseurs de tumeurs comme TP53, SMAD2 et SMAD4.

Concernant les lésions précoces des cancers de phénotype MSI, les données sont plus fragmentaires, il apparaît qu'un certain nombre d'adénomes se développant chez des sujets HNPCC aient déjà un phénotype MSI. Parmi les mutations des gènes ciblés par le MSI, la mutation du récepteur de type II du TGFβ apparaît être la plus précoce.

Remerciements

Région Île-de-France, Institut national du cancer.

Conflits d'intérêts : P. Laurent-Puig perçoit des honoraires des laboratoires Merck Serono et Amgen.

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