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Can children visit their relatives in an adult ICU?


Bulletin du Cancer. Volume 94, Number 7, 727-33, Juillet-Août 2007, Article original

DOI : 10.1684/bdc.2007.0406

Résumé   Summary  

Author(s) : François Blot, Audrey Foubert, Cécile Kervarrec, Nathalie Laversa, Cécile Lemens, Monik Minet, Olivier Petetin, Bruno Raynard, Frédéric Wolff , Réanimation médicochirurgicale, Institut Gustave Roussy, 39, rue Camille-Desmoulins, 94805 Villejuif Cedex.

Summary : For the last three years, our oncology ICU (intensive care unit) has been opened to visiting children between 0 and 18 years. Our objective was to attempt to decrease the psychological burden in critically ill cancer patients and their children. We report here the evaluation of this new policy. Encouraged by the child psychologists in our hospital, we first recorded the opinions of the nursing staff, patients and relatives about this innovative approach. As our preliminary findings were favourable, a liberalised greeting and education policy for visiting children was implemented. A dedicated procedure was followed in order to provide children with a better understanding of their parent’s disease, to alleviate any traumatic experience the visit might cause and to create an environment where mutual confidence would reign. After 2 years, each visiting child, patient, accompanying parent and the nursing staff were directly questioned using a specifically designed questionnaire. The daily lives of the staff, children, families and patients themselves appeared to be dramatically improved, even in the most difficult medical situations. Based on these promising results, the new policy has definitively been adopted in our unit. We propose that children ought to be allowed to visit a parent in the ICU and that this policy warrants evaluation in other types of units.

Keywords : intensive care unit, cancer, child, visit, ethical issues

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ARTICLE

Auteur(s) : François Blot, Audrey Foubert, Cécile Kervarrec, Nathalie Laversa, Cécile Lemens, Monik Minet, Olivier Petetin, Bruno Raynard, Frédéric Wolff

Réanimation médicochirurgicale, Institut Gustave Roussy, 39, rue Camille-Desmoulins, 94805 Villejuif Cedex

Article reçu le 6 Decembre 2006, accepté le 10 Avril 2007

Est-il possible d’ouvrir un service de réanimation aux visites des enfants de parents hospitalisés ? Depuis plus de 3 ans, notre service de réanimation oncologique a ouvert ses portes aux visites des enfants de 0 à 18 ans. Une telle libéralisation est d’autant plus importante, à notre sens, qu’elle concerne des patients de réanimation cancérologique, traités pour une pathologie menaçant le pronostic vital. À l’évidence, la libéralisation des heures de visite et l’accueil des enfants doivent bénéficier à la fois aux enfants et aux parents. D’une part, la préservation du statut psychosocial est une pierre angulaire d’une approche « autonomiste » du patient, permettant d’en limiter le stress au cours du séjour en réanimation [1, 2]. D’autre part, il nous semble essentiel d’anticiper et de maîtriser autant que possible, chez l’enfant, les conséquences présentes et futures du séjour en réanimation de son parent, y compris en cas d’évolution défavorable [3]. Les principaux arguments, résumés dans le tableau 1, plaident en faveur de la vérité aux enfants et de la libéralisation de leurs visites en réanimation.Nous présentons notre expérience d’ouverture du service, fondée sur une évaluation prospective pendant une période de 2 ans. Nous espérons ainsi encourager les soignants à ouvrir leurs portes aux visites des enfants, y compris lorsque leurs parents sont traités pour des maladies graves, voire létales.

Méthodes

Avant toute modification de notre politique d’accueil des familles et des enfants, nous avons préalablement réalisé une brève enquête téléphonique dans douze services de réanimation. La durée des visites, l’ouverture aux enfants, l’assistance éventuelle par les psychologues de l’hôpital et le ressenti des équipes sur l’accueil des enfants ont été étudiés.

Puis, encouragés et supervisés par les oncopsychologues de l’hôpital, nous avons décidé en 2002 d’ouvrir aux visites des enfants notre service de réanimation, une unité médicochirurgicale de 11 lits dans un centre de lutte contre le cancer de 380 lits. Jusqu’en 2002, les visites étaient limitées à 2 h 30 par jour, en deux périodes, et l’entrée des enfants restreinte. Afin de recueillir les opinions de l’équipe soignante, des patients et des familles sur l’ouverture du service aux enfants, 200 questionnaires ont été distribués pendant une période de 2 mois.

Les résultats de cette enquête s’étant révélés positifs, une nouvelle politique d’accueil et d’information a été mise en place. Dans un premier temps, le temps de visite a été étendu pour les adultes à 15 heures par jour, de 15 heures à 6 heures le lendemain, sans interruption. Dans un deuxième temps, les enfants ont été encouragés à visiter leurs parents hospitalisés aussi souvent que possible, sans âge limite. Le déroulement de la procédure était mené avec prudence et soin, selon cinq phases importantes détaillées au tableau 2. Le plus souvent, les enfants étaient reçus uniquement par un médecin et une infirmière du service. Dans quelques cas, notamment au début de cette nouvelle approche, l’aide des psychologues a pu être demandée. Après chaque visite, un debriefing informel et rapide était fait par l’équipe et, si possible, avec le parent accompagnant. Dans tous les cas, nous avons proposé à l’enfant et au parent accompagnant de participer au groupe d’enfants mensuel créé par l’unité de psychooncologie de l’hôpital [3].

Une évaluation soigneuse de cette nouvelle politique a été faite après 2 ans, en deux phases consécutives. D’abord, en avril 2004, infirmiers, aides-soignants et médecins ont été interrogés, afin de savoir s’ils étaient toujours disposés à recevoir les enfants, leur expliquer les traitements, les laisser assister à certains soins et si une limite d’âge était nécessaire. Leur participation directe ou indirecte dans l’accueil des enfants a été évaluée. Enfin, nous avons évalué le sentiment général de l’équipe quant aux conséquences éventuelles de cette libéralisation sur les enfants eux-mêmes, les parents hospitalisés et les accompagnants, ainsi que sur l’activité médicale et le vécu propre des soignants.

Dans une seconde et dernière phase d’une durée de 12 mois, lors de chaque visite, l’enfant visiteur, le patient, le parent accompagnant et le membre de l’équipe ont été directement interrogés. Entre le 1er janvier et le 31 décembre 2005, un questionnaire préparé avec les psychologues de l’hôpital a été soumis à chacun d’eux. En outre, les principales caractéristiques du patient, l’âge et le sexe de l’enfant, le lien de parenté avec le patient (enfant, petit-enfant…), le niveau de connaissance du diagnostic et de la gravité de la maladie, ainsi que les motivations de la visite ont été recueillis. Le déroulement de chaque visite a été décrit. Enfin, après révision de chaque dossier par un comité indépendant, les opinions des parents et des membres de l’équipe ont été classées en très, plutôt ou peu favorables à la libéralisation de l’accès des enfants en réanimation.
Tableau 1 Pourquoi dire la vérité aux enfants de parents hospitalisés ?

1. Le silence amplifie le désarroi de l’enfant, qui perçoit de toute façon la réalité de la maladie.

2. L’imagination de l’enfant reconstruit un univers au moins aussi traumatisant que la réalité elle-même.

3. Le devoir de vérité et de transparence garantit la confiance future de l’enfant pour son ou ses parents.


Tableau 2 Procédure d’accueil des enfants en réanimation

1. Identification des patients ayant des enfants (ou des petits-enfants) susceptibles de venir les voir.

2. Proposition au patient, au parent ou au proche de faire venir l’enfant à l’hôpital. Explication du rationnel.

3. Premières explications données par le parent à l’enfant, avant la venue à l’hôpital : diagnostic, pronostic, contexte de la réanimation.

4. Accueil de l’enfant en salle de réunion, en présence du parent accompagnant, par un binôme infirmier-médecin. Nouvelles explications (aspect du parent malade, appareillages, etc.).

5. Accompagnement dans la chambre. Explications. L’enfant est ensuite laissé progressivement seul avec son parent, dans l’intimité familiale.

Résultats

Enquête dans douze services de réanimation franciliens

La durée des visites était restreinte dans la plupart des douze services évalués : 3 heures en médiane (extrêmes : 2-24 heures). Seuls deux services ont étendu significativement la plage horaire, à 7 et 24 heures par jour respectivement. Les visites d’enfants de moins de 15 ans n’étaient autorisées de façon régulière que dans deux services, de façon sporadique dans deux autres, exclues dans les huit autres. Dans les rares services où les enfants étaient admis, l’assistance d’un psychologue était parfois sollicitée ; dans un service, l’accueil s’effectuait en coordination avec un pédopsychiatre et l’unité de soins palliatifs. Finalement, en dépit de cette limitation de fait, l’accueil des enfants faisait le plus souvent l’objet d’une approche bienveillante par l’équipe : favorable dans 5 cas, sans opinion dans 5 autres, défavorable dans seulement 2 cas.

Opinions de l’équipe soignante dans notre unité

Un premier questionnaire a été distribué aux 50 membres du staff médico-infirmier, à 50 patients et à 100 familles ou proches. Quatre-vingt-quatre pour cent des soignants, 62 % des patients et 69 % des familles ont répondu « oui » à la question « êtes-vous favorable à l’accueil des enfants en réanimation ? ». En revanche, ni les patients, ni les familles ne souhaitaient que les enfants assistent aux soins. Sur la base de cette volonté collective d’ouverture, l’accueil des enfants a été implanté en réanimation, sans possibilité d’assister aux soins.

Évaluation par l’équipe après une expérience de 2 ans

Seize parmi les 21 infirmiers, les 6 aides-soignants et 5 des 7 médecins ont répondu au second questionnaire. Une large majorité de l’équipe a alors confirmé qu’elle restait tout à fait disposée à accueillir les enfants (figure 1) et à leur expliquer les soins (figure 2). Comme l’avaient mentionné patients et familles en 2002, il existait une forte réticence de la part de l’équipe à laisser les enfants assister aux soins (figure 3). Seuls 7 des 27 membres de l’équipe infirmière considéraient qu’un âge limite était souhaitable pour les visites, fixé le plus souvent à 1 an.

À l’exception des aides-soignants, une large majorité des membres de l’équipe avaient participé directement (préparation des enfants par un binôme médecin-soignant, dans une pièce dédiée) ou indirectement (discussion informelle, travail en leur présence) à l’accueil des enfants (figure 4).

Les opinions des membres de l’équipe sur les conséquences de l’ouverture sur les enfants, les patients, les parents accompagnants ou eux-mêmes allaient, dans la quasi-totalité des cas, dans le sens d’un ressenti très positif ou, au pire des cas, une opinion neutre ou non exprimée (figure 5). Une seule opinion négative a été formulée, sur un total de 135 réponses.

Évaluation directe du ressenti de l’enfant dans la dernière période de l’étude

Pendant ces 12 mois, 52 enfants ont visité 26 parents. Les principales caractéristiques des patients et des enfants sont données dans les tableaux 3 et 4. D’un mot, environ la moitié des enfants étaient plus ou moins informés du diagnostic de cancer, mais seulement un tiers étaient conscients de la gravité de la maladie et du risque de décès. Le groupe de parole des enfants était rarement connu. La proposition de visite venait principalement des parents accompagnants ou des enfants eux-mêmes. Parents accompagnants et patients étaient presque toujours favorables, voire enthousiastes, pour organiser ou recevoir la visite des enfants. L’accueil était toujours assuré par un infirmier, parfois assisté d’un médecin, avec une préparation dans un bureau dans les trois quarts des cas, pendant environ 15 minutes ; l’aide des psychologues n’a pas été demandée pendant cette période. Les réactions immédiates des enfants se sont révélées largement positives (tableaux 3, 4).

Finalement, parents accompagnants et équipe soignante concluaient que l’accueil des enfants en réanimation avait été bénéfique ou, au pire, sans conséquence. Même une évolution défavorable du patient ne modifiait en rien cette conclusion : pour les 8 patients décédés en réanimation, équipe et accompagnants ont considéré les visites comme positives (n = 1) ou très positives (n = 6), à l’exception d’un cas (contexte social et familial très difficile, vécu traumatisant de l’enfant de 6 ans et décès rapide de la patiente).

Des cas concrets, publiés précédemment, ont permis d’illustrer diverses situations en fonction de l’évolution ultérieure du patient [4].
Tableau 3 Caractéristiques des 26 patients, parents d’enfants visiteurs en 2005

Âge, années (médiane, IIQ)

46 (39-53)

Durée de la maladie, mois (médiane, IIQ)

7 (2-12)

Rechute (n, %)

8 (31 %)

Ventilation mécaniquea

8 (31 %)

Coma ou sédationa

7 (27 %)

Opinion sur la visite des enfants (/25b)

. très favorable

13 (52 %)

. plutôt favorable

3 (12 %)

. plutôt défavorable

2 (8 %)

. non évaluable

7 (28 %)

Devenir

mortalité en réanimation

8 (31 %)

mortalité hospitalière

11 (42 %)

aAu moment de la première visite.

bUne donnée manquante.


Tableau 4 Caractéristiques des 52 enfants visiteurs en 2005

Âge, années (médiane, IIQ)

7 (4,7-12)

Sexe M (%) / F (%)

19 (37%) / 33 (63%)

Parenté

- enfant

29 (56 %)

- petit-enfant

20 (38 %)

- autre

3 (6 %)

Visite préalable (avant la réanimation)

27 (52 %)

Délai entrée en réanimation et 1re visite (j)

7 (2-9)

Niveau d’information sur

Très informé

Plutôt informé

Peu informé

Non informé

- le diagnostic (/50)

8 (16 %)

19 (38 %)

15 (30 %)

8 (16 %)

- la gravité (/50)

5 (10 %)

13 (26 %)

7 (14 %)

25 (50 %)

Connaissance du groupe de parole d’enfants

9 (17 %)

Origine de la proposition de visite

Enfant

Patient

Parent accompagnant

Equipe soignante

20

13

27

17

Attitude du patient avant la visite (/26)

Très/plutôt favorable

Plutôt réticent

24

2

Attitude du parent accompagnant (/45)

Très favorable

Plutôt favorable

Peu favorable

Non favorable

30 (67 %)

14 (31 %)

1 (2 %)

0

Accueil de l’enfant par (/52)

Infirmière ou cadre

et/ou médecin

51

29

- dans une pièce dédiée

40 (77 %)

- durée de préparation (médiane, IIQ)

15 minutes (10-18)

Réaction immédiate de l’enfant

  • - symptômes émotionnels (/47)
  • (pleurs, anxiété verbalisée…)


  • Importants
  • 3


  • Modérés
  • 11


  • Non exprimés
  • 33


- comportement (/48)

  • Hyperactivité
  • 3


  • Activité modérée
  • 38


  • Enfant figé
  • 7


- sentiment exprimé (/46)

  • Plaisir
  • 44


  • Déplaisir
  • 2


Nombre total de visites (médiane, IIQ)

2 (1-3) (extrêmes : 1-10)

Conclusion : le jugement global sur la visite de l’enfant a été

Très favorable

Plutôt favorable

Défavorable

Sans opinion

- point de vue du parent accompagnant

39

4

0

9

- point de vue de l’équipe soignante

45

3

1

3

Discussion

L’organisation de visites d’enfants de parents hospitalisés en réanimation bénéficie à la fois aux enfants et aux patients. Cette étude est à notre connaissance la première qui le suggère, voire le démontre, de façon prospective.

Née il y a un demi-siècle de la double contrainte des défaillances vitales et des pathologies infectieuses, la réanimation constitue l’archétype d’une discipline fermée, effectuée dans un secteur protégé qui exclut ou limite fortement la présence des familles. Elle est encore considérée comme un sanctuaire qu’illustre tout un décorum empreint de mystère (appareillages inquiétants, tenues spécifiques pour les soignants et les visiteurs…). À ce titre, il est intéressant de noter les résultats d’une étude récente qui montre que 97 % de 95 services français de réanimation ont une politique restrictive de visites, avec une durée moyenne quotidienne de 168 minutes [5]. Peut-être est-il temps de changer car, à l’aube de ce nouveau millénaire, notre enquête préliminaire confirme que les politiques d’accueil demeurent restrictives.

À l’heure où l’humanité est brandie comme un principe incontournable de la prise en charge des malades, notre étude souligne l’importance de la libéralisation des visites aux patients hospitalisés. Parmi les principaux facteurs de stress identifiés par les patients de cancérologie, la limitation des visites est citée au même titre que l’impossibilité de communiquer ou les troubles du sommeil [6]. En outre, les patients soulignent que leur anxiété pourrait être atténuée et parfois supprimée par la présence de leurs proches [7]. Une étude prospective randomisée récente suggère très clairement qu’une politique de visites non restrictive dans une unité de réanimation cardiologique réduit les complications cardiovasculaires, grâce à une diminution de l’anxiété et à une amélioration du profil hormonal [2]. Outre le patient lui-même, la plupart des familles bénéficient de la libéralisation des horaires de visite en réanimation [1].

Les visites des enfants en réanimation sont encore plus limitées [8]. Une étude conduite il y a 20 ans dans 78 services de réanimation nord-américains montre que seuls 11 % avaient une politique favorable à l’accueil des enfants [9]. Dans l’étude française citée plus haut, les enfants étaient accueillis sans limite d’âge dans seulement 46 % des services et interdits dans 11 % [5]. Notre propre enquête dans 12 services de réanimation retrouve la même approche restrictive, bien que les visites des enfants soient par principe accueillies favorablement par les équipes. Cinquante-six cadres infirmiers suédois indiquaient que leur service était favorable aux visites des enfants, mais que seuls 50 % d’entre eux les encouragaient activement et qu’une seule équipe disposait de recommandations écrites à ce sujet [10].

Pour concevoir la nécessité de prendre en charge les enfants de parents porteurs d’un cancer, a fortiori en cas de menace vitale, il faut se pencher sur la complexité des mécanismes de défense que ceux-ci élaborent : identification à l’agresseur (la maladie), projection sur un autre (un jouet, un nounours, un camarade, etc.), agressivité, colère, angoisse… Les raisons plaidant en faveur de leur visite sont donc nombreuses (tableau 1)[3]. En premier lieu, l’enfant perçoit inévitablement la réalité de la maladie à travers l’absence de son père ou de sa mère, de la détresse plus ou moins dissimulée de son autre parent, de conversations à mots couverts… ; loin de protéger l’enfant, le silence ne fait que majorer sa détresse, tout en l’empêchant de la partager ou de la mettre en mots. Par ailleurs, ce qu’il imagine est souvent au moins aussi traumatisant, si ce n’est davantage, que la réalité elle-même, tant l’enfant d’aujourd’hui est abreuvé d’images et d’informations. Enfin, notre devoir de vérité partagée et de transparence s’inscrit comme un gage de confiance future de l’enfant pour le monde adulte, en particulier pour son ou ses parents qui, les premiers, lui auront fait confiance [3].

Une spécificité de notre service réside dans le fait que tous les patients souffrent à la fois d’un cancer et de complications menaçant le pronostic vital. Les recommandations récentes de l’Anaes sur l’accompagnement des personnes en fin de vie et de leurs proches insistent sur l’intégration des proches à la démarche de soin et sur l’aménagement des horaires de visite en vue d’un accueil constant [11]. Il semble légitime de supposer que ce qui est vrai pour l’accompagnement en fin de vie vaut tout autant dans le contexte de la réanimation, a fortiori lorsque le pronostic du patient est engagé à court terme.

Quelles sont donc les raisons de cet ensemble de réticences ? Parmi les arguments théoriques, le désir de protéger l’enfant du traumatisme de voir son parent hospitalisé, entouré d’une machinerie complexe, est régulièrement pointé du doigt. Avant d’être en situation d’aider le patient hospitalisé, un enfant ou tout autre membre de la famille doit se familiariser avec les aspects agressifs de l’environnement de réanimation [12] ; ainsi, pour chaque enfant, un accueil et une préparation spécifiques doivent être et sont assurés par au moins un membre de l’équipe (tableau 2). Dans notre expérience, lorsque ces conditions sont remplies, ni les soignants ni les parents accompagnants n’ont observé de réaction négative de l’enfant : au contraire, dans la quasi-totalité des cas, des effets très positifs sont observés chez l’enfant. Et bien qu’un seul enfant ait participé ensuite au groupe de parole mensuel de l’hôpital, plus de la moitié d’entre eux sont revenus au moins une deuxième fois visiter leur parent en réanimation.

Les autres raisons classiquement évoquées pour limiter les visites sont de protéger non seulement les enfants, comme nous l’avons vu, mais aussi le malade (de la fatigue liée aux visites), les accompagnants (d’un stress supplémentaire) ou encore de préserver la tranquillité des soignants lors des soins [13]. Dans notre expérience, l’opinion des membres de l’équipe sur les conséquences de la libéralisation des visites est globalement très positive, sans retentissement négatif sur l’organisation des soins. Comme cela a été décrit [14], même les soignants initialement réticents, qui participèrent néanmoins activement à la nouvelle politique d’accueil des enfants, ont en définitive jugé l’expérience positive. Quant aux patients et aux accompagnants, la satisfaction rapportée est née davantage de l’ouverture du service aux enfants, que de la libéralisation des horaires de visite en général, comme l’a montré une évaluation complémentaire sur les horaires proprement dits [15].

Finalement, un motif régulièrement cité pour limiter les visites serait de protéger à la fois les patients et les enfants du risque d’infection croisée [16, 17]. Une réponse partielle à ce risque potentiel a été récemment apportée en réanimation cardiologique : en dépit d’une contamination bactérienne supérieure de l’environnement pendant la période de libéralisation des visites, les complications infectieuses n’ont pas augmenté [2]. L’extrapolation aux visites des enfants de patients immunodéprimés doit se faire avec prudence ; cette étude n’a pas été conçue pour mesurer spécifiquement l’acquisition d’infections par les enfants visiteurs. Cependant, l’analyse des taux d’infections acquises par les patients n’a révélé aucune variation au cours des cinq dernières années, que le service soit « ouvert » ou « fermé ». Une surveillance spécifique est néanmoins nécessaire pour prouver l’absence de risque infectieux lié aux visites des enfants dans ce contexte.

Notre étude a plusieurs limites. En premier lieu, elle implique un nombre limité de cas, dans un seul centre. En deuxième lieu, même si les visites des enfants ont été encouragées aussi souvent que possible, quelques parents accompagnants ont décliné la proposition ; le nombre, les motifs et conséquences de ces refus n’ont pas été analysés prospectivement. Troisièmement, les conséquences psychologiques à long terme de cette approche ne sont ni connues, ni réellement évaluables à ce stade. Enfin, bien que le questionnaire pour enfants et parents ait été élaboré avec l’aide des oncopsychologues, des échelles validées d’anxiété-dépression n’ont pas été utilisées ici.

Conclusion

Imposer une politique restrictive des visites ne s’inscrit pas dans le respect des droits des patients et de leurs familles à être ensemble et à se soutenir mutuellement au cours d’une période de crise [8]. Cela inclut les enfants, a fortiori lorsque l’un de leurs parents est hospitalisé en réanimation avec un cancer et une complication hautement menaçante. Dans cette étude, nous soulignons le rationnel et la philosophie générale qui sous-tendent l’ouverture d’un service aux enfants. Plus que des arguments théoriques, nos résultats confirment dans la pratique que cette approche nouvelle et libérale a des effets positifs sur la grande majorité des enfants, parents accompagnants, patients et soignants. Sur la base de ces résultats prometteurs, il nous est apparu souhaitable, non seulement de poursuivre cette expérience, mais aussi et surtout de la partager et de l’étendre à d’autres services, de réanimation ou non.

Remerciements

Les auteurs expriment leur reconnaissance à tous les infirmiers, aides-soignants et médecins présents dans le service à l’époque de l’étude, aux Drs S. Dauchy et P. Rouby (unité de psychooncologie), à Mme N. Landry-Dattee et au Dr M.-F. Cosset-Delaigue (groupe Enfants) pour leur soutien indéfectible et leurs précieux conseils, ainsi qu’à Mme L. Saint-Ange pour son travail de traduction du résumé.

Références

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3 Landry-Dattée N, Gauvain-Piquard A, Cosset-Delaigue MF. A support group for children with one parent with cancer : report on 4 year experience of a talking group. Bull Cancer 2000 ; 87 : 355-62.

4 Lacaze M, Laversa N, Marchand V, de Frettes MAF, Minet M, Blot F, et les membres du groupe Collegram. Un service de réanimation ouvre ses portes aux enfants. Objectif Soins 2004 ; 131 : 22-6.

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11 Conférence de Consensus. L’accompagnement des personnes en fin de vie et de leurs proches. Anaes, janvier 2004. www.reseau-spec.com/anaes2004.pdf.

12 Clarke SP. Increasing the quality of family visits to the ICU. Dimens Crit Care Nurs 1995 ; 14 : 200-12.

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