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Difficulties with using morphine in cancer pain management: ivorian experience


Bulletin du Cancer. Volume 96, Number 6, 703-7, juin 2009, Article original

DOI : 10.1684/bdc.2009.0877

Résumé   Summary  

Author(s) : J Didi-Kouko Coulibaly, I Adoubi, M Touré, A Oseni, KA Echimane , Service de cancérologie, CHU de Treichville, BP V3, Abidjan, Côte d’Ivoire.

Summary : Pain is the most frequent functional aspect found with cancers. Pain leads to incapacity in 69% of cases. However, pain is insufficiently handled, especially in developing countries. Pain considerably affects the quality of life of patients, and it imposes adequate care including the use of morphine when it is necessary.ObjectiveTo determine the difficulties to handle pain in particular with the use of morphine in order to propose some solutions.MethodsProspective study over six months in the Cancerology Unit of Treichville Training Hospital. It includes 120 patients who had questioning and physical examination including pain evaluation by the VAS.ResultsChronic pain occurred to 96 patients (80%), pain was nociceptive for 48 patients (50%) and 19 patients (20%) had mixed pain. Morphine was relevant in 54 cases but only 27 prescriptions were made. One of the reasons was the fear of some physicians. Only eight prescriptions were respected. Six patients did not respected prescription because of unavailability whereas the remaining mentioned financial reasons as the obstacle. None adverse reaction occurred.ConclusionMorphine represents a major tool to handle pain for a patient suffering of cancer. In Ivory Coast, the development of palliative care enables through national workshop to start a campaign in favor of the availability and easy geographical and financial accessibility of morphine (mainly morphine powder) whenever the prescription is required.

Keywords : pain, cancer, morphine, emergent countries

ARTICLE

Auteur(s) : J Didi-Kouko Coulibaly, I Adoubi, M Touré, A Oseni, KA Echimane

Service de cancérologie, CHU de Treichville, BP V3, Abidjan, Côte d’Ivoire

Article reçu le 29 Decembre 2008, accepté le 16 Février 2009

Introduction

Signe fonctionnel le plus fréquemment rencontré en cancérologie, la douleur concerne environ 60 % des patients atteints de cancers dont 25 à 30 % ont des douleurs sévères [1]. Elle est cependant insuffisamment prise en charge, et, lorsqu’un traitement est institué, il est le plus souvent inadapté [2]. Il existe un véritable fossé entre ce qui peut être fait et ce qui est réellement fait [2]. Cette situation est encore plus réelle en Afrique subsaharienne où, malgré l’augmentation de la prévalence du VIH/sida et du cancer et malgré le plaidoyer de l’OMS en faveur des soins palliatifs, l’accessibilité aux opioïdes est très limitée [3]. Face à ce constat, une étude a été menée au service de cancérologie du CHU de Treichville afin d’y déterminer les difficultés à la prise en charge de la douleur notamment par la morphine. L’objectif secondaire était de proposer des solutions afin d’améliorer la qualité de vie des patients.

Patients et méthode

Il s’agit d’une étude prospective sur six mois, réalisée au service de cancérologie du CHU de Treichville (Abidjan, Côte d’Ivoire). Ont été inclus les patients adultes atteints d’un cancer confirmé cytologiquement et/ou histologiquement (les enfants étant pris en charge au service d’oncologie pédiatrique). Les sujets non communicants, ne pouvant se servir de l’échelle visuelle analogique (EVA), n’ont pas été inclus.

Tous les malades ont bénéficié d’un interrogatoire, d’un examen physique et d’une évaluation de l’intensité de la douleur par l’EVA.

Nous avons étudié les données sociodémographiques, les caractéristiques de la tumeur et de la douleur et les caractéristiques de la prise en charge de cette douleur lorsqu’elle existait.

La douleur chronique était définie par une douleur persistante et rebelle aux traitements usuels au-delà de trois à six mois. L’intensité de la douleur était ainsi définie :

  • EVA 0 : absence de douleur ;
  • EVA 1-4 : douleur de faible intensité ;
  • EVA 5-7 : douleur d’intensité modérée ;
  • EVA 8-10 : douleur intense.

Les indications de morphine étaient réservées soit aux patients ayant une douleur nociceptive ou mixte intense (EVA > 7), soit aux patients présentant le même type de douleur, d’intensité modérée, non calmée par les antalgiques de palier 2.

Nos résultats ont porté sur 120 patients.

Résultats

Les tableaux 1–3 regroupent, respectivement, les caractéristiques des patients et de la tumeur, les caractéristiques de la douleur et les données concernant la prise en charge.

Tableau 1 Caractéristiques des patients et de la tumeur.

Moyenne d’âge

47 ans [16-86] (%)

Prédominance féminine

75

Stades au diagnostic

Localement avancés

50

Métastatiques

34

Maladie évolutive

56

Performans status trois et quatre

40



Tableau 2 Caractéristiques de la douleur.

Nombre

Pourcentage

Douleur chronique

96

80

Douleur nociceptive

48

50

Douleur mixte

19

20

Indication de morphine

54

80



Tableau 3 Caractéristiques de la prise en charge.

Nombre

Pourcentage

Prescription

Prescription réalisée

27

50

Prescription honorée

8

30

Crainte des prescripteurs

20

37

Disponibilité

Disponibilité

6

22

Patients

Difficultés financières

17

63

Bonne compliance

4

50

Effets secondaires

0

0

Discussion

Ces résultats confirment bien la problématique posée par l’OMS selon laquelle la prise en charge de la douleur constitue un grave problème de santé publique dans le monde [2]. Cette problématique qui date de 2001 est encore d’actualité, surtout dans les pays à faibles ressources. En effet, les données de la consommation mondiale et de la consommation africaine de morphine pour l’année 2005 révèlent que la moyenne de la consommation africaine (0,4 865 mg/individu) [4] représente environ 1/11 de celle de la consommation globale (5,5 708 mg/individu) [5]. Sur la moyenne de consommation par individu de 156 pays listés, l’Afrique n’arrive qu’en 22e position avec l’île de Sainte-Hélène (8,8 472 mg). L’Autriche est en première position (121 mg), la France en septième position (42 mg) et la Suisse en dixième position (31 mg). L’Afrique noire n’apparaît qu’en 114e position avec le Kenya (0,0986 mg) suivi par le Sénégal (0,0908 mg). Le Gabon (0,0264 mg), la République du Congo (0,0051 mg), la Côte d’Ivoire (0,0025 mg), le Niger (0,0007) et le Burkina Faso (0,0007) viennent, respectivement, en 128e, 142e, 148e, 152e et 153e position [5]. Le soulagement de la douleur associée au cancer varie et, dans certains cas, est très insuffisant, même dans les pays disposant des ressources adaptées et de services spécialisés en soins palliatifs [6]. Les obstacles ont été recensés, et l’on compte parmi eux l’attitude des médecins, l’indisponibilité des médicaments essentiels et les obstacles culturels, particulièrement, en ce qui concerne l’utilisation de la morphine [6]. La peur qu’ont les patients de devenir dépendants reste souvent un obstacle, malgré le fait que ce type de dépendance ne soit pratiquement jamais observé lorsque les opiacés sont correctement utilisés [6]. L’insuffisance des connaissances médicales sur la pharmacologie et l’utilisation de la morphine demeure, comme cela a été constaté dans notre étude, un frein à la prescription [7-10] et nécessite le renforcement de la formation de base et surtout de la formation continue [7-10]. En France, une enquête a été réalisée par Ben Diane et al. [11] auprès de médecins généralistes, de neurologues et d’oncologues qui devaient se prononcer sur l’usage de la morphine, en fin de vie à travers trois questions et deux vignettes. Seule une minorité de médecins exprimait des opinions hostiles à l’égard de l’usage thérapeutique de la morphine en fin de vie. Cependant, plus d’un généraliste sur cinq estimait que les patients rejetaient la morphine à cause des effets secondaires. Seule une minorité des médecins interrogés jugeait la douleur comme un symptôme inévitable du cancer ne pouvant pas être soulagée de manière adéquate par les stupéfiants. La prescription de morphine à forte dose pour un patient en fin de vie était considérée comme un acte d’euthanasie par 17,1 % des généralistes, 16,7 % des neurologues et seulement 6 % des oncologues. Selon les résultats de cette étude, l’âge, le sexe, l’expérience du suivi de malades en fin de vie et la formation postuniversitaire en soins palliatifs et/ou en algologie influençaient la prescription de morphine [11].

La réglementation peut également constituer une barrière à l’utilisation de la morphine. En Côte d’Ivoire, elle n’est pas toujours connue des prescripteurs, et, lorsqu’elle l’est, son application peut constituer un frein. En effet, la morphine se prescrit sur un carnet à souche donné gratuitement au siège de l’Ordre national des médecins de Côte d’Ivoire, suite à une demande écrite. Nombre de médecins ne s’en procurent pas, évoquant en cette démarche « une contrainte ». La Côte d’Ivoire est, par ailleurs, à la « règle des sept jours ». L’accessibilité géographique de la morphine étant limitée, cela pourrait constituer un problème de compliance, surtout pour les patients ne résidant pas à Abidjan en raison de la fréquence des déplacements.

Le système d’évaluation des besoins en morphiniques pourrait aussi constituer une barrière à la consommation de morphine dans nos pays. Il devrait être éventuellement aménagé afin de refléter les véritables besoins et ainsi éviter des pénuries de morphine. Tous les acteurs sont ainsi interpellés.

Une des barrières propre aux pays à faibles ressources demeure la barrière financière [3]. En Côte d’Ivoire, la pauvreté s’est aggravée depuis 1999 avec le début des crises politicomilitaires. L’indice de pauvreté humaine (la proportion des personnes en dessous du seuil de développement humain admis) a atteint 40,3 % en 2004, classant ainsi le pays au 92e rang sur 108 pays en développement [12]. Cette situation a un impact négatif sur la santé des populations. Dans ce contexte, une boîte de 14 comprimés de morphine à libération prolongée (Monscontin 30 mg®) revient à environ 10 500 frs CFA (environ 15 euros) par semaine et 42 000 frs CFA (60 euros) par mois, alors qu’un mois de traitement par morphine buvable (reconstitution de poudre de morphine) pourrait revenir à environ 5,8 dollars US, soit environ 2 900 frs CFA (4,5 euros) [3].

Cet obstacle du coût est considérable dans un pays où le SMIG est à 36 700 frs CFA (environ 53 euros). Faciliter l’utilisation de la poudre de morphine serait une issue intéressante pour les pays à faibles ressources, comme c’est le cas en Ouganda [3].

Les obstacles à l’atteinte d’un « bon » niveau de soulagement de la douleur associée au cancer à travers les sociétés de tous les pays, en particulier dans les pays en développement, sont non seulement la diffusion des connaissances dans ce domaine, mais également les changements d’orientation concernant la disponibilité des médicaments et la formation des professionnels de la santé et du public [6]. Ces changements doivent toutefois se faire dans le respect et la compréhension des facteurs culturels [6].

Le soulagement de la douleur étant reconnu par l’OMS comme un droit [6], une initiative cohérente doit être lancée afin de consolider les acquis de l’OMS et d’empêcher la souffrance inutile de bon nombre d’individus dans le monde, en particulier là où il existe des stratégies peu coûteuses de soulagement de cette douleur [6]. Les États doivent ainsi être encouragés à développer des directives nationales soulignant l’importance du soulagement de la douleur associée au cancer [6]. Celles développées par l’OMS insistent sur l’importance :

  • d’une politique nationale en faveur de la disponibilité des médicaments utilisés pour soulager la douleur associée au cancer ;
  • d’une disponibilité réelle des médicaments dans la société et dans les hôpitaux ;
  • d’un programme d’éducation.

Ces éléments peuvent être considérés comme les trois côtés d’un même triangle et doivent tous être mis en œuvre pour pouvoir soulager la douleur associée au cancer [6]. De ce fait, les médicaments tels que la morphine orale doivent être obtenus facilement [6].

Ainsi, en Côte d’Ivoire, en 2004, dans le cadre du développement des soins palliatifs initié par le gouvernement en partenariat avec le President’s Emergency Plan for AIDS Relief (PEPFAR), une politique nationale a été élaborée et validée en 2005. L’objectif principal était de contribuer à l’amélioration de la qualité de vie des personnes atteintes de maladies chroniques et incurables et de leur entourage. Un des objectifs spécifiques était de renforcer l’accès aux médicaments nécessaires (dont les opioïdes) et aux produits nutritionnels thérapeutiques. Ainsi, deux ateliers ont été organisés en avril et en mai 2008 en vue d’améliorer la disponibilité des opioïdes.

Le premier atelier, soutenu par le PEPFAR avec l’appui technique de Family Health International (FHI), a réuni 38 participants (professionnels de la santé venant aussi bien des structures publiques, privées que communautaires, représentants du ministère de la Sécurité Intérieure et de la Justice). Ses objectifs étaient d’identifier les problèmes liés à la prise en charge de la douleur en Côte d’Ivoire ; de relever les barrières liées à l’approvisionnement, à la distribution, à la prescription, à la dispensation et à l’utilisation des opioïdes pour le traitement de la douleur ; de proposer des solutions pour améliorer la prise en charge de la douleur.

Les propositions ont été traduites en un plan d’action qui a été validé lors du second atelier de mai 2008. Le profil des participants était le même. L’objectif général était d’améliorer, d’ici fin 2010, la disponibilité et l’utilisation des opioïdes aux différents niveaux de la pyramide sanitaire pour la prise en charge adéquate de la douleur chez les malades vivant avec le VIH/sida, le cancer et d’autres pathologies chroniques et incurables. Plusieurs propositions ont été faites concernant le plaidoyer, la réglementation, le renforcement des capacités des professionnels de la santé et l’accessibilité à toutes les formes de morphine nécessaires à la prise en charge adéquate de la douleur. À ce propos, un plaidoyer a été fait en faveur de la reconstitution de la poudre de morphine en morphine buvable, traitement dont le coût hebdomadaire revient à environ 1/15e de celui des comprimés de morphine à libération prolongée.

Conclusion

La lutte contre la douleur adaptée à chaque cas est une composante essentielle des soins donnés au patient atteint de cancer. L’OMS prévoit, d’ici 2020, 20 millions de cancers dans le monde dont 70 % dans les pays en développement [13]. Associée aux stades tardifs de découverte des cancers dans nos pays, l’augmentation de l’incidence du cancer sera accompagnée d’une augmentation de l’incidence de la douleur. Tous les oncologues devront alors être familiarisés aux principes de prescription de la morphine. Certaines réglementations devraient, par ailleurs, bénéficier de quelques adaptations en tenant compte de la structure écologique globale et de ses composantes historique, sociale, économique, psychologique et spirituelle. En effet, « … un régime national efficace de contrôle des drogues doit comporter non seulement un programme visant à prévenir les trafics illicites et le détournement, mais aussi un programme assurant une disponibilité suffisante en stupéfiants à des fins médicales et scientifiques » [14].

References

1 Davis MP, Lasheen W, Garnier P. Practical guide to opioids and their complications in managing cancer pain. What oncologists need to know. Oncology 2007 ; 21 (10) : 1229-38 ; (Williston Park).

2 Organisation mondiale de la santé. Médicaments psychotropes et stupéfiants : trouver l’équilibre dans les politiques nationales de contrôle des opioïdes. Directives pour l’évaluation. OMS, 2001.

3 Logie DE, Harding R. An evaluation of a morphine public health programme for cancer and AIDS pain relief in Sub-Saharan Africa. BMC Public Health 2005 ; 5 : 82-8.

4 Organisation mondiale de la santé. Afroconsumption of morphine, 2005. International Narcotics Control Board, 2007.

5 Organisation mondiale de la santé. 2005 Global consumption of morphine. International Narcotics Control Board, 2007.

6 Anonyme. Soins palliatifs. In : Stewart BW, Kleihues P, eds. Le cancer dans le monde. Lyon : IARC press, 2005 : 306-11.

7 Larue F, Colleau SM, Fontaine A, Brasseur L. Oncologist and primary care physician’s attitudes toward pain control and morphine prescribing in France. Cancer 1995 ; 76 (11) : 2375-82.

8 Yu S, Wang XS, Cheng Y, Yang J, Cleeland CS. Special aspects of cancer pain management in a Chinese general hospital. Eur J Pain 2001 ; 5 (Suppl A) : 15-20.

9 Bhamb B, Brown D, Hariharan J, Anderson J, Balousek S, Fleming MF. Survey of select practice behavior by primarian care physicians of the use of opioids for chronic pain. Curr Med Res Opin 2006 ; 22 (9) : 1859-65.

10 Eftekhar Z, Mohaghegh MA, Yarandi F, Eghtesadi-Aragi P, Moosavi-Jarahi A, Gilani MM, et al. Knowledge and attitude of physicians in Iran with regard to chronic cancer pain. Asian Pac J Cancer Prev 2007 ; 8 (3) : 383-6.

11 Ben Diane MK, Peretti-Watel P, Galinier A, Favre R, Obadia Y. Prescription de morphine en cas de douleur intense en phase terminale de cancer : résultats d’une enquête nationale. Bull Cancer 2005 ; 92 : 733-40.

12 United Nations Development Programme. Fighting climate change: human solidarity in a divided world. In: UNDP, eds. Human Development Report 2007/2008. UNDP, 2008.

13 Organisation mondiale de la santé, programme de lutte contre le cancer. Developing a global strategy for cancer. Karol Sikora, Mars 1998.

14 Organe international de contrôle des stupéfiants. Disponibilité des opiacés pour les besoins médicaux. In: Rapport de l’organe international de contrôle des stupéfiants pour 1995. New York, Nations Unies, 1996.


 

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