ARTICLE
Auteur(s) : Philippe Jeanteur
Institut de génétique moléculaire de Montpellier
UMR 5535, IFR 122
Mieux vaut tard que jamais. L’attribution du prix Nobel de
physiologie et médecine à Mario Capecchi, Martin Evans et Oliver
Smithies ne surprendra que ceux qui croyaient qu’ils l’avaient
déjà. C’est en effet à eux que l’on doit les centaines de souris
dites knock-out (KO) parce qu’elles ont un gène inactivé par
recombinaison homologue, soit à l’état hétérozygote, soit même à
l’état homozygote si le déficit complet n’est pas létal.
La référence justifiée aux cellules-souches dans l’attendu du
prix, « Principes pour l’introduction de modifications
géniques spécifiques chez la souris par l’utilisation des
cellules-souches embryonnaires », donne une touche de mode à
des travaux déjà anciens puisqu’ils datent du milieu des années
1980 et qui ont très largement précédé l’engouement actuel dont
jouissent ces cellules. On peut dire que ces travaux reposent sur
la conjonction de deux avancées majeures : la capacité de
cultiver des cellules-souches embryonnaires (cellules ES) et la
maîtrise de la recombinaison homologue, le tout appuyé par une
grande expérience de l’embryologie et de la génétique.
Dans les premiers stades du développement de l’embryon, celui-ci
se présente comme une sphère creuse appelée blastocyste dont la
périphérie va donner les annexes embryonnaires dont le placenta et
une masse interne de cellules destinées à donner le fœtus. Ces
cellules ES sont dites multipotentes car elles vont donner
naissance à toute la variété des tissus de l’organisme adulte. On
peut les prélever par une micropipette et les mettre en culture au
laboratoire pour y effectuer l’étape de recombinaison homologue.
Leur mise en culture et l’établissement de lignées ayant conservé
leur multipotence représentent une avancée majeure qui a été le
fondement de ce domaine de recherche en pleine expansion.
Qu’en est-il de la recombinaison homologue ? Comme son nom
l’indique, la recombinaison homologue ne peut se faire qu’entre ADN
homologues donc entre deux versions du même gène. Elle est donc
limitée à recombiner des gènes de la même espèce mais, en revanche,
elle peut s’appliquer à n’importe lequel d’entre eux, d’où le nom
qu’on lui donne aussi de recombinaison générale et c’est ce qui en
fait tout l’intérêt. La recombinaison homologue est un phénomène
naturel très utilisé par la cellule pour réparer les altérations de
l’ADN pouvant survenir au cours de la vie de la cellule en
récupérant la séquence normale sur l’autre chromosome. Il se
produit spontanément mais avec une fréquence très faible qui ne
peut être exploitable expérimentalement que si l’on est capable de
l’amplifier par sélection.
Voici le protocole en quelques mots. Une copie inactivée du gène
ciblé est génétiquement manipulée de façon à lui intégrer des
marqueurs de sélection (par exemple la résistance à un
antibiotique) puis introduite dans la culture de cellules-souches
(on dispose maintenant de lignées établies). La construction est
alors transfectée par les moyens habituels (par exemple
électroporation). Les cellules ayant effectué spontanément la
recombinaison homologue conduisant au remplacement du gène normal
par sa copie inactivée, l’agent de sélection est ajouté jusqu’à
obtenir une culture ne contenant plus que des cellules mutées.
Elles sont alors réintroduites par micro-injection dans le
blastocyste où elles se mélangent aux cellules normales. L’embryon
qui résulte de la réimplantation de ce blastocyste sera donc une
chimère, c’est-à-dire un mélange de tissus provenant des cellules
normales ou mutées. Ces chimères sont par elles-mêmes de peu
d’intérêt. Mais certaines de ces souris porteront le gène muté dans
leur lignée germinale. C’est le croisement entre elles de ces
souris qui permettra de les sélectionner et donc d’obtenir une
lignée de souris KO hétérozygotes pour le gène en question. On
pourra alors tenter d’obtenir une souris homozygote en croisant
deux hétérozygotes entre elles, selon les principes de la génétique
mendélienne la plus classique. Cela ne sera possible que si le gène
en question n’est pas indispensable au développement de la souris.
Il arrive même que l’état hétérozygote soit déjà incompatible avec
le développement auquel cas toute la procédure échouera dès la
première étape. Pour élégante qu’elle soit, cette technologie est
et restera extrêmement lourde, longue et aléatoire quant au
résultat final. L’obtention d’une lignée de souris KO demande au
moins un an de travail et souvent plus et peut très bien déboucher
sur un animal sans phénotype. À déconseiller pour un
thésard !
Dans cette première version historique, ces techniques ont été
largement utilisées pour obtenir des centaines de lignées de souris
contenant un gène inactivé à l’état hétéro ou homozygote (ce que
l’on dénote par +/- ou
-/-, respectivement) et ont ainsi permis de
mieux comprendre leurs rôles in vivo. Pour autant, il est souvent
arrivé qu’aucune conséquence observable ne soit détectée, reflétant
la surprenante redondance fonctionnelle de certains gènes
appartenant à une même famille ou encore l’extraordinaire capacité
d’adaptation permettant de contourner une altération génétique
lorsque celle-ci est introduite dès les premiers stades du
développement embryonnaire. Plus simplement, cette apparente
normalité illustre également notre incapacité technique à analyser
des défauts parfois subtils (tels que certains troubles du
comportement) qui ne s’expriment jamais dans nos conditions
d’élevage standardisées.
Comme c’est souvent le cas pour les découvertes les plus
fécondes, celle-ci a connu au fil des ans plusieurs améliorations
et sophistications. Afin de contourner la difficulté dans le cas où
l’inactivation est létale au cours du développement embryonnaire,
d’autres chercheurs ont mis au point une technique très élégante de
recombinaison homologue dite conditionnelle ou inductible
(technique Cre-Lox) car il est possible de ne la déclencher qu’au
niveau de l’organisme adulte, et de plus dans un tissu
particulier.
Au-delà des informations fondamentales sur le rôle in vivo de
gènes individuels, il est vite apparu que cette technique pouvait
ouvrir la voie à la construction de modèles animaux des pathologies
humaines. Les mutations observées dans les pathologies étant la
plupart du temps beaucoup plus discrètes que l’inactivation
complète d’un gène (comme dans le cas des mutations ponctuelles),
les chercheurs ont alors développé la technique de knock-in qui se
démarque du knock-out par la possibilité d’introduire dans le
contexte du gène endogène des mutations identiques à celles
observées dans des pathologies. Ce type d’approche a été
particulièrement utile dans le cas de la modélisation de la
pathologie cancéreuse, comme par exemple la mutation V12 dans
l’oncogène Ki-Ras ou des mutations affectant le gène suppresseur de
tumeurs p53, des mutations très communément observées dans les
tumeurs humaines.
Ce type de modèle knock-in peut également se faire dans les
conditions d’inductibilité lorsque ces techniques sont combinées au
système Cre-Lox. Raffinement suprême, on peut maintenant induire
l’expression de ces mutants ponctuels, non seulement à volonté dans
l’organe choisi mais le faire dans des conditions d’induction
incomplète qui aboutit à des organes mosaïques juxtaposant des
régions porteuses de la mutation avec des régions normales. On se
trouve ainsi à mimer au mieux les événements oncogéniques tels
qu’ils surviennent chez les patients, où un clone transformé émerge
au milieu d’une région tissulaire saine, souvent à un âge déjà
avancé.
Il est tentant de rapprocher les travaux de Capecchi, Evans et
Smithies de ceux de Fire et Mello récompensés par ce même prix
l’année dernière. Ces derniers avaient découvert le phénomène
d’ARN-interférence qui permet à de petites molécules d’ARN (siARN)
de cibler la dégradation sélective d’un messager particulier. Cette
technique plus récente et infiniment plus rapide à mettre en œuvre
est très largement utilisée pour réaliser facilement et en grand
nombre des inactivations de gènes dans des cellules en culture.
Avec les siARN et les souris knock-out obtenues par recombinaison
homologue, on dispose donc de deux outils complémentaires pour
l’inactivation des gènes, le premier permettant des expériences
rapides et transitoires au niveau somatique, le second créant des
animaux génétiquement modifiés au niveau germinal donc parfaitement
stables et reproductibles. Remarquons cependant que l’on peut faire
aux siARN les mêmes objections qu’aux premières souris KO, à savoir
que l’effet obtenu est la suppression brutale de la synthèse d’une
protéine alors que les dernières sophistications de la
recombinaison homologue, et en particulier la technique du
knock-in, permet des actions beaucoup plus subtiles et proches des
situations pathologiques qui entraînent rarement l’inactivation
complète d’un gène.
Il est intéressant de rappeler que Mario Capecchi s’était déjà
illustré il y a plus de 40 ans (en 1966) par une découverte
majeure en montrant que la synthèse des protéines était initiée par
un méthionine-tARN spécifique (formyl-méthionine tARN chez les
bactéries). La vie de M. Capecchi est en elle-même un roman
qui mérite bien une petite digression. Son père disparu au combat
et sa mère déportée à Dachau en 42 alors qu’il n’avait pas
5 ans, il vécut d’errances et de rapines dans une bande
d’enfants avant de retrouver sa mère en 46 et d’émigrer aux
Etats-Unis pour rentrer dans un cycle éducatif normal à l’âge de
10 ans.
Voilà donc un prix bien mérité et qui n’avait que trop tardé.
L’année 2007 restera comme un très bon cru dans les annales du prix
Nobel de physiologie et médecine.
|