ARTICLE
Auteur(s) : Camilo Adem
Institut de pathologie de Paris, 49,
rue du Ranelagh, 75016 Paris, France
La sémiologie de l’anatomocytopathologie (« anapath » ;
pathologie) fait débat entre les teneurs d’une approche médicale et
celle dite biologique. La mise en avant par les partisans de
la biologie du caractère non clinique de notre spécialité, le
personnel technique des cabinets, une évolution vers des techniques
moléculaires démontre une méconnaissance profonde du rôle et de la
place qu’occupe l’anatomocytopathologie dans le spectre des
spécialités médicales.
« J’ai des lames à lire » est une expression souvent entendue
dans les services hospitaliers ou dans les cabinets de ville.
Mais s’agirait-il de lire seulement des symboles ?
Les visuels fonctionneraient-ils comme des porte-drapeaux sur
les tissus et les cellules ? L’appréciation du toucher en
macroscopie n’en constitue-t-elle pas un autre type de lecture
comme le braille ?
« J’ai des lames à interpréter » serait un dire plus justifié.
En effet, l’interprète doit intégrer, à l’aide du langage qu’il
maîtrise, les signaux et symboles observés et reçus et transcrire à
une tierce personne ce qu’il a perçu, interprété et formulé.
Dans cette approche, le pathologiste fonctionne comme un
clinicien. Il regroupe des signes en des syndromes, fait appel
à des techniques complémentaires, hier la cytochimie et la
microscopie électronique, aujourd’hui l’immunohistochimie et la
cytogénétique sur noyaux en interphase (FISH), demain les puces
d’expression et la biologie moléculaire, pour aboutir à un
diagnostic, puis établir des facteurs pronostiques et
prédictifs.
Les échanges entre praticiens lors des réunions de concertation
pluridisciplinaire font du pathologiste un consultant et un
spécialiste de l’information guidant la main des chirurgiens et des
cancérologues.
Si l’anatomocytopathologie suivait la voie biologique, le compte
rendu « anapath » serait alors une succession d’items, de
descriptions nues sans liens les unes aux autres.
Un exemple en pathologie mammaire pourrait être une cicatrice
radiaire d’Aschoff, diagnostic différentiel du carcinome canalaire
infiltrant. Il s’agirait dans ce cas précis de descriptions
macroscopique et microscopique quasi identiques, sauf si le cerveau
du pathologiste a intégré ces données, les a comparées à des
concepts connus et a émis un diagnostic.
Un patient se présentant dans le cabinet d’un dermatologue, d’un
neurologue, porte déjà avant l’interrogatoire à son médecin des
données conceptuelles qui l’aiguillent vers telle ou telle
pathologie. Le clinicien affinera son hypothèse d’entrée en
recherchant des signes, des symboles cliniques et paracliniques
pour avancer vers un ou parfois plusieurs diagnostics.
Ainsi va de même la démarche des pathologistes.
La standardisation, les guidelines émis par de nombreuses
sociétés savantes ont déshumanisé aujourd’hui l’exercice de la
médecine. Il ne s’agit pas ici de les rejeter ainsi que les
procédures d’assurance qualité ; bien au contraire, elles
accompagnent et cadrent la pratique de nombreuses spécialités.
La comparaison séduisante entre un médecin et un pilote de ligne
s’arrête selon un ancien patron de médecine interne au fait que le
premier ne risque pas sa vie lors d’une erreur ou d’un non-respect
d’une procédure. Parfois même ce non-respect de procédure, comme il
a été le cas selon certaines analyses de l’amerrissage récent sur
la rivière Hudson, peut être salvateur pour tous et être loué.
C’est là où l’expérience, l’expertise et le flair de la situation
(clinique pour le praticien) interviennent pour le bien des
personnes en dépendant.
Récemment, le processus en anatomocytopathologie était décrit en
plusieurs étapes, cognitive, communicative, normative et
interprétative.
La première, cognitive, correspond à la démarche menant à un
diagnostic, et elle reste dans l’esprit du pathologiste.
La deuxième, communicative, correspond à la formulation des
certitudes et des doutes dans un phrasé compréhensible, ainsi qu’à
la collecte de renseignements auprès du clinicien.
La troisième, normative, répond aux critères de qualité, de
standardisation et de vocabulaire commun presque universel, tels
que les grades ou les classifications OMS.
La dernière, interprétative, correspond à la connaissance par le
pathologiste des répercussions et de la suite donnée à son compte
rendu en termes de prise en charge médicale ou chirurgicale.
Il est incontestable que le cheminement allant de la réception
d’un prélèvement à une conclusion d’un compte rendu « anapath »
suivant ces étapes est complètement différent de l’approche
biologique. Cette dernière fait intervenir, à l’opposé de
l’approche « anapath », peu d’humain et d’imposants automates.
La démarche des pathologistes est humaine, médicale,
clinique.
Il reste que la connaissance des maladies et de leur
physiopathologie, en particulier le cancer, place le pathologiste
aujourd’hui au cœur du processus d’intégration et de transfert des
technologies nouvelles vers la pratique clinique. Toute négation de
cette approche médicale risque d’aboutir à une régression dans la
prise en charge des patients et à de nombreux faux-positifs et
faux-négatifs. Ainsi, l’idée de se défaire du diagnostic
histopathologique pourrait aboutir à une croissance des coûts pour
la collectivité. D’un point de vue économique, une technique
nouvelle ne peut se substituer à une autre ancestrale que si elle
amène un gain de productivité et une confiance accrue dans le
résultat fourni.
L’essence même de notre spécialité et la démarche intellectuelle
explicitée ici devraient nous inciter à intégrer tout naturellement
les nouvelles technologies qu’elles émanent de l’imagerie ou de la
biologie moléculaire. Les techniques sur lame de verre, que
nous qualifions in situ, qui placent une cible moléculaire dans un
cadre architectural et environnemental tumoral connu de l’œil du
pathologiste, sont des compléments nécessaires à nos
diagnostics.
Le regard de nos collègues porté sur nous dépend du regard que
nous portons sur notre spécialité, sur sa portée dans l’exercice de
la médecine et son rôle clé dans la médecine personnalisée et
prédictive d’aujourd’hui et de demain.
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