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Role of antioxydant complements and supplements in oncology in addition to an equilibrate regimen: a systematic review


Bulletin du Cancer. Volume 96, Number 6, 677-84, juin 2009, Dossier thématique

DOI : 10.1684/bdc.2009.0886

Résumé   Summary  

Author(s) : Manuel Jorge Rodrigues, Amélie Bouyon, Jérôme Alexandre , Groupe AERIO, 149, avenue du Maine, 75014 Paris, Service d’oncologie médicale, Hôtel-Dieu, Paris.

Summary : Eating fruits and vegetables reduces risk of cancer by about 30%, however the active anticarcinogenic components of food remain to be determined. The well known oncogenic potential of oxidative stress have led to the use of antioxidants, contain in high proportions in fruits and vegetables, as cancer prevention. Numerous observational and interventional studies allowed to observe conflicting results. For example, in two major trials (CARET and ABTC) the risk of lung cancer was increased rather than reduced by beta-carotene supplements in smokers. Meta-analyses analyzing studies about supplementation in primary or tertiary prevention showed no benefit on overall survival regardless of tumor type studied or anti-oxidant evaluated. Those assessing the effect of non medical antioxidants taken during the anticancer treatments (chemotherapy or radiotherapy) indicate that if the objective of reducing side effects can sometimes be achieved, the risk of tumor progression and increasing mortality must not be disregarded. Because of the absence of formal effectiveness proof and potential risk of mortality, prophylactic supplementation with antioxidants can not be recommended. Varied and balanced diet of fruits and vegetables remains the best nutritional attitude to prevent the risk of cancer and should be promoted at all levels.

Keywords : antioxidant, beta carotene, vitamin A, tocopherol, vitamin E, selenium, cancer, prevention

ARTICLE

Auteur(s) : Manuel Jorge Rodrigues1, Amélie Bouyon1, Jérôme Alexandre2

1Groupe AERIO, 149, avenue du Maine, 75014 Paris
2Service d’oncologie médicale, Hôtel-Dieu, Paris

Article reçu le 29 Septembre 2008, accepté le 27 Avril 2009

Introduction

Le rôle protecteur – ou au contraire favorisant – de l’alimentation dans la carcinogenèse est démontré par de nombreuses études épidémiologiques. Ainsi, la réduction du risque de cancer par la consommation de fruits et de légumes est un résultat documenté, avec une amplitude de 10 à 40 % selon les publications [1]. Les mécanismes moléculaires expliquant ces effets ne sont cependant élucidés qu’en partie. Ce défaut est parfois comblé par certains concepts faux ou incomplets, véhiculés par les médias auxquels se réfèrent de nombreux patients ou personnes soucieuses de leur santé. La supplémentation en antioxydants (AO) est l’illustration de ce phénomène avec une consommation plébiscitée pour la protection du cancer, la prévention des événements cardio-vasculaires ou encore les pathologies liées à l’âge alors que l’interprétation des données de la littérature scientifique et épidémiologique devrait conduire à plus de prudence. La teneur élevée d’AO dans les fruits et légumes ainsi que l’association épidémiologique entre l’augmentation des taux sériques d’AO et la diminution du risque de survenue de certains cancers [1, 2] semblent justifier leur consommation. La proportion de la population utilisant une supplémentation en AO dépasserait les 20-30 % dans les pays industrialisés et est en augmentation [3, 4].

L’objectif de cet article est d’une part d’exposer les éléments biologiques qui étayent le rôle protecteur des antioxydants, d’autre part d’analyser les résultats des études épidémiologiques de supplémentation en AO chez des personnes saines ou chez des patients atteints de cancer et de tenter d’expliquer le paradoxe de leur action.

Biologie

Le terme antioxydant est un abus de langage utilisé pour désigner les molécules intracellulaires aux propriétés rédox qui peuvent, en s’oxydant réduire les radicaux libres (et par extension des espèces réactives de l’oxygène), et annihiler ainsi leur action délétère sur les constituants essentiels de la cellule. Les radicaux libres, produits de la chaîne respiratoire mitochondriale, et autres espèces réactives de l’oxygène (ERO), tels que le peroxyde d’oxygène, sont des molécules possédant une très forte réactivité chimique. Ils créent des dommages à l’ADN, aux lipides membranaires produisant des aldéhydes mutagènes et aux acides aminés jusqu’à produire des modifications structurales protéiques avec inactivation de leurs sites actifs. Le stress oxydant est l’accumulation toxique des ERO liée à un déséquilibre entre leur production et leur élimination. Il participe à l’oncogenèse par un certain nombre de mécanismes : mutations de l’ADN, activation de certains facteurs de transcriptions durant la progression tumorale (nuclear factor B et activator protein1), modulation de l’activité de protéines kinases impliquées dans la signalisation (PTEN, MAPK). Les ERO ont ainsi été impliquées dans de nombreux processus liés à l’oncogenèse : l’instabilité génomique, la prolifération, l’invasion, et la néo-angiogenèse.

Le rôle du stress oxydant dans l’émergence de cancers liés à des carcinogènes chimiques (tabac en particulier) ou à des processus inflammatoires chroniques est bien étayé.

Les antioxydants peuvent être endogènes comme les enzymes – et leurs cofacteurs – qui détoxifient les ERO (catalase, superoxyde dismutase, glutathion peroxydase – glutathion et thioredoxine), ou exogènes et apportés par l’alimentation ou des compléments alimentaires de synthèse. Parmi ces derniers, le sélénium (minéral), le β-carotène (provitamine A), la vitamine A, l’acide ascorbique (vitamine C), le tocophérol (vitamine E), les polyphénols et le lycopène sont les plus connus. Leur action protectrice contre la carcinogenèse a été étudiée de nombreuses fois in vitro [5] et a justifié les études de supplémentation dans les années 1980. Les antioxydants diminuent le taux de mutation sur l’ADN et dans certains modèles ralentissent la prolifération tumorale et diminuent les processus d’invasion et de néo-angiogenèse. Ils pourraient également diminuer la formation des molécules carcinogènes ou accélérer leur élimination via le cytochrome P450 [6].

Cependant, si les antioxydants protègent la cellule de l’action pro-carcinogène des ERO, ils peuvent de la même façon empêcher certains mécanismes de défense essentiels, tels que l’apoptose ou la phagocytose. Ainsi, la transposition des résultats obtenus expérimentalement n’est pas toujours évidente au plan clinique.

Études épidémiologiques et essais cliniques

Parmi les données disponibles sur le lien épidémiologique entre la consommation d’antioxydants et l’incidence du cancer, les études observationnelles sont les plus nombreuses, souvent rétrospectives, non randomisées et intrinsèquement hétérogènes avec des résultats discordants, ne permettant pas de prouver de lien de causalité. Pour ces raisons, l’analyse des résultats des études interventionnelles doit être privilégiée. Ces études doivent être interprétées en prenant en compte deux paramètres primordiaux :
  • la dose apportée d’AO extra-alimentaires. Nous distinguerons les compléments à dose nutritionnelle (une à deux fois la dose quotidienne recommandée) et les suppléments à dose pharmacologique (dix à vingt fois la dose quotidienne recommandée) ;
  • le niveau de prévention auquel se place l’étude. Au stade de prévention primaire (avant tout événement carcinologique) ou au stade de prévention tertiaire (après la survenue d’un cancer et alors destinée à diminuer la prévalence des récidives).

Prévention tertiaire (tableau 1)

En ciblant une population de patients ayant déjà eu un cancer et à risque de renouveler un évènement cancéreux, les études de prévention tertiaire débutées dans les années 1980 étaient conçues avec l’objectif de démontrer l’effet protecteur des antioxydants dans les groupes pour lesquels cet effet devait être maximum.

Une première étude fut menée en Chine dans une région d’endémie de cancers du tractus digestif, principalement oesophage et estomac et où les carences en diverses vitamines concernent une proportion importante de la population (région du Linxian). Plus de 3 000 patients atteints de dysplasie oesophagienne ont été enrôlées dans cet essai randomisé contre placebo testant l’effet d’un complément de 14 vitamines et 12 minéraux pendant 6 ans [7]. À la clôture de l’essai, il n’y avait pas de modification de la prévalence de dysplasies gastriques ou oesophagiennes, ni de l’incidence de cancers et de la mortalité entre les deux bras.

Aux États-Unis, l’effet d’une supplémentation par sélénium a été étudié chez 1300 patients avec un antécédent de cancer cutané (hors mélanome) [8]. Près de 5 ans plus tard, le risque d’incidence de cancers baso-cellulaires n’était pas modifié et celui des spino-cellulaires était augmenté. Parce que l’action de la supplémentation sur la carcinogenèse nécessite, de part ses mécanismes biologiques plusieurs mois ou années, les auteurs ont re-analysé les données en occultant les événements survenus pendant les 2 premières années après randomisation. Avec cette nouvelle analyse, la significativité de l’augmentation du risque relatif de cancer cutané initialement observée disparaissait. Par ailleurs l’évaluation des cas de cancers de la prostate, non programmée dans le design de l’étude, retint l’attention des auteurs : le risque relatif de cancer de la prostate était significativement diminué de 75 % chez les malades supplémentés en sélénium (p = < 0,001).

Tableau 1 Études de prévention tertiaire.

Étude

Population

Schéma de randomisation

Bras

Durée

Résultats, mortalité

Linxian Trial, Chine [4]

3 000 patients avec carences alimentaires et dysplasie œsophagienne

Parallèle à 2 bras

14 vitamines/12 minéraux à DN Placebo

6 ans

Mortalité globale : RR = 0,93 ; IC 95 % = 0,75 – 1,16 Pas de différence en prévalence de dysplasie gastrique ou oesophagienne Toutes localisations de cancers : RR = 0,96 ; IC 95 % = 0,71 – 1,29

NPC, USA [5]

1 300 patients (900 hommes) avec antécédent de cancer cutané

Parallèle à 2 bras

Sélénium DP Parallèle

4,5 ans

Incidence tous cancers : pas de différence Non-mélanomes : RR = 1,27 ; IC 95 % = 1,11 – 1,45 Baso-cellulaires : RR = 1,09 ; IC 95 % = 0,94 – 1,26 Spino-cellulaires : RR = 1,25 ; IC 95 % = 1,03 – 1,51 Après exclusion des 2 premières années de suppléments, non-mélanomes : RR = 1,20 ; IC 95 % = 0,98 – 1,47 Après exclusion des 2 premières années de suppléments, cancers de prostate : RR = 0,25 p = < 0.001

Prévention primaire (tableau 2)

Un essai de prévention primaire de grande envergure concernant 30 000 personnes fut également mené dans la région du Lixian [9]. L’effet de 5 associations de molécules antioxydantes à doses nutritionnelle, données pendant 5 ans était étudié. Dans le bras associant bêta-carotène, vitamine E et sélénium, les risques relatifs (RR) de mortalité globale et d’incidence de cancers gastriques étaient diminués respectivement de 9 % (RR = 0,91 [IC 95 % 0,84 – 0,99], p =0,03) et de 21 % (RR = 0,79 [IC 95 % 0,64 – 0,99]). Il faut cependant pondérer ces résultats par leur faiblesse statistique ; en effet les intervalles de confiance (IC) étaient à 95 % et les données de cet essai ont été explorées par une quarantaine d’analyses de sous-groupes toujours avec les mêmes IC.

Deux essais randomisés comparables entre eux car ciblant une population à risque de cancer du poumon ont été menés aux États-Unis (Carotene And Retinol Efficacy Trial, CARET, chez des fumeurs actifs ou sevrés et des personnes exposées à l’amiante [10]) et en Finlande (Alpha-Tocopherol Beta-Carotene, ATBC, chez des hommes fumeurs [11]). L’essai CARET testait la combinaison de bêta-carotène et de vitamine A contre placebo. L’essai ATBC était construit sur un plan factoriel 2 x 2 avec de la vitamine E et du bêta-carotène. Tous ces nutriments étaient administrés à doses pharmacologiques. Bien que largement usité, le schéma factoriel ne semble pas le plus approprié. En effet, les fruits et légumes n’apportent pas que des AO et encore moins une seule espèce antioxydante or nous ne savons pas comment ils interagissent entre eux à fortes doses. Chaque bras de ces études menées selon un schéma factoriel ne devrait donc être interprété qu’indépendamment les uns des autres. Les résultats furent surprenants : la supplémentation en bêta-carotène était associée à une augmentation significative de 18 % de l’incidence des cancers broncho-pulmonaires dans l’essai ATBC, de 28 % du risque relatif de ce cancer dans l’essai CARET et des mortalités spécifiques dans les deux essais. Aucune donnée n’est venue contredire ces résultats à ce jour. La mise à jour des évènements en 2003 dans la cohorte des patients ATBC (10 ans après la clôture de l’essai) a montré que l’effet délétère de la supplémentation disparaissait à distance de son arrêt [12]. La supplémentation extra-alimentaire en bêta-carotène à fortes doses est donc contre-indiquée chez les patients à haut risque de cancer broncho-pulmonaire.

D’autres études non ciblées ont été réalisées sans conduire à des résultats significatifs. La supplémentation en bêta carotène pendant 12 ans parmi une population de 22 000 médecins américains (Physicians’ Health Study I, PHS I, [13]) n’a pas modifié significativement le risque de cancer toutes localisations confondues. En particulier le risque de cancer broncho-pulmonaire n’était pas augmenté ; la faible incidence de cas de cancers broncho-pulmonaires (169 cas en 12 ans) et la faible proportion de fumeurs actifs à la clôture de l’essai (11 %) expliqueraient ce résultat. Néanmoins, un nouvel essai, PHS II, a été construit dans la continuité de PHS I avec un recrutement de 15 000 médecins répartis selon un plan factoriel 2 x 2 x 2 x 2 comparant vitamine C, vitamine E, bêta-carotène et un mélange de plusieurs autres vitamines. PHS II ne devrait donc pas apporter de nouveaux résultats significatifs.

L’étude Women’s Health Study (WHS) [14] s’intéressant à une population féminine (13 % de fumeuses) n’a pas montré non plus de bénéfice à la supplémentation en vitamine E pendant 10 ans. Il existait un bras recevant du bêta-carotène mais il fut clos dès la publication d’ATBC soit après une durée médiane de 2 ans. Son analyse ne montra pas d’augmentation du risque de cancer broncho-pulmonaire.

L’étude SUVIMAX (Suppléments en vitamines et minéraux antioxydants) initiée en 1994, testait l’impact d’un apport complémentaire en vitamines et minéraux antioxydants (bêta-carotène, vitamines E et C, zinc et sélénium), à doses nutritionnelles [15]. Elle constitue du fait de son caractère national et du type de complémentation utilisée une importante source d’information sur l’effet des compléments en AO dans la population française. Les résultats sur l’incidence des pathologies tumorales publiés en 2003 sont négatifs pour la cohorte dans sa globalité. Cependant, parmi les hommes (39 % du recrutement), l’incidence des cancers toutes localisations confondues était diminué de 31 %, p = 0,008. Cette différence d’effet entre hommes et femmes était expliquée par les auteurs par le fait que les hommes avaient, avant l’initiation du traitement, un taux sérique moyen de bêta-carotène plus faible que les femmes, ce qui pouvait être le reflet d’une moindre consommation de fruits et légumes riches en AO. Néanmoins, il faut remarquer que l’écart entre les hommes et les femmes de l’incidence des cancers apparaissait, de façon étonnante, dès les premiers mois d’intervention, et ne pourrait donc pas être expliqué par un effet protecteur des antioxydants sur les mécanismes d’oxydation pro-oncogéniques. Parmi les études de sous-groupe conduites au sein de SUVIMAX, l’une montrait une diminution du risque de cancer de la prostate, mais seulement parmi les hommes qui avaient un PSA à la randomisation inférieur à 3 ng/mL (RR = 0,52 IC 95 % = 0,29 – 0,93) [16]. Cependant, l’incidence du cancer de la prostate est reliée aux modalités de son dépistage, or celles-ci étaient insuffisamment détaillées. On note par exemple que 62 cas de cancers de la prostate étaient recensés à la clôture de l’essai (après plus de 7 ans) et 41 nouveaux cas étaient diagnostiqués lors de la première année post-interventionnelle. L’augmentation importante de la prévalence de ces cancers pouvait être liée à une intensification du dépistage (avec une augmentation de la fréquence de dosage du PSA parmi les hommes du bras placebo) en raison de la levée de l’aveugle après arrêt du traitement.

Tableau 2 Études de prévention primaire

Nom de l’étude

Recrutement

Schéma de randomisation

Bras

Durée

Résultats : mortalité

Autres résultats principaux

Linxian, population générale [6]

30 000 personnes

Parallèle à 5 bras

Retinol/Zinc DN Riboflavin/Niacine DN Vitamin C/Molybdenum DN bêta-carotène/Vitamine E/Sélénium DN Placebo

5 ans

Pour le bras bêta-carotène/Vitamine E/Sélénium DN : Mortalité globale : RR = 0,91 ; IC 95 % = 0,84 – 0,99 Mortalité liée aux cancers : RR = 0,87 ; IC 95 % = 0,75 – 1,00 Mortalité liée aux cancers gastriques : RR = 0,79 ; IC 95 % = 0,64 – 0,99

Pour le bras bêta-carotène/Vitamine E/Selenium DN : Cancers gastriques : RR = 0,84 ; IC 95 % = 0,71 – 1,00

ATBC [8]

29 000 personnes

Factoriel 2 x 2

Vitamine E DP Bêta-carotène DP

6 ans

Mortalité globale avec bêta carotène : RR = 1,08 ; IC 95 % = 1,01 – 1,16

Incidence cancers broncho-pulmonaires avec bêta carotène : augmentation de + 18 % ; IC 95 % = + 3 % à + 36 % Incidence cancers de la prostate avec alpha tocopherol : diminution de – 32 % ; IC 95 % = - 47 % à – 12 %

CARET [7]

18 000 fumeurs actifs ou sevrés et personnes exposées à l’amiante

Parallèle à 2 bras

Bêta-carotène + Vitamine A DP Placebo

4 ans

Mortalité liée aux cancers pulmonaires : RR = 1,46 ; IC 95 % = 1,07 – 2,00

Incidence des cancers broncho-pulmonaires : RR = 1,28 ; IC 95 % = 1,04 – 1,57)

PHS I [10]

22 000 hommes médecins dont 50 % fumeurs actifs ou sevrés

Factoriel 2 x 2

Bêta-carotène DP Aspirine

12 ans

Incidence toutes localisations de cancers confondues : RR = 0.98 ; IC 95 % = 0,91 – 1,06 Incidence des cancers broncho-pulmonaires chez fumeurs actifs : RR = 0.90 ; IC 95 % = 0,58 – 1,40

SUVIMAX [12]

13 000 dont 15 % fumeurs actifs

Parallèle à 2 bras

Association : Vitamine C DN Vitamine E DN Bêta carotène DN Sélénium DN Zinc DN vs Placebo

7,5 ans

Incidence tous cancers : 4,1 % bras actif vs 4,5 % bras placebo ns Toutes localisations de cancers, population masculine : RR = 0,69 ; IC 95 % = 0,53 – 0,91 Cancers de prostate : RR = 0,88 ; IC 95 % = 0,60 – 1,29 Cancers de prostate si PSA baseline < 3 ng/mL : RR = 0,52 ; IC 95 % = 0,29 – 0,92

WHS [11]

40 000 femmes soignantes dont 13 % fumeuses actives

Factoriel 2 x 2 (x 2)

Vitamine E DP Aspirine (Beta carotène)

10 ans

Aucune différence en mortalité

Aucune différence en incidence de cancers, même dans le bras bêta-carotène 2 ans

SELECT

32 000 hommes

Factoriel 2 x 2

Sélénium DP Vitamine E DP

7 à 12 ans

Résultats en 2013

PHS II

15 000 hommes médecins

Factoriel 2 x 2 x 2 x 2

Bêta carotène DP Vitamine E DP Vitamine C DP Multi vitamines DN

5 ans

Essai clos

Évaluation des risques cardiovasculaires, de cancer de la prostate, de cataracte, de DMLA… Puissance de détection d’une baisse de 20 % du risque de cancer de la prostate : 45 % Puissance de détection d’une baisse de 30 % du risque de DMLA : 36 %

Méta-analyses (tableau 3)

L’hétérogénéité entre les différentes études rend leur analyse complète difficile, toutefois plusieurs méta analyses ont rassemblé les données évaluant l’effet des AO sur le risque de cancer.

Deux méta-analyses ont examiné pour les cancers broncho-pulmonaire [17] et colorectal [18], les résultats d’études de prévention primaire ou tertiaire. Le risque relatif de cancer n’est pas modifié significativement par la prise d’une supplémentation en AO en général, ni par la prise en particulier de l’une des molécules considérées (vitamines A, C, E, bêta-carotène, sélénium).

D’autres méta-analyses ont analysé la mortalité globale. La première, concerne la vitamine E et synthétise 19 essais de prévention primaire ou tertiaire (principalement en oncologie, cardiologie et neurologie) avec au total plus de 130 000 personnes [19]. En cas de supplémentation à dose nutritionnelle, le risque de mortalité n’est pas significativement modifié (- 16 décès pour 10 000 personnes/essai, IC 95 % = - 41 à + 10/10 000 personnes/essai), en revanche, à doses pharmacologiques, la supplémentation augmenterait le risque de mortalité (+ 39 décès pour 10 000 personnes/essai, IC 95 % = + 3 à + 74/10 000 personnes/essai), pour référence la mortalité dans les bras placebo est de 1 022 décès pour 10 000 personnes/essai.

Une deuxième méta-analyse rassemble 68 essais et plus de 230 000 personnes, suivant les règles de la Cochrane Library [20]. Le risque relatif de mortalité globale n’est pas modifié. En excluant les essais de qualité insuffisante (un tiers d’entre eux), le risque relatif de mortalité est augmenté (RR = 1,05, IC 95 % = 1,02 – 1,08) pour l’analyse conjointe de tous les AO. L’analyse spécifique des différentes molécules montre une augmentation significative pour les supplémentations en vitamine A (RR= 1,16), en bêta-carotène (RR= 1,07) ou en vitamine E (RR= 1,04) seuls ou en combinaison. La vitamine C et le sélénium sont sans effet significatif sur la mortalité globale. Malgré la qualité de sa réalisation, cette étude ne peut affirmer définitivement le caractère délétère des AO étudiés. Il s’agit d’une mise en commun des résultats de nombreuses études source d’hétérogénéité car mêlant plusieurs populations supplémentées par un ou plusieurs AO à des doses pharmacologiques ou nutritionnelles et dans le cadre de modalités de surveillance différentes.

Sur la base de ces résultats, aucune société savante ou organisme d’état ne recommande la prise prophylactique d’AO en prévention primaire ou tertiaire des pathologies tumorales ou d’autre nature (hormis pour certains dans la dégénérescence maculaire liée à l’âge). Pourtant, une partie de la littérature reste favorable à la supplémentation en AO. Ioannidis et al. [21] ont par exemple montré que parmi les 16 articles publiés en 2006 sur l’implication du bêta-carotène dans la prévention du cancer, 3 (18 %) seulement était défavorables à la prise prophylactique de bêta-carotène et 10 (63 %) lui étaient propices. Ces derniers articles, souvent publiés dans des revues à impact factor supérieur à la médiane, citaient majoritairement des résultats d’études non randomisées, se référaient souvent à l’article de Peto de 1981 dans Nature [22] mais ne citaient jamais les résultats négatifs de l’essai CARET publiés 10 ans plus tôt [10].

Tableau 3 Méta-analyses

Méta-analyses

Résultats

Cancers pulmonaires [14] :

Chez les fumeurs ou exposés à l’amiante : RR = 1,17 IC 95 % = 0,97 – 1,43 Chez les personnes à faible risque : RR = 1,04 IC 95 % = 0,60 – 1,80

Cancers digestifs [15] :

RR = 0,90 IC 95 % = 0,77 – 1,05

Mortalité et vitamine E [16] :

Différence de mortalité DP : + 39/10 000 personnes ; IC 95 % +3 à + 74/10 000 Différence de mortalité DN : - 16/10 000 personnes ; IC 95 % - 41 à + 10/10 000

Mortalité et antioxydants [17]

Mortalité globale : RR = 1,05 ; IC 95 % = 1,02 – 1,08 Avec bêta-carotène : RR = 1,07 ; IC 95 % = 1,02 – 1,11 Avec vitamine A : RR = 1,16 ; IC 95 % 1,10 – 1,24 Avec vitamine E : RR = 1,04 ; IC 95 % 1,01 – 1,07 Avec vitamine C : RR = 1,06 ; IC 95 % 0,94 – 1,20 Avec sélénium : RR = 0,90 ; IC 95 % 0,80 – 1,02

Prévention des effets secondaires des traitements en oncologie

Le stress oxydant a été impliqué dans l’effet cellulaire des radiations ionisantes et de nombreux cytotoxiques antitumoraux. L’étude de l’influence des AO sur les effets secondaires des traitements anticancéreux (chimiothérapie, radiothérapie) a fait l’objet de plusieurs essais cliniques avec des résultats divers. Récemment, Lawenda et al. [6] ont réalisé une revue des essais randomisés en analysant l’effet de la supplémentation sur la mortalité. Les résultats appellent encore à une grande prudence. En effet, la supplémentation en AO peut dans certains cas favoriser la croissance tumorale et augmenter la mortalité spécifique et globale, comme cela est illustré par le RR de 3,38 [IC 95 % = 1,11 – 10,34] pour la mortalité des patients fumeurs ayant un cancer ORL prenant une supplémentation en vitamine E et β-carotène par rapport à l’absence de supplémentation pendant la période d’irradiation dans un essai de phase III canadien [23].

Le paradoxe des antioxydants

La notion de « paradoxe des antioxydants » [24] est parfois utilisée pour décrire les résultats négatifs inattendus. L’absence de transposition chez l’homme de résultats expérimentaux positifs in vitro peut s’expliquer par la complexité qui gouverne l’équilibre oxydo-réductif intracellulaire : tout AO peut devenir pro-oxydant en fonction de la concentration de son substrat, de l’intensité du stress oxydant intracellulaire et de sa propre concentration (dose nutritionnelle ou pharmacologique). Dans certaines conditions, une substance réputée antioxydante peut donc fort bien se comporter comme un véritable carcinogène.

Une explication biologique de l’effet délétère des AO dans les populations à risque élevé de cancer du poumon serait qu’une supplémentation en AO favoriserait le développement d’un cancer déjà présent à un état quiescent. Le processus d’apoptose qui requiert l’accumulation d’ERO pourrait être inhibé par les AO. Dans certains modèles, les cellules tumorales produisent une grande quantité d’ERO qui ralentissent leur croissance. Ainsi, la N-acétyl-cystéine (permettant de déplacer l’équilibre rédox du glutathion vers sa forme monomérique réduite) augmentait la croissance tumorale dans un modèle murin de cancer broncho-pulmonaire [25].

La constatation in vivo d’une diminution de l’effet biologique de certains anti-tumoraux lorsqu’ils sont associés à des AO est une autre illustration du rôle potentiellement dangereux de la supplémentation ; l’addition de N-acétyl-cystéine à un traitement par paclitaxel diminuerait l’activité anti-tumorale de celui-ci [25], et la vitamine C diminuerait l’efficacité thérapeutique du bortézomib sur de nombreuses lignées cellulaires tumorales humaines [26]. Ces deux exemples illustrent le fait qu’activité cytotoxique antitumorale et effet délétère des antitumoraux sont intimement liés et qu’il est très difficile de prévenir le deuxième sans retentir sur le premier.

Conclusion

Le fait que les AO sont des molécules actives aux effets biologiques encore mal compris doit être à l’esprit des professionnels de santé et du grand public. Ainsi, leur généralisation sans contrôle dans les « alicaments » ou sous forme de suppléments pourrait constituer un risque pour la santé publique. En l’absence de données complètes sur les effets in vivo des antioxydants, la prudence s’impose lors des conseils donnés aussi bien aux personnes saines soucieuses de leur état de santé et de la prévention du cancer, qu’aux malades atteints d’un cancer en cours de traitement. La vigilance doit être encore accrue chez les personnes prédisposées au développement d’un cancer du poumon. Si certaines données plaident à l’inverse pour l’utilisation de doses nutritionnelles chez des personnes réellement carencées, il est encore trop tôt pour recommander une telle utilisation en routine. Il semble judicieux de reprendre dans ce cadre la devise d’Hippocrate, « Primum non nocere », et de rappeler des règles hygiéno-diététiques habituelles à la prévention du cancer.

Références

1 World Cancer Research Fund AIfCR. Food, Nutrition, Physical Activity and the Prevention of Cancer: a Global Perspective. Washington DC, 2008.

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