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Use of body weight and body surface area in dosing of anticancer agents in adult patients


Bulletin du Cancer. Volume 94, Number 7, 647-51, Juillet-Août 2007, Synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2007.0403

Résumé   Summary  

Author(s) : Dominique Levêque , Pôle de pharmacie-pharmacologie, Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, avenue Molière, 67098 Strasbourg Cedex et Institut de bactériologie, Laboratoire d’antibiologie, 3, rue Koeberlé, Université Louis Pasteur, 67000 Strasbourg.

Summary : Dosing of anticancer drugs in adults is mostly adjusted to estimated body surface area or body weight. Dose normalisation to body size is assumed to decrease the interindividual pharmacokinetic and pharmacodynamic variability. This approach is rarely validated before approval. Theoritically, body size should be used only if it has been demonstrated that it constitues a significant factor affecting clinical variability. Recent sudies have shown, a posteriori, that several marketed anticancer agents could be administered at a fixed dose. Moreover, the abandon of body surface area in dosing of new drugs in phase I trials has been recommended. At the present time, body size continues to be used in the dosing of new agents in adult patients. This review presents the concepts and the limits of weight and body surface area-based dosing of anticancer drugs in adult patients.

Keywords : body weight, body surface area, dosing, anticancer drugs

ARTICLE

Auteur(s) : Dominique Levêque

Pôle de pharmacie-pharmacologie, Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, avenue Molière, 67098 Strasbourg Cedex et Institut de bactériologie, Laboratoire d’antibiologie, 3, rue Koeberlé, Université Louis Pasteur, 67000 Strasbourg

Article re&231;u le 29 Decembre 2006, accepté le 26 Avril 2007

Les posologies des agents anticancéreux, chez l’adulte, sont traditionnellement ajustées à la surface corporelle estimée ou au poids. Sur les 69 agents actuellement commercialisés en France (hors autorisation temporaire d’utilisation et hormonothérapie), 55 (80 %) font l’objet d’une adaptation de la dose à la surface corporelle, 6 (9 %) au poids, 7 (10 %) sont administrés à dose fixe et 1 (le carboplatine) en fonction de la surface corporelle ou du débit de filtration glomérulaire. Au regard des autres classes thérapeutiques, l’ajustement de la dose en fonction de la taille est spécifique à l’oncologie, s’appliquant même à certains médicaments de support (acide folinique, facteurs de croissance granulocytaires, palifermin, rasburicase, glucarpidase notamment).Cette approche, parfois hétérogène au sein d’une classe (dose fixe, ajustée au poids ou à la surface corporelle pour les anticorps monoclonaux) ou pour un médicament (dose fixe ou ajustée à la surface corporelle selon l’indication pour le rituximab), est une complication. Par rapport à une dose fixe, elle est source d’erreurs potentielles de calcul pouvant conduire à des sous ou surdosages, génère de multiples présentations pharmaceutiques, implique un temps de préparation (formes injectables) avec probablement un coût supplémentaire (même si cela reste à démontrer). L’adaptation de la dose principalement à la surface corporelle a fait l’objet de remises en question répétées depuis une quinzaine d’années [1-7].Le but de cet article est de faire le point sur la justification de l’utilisation de la taille dans l’établissement des posologies en cancérologie adulte. L’adaptation de la dose basée sur d’autres critères (cinétiques, génétiques, phénotypiques) n’entre pas dans le cadre de cette synthèse.

Pourquoi adapter à la surface corporelle ou au poids ?

Les anticancéreux sont, en majorité, des médicaments à marge thérapeutique faible, souvent utilisés à leur seuil de tolérance maximal. Le but de l’ajustement au poids ou à la surface corporelle est de diminuer intuitivement la variabilité cinétique et clinique. Cela sous-entend que les paramètres d’élimination d’un médicament sont principalement fonction de la taille du patient adulte et sont directement corrélés à son activité. Historiquement, le concept de l’adaptation de la dose à la surface corporelle en oncologie est attribué à Donald Pinkel, à la fin des années 1950 [8]. À partir d’une recherche bibliographique, ce pédiatre constatait que les doses usuelles rapportées à la surface corporelle de quelques agents anticancéreux (méthotrexate, méchloéthamine, actinomycine D, 6-mercaptopurine notamment) étaient comparables chez diverses espèces animales de laboratoire et l’homme. Cette similitude n’apparaissait pas lorsque les doses étaient rapportées au poids [8]. Dès lors, ce travail empirique établissant le lien entre la surface corporelle et la dose servait de fondement à l’établissement des schémas thérapeutiques en oncologie, particulièrement lors du développement des nouveaux agents (phases I et II).

Validation de l’ajustement de la dose à la surface corporelle ou au poids

L’adaptation d’une posologie à la surface corporelle ou au poids devrait être l’exception et non la règle. Elle se justifie lorsqu’elle a fait l’objet d’une validation clinique rigoureuse. Dans un premier temps, la variabilité cinétique interindividuelle du médicament doit être établie. Elle est généralement évaluée, à une posologie donnée, par le coefficient de variation (rapport de l’écart-type sur la moyenne) de la clairance ou de l’aire sous la courbe des concentrations en fonction du temps (ASC ou AUC). Dans un deuxième temps, l’impact clinique de la variabilité cinétique est étudié (relation pharmacodynamique). Les facteurs de variabilité (poids ou surface corporelle) sont également recherchés afin d’être éventuellement intégrés dans le schéma posologique. Ils doivent être significativement corrélés à la variabilité cinétique et clinique. Enfin, la dose ajustée à la taille doit montrer, par rapport à la dose fixe, sa supériorité en termes de réduction significative de la variabilité cinétique et clinique lors d’un essai comparatif. La dose adaptée doit conduire à une amélioration clinique (diminution de la toxicité et/ou optimisation de l’activité antitumorale). Comme nous allons le voir, cette démarche est rarement engagée a priori et concerne souvent des anticancéreux déjà commercialisés.

Impact du poids et de la surface corporelle sur la variabilité cinétique

En 1990, Grochow et al. [1] mettaient en évidence l’absence de relation entre la surface corporelle et les paramètres cinétiques de neuf agents anticancéreux, à l’époque en développement (notamment le paclitaxel). Lors d’une revue de la littérature parue en 1996, Gurney [9] soulignait également que la surface corporelle n’influait pas significativement sur la variabilité cinétique d’agents anticancéreux commercialisés (étoposide, ifosfamide, épirubicine, carboplatine, méthotrexate par voie orale, fluoro-uracile). L’impact de la surface corporelle sur la clairance systémique a été également exploré, rétrospectivement, pour 33 médicaments lors d’essais de phase I [10]. L’adaptation de la dose à la surface corporelle ne réduisait pas significativement la variabilité du paramètre d’élimination, sauf pour le témozolomide, le paclitaxel et l’association orale de fluoro-uracile et d’uracile [10]. À ce jour et en complément, l’absence de lien réellement significatif entre la surface corporelle et le profil cinétique a été rapportée pour le topotécan [10], la capécitabine [10, 11], le cisplatine [12], l’irinotecan [13], la doxorubicine [14], le docétaxel [14], la vinorelbine injectable [15-17], le bortezomib [18], le rituximab [19], l’imatinib [20]. Une relation a été établie entre la surface corporelle et la clairance de la gemcitabine [9], du 4-hydroxy-cyclophosphamide, la forme active de l’agent alkylant [21]. Le poids semble avoir un impact sur la variabilité cinétique du busulfan injectable [22, 23], du bevacizumab [24] mais non sur celle du trastuzumab [25].

En conclusion, pour la majorité des médicaments étudiés et actuellement commercialisés, la surface corporelle ou le poids du patient n’influent pas de manière significative sur les paramètres cinétiques. Cela n’est pas surprenant car, au regard des voies d’élimination, la fonction hépatique et le débit de filtration glomérulaire rénal ne sont pas ou que peu corrélés à la surface corporelle chez l’adulte [9, 26]. De plus, la variabilité interindividuelle de la surface corporelle chez l’adulte est faible (environ 10 %) comparée à la variabilité cinétique. Concernant les rares médicaments pour lesquels un lien significatif a été établi, l’utilisation de la surface corporelle ne contribue qu’à une réduction de 15 à 35 % de la variabilité cinétique [10]. En d’autres termes et dans le meilleur des cas, la surface corporelle n’explique qu’un tiers de la variabilité cinétique.

Impact du poids et de la surface corporelle sur la variabilité cinétique et clinique

L’association entre le poids ou la surface corporelle et la variabilité cinétique et clinique a été peu étudiée.

Cas du paclitaxel

Le paclitaxel est administré usuellement à la posologie de 135-175 mg/m2. La relation entre la surface corporelle et sa variabilité cinétique a fait l’objet de quelques études, a posteriori. À l’origine, aucun impact n’a été observé [1] puis 4 études ont établi une relation jugée significative entre la clairance ou l’ASC et la surface corporelle [10, 27-29]. Cette relation est probablement imputable au crémophore, l’excipient nécessaire à la mise en solution du taxane [24]. En effet, le crémophore, dont la distribution reste limitée au réseau vasculaire, forme des micelles avec le paclitaxel circulant [27]. De plus, il existe une bonne relation entre le volume sanguin et la surface corporelle [30]. Néanmoins, la clairance ou l’ASC ne sont pas des paramètres optimaux pour établir une relation pharmacodynamique car leur variabilité n’est pas associée à la sévérité de la toxicité (neutropénie) [7]. En revanche, la durée pendant laquelle la concentration de paclitaxel est supérieure à 50 nM (43 ng/mL) ou T supérieur à 0,05 est corrélée à la neutropénie [7]. Or, il n’existe pas de relation entre la surface corporelle et T supérieur 0,05 d’une part et la toxicité hématologique d’autre part [28]. Malgré la relation cinétique mais en l’absence d’impact clinique, le paclitaxel pourrait être administré à dose fixe.

Cas du cetuximab

Le cetuximab est un anticorps monoclonal administré à la posologie de 250 mg/m2 (hors dose de charge). La relation entre la surface corporelle et sa variation de la clairance a été rapportée récemment (après commercialisation du produit) [31]. Cependant, le résultat n’apparaît pas clairement dans la publication car, d’une part, cinq paliers de doses ont été utilisés (la relation à chaque dose n’est pas mentionnée) et, d’autre part, la cinétique du cetuximab n’est pas linéaire (la clairance varie avec la dose). De plus, il apparaît improbable que l’ajustement de la dose à la surface corporelle entraîne une réduction significative de la variabilité de la clairance compte tenu de son importance (CV = 65 % à la posologie de 250 mg/m2). Enfin, la variabilité cinétique n’a aucun impact sur les paramètres cliniques [31]. Dès lors, la dose ajustée à la surface corporelle est difficilement justifiée.

Ces études mettent en évidence l’importance du choix des paramètres cinétiques et, surtout, la prépondérance de la relation pharmacodynamique (impact clinique) dans le processus de validation de l’utilisation de la surface corporelle.

Essais dose ajustée à la surface corporelle versus dose fixe

Le paclitaxel a fait l’objet d’un essai comparatif chez 12 patients qui recevaient le médicament à dose conventionnelle (175 mg/m2) et à dose fixe (300 mg) [28]. Les expositions au taxane (ASC) étaient comparables dans les deux protocoles d’administration mais présentaient moins de variabilité dans le cas de la dose ajustée (CV = 11,8 versus 25,3 %). L’ajustement à la surface corporelle réduisait de moitié la variabilité de l’ASC. Comme nous l’avons vu, les variations d’ASC n’ont pas d’impact clinique significatif.

Une dose fixe d’irinotecan (600 mg) a été administrée à 47 patients [32]. Le CV de l’ASC (25 %) était comparable à celui observé dans un groupe historique traité à la dose de 350 mg/m2. L’adaptation de la posologie à la surface corporelle n’entraînait pas de réduction de la variabilité cinétique et pharmacodynamique (toxicité hématologique).

Dose fixe et tailles extrêmes

Chez des patients de petite ou grande taille (< 1,6 m2 ou > 2 m2), une réduction ou une augmentation de la dose fixe peut se révéler nécessaire. Loos et al. [33] ont comparé les valeurs de clairance du cisplatine administré à dose fixe chez 39 patients de taille extrême à celles obtenues chez des patients de taille standard (contrôle historique). La clairance était de 16 % plus faible chez les patients de petite taille (< 1,65 m2) et de 18 % plus élevée chez les patients de grande taille (> 2,05 m2). L’impact clinique de ces variations n’était pas rapporté. Néanmoins, les auteurs proposent de réduire ou d’augmenter la dose fixe de cisplatine de 16 % suivant la surface corporelle du patient. Par exemple, la dose de 185 mg (taille standard) est réduite à 155 mg (surface corporelle < 1,65 m2) ou augmentée à 215 mg (surface corporelle > 2,05 m2). En corollaire, il apparaît inapproprié de bloquer les posologies à 2 m2, comme c’est souvent l’usage chez les patients de forte corpulence. Une dose insuffisante (réduite d’emblée ou plafonnée à 2 m2) peut se traduire par une perte d’activité clinique chez des patients obèses [34, 35].

Médicaments en développement

En 2002, Baker et al. [10] suggéraient l’abandon de la surface corporelle dans l’ajustement des doses lors des essais de phase I en oncologie. Nous avions voulu savoir si cette recommandation était réellement suivie en analysant tous les essais de phase I chez les adultes présentés au congrès de l’American Society of Clinical Oncology (Asco) en 2005. Cent quatre-vingt-dix-neuf essais impliquant 133 nouveaux agents (non commercialisés) avaient été analysés [36]. Seulement 41 % étaient menés avec une dose fixe. Les autres utilisaient une dose adaptée à la taille (44 % à la surface corporelle et 13 % au poids). L’emploi de la dose fixe variait en fonction de la voie d’administration et du type d’agent. Ainsi, les médicaments utilisés par voie orale et les modificateurs de transduction (inhibiteurs de kinase) étaient majoritairement administrés à dose fixe. En revanche, une posologie adaptée à la surface corporelle restait la règle pour les agents injectés par voie intraveineuse et les anticancéreux conventionnels (cytotoxiques). La posologie des anticorps monoclonaux demeurait hétérogène (dose fixe, adaptée à la surface corporelle ou au poids) [36]. En conclusion, la recommandation était peu suivie, surtout pour les agents conventionnels. Cependant, certains anticancéreux comme le pertuzumab font l’objet d’un développement rationnel (a priori). Compte tenu du faible impact du poids et de la surface corporelle sur la clairance [37], cet anticorps monoclonal est actuellement développé à dose fixe [38]. A contrario, le trastuzumab a été initialement utilisé à dose fixe puis commercialisé avec une dose adaptée au poids avant que, finalement, la faisabilité de la dose fixe ne soit apportée [25].

Conclusion

Aucune démonstration rigoureuse justifiant l’utilisation de la surface corporelle ou du poids dans la posologie des agents anticancéreux commercialisés n’a été à ce jour rapportée. La surface corporelle ou le poids peuvent influer sur la variabilité cinétique interindividuelle de certains médicaments mais sans conséquences cliniques avérées (témozolomide, gemcitabine, bevacizumab). Ainsi, le témozolomide a récemment été étudié à dose fixe, dans un désir de simplification [39]. Pour de nombreux agents anticancéreux commercialisés, la dose fixe apparaît licite chez une majorité de patients mais elle n’a pas encore fait l’objet de modifications de résumés des caractéristiques du produit (RCP). Il convient de noter que le rituximab est administré à dose fixe (1 g) dans le traitement de la polyarthrite rhumatoïde mais est toujours adapté à la surface corporelle (375 mg/m2) dans les indications oncologiques. Le RCP du carboplatine mentionne trois calculs de dose chez l’adulte : un traditionnel ajusté à la surface corporelle, un adapté à la fonction rénale, prédictive de la clairance de l’agent et de la toxicité plaquettaire (formule de H. Calvert) et un adapté à la fonction rénale et à la surface corporelle (formule de M. Egorin). La formule de H. Calvert basée sur une exposition (ASC) cible et le débit de filtration glomérulaire (déterminé par un dosage isotopique) est la seule qui s’affranchit de la taille, en accord avec l’absence de relation significative entre le poids ou la surface corporelle et la clairance du carboplatine. Le remplacement du débit de filtration glomérulaire isotopique, pour des raisons pratiques, par la clairance de la créatinine (formules de Cockcroft-Gault, Jelliffe) n’apparaît pas correct [40]. La clairance de la créatinine estimée par ces formules n’est pas prédictive de la clairance du carboplatine car elles intègrent notamment la taille [40]. Pour une posologie basée sur une exposition cible et en alternative à la détermination isotopique, les auteurs suggèrent, chez des adultes à fonction rénale normale, l’utilisation d’une dose fixe qui intègre la clairance moyenne du carboplatine (138 ml/min) [40]. Concernant les médicaments en développement, la dose ajustée à la surface corporelle ou au poids continue à être utilisée malgré les recommandations d’arrêt. Un éditorial du British Medical Journal rappelait récemment la nécessité des doses fixes pour les agents oraux en développement afin d’éviter les erreurs de prescription [41].

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