ARTICLE
Auteur(s) : C Jakubowicz, R Poinsot, T Rizk, M Siri, Antoine Spire
Si une politique définit depuis l’Antiquité un mode d’être et de
vivre ensemble dans ce qu’il est convenu d’appeler la Cité, il est
à première vue plus difficile de définir une culture qui semble
rencontrer les individus à la fois dans leur mode d’être au monde
et dans leur mode d’être ensemble.Convenons donc, à partir de cette
simple remarque, qu’une culture implique, génère, définit et
utilise un système de représentations et de normes conscientes et
inconscientes qui permettent à tout un chacun de se situer dans
l’espace, dans le temps et dans le langage : une culture, ce
serait donc un mode d’être qui donne un horizon de sens au monde1. Si on peut définir et lancer une
politique, on ne peut le faire s’agissant d’une culture : on
peut tout au plus étudier les conditions de son émergence et de ses
transformations. À partir de là, et s’agissant de la question de la
prévention, il faut distinguer politique et culture de prévention,
l’une pouvant éventuellement générer l’autre ou en être la
condition d’émergence ou d’effectuation.De fait, les politiques de
prévention en France peuvent se heurter à l’écueil d’une culture
sanitaire qui n’est pas nécessairement celle de la prévention,
contrairement à d’autres traditions nationales2. Il paraît donc judicieux de resituer la
notion de politique de prévention dans le cadre plus général, et
connu des philosophes, de la prudence3, donc de faire de cette notion une variété
de la politique de prudence et de la logique de l’action selon
Aristote. Mais comment articuler ce cadre de prudence propre à la
culture de prévention, qui ressort du domaine des représentations,
aux exigences politiques de l’action ?La culture est l’horizon
du monde dans lequel cette action, cette politique de prudence
vient s’inscrire. La politique de prévention est donc gestion des
risques, tentative de changer et de transformer par anticipation
l’état du monde, mais elle s’inscrit dans un système de
représentations qui la prédéterminent. Néanmoins, elle n’est pas
sans effet en retour sur cet horizon de représentations : elle
peut en bousculer, en transgresser, en redéfinir les limites, voire
les valeurs qui le fondent. La culture sanitaire où vient
s’inscrire une action préventive est ce qui lui donne du sens ou ce
qui l’en vide : elle est en quelque sorte la condition de sa
réussite.
Politiques et culture de prévention : un rapport
complexe
En France comme en Europe, les politiques de prévention se
succèdent, paraissant parfois s’opposer4 dans le temps et dans l’espace5. Cette succession et cette diversité, sont
néanmoins interrogeables : sont-elles le reflet d’une
véritable culture de prévention dont elles procéderaient ou
traduisent-elles plutôt les fluctuations voire les hésitations
d’une culture de prévention qui chercherait à se construire et à se
fonder ? Mais si une culture de prévention existe en France,
est-il possible de la définir, de la caractériser, voire de la
soumettre à une analyse critique pour la faire évoluer ?
Car il faut souligner l’accent qui est mis aujourd’hui sur la
prévention ; elle existe comme fait institutionnel, social et
économique en France − c’est la vocation de l’Institut national de
prévention et d’éducation pour la Santé (INPES) − elle a coûté
4,969 milliards d’euros en 20046
et elle s’inscrit de plus en plus dans le paysage social et
politique en tentant, sur plusieurs fronts, de transformer des
comportements au volant ou des pratiques sexuelles, d’inciter à
soigner des addictions au tabac, à l’alcool, aux médicaments ou aux
drogues, ou encore de créer des habitudes précoces de dépistage des
cancers. Mais malgré ce coût, cette relative visibilité actuelle de
l’INPES et cette montée en puissance des politiques de prévention,
on peut néanmoins se demander si, historiquement7, le curatif, les progrès techniques, la
recherche moléculaire n’ont pas été plus valorisés aux dépens de
l’épidémiologie parce que leur visibilité et leurs effets sont plus
mesurables.
On part de bas, on tente de rattraper et de combler un manque,
ce qui implique que, travaillant dans une relative urgence, on ne
pense pas suffisamment ces politiques, on investit peut-être, mais
sans discernement et sans évaluation suffisants… La culture de
prévention ne reste-t-elle pas une forme de parent pauvre8 de la politique et donc a fortiori de la
culture collective, témoignant ainsi peut-être du fait qu’on en
fait mais qu’on n’y croit pas assez, que ce manque de culture
sanitaire préventive constitue un frein à la conviction sociale et
à l’engagement politique et économique… ? S’est-on vraiment
interrogé au préalable, à partir de ce positionnement et de cette
représentation sociale de la prévention, sur ce qui était
susceptible de fonder une culture collective de la prévention et,
par là même, de rendre efficace ces politiques de prévention qui se
succèdent et dont on ne sait pas très bien ni comment ni si elles
sont véritablement évaluées et fondées ? Pour tenter
d’apporter des éléments de réponse à ces questions, quelques
réflexions s’imposent.
On peut, et la question interroge le sens et la définition de
nos politiques de prévention, se demander si la lutte contre la
toxicomanie, la conduite dangereuse au volant ou la généralisation
des mammographies relèvent bien des mêmes logiques de prévention.
Faut-il confondre sous une même terminologie – celle de la
prévention – des actions et des politiques qui gèrent des risques
et donc des effets différents ? Ne faut-il pas s’interroger
sur l’éventuelle inefficacité de tous ces efforts9, sur l’absence de résultats significatifs
de ces politiques, à l’exception de la conduite dangereuse au
volant qui s’est transformée récemment pour un ensemble de raisons
complexes allant de la peur de la sanction à l’aggravation des
campagnes de prévention ? Sont-ils le signe d’un échec
politique et social relatif des politiques de prévention, de la
nécessité de penser la prévention en termes de longue durée, qui
constituerait la temporalité propre de celle-ci, temporalité
identique à celle de l’histoire des mentalités ? Par exemple,
en matière de cancer10, faut-il
imputer à l’inefficacité des politiques de prévention
l’augmentation constante de la maladie depuis 20 ans, malgré
une diminution de la mortalité de 10 % de 1980 à 2000
concomitante à une augmentation du nombre de nouveaux cas de
30 %, du fait notamment de l’extension du dépistage, ou au
contraire souligner que la confusion qui règne entre dépistage et
prévention n’est pas propice à une évaluation sereine des
politiques ? Le dépistage demande en effet un engagement qui
se limite au recours à une technique, qui se répète à intervalles
réguliers mais espacés dans le temps, alors que la prévention
(alcool, tabac, alimentation, soleil…) nécessite un effort continu
et une modification substantielle des modes d’existence.
L’un des effets secondaires, peut-être même l’un des signes, de
ce qui est interprété comme un échec relatif – au lieu d’être
analysé comme une insuffisance et un déficit de culture de
prévention – est la montée en puissance de politiques, dont il
faudrait interroger la prétention à être de la prévention et qui
vont aujourd’hui dans deux sens :
- – celui du « tout-dépistage » : conçu
comme une véritable clé de la santé publique, le dépistage précoce
− dont on ne soulignera par ailleurs jamais assez qu’il permet
effectivement de sauver des vies − est alors confondu avec la
prévention qu’il tend à recouvrir ; mais peut-être, sans
contester la nécessité et l’utilité de certains dépistages, faut-il
distinguer entre prévenir, qui empêche la maladie d’apparaître, et
dépister, qui consiste à reconnaître la maladie quand elle est déjà
là…
- – celui de l’interdiction − assortie de sanction et de
« peur du gendarme » −, qui semble souvent la seule
solution politique lorsque la prévention publicitaire ne semble pas
marcher ou pas assez bien ni assez vite : mais la coercition,
qui est efficace pour sauver des vies – comme par exemple les morts
sur la route – ne l’est qu’en creux, que par absence d’une culture
de prévention fondatrice de politiques de prévention citoyenne,
responsabilisante, et pour quoi pas… joyeuse11 !
De ces deux tendances, on peut donner deux exemples, qui
pourraient avoir valeur paradigmatique :
- – Dans le champ du cancer, notre champ, il est devenu
communément admis, sans qu’on le questionne, que le dépistage
précoce des cancers du sein, du col de l’utérus ou du cancer
colorectal augmente considérablement les chances de survie des
patients. De fait, plus le diagnostic est précoce, c’est-à-dire
plus le cancer est détecté et traité à un stade primaire, plus les
chances de survie des patients augmentent, à 1 an, 5 ans, 10
ans… Mais n’est-ce pas là, selon Jörg Blech12, une forme d’illusion statistique ?
« La période de survie désigne le temps qui s’écoule entre le
diagnostic et la mort, et elle sera forcément plus longue si le
diagnostic intervient plus tôt », ce qui ne veut pas dire
qu’elle s’est réellement allongée… ? Or cette représentation
commune au monde médical, qui est elle-même un objet de
discussion13 dans la communauté
scientifique, a un lourd impact sur les politiques de santé
publique qui se donnent pour objectif d’augmenter les taux de
dépistage et donc de favoriser et de promouvoir systématiquement le
dépistage, sans se demander si le « tout-dépistage » est
toujours la bonne réponse, si dépister est la même chose que
prévenir et si l’une des raisons14
des conduites d’évitement ou de non-recours ne tient pas au fait
que la logique du dépistage15 et
la logique de l’individu16 ne
parviennent ni à s’entendre ni à se rencontrer parce qu’elles ne
parlent pas la même langue ?
- – Dans le registre du recours à l’interdiction, on
constate par exemple que les campagnes anti-tabac comme les
campagnes de prévention routière, informatives à l’origine, sont
devenues, au fil du temps17, de plus
en plus incriminantes pour les fumeurs et les conducteurs,
confondant dans une même logique comportementale des addictions qui
n’ont peut-être rien à voir les unes avec les autres. Ainsi en
est-il de ce double exemple, dont on voudrait ici souligner la
fausse symétrie : le conducteur est, au sens strict,
responsable de sa propre conduite et de son comportement parce que,
en définitive, c’est lui qui est maître, et qui doit le rester, de
son volant ; mais il n’en est pas de même du fumeur, dont
l’addiction n’est pas de sa seule responsabilité mais implique une
dépendance, celle-ci étant entretenue, voire suscitée, par la
politique agressive des grandes compagnies de tabac18. Or, faute d’atteindre leurs objectifs –
le changement des comportements et des mentalités – les politiques
de prévention actuelles tendent de plus en plus à pénaliser ou à
sanctionner les « fauteurs », compris ici dans le sens
restrictif des individus, conducteurs et fumeurs, qui sont ainsi
confondus dans une même logique de stigmatisation. C’est sur ce
point qu’on peut interroger cette tendance lourde de notre époque
et de notre société qui affecte par exemple, certaines pratiques
des compagnies d’assurance, en vogue outre-Atlantique19, ou l’instauration d’une législation
européenne plus anti-fumeurs qu’anti-tabac ou encore le fait
qu’être (ou se déclarer) fumeur devienne un critère d’embauche,
plus ou moins discriminant, dans certaines entreprises.
Mais ces politiques changent-elles les choses ?
Superficiellement, oui, au moins pour un temps : si l’on
développe l’exemple du tabac qui nous intéresse du point de vue du
cancer, le nombre de fumeurs semble baisser pour un temps, suite à
une nouvelle interdiction ou à une augmentation du coût du tabac…
pour repartir de plus belle quelques mois plus tard. Ne faut-il pas
interroger sur ce qui fait le fond de ces pratiques sociétales et
législatives qui visent avant tout les individus et semblent
ignorer que, pour les fumeurs, le problème relève peut-être
beaucoup plus à la fois d’une politique de santé publique qui leur
donne les moyens d’en finir avec leur dépendance20 et une politique de développement
industriel contraignante et/ou responsabilisante pour les
fabricants de cigarettes21 ?
Alors faut-il, dans l’attente de ces politiques de santé
publique, politiques qui supposent une évolution ou une
modification de la culture de prévention, se résigner et renoncer à
toute politique de prévention ? Certainement pas : mieux
vaut plutôt se demander ce qui échoue réellement ?
Sont-ce les politiques (lesquelles et pourquoi ?), les
campagnes menées, les messages promus qui sont mauvais ou
inadaptés ? Est-ce une question de moyens mis en œuvre, y
compris coercitifs, comme pour la prévention des conduites
dangereuses au volant ? Faut-il interdire, réprimer, prohiber…
afin d’obtenir des résultats comme c’est le cas pour la mortalité
sur la route ou, au contraire, inciter et éduquer les individus
pour qu’ils décident d’eux-mêmes de changer leur comportement comme
signe extérieur d’une modification du rapport à soi ? Le
problème qui se pose n’est-il pas de ne pas lâcher la prévention,
coûte que coûte, pour obtenir des résultats à long terme et
d’accepter, pour le court terme, d’en passer par des dispositifs –
limités dans le temps et dans leur nombre – d’interdiction et de
sanction, qui aient valeur transitoire, le citoyen n’étant jamais
idéal ? Ou bien encore, sans que cela soit nécessairement
compris ni conçu comme un renoncement à transformer les
comportements individuels, dans la limite du respect des droits et
de la liberté individuels, faut-il chercher à instaurer une logique
plus proprement politique et essayer de changer les règles du vivre
ensemble22 ? En travaillant par
exemple à remplacer ce qui semble prévaloir actuellement en matière
de culture de prévention – qui tend à reposer sur la stigmatisation
individuelle et aboutit à la mise en avant d’une nouvelle
normativité de type hygiéniste23 –
par une pratique collective qui organiserait la société de façon à
ce que la façon de s’alimenter, de fumer ou non, de vivre soit
conçue selon des principes d’égalité.
Des logiques de prévention différentes et adaptées
Il faut interroger et analyser les logiques qui sont à l’œuvre dans
ces différentes politiques de prévention…
La logique de la peur qui prévaut dans certaines campagnes,
notamment dans le domaine des cancers professionnels24, de la prévention routière et de la
consommation du tabac, semble efficace : elle est d’ailleurs,
à ce titre, de règle dans les cultures anglo-saxonnes qui y
croient. On ne peut pas ne pas tenir compte de cette
« expertise » et de ce succès. Mais on ne doit pas non
plus s’interdire de réfléchir au sens et aux implications de cette
généralisation à partir d’un cas de la logique de la peur. Il faut
interroger et informer cette prétention à l’efficacité fondée sur
cette logique passionnelle de la crainte : dans quel cadre et
sur quelle durée cette logique ou cette éthique de la peur est-elle
efficace : court, moyen ou long terme ? Et d’ailleurs,
suffit-il de faire peur ?
Alors pourquoi, malgré le lien avéré et démontré entre
consommation régulière de tabac et cancer, continue-t-on de
fumer ? Pourquoi, malgré les effets délétères et mortifères
des drogues, continuer à en prendre encore et encore sans pouvoir
ni peut-être même vouloir s’arrêter ? Pourquoi ne peut-on pas
entendre raison sur ces questions ? Pourquoi un argument
à la fois rationnel et raisonnable, ne semble-t-il rencontrer qu’un
faible écho compte tenu des moyens mis en place ? Est-ce parce
qu’il s’adresse à notre raison sans changer nos affects, parce
qu’il ne rencontre pas le désir que nous avons d’exister, qu’il n’a
aucun effet sur ce désir dans lequel s’enracine ou se déracine
notre existence ? On éprouve du « plaisir » à
conduire vite, à boire, à fumer ; on peut sans doute lever le
pied sur l’autoroute, c’est facile après tout, mais on arrête plus
difficilement de fumer ou de boire. « Je vois le bien et je
fais le mal » dit Ovide réinterprété par Spinoza, autrement je
vois ce qui me fait du bien et, aliéné ou enchaîné par mes
passions, je continue à faire ce qui me fait du mal ou pourra m’en
faire…
S’appuyer sur l’anthropologie pascalienne du divertissement
pourrait, de ce point de vue, nous fournir des outils pour penser
ce qui, dans cette quête périlleuse d’un plaisir qui nous divertit
de notre finitude, est constitutif de notre humanité, au-delà des
appartenances… Le goût du risque, de la mise en jeu et en danger de
nos vies ou de celles des autres que traduisent des
confrontations parfois ludiques, souvent désespérées, voire
pulsionnelles, avec la mort, la maladie, la prise de risque mortel
sont peut-être à comprendre comme des formes de mise à l’épreuve et
d’intensification de l’existence, voire des conduites initiatiques.
Elles sont sans doute à explorer et à prendre en compte pour rendre
efficace et opérant le discours de la prévention.
Certaines politiques de prévention menées peuvent être
ressenties comme négatrices de cette jouissance qu’il y a à
éprouver son existence, parce qu’elles n’offrent pas d’autres
alternatives que des logiques de culpabilisation, voire de
pénalisation, de ce que nous éprouvons soit comme une liberté,
fût-elle périlleuse ou futile, soit comme une aliénation
douloureuse mais impérieuse, à laquelle nous ne pouvons nous
soustraire et qui pousse à nous confronter avec la mort et la
finitude. Si ces politiques ne sont pas perçues, si elles ne
produisent un semblant temporaire d’« efficacité » qu’à
partir du moment où elles deviennent coercitives, c’est qu’il faut
chercher ce qui en bloque l’écho ou la réception chez ceux à qui
elles sont destinées. Si nous ne les entendons pas, – or nous y
sommes sourds, voire réfractaires – c’est qu’elles ne font pas
écho, qu’elles ne signifient rien pour nous… pour nos vies, notre
sentiment d’existence, qu’elles n’accrochent pas notre désir
d’exister ni ne comblent la vacuité de sens qui nous habite. À
moins d’être un militant convaincu de la prévention, c’est-à-dire à
moins de fonder une démarche de prudence sur une culture de la
prévention préexistante, nous sommes relativement imperméables à
son message… Ce qui n’invalide pas pour autant la nécessité dans
laquelle se trouvent les décideurs des politiques de santé publique
de promouvoir des campagnes de prévention, mais leur impose de les
penser et de les concevoir en vue du long terme, pour créer,
recréer ou susciter une culture de prévention propre à provoquer
cette perméabilité nécessaire à la diffusion et à la réception des
messages de prévention.
La valorisation d’une politique de prudence ?
Un premier travail de débroussaillage consisterait donc à se
demander ce qui peut faire obstacle ou au contraire favoriser,
donner de l’écho et du sens à une politique de prévention. Cela à
condition de ne pas perdre de vue que le singulier employé ici pour
politique de prévention désigne un pluriel collectif : il ne
saurait y avoir une mais nécessairement des politiques de
prévention qui visent des modes d’être qui ne sont pas les mêmes
selon qu’il s’agit de faire changer un comportement (la vitesse au
volant), d’en induire un nouveau (la pratique collective et
individuelle du dépistage et/ou celle des vaccinations), d’en
prévenir un autre (le passage à l’acte : consommation de
tabac, d’alcool, de haschish… chez les jeunes) ou de guérir d’une
addiction quelconque (tabac, alcool, drogues, médicaments…).
Prévenir, c’est donc anticiper des comportements et des actions qui
renvoient à des modalités d’être différentes, impliquant une forme
de rapport au monde et des valeurs différentes, c’est donc aussi
éduquer, former notre rapport et notre usage du monde de telle
façon qu’il intègre des valeurs de prudence.
De même, il convient de se demander si l’on n’est pas entré dans
une phase de confusion entre politique de précaution qui renvoie au
principe de précaution inscrit dans la Constitution, et politique
de prudence qui implique une anthropologie de la décision. La
notion de prévention implique donc le principe de responsabilité et
met en jeu une notion de prise de risque individuelle et
collective. Il n’est pas indifférent que nous ayons entendu
J.-N. Dumont, lors de la journée du 12 décembre 2005
organisée par l’INCa et consacrée au principe de précaution,
associer, sous couvert de les distinguer, précaution et
prévention : « On peut parler de prévention quand on
neutralise une possibilité objective, un danger prévisible. La
prévention fait obstacle au mal hors de moi. La précaution est
différente, car le danger vient de mon geste même, agir
précautionneusement c’est savoir que notre maladresse peut faire
dévier en mal le geste le mieux intentionné. Or la différence entre
la prévention et la précaution est grande : la prévention, qui
porte sur les obstacles extérieurs, est conduite par la sagesse de
la peur, la précaution, où je suis mon propre danger, fréquente les
abîmes de l’angoisse ». Cette description, qui paraît juste et
féconde au premier abord, fait cependant question car, en faisant
de la prévention une anticipation d’un mal objectif25, elle nous oriente nécessairement vers
une distinction entre une éthique de la peur et une éthique de
l’angoisse : mais l’une vaut-elle mieux que l’autre ?
Peut-on fonder une politique de prudence, voire générer une culture
de la prévention qui ne relève que de l’éthique de la peur ?
Une éthique de la peur peut-elle favoriser une culture de la
responsabilité, autrement dit une culture de prévention ?
N’est-ce pas plutôt une éthique de la responsabilité qui serait
elle seule capable de favoriser et de rendre possible l’émergence
d’une culture de prévention ?
La question se pose et doit donc être informée : Quelles
seraient les conditions génératrices d’une décision adéquate et qui
peut désigner une décision comme étant adéquate ?
Afin d’éclaircir et de justifier un peu plus fortement ce
dernier point, faisons appel ici à l’Ethique de Spinoza et au
Talmud commenté et revisité par Lévinas. Pour Emmanuel Lévinas, la
responsabilité est synonyme de la liberté qui se manifeste dans la
prise de décision qui engage l’individu irréversiblement :
mais cette liberté est entachée et suspecte si l’individu en
question décide sous l’empire de la peur ou de l’angoisse ;
c’est, de ce point de vue, une affirmation que Spinoza
n’infirmerait pas car il n’y a de liberté possible que lorsque
l’individu est pleinement actif, c’est-à-dire lorsque, libéré des
passions tristes qui amoindrissent son conatus26, il devient capable d’enchaîner des idées
adéquates27 qui peuvent aussi bien
prendre la forme de raisonnements, de méditations, de volitions ou
de décisions. La peur, pour Spinoza, ne peut être en aucun cas
génératrice de décisions adéquates28
parce qu’elle diminue ou amoindrit notre puissance d’exister :
une décision prise sous l’emprise de la peur – et a fortiori de
l’angoisse qui me soumet à mes propres fantasmes – ne saurait être
une « bonne » décision que sous l’effet du hasard.
Une éthique de la peur ne peut donc conduire ni à l’émergence
d’une politique de prévention ni encore moins à une culture de
prévention : seule une éthique du courage et de la joie est
capable de créer les conditions d’émergence d’une culture de
prévention.
Une culture de l’égalité et de la responsabilité
Comment faire émerger cette culture de la vie, cet horizon de
représentations nécessaires à l’établissement d’une culture de
prévention qui ne soit synonyme ni de privation de liberté, ni de
culte de l’individualisme ?
Il faut sans doute, de ce point de vue, se poser la question des
conditions de l’émergence de la double culture politique dont nous
avons hérité, marquée à la fois par les idéaux de 1789 inscrits
dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et par le
naufrage humain collectif d’Auschwitz. On a d’un côté la tentative
d’inscrire pour la première fois un principe de responsabilité dans
l’idée d’un homme libre, parce que pouvant prétendre à l’égalité de
droits avec tous les autres de par sa qualité d’homme, et, de
l’autre, le processus de néantisation puis d’anéantissement du
peuple juif, des hommes, des femmes et des enfants à qui on avait
auparavant dénié peu à peu toute humanité ; d’un côté l’idée
d’une fraternité universelle et sans distinction, de l’autre
l’anéantissement de cet idéal universel dans la boue de la Shoah.
Après 1945 et depuis l’effondrement de l’Union soviétique qui
constituait, même sous la forme du repoussoir, un référent en
termes de culture de l’égalité, la fraternité et ce qu’elle
impliquait de culte de la solidarité à l’intérieur d’un collectif,
on n’y croit plus29. Autrement dit,
nous héritons aujourd’hui d’une culture politique de l’égalité
« suspecte », entamée et attaquée sur tous les fronts du
libéralisme intellectuel, politique et économique triomphant comme
sur celui de l’individualisme à tous crins : la solution,
puisque les pratiques collectives semblent être en déshérence,
relèverait donc de la responsabilité des individus et non plus de
l’Etat. Mais la responsabilité peut-elle se penser en dehors de
l’égalité30, c’est-à-dire en dehors
d’une prise en charge collective qui implique que la société, comme
l’Etat, mette en place les conditions pour que cette
responsabilisation individuelle s’exerce ?
Peut-on ériger – et à quelles conditions – la responsabilité en
principe fondamental de l’individualisme politique ? De quelle
responsabilité s’agit-il ici ? Est-ce celle du patient,
sentinelle de sa santé ? De quoi sera-t-il responsable dans
cette configuration qui le transforme peu ou prou en combattant et
en gardien de sa santé ? De quoi ne sera-t-il pas
responsable ? Cette métaphore n’est-elle pas un avatar du
vieux principe de culpabilité selon lequel, lorsque l’on cherche un
responsable, c’est en vue du coupable contre lequel on pourra se
retourner ? Peut-on être responsable de sa santé comme on est
responsable de ses enfants ? Autrement dit, si l’on se
souvient du vieux principe grec développé successivement par
Aristote, Épicure ou Marc-Aurèle selon lequel il faut apprendre à
distinguer entre les choses qui dépendent de nous et celles qui
n’en dépendent pas, peut-on être responsable de quelque chose, la
santé ou la maladie, qui pour une part considérable ne dépend pas
de nous à titre individuel ? De quoi donc devons-nous ou
plutôt pouvons-nous être responsable à titre individuel ? De
quoi donc pouvons-nous accepter légitimement et légalement de
répondre ? Face à qui, aux médecins, à la Sécurité sociale,
aux assurances, à la société civile, aux institutions politiques,
au législateur ? Autrement dit, peut-on penser la
responsabilité sans la poser, d’une part, en termes d’autonomie
thérapeutique et, d’autre part, en termes d’égalité ou
d’égalisation des chances31, concept
qui relève d’une action collective ? donc d’une action
politique de l’Etat ? Comment se fait-il, par exemple, que les
cancers les plus mortels frappent en priorité les populations
précarisées32 ? Cela ne
signifie-t-il pas que l’image sociale de soi dégradée que l’on
véhicule tend à créer des résistances très profondes chez les
individus qui les conduisent à renoncer, voire à forclore de leur
pensée et de leur pratique, toute conduite préventive ou
prophylactique ?
Il semble bien clair par ailleurs, si on s’appuie sur l’analyse
d’Ewald33, que face à une demande de
soins exponentielle (donc infinie) à laquelle la réponse est
nécessairement finie, on ne peut s’aveugler sur l’état critique de
la situation de notre système de santé. Il faut être capable de
décider et d’assumer des priorités. C’est d’ailleurs l’enjeu de
l’émergence d’une culture de prévention : réussir une
prévention pour avoir moins de pathologies lourdes à traiter et
donc moins de coûts, instaurer une culture de prévention en vue
d’avoir une véritable politique de santé collective en lieu et
place d’une politique curative toujours plus dispendieuse.
Mais il ne s’agit pas pour autant de trancher dans le vif en
fonction d’intérêts, toujours privés, insouciants ou insoucieux des
valeurs de solidarité sur laquelle notre société démocratique s’est
néanmoins constituée et continue de fonctionner. Car il y a en
effet des solutions radicales de transformation de notre système de
soins. Mais ce sont des solutions qui, sous couvert d’une
valorisation des responsabilités individuelles qui ne serait rien
d’autre qu’une consécration des inégalités de vie, de chance, de
naissance, de fortune, de parcours professionnel ou de parcours de
soins, consisterait à consacrer le désengagement de l’Etat des
politiques de santé publique. Le « tout-prévention »
érigé en principe politique de santé publique ne saurait tenir lieu
de philosophie ou de culture de la prévention : au fond, il ne
s’agit que de remplacer un système par un autre, passer du soin à
la prévention pour faire moins de soin ou reporter le coût des
soins, quand ceux-ci sont nécessaires, sur les individus qui
seraient soumis à une logique d’assurance culpabilisante et non
plus responsable et prudente.
Vivre, c’est prendre et assumer des risques. Cela ne signifie
pas que je doive toujours « payer » pour ce risque de
vivre ; cela ne signifie pas que je doive me soumettre, en
échange d’un accès potentiel au système de soin, à un carcan
d’examens, de conduites, d’interdits et de précautions qui ne
pourraient que plomber mon désir d’agir ; cela ne signifie pas
que la maladie soit assimilable à un échec personnel, voire à une
conduite d’échec dont je doive rendre compte ; cela signifie
que mon existence s’accomplit dans cette dimension du risque,
autrement dit que son horizon étant la contingence et
l’indétermination, seule une culture politique de l’égalité
partagée est à même de prendre en compte cette dimension du risque
et de sa gestion inhérente à l’existence humaine. Non seulement une
culture de prévention ne peut être une culture de précaution34 à moins de faire disparaître la
dimension du risque du champ de l’action humaine tant collective
qu’individuelle, mais il ne peut y avoir d’émergence d’une culture
de prévention sans qu’il y ait au préalable réactivation et
refondation d’une culture de l’égalité35. Le véritable enjeu de l’émergence de
cette culture de prévention passerait sans doute, mais cela reste à
vérifier et peut être un objet d’étude, par une mise à plat du
système de soins actuel, s’agissant en particulier du cancer, y
compris dans ces tendances les plus inégalitaires, afin de faire
naître une réflexion sur les conditions dans lesquelles ces
inégalités peuvent être enrayées.21 Ce que
l’on appelle la responsabilité sociale des entreprises qui les
impliquent dans des programmes de développement et de financement
qui réaffectent leurs plus-values sur des projets de recherche ou
autres, qui contribuent à réduire la dépendance et ses effets, y
compris économiques, au tabac, assurant en retour aux entreprises
qui acceptent de se prêter au jeu une visibilité citoyenne.13 L’avance au diagnostic est un biais
méthodologique classique et les enquêtes internationales, en
particulier de cohortes prospectives, montrent qu’elle ne remet pas
nécessairement en cause la diminution de mortalité pour certaines
localisations tumorales.30 Par exemple,
qui peut donner des fruits et des légumes labellisés
« agriculture biologique » tous les jours à ses enfants,
leur faire faire du sport, quand par ailleurs on baisse les heures
de sport à l’école ? Qui a les moyens d’adopter des conduites
de prévention pour ses enfants ?22
Comme c’est le cas par exemple pour l’interdiction de fumer dans
les lieux publics que sont les cafés, les restaurants, les boîtes
de nuit… afin de protéger ceux qui y travaillent et qui subissent
les effets de la tabagie passive sans pouvoir s’en prémunir.14 Qu’il faudrait explorer.31 John Rawls. Théorie de la justice. Paris : Le
seuil, 1997.23 Pierre Zaoui, dans son
article déjà cité, analyse les tendances actuelles en référence à
la culture et à la politique hygiéniste qui prévalut notamment au
XIXe siècle, politique à la fois stigmatisante
individuellement et discriminante socialement.15 Qui est une logique globale de santé publique, à
la fois sociale et médicale.32 Dans le
monde ouvrier, pour les hommes, l’incidence des cancers du poumon
et des cancers de la sphère ORL est plus élevée, et vu la gravité
de ces pathologies, la mortalité est plus fréquente. Les inégalités
sociales de santé, sous la direction d’Annette Leclerc.
Paris : La Découverte/Inserm, 2000.24 C’est le cas par exemple de l’amiante où la
logique de la peur, soutenue par une pression sociétale, a fini par
être efficace.16 Qui est une logique
existentielle, singulière où chaque individu est face à la
représentation qu’il se fait de sa propre existence, de son sens et
de sa santé.33 Ewald F.
L’Etat-Providence. Paris : Grasset, 1986.25 Mais la prévention n’est-elle que cette
anticipation du mal ? Ne pourrait-elle pas être aussi
l’anticipation non pas du « bien », par opposition au mal
mais plutôt le calcul du bon et du mauvais, de ce qui est bon pour
moi et augmente ma puissance d’exister et de ce qui est mauvais
pour moi et diminue ma puissance d’exister ?17 Et dans un souci de protection et d’aide aux
fumeurs cela va de soi et il convient de ne pas l’oublier…34 Sans que cela signifie pour autant qu’elle
soit a contrario un culte du risque : il faut distinguer culte
du risque de culture du risque.26
C’est-à-dire son degré de puissance à exister, autrement dit son
désir compris comme réelle puissance d’être et d’agir conformément
à sa nature.18 Il faut nuancer car, par
exemple, on peut fumer dehors plutôt que sous le nez des enfants ou
des collègues ! Il serait intéressant de mesurer combien de
fumeurs ont baissé leur consommation, parce qu’ils ne peuvent plus
fumer dans leur bureau, et donc de fait s’habituent à mâcher du
chewing-gum et à s’en passer parce qu’ils sont absorbés par ce
qu’ils font ou n’ont pas le temps de sortir fumer… : ne
serait-ce pas une ruse de la raison qui fonctionne à sa
manière ? A contrario, a-t-on évalué si le fait de ne plus
fumer au bureau ne conduit pas les fumeurs à augmenter leur
consommation chez eux et donc à enfumer – et on connaît
l’importance de la tabagie passive – leurs proches plus qu’ils ne
le faisaient auparavant…35 Qui pour
autant ne doit pas non plus être un culte de l’égalité mais
participer de la naissance d’un civisme de la santé.27 Dans les cas de très fortes dépendances
tabagiques, physiques, cognitives, comportementales, l’enchaînement
des idées adéquates ne peut être pour ainsi dire restauré que dans
le cadre d’une relation entre le fumeur et un tabacologue : la
possibilité de ce genre de consultation relève d’une politique
comme de l’épanouissement d’une culture de prévention.19 Le fait que le principe d’égalité des droits ne
soit pas respecté selon que l’on est fumeur ou non-fumeur.28 C’est-à-dire capables de répondre et de
s’adapter à une situation singulière réelle.1 « Le monde n’englobe-t-il pas l’universalité de
tout ce qui est ? ». In : Husserl. Méditations
cartésiennes. Paris : Libraire philosophique J. Vrin,
1980.29 Jean-Claude Milner. Les penchants
criminels de l’Europe démocratique. Verdier, 2003.2 La culture médicale et sanitaire chinoise, par
exemple, accorde une place centrale à la prévention.3 Au sens aristotélicien de politique prudentielle,
c’est-à-dire au sens d’une action politique qui vient s’inscrire
dans un monde marqué radicalement par la contingence et
l’indétermination des futurs, où le succès de l’action, même
opportune, même pesée et pensée, n’est jamais assuré, où l’action
même est transformation irréversible qui achève et accomplit le
monde, ce qui oblige à la délibération et à l’anticipation de ses
effets possibles celui qui la fait. Aubenque P. La prudence chez
Aristote. Paris : PUF, 2002.4 Ce qui,
somme toute, ne constitue pas en soi une preuve d’invalidité de
celles-ci : les politiques de prévention évoluent et se
transforment en effet avec l’état des recherches biomédicales
qu’elles reflètent et traduisent dans les faits.5 On est par exemple passé d’une politique de
vaccination systématique d’origine pastorienne à une critique du
bien-fondé ou de l’efficacité de certains vaccins (BCG,
hépatite…) ; la période actuelle correspond à une phase de
promotion du « tout-dépistage », que ce soit pour le
cancer, les maladies génétiques, les maladies cardio-vasculaires,
le diabète…6 Toutes préventions
confondues.7 Au moins jusqu’à la
2e Guerre mondiale.8 En termes
de santé publique ainsi qu’en témoigne la faiblesse récurrente des
budgets.9 Sont-ils réellement suivis
d’effet ? Quel est l’impact d’une politique de
prévention ? Comment le mesure-t-on ? Et s’il y en a un,
combien de temps dure-t-il et combien de fois faut-il répéter ou
renouveler le message ?10 D’après le
plan Cancer, on estime qu’il y a 280 000 nouveaux cas par an et on
observe 150 000 décès dus au cancer chaque année.11 Pierre Zaoui Hygiènisme et libéralisme Vacarme
n° 1, hiver, 1997.20 De fait, mais
trop timidement encore, on va déjà dans ce sens : lors d’une
campagne récente (2002) sur France Inter pour aider les fumeurs à
arrêter, un médecin décrivait les difficultés que les intéressés
rencontraient. Interdire la cigarette dans les lieux publics et
promouvoir des aides possibles aux fumeurs ne sont pas
contradictoires, mais au contraire complémentaires d’une politique
de santé publique et de prévention.12
Jörg Blech. Ces traitements dont il faut se méfier Arles :
Actes Sud, 2007.
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