ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Marie Darbon
Le métabolome (appelé ainsi par analogie avec les termes,
génome, transcriptome, protéome…) désigne l’ensemble des composés
organiques de petite taille, les métabolites, présents dans une
cellule, un tissu ou un milieu biologique. L’analyse de ce
métabolome pourrait permettre la mise en évidence de signatures
moléculaires (à l’instar des signatures génomiques) capables de
discriminer les tissus cancéreux des tissus sains.
C’est cette approche récente que le groupe d’Arul Chinnaiyan de
l’Université Ann Harbor dans le Michigan a adoptée dans le cas du
cancer de la prostate. En utilisant la chromatographie liquide et
gazeuse couplée à la spectrométrie de masse, Sreekumar et al.
[1] ont ainsi recherché les métabolites différenciant le tissu
prostatique sain du tissu prostatique cancéreux, issu de cancer
localisé ou métastatique. Parmi les 626 métabolites recensés, 87
distinguaient les tumeurs primaires des tissus sains, 226
discriminaient les tissus provenant de cancers localisés de ceux
issus de cancers métastatiques. Six des métabolites communs aux
tissus sains et cancéreux voyaient leur concentration augmentée de
façon marquée au fur et à mesure de la progression tumorale.
Les auteurs ont alors focalisé leur attention sur l’un de ces
6 métabolites, la sarcosine, dérivé méthylé de la glycine, du fait
des liens démontrés dans des études antérieures entre
l’augmentation du métabolisme des acides aminés et de l’activité
méthyltransférase, d’une part, et la progression du cancer de la
prostate, d’autre part [2, 3].
En utilisant une méthode particulièrement spécifique et sensible
(limite de détection : 10 femtomoles) pour mesurer les taux de
métabolites dans les spécimens biologiques, les auteurs ont
confirmé, dans une deuxième série d’échantillons, l’augmentation de
la concentration de sarcosine dans les tumeurs localisées (n = 36)
par rapport aux tissus sains (n = 25 ; p = 4
x 10-11) et dans les cancers métastatiques (n = 28)
par rapport aux cancers localisés (p = 6
x 10-11).
Ces résultats ont conduit Sreekumar et al. à postuler que
la sarcosine pourrait être un biomarqueur prédictif de l’évolution
du cancer de la prostate. La mesure des taux de sarcosine dans
les urines de patients ayant subi des biopsies prostatiques montre
que les concentrations du métabolite dans les urines des patients
avec biopsies positives (n = 44) sont significativement plus
élevées que celles observées dans les urines de patients avec
biopsies négatives (n = 51). La mesure des taux urinaires de
sarcosine apparaît en outre plus prédictive que celle des taux
sériques de PSA, lorsque ceux-ci sont compris dans la zone
intermédiaire de 2 à 10 ng/mL.
Les auteurs se sont ensuite attachés à démontrer la
signification biologique de l’augmentation de sarcosine au cours de
la progression du cancer. Ils ont pour cela entrepris une
étude sur modèles cellulaires. Ils ont montré que les taux du
métabolite sont plus élevés dans les lignées cancéreuses de
prostate par rapport à ceux mesurés dans les cellules épithéliales
prostatiques normales ou immortalisées. De plus, les taux de
sarcosine sont remarquablement bien corrélés au caractère invasif
des différentes lignées cancéreuses testées. L’addition de
sarcosine dans les milieux de culture confère une capacité invasive
aux cellules épithéliales prostatiques normales. Il en va de
même lorsque l’on induit une surexpression de l’histone
méthyltransférase EZH2 dans ces cellules (on observe alors une
augmentation marquée de la concentration de sarcosine dans les
cellules).
La conversion de la glycine en sarcosine est assurée par la
glycine N-méthyltransférase (GNMT). Les taux de sarcosine sont
également dépendants de l’activité de la sarcosine déshydrogénase
(SADH) qui reconvertit la sarcosine en glycine et de la
diméthylglycine déshydrogénase (DMGDH) qui génère de la sarcosine à
partir de diméthylglycine. L’extinction par RNAi de l’expression de
GNMT ou de DMGDH dans les cellules de cancer de prostate DU145
réduit sensiblement leur capacité invasive. A contrario,
l’extinction de SADH dans les cellules épithéliales prostatiques
normales confère à ces cellules le caractère invasif.
Enfin, Sreekumar et al. ont recherché une éventuelle
régulation, par le récepteur des androgènes (AR) ou les gènes de la
famille ETS (ERG, ETV1), de l’expression des gènes contrôlant les
taux cellulaires de sarcosine. Le traitement par les
androgènes des cellules de cancer de prostate VCaP (ERG positives)
ou LNCaP (ETV1 positives) induit une augmentation de GNMT et une
diminution concomitante de SARDH. Des expériences
d’immuno-précipitation de chromatine montrent une liaison directe
d’AR et d’ERG sur les promoteurs de GNMT et de SARDH dans les deux
types cellulaires alors que seul AR se lie sur les deux promoteurs
dans les cellules LNCaP. Très logiquement, la surexpression d’ERG
ou d’ETV1 dans les cellules épithéliales prostatiques non
cancéreuses est associée à une augmentation de la concentration de
sarcosine alors que l’extinction de l’expression du gène de fusion
TMPRSS2-ERG dans les cellules cancéreuses VCaP induit une
diminution de la concentration de sarcosine et de la capacité
invasive des cellules.
En résumé, cette étude est une illustration magistrale de
l’intérêt que peut avoir l’analyse du métabolome, avec la mise en
évidence d’un nouveau type de signature moléculaire, complétant
celles plus classiques apportées par les études génomiques. En
second lieu, ce travail met en exergue le rôle potentiel majeur que
pourrait avoir la sarcosine dans la progression du cancer de la
prostate. Il reste cependant à réconcilier cette fonction avec
l’observation antérieure d’une diminution de l’expression de
l’enzyme GNMT (et donc potentiellement du taux de sarcosine) au
cours de la progression des cancers de la prostate [4]. Enfin, à
l’instar des autres métabolites signant la progression tumorale
mais qui n’ont pas été étudiés plus avant dans ce travail, la
sarcosine apparaît comme un biomarqueur susceptible de compléter et
peut-être de surpasser les marqueurs existants ou en cours de
validation.
Références
1 Sreekumar A, Poisson LM, Rajendiran TM,
Khan AP, Cao Q, Yu J, et al. Metabolomic
profiles delineate potential role for sarcosine in prostate cancer
progression. Nature 2009 ; 457 : 910-4.
2 Tomlins SA, Laxman B, Dhanasekaran SM,
Helgeson BE, Cao X, Morris DS, et al. Distinct
classes of chromosomal rearrangements create oncogenic ETS gene
fusions in prostate cancer. Nature 2007 ; 448 :
595-9.
3 Varambally S, Dhanasekaran SM, Zhou M,
Barrette TR, Kumar-Sinha C, Sanda MG, et al.
The polycomb group protein EZH2 is involved in progression of
prostate cancer. Nature 2002 ; 419 : 624-9.
4 Huang YC, Lee CM, Chen M, Chung MY,
Chang YH, Huang WJ, et al. Haplotypes, loss of
heterozygosity, and expression levels of glycine
N-methyltransferase in prostate cancer. Clin Cancer Res 2007 ;
13 : 1412-20.
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