ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Jacques
Zambrowski
Service de médecine interne, hôpital Bichat, Paris, France
Droit et économie de la santé, université Paris-Descartes,
France
Article reçu le 27 Juillet 2007, accepté le 14 Mars 2008
Très récemment et pour la première fois, l’Institut national du
cancer (INCa), institution majeure engagée dans la lutte contre le
cancer en France, a publié un rapport documenté faisant le point
sur le coût de la prise en charge des patients en oncologie ou
traités pour une hémopathie maligne. L’Assurance maladie a, en
outre, fait paraître d’importants documents sur les dépenses liées
aux affections de longue durée (ALD). Ces publications, quasi
simultanées, donnent l’occasion de faire le point sur les
implications économiques du cancer, et en particulier sur le coût
des dépenses pharmaceutiques dans l’ensemble des dépenses de prise
en charge.
Malgré d’indiscutables progrès dans la prévention, le diagnostic
et le traitement du cancer, ce dernier demeure une préoccupation
majeure de santé publique en France comme dans l’ensemble des pays
industrialisés. Responsable de 150 000 décès par an dans notre
pays, soit un décès sur quatre chez l’homme et un décès sur quatre
chez la femme, le cancer est à ce jour la première cause de
mortalité prématurée [1], avant les traumatismes et les affections
cardiovasculaires. Il faut rappeler, par exemple qu’entre 50 et
64 ans la moitié des décès est due à un cancer [2].
Face à ce fléau, d’importants moyens ont été engagés par la
puissance publique, notamment par la mise en place du Plan cancer
et la création de l’INCa.
Au quotidien, l’Assurance maladie prend en charge à 100 %
plus de 1,25 million de nos concitoyens au titre du cancer
[3]. Ce nombre de patients en ALD pour cancer a augmenté de
62 % en dix ans [4]. Le cancer est devenu le deuxième poste de
dépenses au titre de l’ALD pour l’assurance maladie, avec un
montant de l’ordre de 14 milliards d’euros par an tous régimes
confondus [5].
Toutefois, rapportée au nombre de patients traités, la dépense
annuelle liée aux tumeurs malignes est environ le quart de celle
liée aux atteintes rénales chroniques, la moitié de celle rapportée
aux transplantations et les deux tiers de celle liée au VIH
[4].
Dans ce contexte, il a semblé nécessaire de faire le point sur
la part des dépenses liées aux médicaments dans ces prises en
charges.
Deux raisons justifient plus particulièrement l’intérêt d’une
telle synthèse :
- – régulièrement, et à cadence aujourd’hui accélérée, des
traitements de plus en plus performants sont proposés aux médecins
et à leurs malades, qu’il s’agisse de nouvelles molécules ou de
nouveaux protocoles, d’agents anticancéreux ou de médicaments dits
« de support » ;
- – la plupart des cancers étant traités en milieu
hospitalier, tant public que privé, il importe de prendre la mesure
de l’impact de ces médicaments sur les dépenses des établissements,
en particulier dans le cadre de la nouvelle tarification à
l’activité (T2A) et des dispositions qui permettent la prise en
charge « hors forfait » pour certains produits innovants
et onéreux.
Épidémiologie du cancer en France et poids pour l’Assurance
maladie
En mars 2007, l’INCa a publié une étude extrêmement complète,
conduite sous la direction de Franck Amalric, sous le titre
« Analyse économique des coûts du cancer en France – Impact
sur la qualité de vie, prévention, dépistage, soin,
recherche » [6]. D’autres éléments statistiques de grand
intérêt sont fournis par la CNAMTS, notamment dans une étude
consacrée, en octobre 2006, au coût pour l’Assurance maladie des 30
ALD [4].
Les chiffres ci-après proviennent, sauf mention spécifique
particulière, de ces deux études qui constituent un remarquable
état des lieux, permettant de disposer de données officielles,
fiables et actualisées sur la maladie cancéreuse et sa prise en
charge.
Chaque année, 280 000 nouveaux cas de cancers sont diagnostiqués
en France. Dans le même laps de temps, plus de 150 000 décès liés à
la maladie sont recensés, représentant 2,3 millions d’années
potentielles de vie perdues par rapport à l’espérance de vie de
personnes décédant d’autres causes.
Les cancers à l’origine du plus grand nombre de décès sont
d’abord ceux du poumon (plus de 27 000 décès par an et de 460 000
années de vie perdues), puis du côlon et du rectum (16 000 décès,
plus de 200 000 années potentielles de vie perdues). Viennent
ensuite les cancers des tissus lymphatiques (plus de 12 000 décès
par an), du sein (11 000 décès par an), de la prostate (9 000
décès par an), du pancréas, du foie, de l’estomac…
Ce poids humain considérable s’alourdit d’une double charge
économique que doit supporter la collectivité, tant du fait des
soins que de la perte de production due à l’impact de la maladie
sur la capacité de travail des patients et, dans certains cas, de
leur entourage.
Le coût direct du cancer pour l’État et l’assurance maladie est
voisin de 12 milliards d’euros par an, soit environ 6,6 %
de la dépense nationale de santé. Les soins représentent
l’essentiel, environ 90 % de cette somme (soit environ
11 milliards d’euros), que complètent des dépenses de
prévention, de dépistage et de recherche publique (tableau 1).
Fort justement, les auteurs du rapport de l’INCa soulignent que,
malgré une prise en charge exonérant les assurés sociaux du ticket
modérateur, le coût des soins doit être majoré de certaines
dépenses demeurant à la charge des patients. De même, il faut tenir
compte du coût de la charge de l’entourage du patient.
Si on élargit le coût de la prise en charge aux arrêts maladie,
leur coût pour les employeurs concernés est estimé à
500 millions d’euros, à rapporter aux 17 milliards
d’euros valorisant la production perdue du fait de la mortalité
imputable au cancer.
S’agissant des soins pris en charge directement par l’Assurance
maladie, ils concernent, pour les deux tiers, les soins en
établissement public ou privé, soit près de 7,2 milliards
d’euros en 2004, pour 3,7 milliards d’euros pris en charge au
titre des soins de ville (tableau
1).
Le bien-fondé de ces prises en charge est aujourd’hui manifeste,
puisque, sur la base des données des registres du réseau Francim
[7], le taux de survie relatif à cinq ans après le diagnostic
dépasse 90 % pour certains cancers, tels ceux de la thyroïde
ou du testicule, ou encore 84 % pour les cancers du sein, ou
77 % pour les cancers de la prostate. Les cancers colorectaux,
du poumon et de l’œsophage paient encore un lourd tribut à la
mortalité de la maladie, avec respectivement des taux de survie
relatifs à cinq ans de 56, 14 et 12 %.
Tableau 1 Coût du cancer pour l’État et l’Assurance
maladie en M€ (valeurs 2004) [5]
|
Coût total
|
11 923 M€
|
|
Soins
|
10 886 M€
|
|
Établissement de santé
|
7 185 M€
|
|
Soins de ville
|
3 701 M€
|
|
Politique de prévention
|
120 M€
|
|
Dépistage organisé
|
247 M€
|
|
Cancer du sein
|
194 M€
|
|
Cancer colorectal
|
53 M€
|
|
Recherche publique
|
670 M€
|
Coût du cancer dans le monde : des chiffres à comparer aux
coûts français
Ralph Crott, de l’Organisation européenne pour la recherche et le
traitement du cancer (EORTC), a conduit, en 2003, une évaluation
des coûts du cancer au niveau international [8]. Cette analyse
détaille et explicite les difficultés méthodologiques rencontrées
pour recueillir et surtout comparer des données de nature très
diverses rendant compte de pratiques dans des systèmes de soins et
de financement très différents. Divers exemples sont également
mentionnés. Ainsi, les coûts directs et indirects estimés du cancer
au Canada représentent 8,9 % du total des coûts de santé du
pays, les coûts indirects étant cinq fois supérieurs aux coûts
directs. Au Japon, le cancer est à l’origine de près de 11 %
des dépenses de santé.
Ce chiffre contraste avec celui d’une estimation faite par Brown
et al. [9], pour les États-Unis, qui fixent à environ 5 % la
part du coût du cancer, hors prévention, dans le total des coûts de
santé américains.
Aux Pays-Bas, les seuls coûts directs liés au cancer comptent
pour 4 % du total des coûts directs et l’on observe que le
coût des médicaments ne représente que 8,5 % de ces dépenses
totales liées au cancer.
Ces chiffres sont à comparer à ceux évalués en France : les
dépenses liées aux soins du cancer, soit environ 11 milliards
d’euros en 2004, représentent 6,5 % de la dépense courante de
santé (DCS).
Rappelons que la DCS est la somme des dépenses engagées par les
financeurs publics et privés pour la fonction santé. À la
consommation médicale totale (CMT : valeur totale des biens et
services médicaux consommés sur le territoire national), elle
ajoute les indemnités journalières, les subventions reçues, la
recherche, l’enseignement et les coûts de gestion de la santé.
La DCS en France a atteint 183,5 milliards d’euros en 2004,
soit en moyenne 2 951 euros par habitant. Le montant de
la consommation de soins et de biens médicaux
(CMT – prévention individuelle) est de
144,8 milliards d’euros. La dépense nationale de santé
représente, en 2004, 10,5 % du produit intérieur brut (PIB)
[10].
Analyse détaillée du coût des soins
L’étude des coûts de la prise en charge des patients atteints de
cancer doit être distinguée selon qu’il s’agit :
- – de soins curatifs, y compris les actes et examens à
visée diagnostique et les soins dits « de suite et de
réadaptation » ;
- – de soins de support, visant à atténuer les effets de
la maladie ou de certains traitements sur la qualité de
vie ;
- – des soins palliatifs, lorsque la maladie ne peut plus
être contrôlée et qu’il convient d’assurer au patient un confort de
vie, tant physique que psychique, jusqu’au terme de son
existence.
Nous n’envisagerons, ici, que les soins susceptibles d’être pris
en charge par l’Assurance maladie, tout en sachant qu’ils ne
recouvrent pas la totalité des interventions en faveur des malades,
qu’il s’agisse du temps et des actes effectués par les proches, les
associations diverses, des fournisseurs de produits ou de services
non remboursables, etc.
Les dépenses de soins en établissement hospitalier sont bien
identifiables, par l’exploitation de la base PMSI, enrichie
d’ajouts de la base SAE (statistique annuelle des établissements)
notamment pour les actes de radiothérapie. Les séjours sont
valorisés à partir de l’Échelle nationale des coûts. Les chiffres
publiés par l’INCa tiennent également compte, par ailleurs, des
dépenses dites « MIGAC » qui couvrent en particulier les
missions d’intérêt général des établissements, en particulier en
termes de formation et de recherche.
Sur ces bases, les dépenses de l’Assurance maladie au titre du
cancer sont données dans le tableau 2.
On note que le total de ces dépenses en 2004 s’est élevé à près de
7,2 milliards d’euros. La seule valorisation des séjours
hospitaliers compte pour plus de 6,2 milliards d’euros, soit
87 % du total.
En 2004, les soins de ville ont représenté 34 % des
dépenses totales de soins liés au cancer pour l’Assurance maladie
(tableau 2).
Pour rendre compte de la diversité des modes de traitement, il
convient d’observer la répartition des coûts selon ce critère (tableau 3). On observe que le coût des soins
pour les patients traités par chimiothérapie représente moins du
quart du total des soins, contre près d’un tiers pour les patients
traités chirurgicalement.
Tableau 2 Dépenses globales de l’Assurance maladie au
titre du cancer en M€ (valeurs 2004) [5]
|
Soins en établissements de santé
|
7 185 M€
|
|
Valorisation des séjours (base PMSI 2004)
|
6 241 M€
|
|
Radiothérapie établis. privés (base SAE)
|
399 M€
|
|
Médicaments pris en charge hors forfaits T2A
|
470 M€
|
|
MIGAC
|
75 M€
|
|
Soins de ville
|
3 701 M€
|
|
Soins ambulatoires
|
1 633 M€
|
|
Médicaments et autres biens médicaux
|
1 415 M€
|
|
Transports
|
653 M€
|
Tableau 3 Répartition des coûts selon le type de
traitement [5]
|
Type de traitement
|
Valeur PMSI 2004 (M€)
|
Pourcentage
|
|
Chimiothérapie
|
1 687
|
23
|
|
Chirurgie
|
2 156
|
30
|
|
Radiothérapie
|
746
|
10
|
|
Autres prises en charges médicales
|
2 597
|
36
|
|
Total
|
7 186
|
100
|
Dépenses de médicaments
Qu’il s’agisse de médicaments anticancéreux ou de médicaments dits
« de support », la contribution pharmaceutique à la prise
en charge des patients atteints d’un cancer est indiscutable, voire
décisive dans bien des cas. Le coût de ces traitements
pharmacologiques a été estimé dans diverses études [11]. L’INCa a
retenu une part de 13 % pour valoriser les dépenses liées aux
médicaments et autres biens médicaux par rapport aux dépenses liées
aux soins.
Une autre donnée essentielle à considérer est la part des
anticancéreux dans les dépenses pharmaceutiques des établissements.
Selon l’INCa [5], cette part s’est établie à 20 % en 2004,
moitié pour les médicaments pris en charge en sus des forfaits de
la tarification à l’activité (« T2A ») (470 millions
d’euros), moitié pour les autres anticancéreux, acquis par les
établissements et financés à l’intérieur des forfaits correspondant
au diagnostic ayant justifié l’hospitalisation selon le principe
des groupes homogènes de séjours (GHS) (425 millions d’euros).
Ces 895 millions d’euros sont à rapporter aux
3 532 millions d’euros consacrés par les établissements à
l’achat d’autres spécialités pharmaceutiques, pour un marché total
s’établissant donc à 4 427 millions d’euros.
L’étude de l’INCa fait état de la progression au cours de la
dernière décennie des dépenses en médicaments anticancéreux,
signalant que l’accroissement des dépenses pour cette classe de
médicaments représente 37 % de l’augmentation totale des
dépenses pharmaceutiques à l’hôpital.
Les chiffres sont indiscutables. Encore convient-il de les
expliciter. L’INCa lui-même donne un premier élément d’analyse, en
remarquant, d’après une étude du Karolinska Institut et sur l’accès
aux médicaments anticancéreux en Europe [12], que ce sont
essentiellement les nouveaux médicaments qui sont à l’origine de
cette progression.
Bon usage et accès élargi
En effet, nombre de ces médicaments à la fois innovants et onéreux
ont été inscrits par l’État sur la liste des spécialités
pharmaceutiques dispensées aux patients hospitalisés qui peuvent
être prises en charge, sur présentation des factures, par
l’assurance maladie en sus des prestations d’hospitalisation dans
le cadre de la nouvelle tarification à l’activité, conformément aux
dispositions de l’article L. 162-22-7 du Code de la Sécurité
sociale. Ce dispositif, assorti de strictes conditions de bon usage
auxquelles les établissements s’engagent par contrat vis-à-vis des
Agences régionales de l’hospitalisation, permet un accès
sensiblement plus ouvert qu’auparavant à ces spécialités. Rappelons
que : « s’agissant des spécialités pharmaceutiques, (…)
inscrites sur la liste prévue à l’article L. 162-22-7 (…)
ci-dessus, leur utilisation doit être conforme dès la date de
signature du contrat de bon usage, soit à l’autorisation de mise
sur le marché (…), soit aux protocoles thérapeutiques définis par
l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, la
Haute Autorité de santé ou l’INCa. À défaut, et par exception,
lorsque le prescripteur ne se conforme pas aux dispositions
précédentes, il porte au dossier médical l’argumentation qui l’a
conduit à prescrire, en faisant référence aux travaux des sociétés
savantes ou aux publications des revues internationales à comité de
lecture ». Ce n’est pas le moindre des mérites du Plan hôpital
2007 et du Plan cancer que d’avoir supprimé le recours aux
enveloppes fléchées et aux quotas imposés par l’impossibilité de
financer convenablement le recours à l’innovation alors même
qu’elle aura été médicalement justifiée. Il n’est donc pas étonnant
que ces antinéoplasiques dits « T2A » aient connu une
croissance plus sensible que les anticancéreux ne figurant pas sur
la liste, pour atteindre, comme nous l’avons indiqué ci-dessus,
environ 470 millions d’euros en 2004. C’est ce qu’indique la
figure 1.
Médicaments : environ les deux tiers du coût des
transports !
Ce n’est pas le résultat le moins surprenant de l’étude de l’INCa,
du moins pour ceux qui ne suivent pas ces dépenses au
quotidien : alors que les dépenses liées aux médicaments
anticancéreux innovants se sont élevées en 2004, comme nous l’avons
indiqué, à 470 millions d’euros, soit 4 % des dépenses
totales pour cancer de l’Assurance maladie, le coût, pour cette
dernière, des transports, associés aux soins ambulatoires des
patients cancéreux, a quant à lui atteint 653 millions
d’euros, soit 6 % des dépenses de soins pour cancer évaluées,
rappelons-le, à environ 11 milliards d’euros (tableau 2).
Le rapport observe que ces résultats sur le coût des
médicaments, et singulièrement des molécules innovantes pourtant
volontiers considérées comme onéreuses, sont en ligne avec ceux
relevés dans les autres pays européens.
ALD cancer : le quart des dépenses, derrière le
cardiovasculaire
Nous avons évoqué plus haut l’étude consacrée au coût des 30 ALD
pour l’Assurance maladie [4], réalisée par la CNAMTS en octobre
2006.
Cette étude a porté, pour l’année 2004, sur plus de
6 millions de patients en ALD, c’est-à-dire exonérés du ticket
modérateur et donc pris en charge à 100 % par l’Assurance
maladie au titre d’une ALD dûment reconnue. Le remboursement annuel
moyen par personne en ALD s’est établi à 7 068 euros. Les
auteurs montrent que le montant de ce remboursement annuel moyen
varie en fait selon les pathologies, 3 400 euros pour la
spondylarthrite ankylosante, 5 900 euros pour le diabète,
8 600 euros pour les tumeurs malignes,
9 200 euros pour les affections psychiatriques, 26
500 euros pour l’hémophilie. On pourrait encore citer la
sclérose en plaque, 10 100 euros, ou les affections chroniques
rénales sévères, 23 900 euros. Le remboursement annuel moyen
par personne atteinte du cancer est voisin de celui d’un patient
souffrant de la maladie d’Alzheimer, estimé à
8 450 euros.
La figure 2
donne les coûts moyens annuels pour quelques-unes des pathologies
prises en charge par l’ALD au titre du régime général de
l’Assurance maladie.
Vallier et al. [4] font remarquer que la croissance du nombre de
personnes en ALD (diabète et cancer notamment) au cours de la
dernière décennie a eu plus d’impact sur l’augmentation des
dépenses liées aux ALD que l’évolution des coûts moyens qui est
modeste en euros constants (+5,7 % en effectif versus
+1,0 % en coût, en taux de croissance annuel moyen entre 1994
et 2004). La croissance annuelle moyenne des patients admis au
bénéfice de l’ALD pour cancer sur la décennie s’est établie à
6,3 %, pour une croissance annuelle moyenne du coût moyen de
1,4 % en euros constants.
Pour l’ensemble des régimes d’assurance maladie obligatoire, les
tumeurs malignes et les affections malignes du tissu lymphatique ou
hématopoïétique ont conduit à un montant total de remboursements
estimé à 13 957 millions d’euros en 2004. On comparera ce
montant aux 17 519 millions d’euros consacrés aux
remboursements induits par les ALD cardiovasculaires, ou aux 10
227 millions d’euros dévolus aux affections psychiatriques de
longue durée, auxquelles on ne pense guère lorsque l’on parle de
pathologies coûteuses.
Les analystes de la CNAMTS ont étudié la répartition des
remboursements selon le libellé des ALD. Le tableau 4 donne, pour quelques affections, cette
répartition et notamment la part des remboursements de médicaments.
On voit que la part de la pharmacie pour l’ALD cancer, avec un taux
de remboursements pharmaceutiques évalué à 19,5 %, est
inférieure au taux moyen pour l’ensemble des ALD, relevé à
20,0 %.
Tableau 4 Répartition des remboursements selon les
libellés des ALD (%) [4]
|
Hon. médic.
|
Pharm.
|
Biol.
|
Soins infirm.
|
Soins kiné.
|
Transport
|
DM
|
Hôpital
|
Autres
|
|
Infection VIH, déficit immun.
|
1,6
|
62,4
|
1,2
|
0,4
|
0,4
|
1,0
|
0,8
|
30,6
|
1,5
|
|
Diabète
|
6,5
|
23,0
|
2,5
|
9,4
|
1,5
|
2,7
|
6,9
|
46,1
|
1,4
|
|
Hémophilies, aff. hémostase
|
0,9
|
63,3
|
0,4
|
0,6
|
0,3
|
0,5
|
0,5
|
8,8
|
24,7
|
|
Polyarthrite rhumatoïde
|
7,6
|
31,9
|
3,6
|
4,2
|
2,8
|
2,6
|
3,1
|
42,5
|
1,8
|
|
Hypertension artérielle sévère
|
7,5
|
24,0
|
2,2
|
6,1
|
2,3
|
2,9
|
3,7
|
49,7
|
1,5
|
|
Maladie coronaire
|
7,8
|
24,1
|
2,0
|
3,9
|
1,6
|
2,2
|
2,8
|
53,8
|
1,7
|
|
Insuffisance respiratoire
|
6,3
|
23,1
|
1,4
|
3,2
|
2,8
|
2,2
|
9,7
|
49,8
|
1,4
|
|
Maladie Alzheimer démences
|
4,3
|
14,6
|
1,0
|
13,6
|
3,9
|
2,0
|
5,1
|
54,3
|
1,3
|
|
Tumeur maligne
|
6,7
|
19,5
|
1,9
|
2,6
|
1,4
|
4,2
|
3,0
|
59,3
|
1,3
|
|
Ensemble des patients
|
5,7
|
20,0
|
1,7
|
4,4
|
1,9
|
3,1
|
3,8
|
57,8
|
1,6
|
Discussion : des coûts légitimes au regard du bénéfice
thérapeutique
Responsable de plus de 150 000 décès par an, soit 27 % de la
mortalité totale, le cancer demeure la première cause de mortalité
prématurée dans notre pays (plus de 42 000 par an) comme dans la
plupart des pays développés.
Si certains cancers (testicule, thyroïde…) ont vu leur pronostic
considérablement amélioré ces récentes années, d’autres (cancers
colorectaux, cancers du sein, du poumon, lymphomes…) continuent de
payer un lourd tribut tant en termes d’incidence – et d’impact
sur la qualité de vie des sujets atteints – que de
mortalité.
Le Plan cancer et la création de l’INCa ont bien marqué la
priorité que l’État entend donner à la lutte contre ce défi majeur
de santé publique. En choisissant de financer, en sus des forfaits
de la T2A, les médicaments les plus innovants mais aussi les plus
onéreux, la puissance publique a confirmé l’importance qu’il
convient d’accorder à la juste valorisation mais aussi au juste
accès s’agissant de progrès thérapeutiques significatifs, voire
décisifs [13].
La prise en charge du cancer représente globalement 11 %
des dépenses de l’assurance maladie.
Le cancer est le deuxième poste de dépenses pour l’assurance
maladie en ALD, avec 14 milliards d’euros. On note, cependant,
que les dépenses annuelles moyennes par patient ne sont pas les
plus élevées, puisqu’elles sont de l’ordre de 8 600 euros
par an, nettement moins par exemple que les dépenses pour les
patients porteurs du VIH ou les insuffisants rénaux.
La dépense pharmaceutique est estimée à 19,5 % des montants
pris en charge chez les patients traités pour cancer, alors qu’elle
est de 20 % sur l’ensemble des ALD.
Ainsi, le coût des médicaments du cancer (anticancéreux
innovants ou non et tout autre médicament de soins de support),
représente 2,72 milliards d’euros par an, soit 4,9 % des
dépenses de l’assurance maladie du régime général au titre des ALD
et 2,1 % des charges totales dudit régime général.
Plus globalement pour la collectivité, les médicaments du cancer
ne comptent que pour 1,5 % de la DCS au niveau national et
ceux qui sont pris en charge en sus des forfaits T2A comptent pour
0,26 %.
Compte tenu de l’apport de ces médicaments, en termes de survie
et/ou de qualité de vie, une telle dépense ne saurait être taxée
d’excessive. Au reste, toutes les études publiées, aux dires mêmes
de l’INCa, concluent à l’efficience médico-économique de ces
traitements, c’est-à-dire à un rapport coût/bénéfice favorable.
Mais, ces études sont encore peu nombreuses et souvent réalisées
dans un contexte qui n’est pas celui du système de soins français.
Nous manquons ici de données totalement convaincantes fondées sur
des approches méthodologiquement irréprochables. Il serait
souhaitable que l’on puisse disposer davantage d’études
coût-efficacité ou coût-utilité par exemple, dans la continuité des
trop rares exemples publiés à ce jour [14]. La mission d’évaluation
médico-économique, récemment confié à la Haute Autorité de santé,
donne à cet égard un signal fort quant à l’importance d’intégrer la
dimension économique et la recherche d’efficience dans l’évaluation
des modes de prise en charge.
La santé, on le sait, n’a pas de prix mais à l’évidence un coût.
Les données économiques officielles permettent de relativiser le
coût des traitements du cancer lorsqu’on les corrèle aux bénéfices
établis par les études cliniques de la littérature. Il faut
certainement s’interroger sur le bien-fondé médical des dépenses
supplémentaires engagées, par exemple en termes de survie ou de
qualité de vie. Moatti et al. [15] ont, à cet égard, rappelé que
« la plupart des innovations diagnostiques et thérapeutiques
obéissent à une loi des rendements décroissants, c’est-à-dire qu’il
faut toujours consacrer plus de ressources pour obtenir une même
unité supplémentaire de résultat, par exemple une année de vie
gagnée ». À titre d’exemple, Smith et Hillner [16] ont montré
que l’un des progrès les mieux validés en oncologie des 20
dernières années, l’adjonction d’une hormonothérapie et d’une
chimiothérapie aux traitements standard par chirurgie et par
radiothérapie des cancers du sein, permet des gains significatifs
en survie. De même, s’agissant du cancer colorectal, la revue
systématique de Krol et al. [17] indique que les nouveaux
médicaments ont permis une augmentation significative de la survie
globale médiane. Actuellement, les effets des nouvelles
combinaisons thérapeutiques continuent d’être investigués au cours
d’essais cliniques, ce qui devrait accroître l’amélioration du
bénéfice pour les patients.
D. Khayat a présenté à l’ASCO en 2007 une analyse réalisée en
août 2005 par Franck R. Lichtenberg (Columbia University et Bureau
national de recherche économique), citée dans l’étude coordonnée en
2006 par le Karolinska Institut [10]. Selon cette
analyse :
- – 44 % de l’augmentation du taux de survie à deux
ans observée entre 1992 et 2000 dans 50 centres américains peuvent
être attribués à l’utilisation de nouveaux traitements
anticancéreux ;
- – 14 à 19 % des différences entre les taux de
survie à cinq ans relevés dans les pays européens sont liés aux
différences dans la date d’introduction des nouveaux médicaments
dans ces pays ;
- – 30 % de la réduction des taux de mortalité du
cancer observée dans 20 pays (États-Unis et Europe notamment),
entre 1995 et 2003, peuvent être rapportés à l’utilisation de
nouveaux médicaments.
Conclusion
On retiendra des rapports officiels et des études académiques
récemment publiées que le cancer, première cause de mortalité
prématurée dans notre pays, représente environ 11 % du budget
de l’assurance maladie. D’un montant total voisin de
14 milliards d’euros, les dépenses liées au cancer sont
sensiblement inférieures à celles entraînées par les affections
cardiovasculaires.
Les dépenses annuelles moyennes par patient sont peu différentes
de la moyenne des autres pathologies chroniques si on les compare
aux néphropathies, aux suites de greffe ou aux pathologies liées au
VIH, significativement plus onéreuses. Rapportés au total des
dépenses liées au cancer pour l’assurance maladie, les médicaments
innovants comptent pour 4 %, moins notamment que les
transports associés aux soins ambulatoires qui représentent
6 %. Ainsi, ces mêmes médicaments anticancéreux innovants
comptent pour 0,45 % des dépenses totales de l’assurance
maladie.
L’apport des médicaments anticancéreux en termes de survie et de
qualité de vie est établi au travers de multiples études cliniques.
L’évaluation coût-avantage de ces nouveaux modes de traitement
devrait être confortée par davantage de travaux.
Pour la tutelle, qui a vocation à défendre les intérêts des
citoyens en termes d’accès aux soins et d’efficience des prises en
charge, il y a lieu de prendre en compte ce type de constat et de
s’interroger sur le bien-fondé des choix retenus, en tenant compte
à la fois du bénéfice clinique et social obtenu et de leur impact
effectif sur l’équilibre des comptes de l’assurance maladie.
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