ARTICLE
Auteur(s) : S
Bouée1, P Grosclaude2, A
Alfonsi3, V Florentin3, F
Clavel-Chapelon4, F Fagnani1
1CEMKA, 43, boulevard du Maréchal-Joffre, 92340
Bourg-la-Reine, France
2Registre des cancers du département
du Tarn, 1, rue Lavazière, 81000 Albi, France
3Laboratoires Roche, 52, boulevard du Parc, 92200
Neuilly-sur-Seine, France
4Équipe ERI 20, institut Gustave-Roussy, 39 bis,
rue Camille-Desmoulins, 94800 Villejuif, France
Article reçu le 30 Juin 2009, accepté le 18 Decembre 2009
Introduction
Avec plus de 49 000 nouveaux cas, en 2005, en France et
11 201 décès [1], le cancer du sein se situe au premier rang
de l’incidence et de la mortalité par cancer chez la femme [2].
Le taux d’incidence standardisé du cancer du sein a presque
doublé entre 1980 et 2005, et le risque de développer un cancer du
sein avant 75 ans a augmenté de 4,9 % pour les femmes nées en
1910 à 12,1 % pour les femmes nées en 1950.
À l’exception du cas du cancer du poumon en association avec le
tabagisme, peu de travaux français ont été consacrés à des
projections à long terme dans le champ de l’épidémiologie du cancer
[3, 4]. Les estimations d’incidence reposent en effet sur des
modèles de projection à court terme construits à partir des données
historiques qui ne prennent en compte que très indirectement les
éléments susceptibles d’occasionner des ruptures de tendance
(modification de l’exposition aux facteurs de risque, progrès
thérapeutiques, etc.) [5, 6].
Or, différents éléments de ce type se sont manifestés pour le
cancer du sein au cours de la période récente. Le rôle de
l’hormonothérapie substitutive comme facteur de risque du cancer du
sein est aujourd’hui un fait reconnu, même si le niveau de risque
associé reste discuté [7], et certaines données suggèrent que la
diminution importante des prescriptions de ces traitements dans
différents pays, dont la France [8, 9], pourrait conduire à une
baisse de l’incidence. Par ailleurs, le dépistage organisé a donné
lieu en France, au cours des dernières années, à une forte montée
en puissance qui s’est traduite par une croissance importante de la
couverture de la population cible. Le rôle joué par ce
dépistage sur l’incidence observée demeure une question non
totalement élucidée [10, 11].
Dans une perspective exploratoire, nous avons jugé intéressant
d’élaborer un modèle prospectif à l’horizon 2018 visant à estimer
les évolutions potentielles de l’incidence du cancer du sein en
tenant compte de ces différents facteurs, en vue notamment
d’évaluer leur contribution respective.
Méthode
Le modèle qui a été développé se décompose en deux sous-modèles
utilisés de façon séquentielle. Le premier décrit les
évolutions attendues de la population féminine française selon les
projections démographiques de l’Insee [12], qui prévoient que cette
population passerait de 31,2 millions en 2005 à
33,1 millions en 2018. La proportion des femmes de
75 ans et plus augmenterait de 10,55 % en 2005 à 10,91 % en
2018. Un second sous-modèle de type âge-cohorte porte sur
l’extrapolation des données historiques d’incidence par cohorte de
naissance et par âge. Il s’agit d’un modèle de régression
log-linéaire prenant en compte l’effet de l’âge et de la cohorte
[13]. Les données d’incidence françaises sont fournies par les
12 registres régionaux répertoriant les cas de cancer du sein [15]
qui sont ensuite extrapolées par l’InVS par une modélisation du
rapport incidence/mortalité, avec ajustement sur l’âge et la
cohorte de naissance [15, 16]. Nous avons utilisé les résultats
récemment publiés d’incidence par âge pour les années 1980 à 2005
[17].
Nous avons considéré que l’impact du dépistage sur l’incidence
du cancer du sein s’est manifesté depuis la fin des années 1990.
Cet effet est donc pris en compte dans notre modèle à travers
l’extrapolation des données d’incidence observées jusqu’en 2005 et
extrapolées jusqu’en 2018. Ce point sera développé dans la
discussion.
La question de l’effet de l’arrêt des traitements hormonaux de
la ménopause (THM) a été traitée de façon spécifique. Dans ce
modèle, nous avons considéré, à titre d’hypothèse de référence, que
le surrisque en France était celui observé dans l’étude française
E3N (risque relatif [RR] égal à 1,2) [18]. L’effet de l’arrêt du
recours au THM a été appliqué aux années 2004, début de la
diminution des prescriptions de THM d’après l’étude de l’assurance
maladie [8], à 2010. Cet effet a été appliqué à l’ensemble des
femmes âgées de 45 à 75 ans sur la période considérée, quelle
que soit leur cohorte de naissance. Afin d’appréhender l’influence
de l’incertitude qui caractérise ce facteur sur les résultats du
modèle, nous avons pris en compte deux autres valeurs de RR lié aux
THM : un RR égal à 1 (absence de risque) et à 1,4.
Résultats
La figure 1
rapporte les taux d’incidence du cancer du sein observés selon les
cohortes de naissance (par tranches de cinq ans) et les classes
d’âges. Les tendances historiques observées selon les données
de l’InVS dans la figure
1 (traits pleins) ont été extrapolées selon les principes
exposés précédemment aux couples âges-cohortes, pour lesquels les
taux d’incidence ne sont pas encore disponibles (traits en
pointillés).
Pour chaque classe d’âge, on constate une augmentation du taux
d’incidence pour certaines cohortes, que nous avons nommée « effet
cohorte ». Cette augmentation est modérée pour les cohortes nées
entre 1900 et 1924, puis s’accentue pour les cohortes nées entre
1925 et 1944 et ralentit ensuite jusqu’à devenir non significative
pour les femmes nées après les années 1955-1959. Nous avons donc
fait l’hypothèse qu’à partir de cette cohorte, la croissance
globale des taux d’incidence se stabilisait en conservant sa forme
générale, c’est-à-dire une augmentation continue avec l’âge assez
sensible jusqu’à 60 ans et se stabilisant au-delà.
Les résultats précédents peuvent être cumulés par année
d’observation (figure
2), en prenant en compte également l’effet du quasi-arrêt
de l’usage des THM entre 2004 et 2010, avec un RR de 1,2.
Le paramètre épidémiologique le plus important dans l’évolution
future de l’incidence du cancer du sein est l’effet « cohorte ».
Cet effet continue d’avoir un impact important sur l’augmentation
de l’incidence jusqu’à l’extinction des cohortes pour lesquelles
l’augmentation a été la plus marquée (1925 à 1944).
On peut rapporter les données de la figure 1 par années
d’observation (figure
2). Les données sont observées jusqu’en 2005 et
extrapolées par le modèle pour les années ultérieures. Pour les
classes d’âge jeunes, on observe une légère augmentation jusqu’à
2004 puis une stagnation des taux d’incidence. Pour les classes
d’âges plus élevées, on observe une poursuite de cette augmentation
au-delà de 2004. Plus précisément, on remarque que depuis 1980
l’augmentation de l’incidence est plus marquée à des périodes
successives pour différentes classes d’âges : les 40-49 ans
entre 1980 et 1990, les 50-59 ans entre 1985 et 1995, les
60-69 ans depuis 1995 et les plus de 69 ans après 2010
(après un infléchissement de la courbe liée à l’arrêt des THS). Par
ailleurs, pour les classes d’âge jeune (moins 49 ans), compte
tenu des modifications d’incidence liées à l’arrêt des THM (pris en
compte dans le modèle après 2005), on observe un infléchissement de
l’incidence, voire une diminution pour certaines classes d’âge
entre 2005 et 2010, puis une reprise de l’augmentation.
Une synthèse de ces résultats est présentée dans la figure 3 qui rapporte les
résultats du modèle avec un odds ratio (OR) de 1,2 ou de 1,4, en ce
qui concerne la mesure du risque lié aux THM. Les données sont
présentées en annulant successivement l’effet spécifique de chacun
des facteurs.
Le modèle prédit que le nombre de cas incidents de cancers du
sein sera de 64 621 en 2018, soit un taux d’incidence brut de
196/100 000 et un taux d’incidence standardisé sur la
population française de 2005 de 185/100 000. En termes de
nombre absolu de cas incidents, cela représente une augmentation de
29,7 % par rapport à 2005.
Pour l’année 2009 et en prenant en compte tous les facteurs,
nous avons estimé l’incidence du cancer du sein à 51 504
nouveaux cas (résultat non rapporté dans la figure 3).
En l’absence de modifications de l’effectif total de la
population féminine française entre 2005 et 2018, le nombre de cas
incidents serait de 60 376 en 2018, soit 4 245 de moins
(–6,6 %) que dans le modèle de base. Ce nombre resterait
toutefois nettement supérieur à celui observé en 2005
(49 814).
En l’absence de modification de la structure par âge de la
population féminine française entre 2005 et 2018, le nombre
incident de cancers du sein serait de 61 661, soit 2 960
de moins (–4,6 %) que dans le modèle de base.
En accord avec les données observées historiquement, le modèle
suggère que le déterminant le plus important de l’augmentation du
taux d’incidence jusqu’en 2005 demeure un effet « cohorte »
intégrant les modifications globales des expositions aux facteurs
de risque des générations successives. Pour isoler la contribution
propre de cet effet en 2018, nous avons estimé la valeur qu’aurait
prise l’incidence à cette date en supposant un « gel » des
modifications de cet effet « cohorte » après 2005, c’est-à-dire un
taux d’incidence par classe d’âge fixe entre 2005 et 2018 (hors
l’effet de l’arrêt des THM). En cas d’absence d’un tel effet «
cohorte » entre 2005 et 2018, le nombre incident de cancers du sein
serait de 53 173, soit 11 448 de moins (–17,7 %) que dans
le modèle de base.
Enfin, en cas d’absence de risque lié au THM, les baisses
observées du recours à ces traitements n’auraient pas eu pour effet
de réduire l’incidence. Le nombre de cancers du sein incidents
serait alors de 68 756, soit 4 136 (+6,4 %) de plus que
dans le modèle de base qui intégrait un RR de cancer du sein de
1,2. La différence avec le modèle complet de +4 136 cas
permet ainsi d’estimer l’impact du risque lié au THM sur le nombre
de cas incident avec un OR du risque de 1,2.
Ce chiffre est toutefois discuté, et certains auteurs
considèrent que cet OR est supérieur. Nous avons donc réalisé les
mêmes calculs avec un OR de 1,4 avec, dans cette hypothèse, un
nombre de cancers du sein incidents de 61 116 en 2018, soit
3 505 cas en moins (–5,4 %) que dans le modèle tenant compte
d’un OR de 1,2.
Discussion
Notre étude repose sur une approche inductive fondée sur une
analyse des différents facteurs intervenant dans les évolutions
prévisibles de l’incidence de ce cancer et non pas sur une approche
classique fondée sur le recours à des analyses statistiques des
tendances passées [19-22] et ne prenant donc pas en compte des
modifications de contexte, comme l’arrêt de l’hormonothérapie [16,
21, 23, 24]. Un modèle similaire réalisé par l’InVS a fourni des
estimations de projections d’incidence jusqu’en 2009 [25], en
envisageant trois scenarii différents selon le poids attribué aux
évolutions récentes.
Dans le scénario finalement retenu comme le plus plausible par
les auteurs, le nombre de cas en 2009 est calculé en appliquant les
taux estimés en 2005 aux effectifs de populations de 2009, ce qui
correspond à une hypothèse de stabilité des risques entre 2005 et
2009 et intègre seulement les changements démographiques dans
l’évolution de l’incidence. Celle-ci ainsi estimée pour l’année
2009 est de 51 759 cas, un résultat très proche de notre
estimation de 51 504. Cette dernière estimation de notre
modèle prend cependant en compte deux facteurs supplémentaires par
rapport à celui de l’InVS : un effet lié à l’arrêt des THM qui
conduit à une diminution du nombre de cancers et un effet cohorte
qui conduit à une augmentation du nombre de cancers. Pour l’année
2009, il se trouve que ces deux effets s’annulent
approximativement, ce qui explique la similitude des résultats
obtenus.
En ce qui concerne l’effet « cohorte », les limites de ce type
de travail sont inhérentes à la méthode utilisée qui repose sur un
modèle épidémiologique s’appuyant sur différentes hypothèses.
Les données d’incidence des registres des cancers du sein [14]
montrent une augmentation particulièrement marquée du risque pour
les femmes nées entre 1925 et 1945, puis un infléchissement de la
tendance pour la génération des femmes nées après 1945.
Le même phénomène a été observé dans d’autres pays proches de
la situation de la France de façon concomitante [26, 27]. Cette
explication est corroborée par l’observation des tendances de
l’épidémiologie du cancer du sein observées dans des pays tels que
le Japon qui pouvaient être considérés encore comme à faible
risque, il y a quelques décennies [28], mais qui ont à présent
rejoint les niveaux occidentaux, suite à des évolutions
comportementales et de mode de procréation similaires à celles
observées dans ceux-ci.
Cette augmentation a été attribuée à un ensemble de facteurs
associés représentatifs de l’évolution des modes de vie et de
procréation des femmes des sociétés occidentales développées et est
à mettre en rapport avec les modifications de l’exposition aux
facteurs de risque de cancer du sein qu’ont connues les femmes
françaises au cours du dernier siècle. Les effets auraient été
particulièrement marqués pour les femmes nées dans les décennies
1925-1944 : changement du mode de vie (alimentation, surcharge
pondérale, alcool, etc.), facteurs hormonaux liés à l’exposition et
à la concentration des estrogènes : menstruation précoce (avant
12 ans), ménopause tardive (après 50 ans), nulliparité ou
grossesse tardive (après 35 ans) et usage des traitements
substitutifs de la ménopause. Pour chacun de ces facteurs pris
séparément, le RR de survenue d’un cancer du sein est entre 1 et
1,5 [29, 30], mais il est probable que leur conjonction aboutit à
un RR nettement plus important. C’est un phénomène de ce type qui
explique, par exemple, les évolutions rapides de l’incidence
observées dans certains pays comme le Japon avec les modifications
du mode vie des femmes selon le modèle des sociétés occidentales
[31]. Il est toutefois possible que d’autres facteurs non
identifiés aient pu également contribuer à cette augmentation.
C’est la prise en compte globale de l’évolution des facteurs de
risque précédents qui aboutit par leurs effets combinés à déplacer
parallèlement les taux d’incidence par âge des cohortes de femmes
nées au cours de la période de référence (1900-1980) qu’on qualifie
d’effet « cohorte ». Nous avons considéré qu’une augmentation du
risque de cancer a donc affecté principalement les femmes nées
entre 1925 et 1945 et persiste sur toute la durée de vie de ces
femmes. Dans ce modèle, il s’agit du principal facteur explicatif
de l’augmentation de l’incidence du cancer du sein prédit en
2018.
Nous n’avons pas pris en compte un éventuel effet spécifique du
dépistage. La mise en place d’un programme de dépistage du
cancer conduit en effet à augmenter à court terme son incidence par
différents types de mécanismes (en absence d’autres facteurs
concurrents intervenant sur l’incidence) :
- – un effet « prévalence » lors de la phase de montée en
puissance du dépistage dans une population jusqu’alors non
surveillée qui aboutit à l’identification de petites tumeurs ne
faisant généralement pas l’objet d’un diagnostic. Cet effet doit
théoriquement s’atténuer et aboutir à un plateau d’incidence à
partir du moment où une fraction suffisante de la population a pu
bénéficier d’un premier dépistage ;
- – le plateau d’incidence précédent peut se situer à un
niveau supérieur au taux d’incidence initial sous l’effet d’un
autre mécanisme, le surdiagnostic qui concerne la détection de
tumeurs qui ne se seraient pas manifestées cliniquement en
l’absence de dépistage au cours de la durée de vie des femmes
concernées. En effet, en avançant le diagnostic d’un cancer, on
détecte de petites lésions dont certaines n’évolueraient pas vers
un cancer symptomatique. D’autres lésions plus évoluées pourraient
ne pas être détectées du vivant de la femme à cause d’un décès
prématuré d’une autre cause et/ou d’une évolutivité lente du
cancer. Certains essais randomisés ont estimé cet excès d’incidence
cumulée à 10 % (cancers in situ compris) dans des groupes de femmes
faisant parti du groupe invité au dépistage comparativement au
groupe témoin, non dépisté [32]. Dans une étude suédoise rapportée
par Zackrisson et al., l’excès d’incidence a été estimé à 10 %
en prenant en compte les stades in situ et 7 % en excluant ces cas
[10]. D’autres analyses de données norvégiennes suggèrent des
pourcentages encore supérieurs [11].
L’effet du dépistage sur l’incidence a été observé dans certains
pays comme les États-Unis ou la Suisse sous la forme d’une
augmentation brutale de l’incidence, en 1980 pour les États-Unis et
en 1990 pour la Suisse, suivie d’une deuxième rupture de tendance
observée en 1990 pour les États-Unis [33]. De telles ruptures
de tendance sont visibles aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et en
Espagne. Ce phénomène n’est en revanche pas observé en France
pour les raisons suivantes.
Ce n’est qu’à partir de 2004, que tous les départements français
métropolitains ont mis en place le programme national de dépistage
organisé selon le cahier des charges français de 2001, et qu’on
dispose du nombre de mammographies réalisées chaque année dans le
cadre de ce dépistage [34]. Ces données ne sont toutefois que
très partielles, compte tenu de l’importance présumée de l’activité
de dépistage « spontané » réalisée en dehors du programme. Une
étude réalisée en 1988 [35] avait alors estimé à plus d’un million
les actes de dépistage « spontané » en France à une époque où les
cabinets de radiologie libéraux s’étaient massivement équipés en
appareils de mammographie. Mais on n’a pas de données historiques
détaillées sur ces pratiques, du fait de l’impossibilité de
différencier les examens de dépistage de ceux de diagnostic dans
les bases de l’assurance maladie. Nous avons donc examiné les
données d’incidence disponibles pour identifier un éventuel effet «
période » sur les tranches d’âge des femmes les plus concernées
(50-70 ans), et nous n’en avons pas identifié. L’augmentation
de l’incidence est observée sur toute la période depuis 1980 pour
toutes les classes d’âge. Plus précisément, cette augmentation est
plus marquée sur des classes d’âges successives : les
40-49 ans entre 1980 et 1990, les 50-59 ans entre 1985 et
1995, les 60-69 ans depuis 1995 et les plus de 69 ans
après 2010. Cette dernière observation est caractéristique d’un
effet cohorte et non d’un effet période pour lequel on devrait
observer une augmentation parallèle de l’augmentation pour les
différentes classes d’âge. Nous avons en outre considéré que
l’effet propre au dépistage était déjà intégré dans les données
historiques observées jusqu’à 2005, compte tenu de l’étalement et
de la progressivité de cette pratique sur une large période, entre
1980 et 2005, qui aurait eu pour effet :
- – de limiter l’accroissement d’incidence pour chaque
année de cette période ;
- – d’avoir affecté une large catégorie de femmes en
termes d’âge (notamment la tranche 40-50 ans) et de
période.
Ce phénomène aurait en quelque sorte « lissé » sur la période
les effets propres du dépistage sur l’incidence.
Le risque lié au THM est également discuté. En 1997, une
méta-analyse regroupant toutes les études observationnelles portant
sur l’association entre THM et cancer du sein avait conclu à une
association positive lorsque la durée du traitement était
supérieure à cinq ans [36]. À la fin des années 1990, deux études
randomisées comparant le THM à un placebo ont débuté aux États-Unis
: les études HERS I et II [37] et l’essai WHI (Women’s Health
Initiative trial) [38]. Ces deux études ont confirmé que les
femmes sous THM avaient un risque majoré de cancer du sein,
d’infarctus du myocarde et d’autres pathologies cardiovasculaires
et de détérioration des fonctions cognitives.
Au cours de la même période, dix cohortes prospectives ont été
mises en place ou analysées de façon secondaire afin d’explorer le
lien entre THM et cancer du sein : sept dans des pays d’Europe du
Nord, une aux États-Unis, une en Grande Bretagne (étude MWS, pour
Million Women Study) et une en France (E3N). La plus
importante en termes d’effectif était l’étude anglaise qui a inclus
1 084 110 femmes âgées de 50 à 64 ans, dont la
moitié étaient traitées par THM. Le RR de cancer du sein était
estimé à 1,3 (IC 95 % : 1,22-1,38) chez les utilisatrices
d’estrogènes seuls et à 2 (IC 95 % : 1,91-2,09) chez les
utilisatrices d’estrogènes et de progestérone. L’étude française
(E3N) a également conclu à un surrisque de cancer du sein mais avec
des RR inférieurs à ceux trouvés en Grande Bretagne : 1,2 toutes
formes de THM confondues [39].
Dans notre travail nous avons estimé que l’OR de référence, pour
la France, lié à ce risque était de 1,2 tel qu’estimé par l’étude
française E3N. Des travaux étrangers ont toutefois estimé que
ce risque était plus élevé [35], et c’est pourquoi nous avons
étudié l’effet d’un OR à 1,4. Le nombre incident de cancer est
de 68 756, 64 621 et 61 116 selon que l’on fixe l’OR
lié au THM à 1, 1,2 ou 1,4. L’effet de ce facteur a donc une
influence inférieure à celui de l’effet cohorte précédemment
discuté.
Nous avons fait l’hypothèse d’un arrêt complet du recours au THM
en 2010. Cependant, il est probable qu’une petite fraction de ces
femmes sera toujours traitée. En 2009, 10 % des femmes ménopausées
prennent encore ce type de traitement, mais nous avons considéré
par simplification que cette proportion sera négligeable à partir
de 2010.
Conclusion
Cette étude suggère que la croissance de l’incidence du cancer du
sein va se poursuivre jusqu’à 2018. Les modifications de
l’incidence qui devraient suivre l’arrêt des THM ne devraient être
que modérées et transitoires. Le paramètre épidémiologique le
plus important dans l’évolution future de l’incidence du cancer du
sein demeure l’effet « cohorte » principalement lié aux
modifications de mode vie et de procréation des femmes nées dans la
période 1920 à 1945. Ce facteur serait la cause, à lui seul,
d’une croissance de 18 % du nombre de cas incidents entre 2005 et
2018, alors que l’effet de la croissance de la population serait la
cause d’une croissance de 6,6 %, l’arrêt des THM d’une décroissance
de 6,4 % et le vieillissement de la population d’une croissance de
4,6 %.
Conflits d’intérêts
aucuns.
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