ARTICLE
Auteur(s) : Dominique
Levêque
Pôle de pharmacie-pharmacologie, Hôpitaux Universitaires de
Strasbourg, avenue Molière, 67098 Strasbourg Cedex et Institut de
bactériologie, Laboratoire d’antibiologie, 3, rue Koeberlé,
Université Louis Pasteur, 67000 Strasbourg
Article re&231;u le 29 Decembre 2006, accepté le 26 Avril
2007
Les posologies des agents anticancéreux, chez l’adulte, sont
traditionnellement ajustées à la surface corporelle estimée ou au
poids. Sur les 69 agents actuellement commercialisés en France
(hors autorisation temporaire d’utilisation et hormonothérapie), 55
(80 %) font l’objet d’une adaptation de la dose à la surface
corporelle, 6 (9 %) au poids, 7 (10 %) sont administrés à
dose fixe et 1 (le carboplatine) en fonction de la surface
corporelle ou du débit de filtration glomérulaire. Au regard des
autres classes thérapeutiques, l’ajustement de la dose en fonction
de la taille est spécifique à l’oncologie, s’appliquant même à
certains médicaments de support (acide folinique, facteurs de
croissance granulocytaires, palifermin, rasburicase, glucarpidase
notamment).Cette approche, parfois hétérogène au sein d’une classe
(dose fixe, ajustée au poids ou à la surface corporelle pour les
anticorps monoclonaux) ou pour un médicament (dose fixe ou ajustée
à la surface corporelle selon l’indication pour le rituximab), est
une complication. Par rapport à une dose fixe, elle est source
d’erreurs potentielles de calcul pouvant conduire à des sous ou
surdosages, génère de multiples présentations pharmaceutiques,
implique un temps de préparation (formes injectables) avec
probablement un coût supplémentaire (même si cela reste à
démontrer). L’adaptation de la dose principalement à la surface
corporelle a fait l’objet de remises en question répétées depuis
une quinzaine d’années [1-7].Le but de cet article est de faire le
point sur la justification de l’utilisation de la taille dans
l’établissement des posologies en cancérologie adulte. L’adaptation
de la dose basée sur d’autres critères (cinétiques, génétiques,
phénotypiques) n’entre pas dans le cadre de cette synthèse.
Pourquoi adapter à la surface corporelle ou au
poids ?
Les anticancéreux sont, en majorité, des médicaments à marge
thérapeutique faible, souvent utilisés à leur seuil de tolérance
maximal. Le but de l’ajustement au poids ou à la surface corporelle
est de diminuer intuitivement la variabilité cinétique et clinique.
Cela sous-entend que les paramètres d’élimination d’un médicament
sont principalement fonction de la taille du patient adulte et sont
directement corrélés à son activité. Historiquement, le concept de
l’adaptation de la dose à la surface corporelle en oncologie est
attribué à Donald Pinkel, à la fin des années 1950 [8]. À partir
d’une recherche bibliographique, ce pédiatre constatait que les
doses usuelles rapportées à la surface corporelle de quelques
agents anticancéreux (méthotrexate, méchloéthamine,
actinomycine D, 6-mercaptopurine notamment) étaient
comparables chez diverses espèces animales de laboratoire et
l’homme. Cette similitude n’apparaissait pas lorsque les doses
étaient rapportées au poids [8]. Dès lors, ce travail empirique
établissant le lien entre la surface corporelle et la dose servait
de fondement à l’établissement des schémas thérapeutiques en
oncologie, particulièrement lors du développement des nouveaux
agents (phases I et II).
Validation de l’ajustement de la dose à la surface corporelle
ou au poids
L’adaptation d’une posologie à la surface corporelle ou au poids
devrait être l’exception et non la règle. Elle se justifie
lorsqu’elle a fait l’objet d’une validation clinique rigoureuse.
Dans un premier temps, la variabilité cinétique interindividuelle
du médicament doit être établie. Elle est généralement évaluée, à
une posologie donnée, par le coefficient de variation (rapport de
l’écart-type sur la moyenne) de la clairance ou de l’aire sous la
courbe des concentrations en fonction du temps (ASC ou AUC). Dans
un deuxième temps, l’impact clinique de la variabilité cinétique
est étudié (relation pharmacodynamique). Les facteurs de
variabilité (poids ou surface corporelle) sont également recherchés
afin d’être éventuellement intégrés dans le schéma posologique. Ils
doivent être significativement corrélés à la variabilité cinétique
et clinique. Enfin, la dose ajustée à la taille doit montrer, par
rapport à la dose fixe, sa supériorité en termes de réduction
significative de la variabilité cinétique et clinique lors d’un
essai comparatif. La dose adaptée doit conduire à une amélioration
clinique (diminution de la toxicité et/ou optimisation de
l’activité antitumorale). Comme nous allons le voir, cette démarche
est rarement engagée a priori et concerne souvent des anticancéreux
déjà commercialisés.
Impact du poids et de la surface corporelle sur la variabilité
cinétique
En 1990, Grochow et al. [1] mettaient en évidence l’absence de
relation entre la surface corporelle et les paramètres cinétiques
de neuf agents anticancéreux, à l’époque en développement
(notamment le paclitaxel). Lors d’une revue de la littérature parue
en 1996, Gurney [9] soulignait également que la surface corporelle
n’influait pas significativement sur la variabilité cinétique
d’agents anticancéreux commercialisés (étoposide, ifosfamide,
épirubicine, carboplatine, méthotrexate par voie orale,
fluoro-uracile). L’impact de la surface corporelle sur la clairance
systémique a été également exploré, rétrospectivement, pour
33 médicaments lors d’essais de phase I [10]. L’adaptation de
la dose à la surface corporelle ne réduisait pas significativement
la variabilité du paramètre d’élimination, sauf pour le
témozolomide, le paclitaxel et l’association orale de
fluoro-uracile et d’uracile [10]. À ce jour et en complément,
l’absence de lien réellement significatif entre la surface
corporelle et le profil cinétique a été rapportée pour le topotécan
[10], la capécitabine [10, 11], le cisplatine [12], l’irinotecan
[13], la doxorubicine [14], le docétaxel [14], la vinorelbine
injectable [15-17], le bortezomib [18], le rituximab [19],
l’imatinib [20]. Une relation a été établie entre la surface
corporelle et la clairance de la gemcitabine [9], du
4-hydroxy-cyclophosphamide, la forme active de l’agent alkylant
[21]. Le poids semble avoir un impact sur la variabilité cinétique
du busulfan injectable [22, 23], du bevacizumab [24] mais non sur
celle du trastuzumab [25].
En conclusion, pour la majorité des médicaments étudiés et
actuellement commercialisés, la surface corporelle ou le poids du
patient n’influent pas de manière significative sur les paramètres
cinétiques. Cela n’est pas surprenant car, au regard des voies
d’élimination, la fonction hépatique et le débit de filtration
glomérulaire rénal ne sont pas ou que peu corrélés à la surface
corporelle chez l’adulte [9, 26]. De plus, la variabilité
interindividuelle de la surface corporelle chez l’adulte est faible
(environ 10 %) comparée à la variabilité cinétique. Concernant
les rares médicaments pour lesquels un lien significatif a été
établi, l’utilisation de la surface corporelle ne contribue qu’à
une réduction de 15 à 35 % de la variabilité cinétique [10].
En d’autres termes et dans le meilleur des cas, la surface
corporelle n’explique qu’un tiers de la variabilité cinétique.
Impact du poids et de la surface corporelle sur la variabilité
cinétique et clinique
L’association entre le poids ou la surface corporelle et la
variabilité cinétique et clinique a été peu étudiée.
Cas du paclitaxel
Le paclitaxel est administré usuellement à la posologie de
135-175 mg/m2. La relation entre la surface
corporelle et sa variabilité cinétique a fait l’objet de quelques
études, a posteriori. À l’origine, aucun impact n’a été observé [1]
puis 4 études ont établi une relation jugée significative entre la
clairance ou l’ASC et la surface corporelle [10, 27-29]. Cette
relation est probablement imputable au crémophore, l’excipient
nécessaire à la mise en solution du taxane [24]. En effet, le
crémophore, dont la distribution reste limitée au réseau
vasculaire, forme des micelles avec le paclitaxel circulant [27].
De plus, il existe une bonne relation entre le volume sanguin et la
surface corporelle [30]. Néanmoins, la clairance ou l’ASC ne sont
pas des paramètres optimaux pour établir une relation
pharmacodynamique car leur variabilité n’est pas associée à la
sévérité de la toxicité (neutropénie) [7]. En revanche, la durée
pendant laquelle la concentration de paclitaxel est supérieure à
50 nM (43 ng/mL) ou T supérieur à 0,05 est corrélée
à la neutropénie [7]. Or, il n’existe pas de relation entre la
surface corporelle et T supérieur 0,05 d’une part et la
toxicité hématologique d’autre part [28]. Malgré la relation
cinétique mais en l’absence d’impact clinique, le paclitaxel
pourrait être administré à dose fixe.
Cas du cetuximab
Le cetuximab est un anticorps monoclonal administré à la posologie
de 250 mg/m2 (hors dose de charge). La relation
entre la surface corporelle et sa variation de la clairance a été
rapportée récemment (après commercialisation du produit) [31].
Cependant, le résultat n’apparaît pas clairement dans la
publication car, d’une part, cinq paliers de doses ont été utilisés
(la relation à chaque dose n’est pas mentionnée) et, d’autre part,
la cinétique du cetuximab n’est pas linéaire (la clairance varie
avec la dose). De plus, il apparaît improbable que l’ajustement de
la dose à la surface corporelle entraîne une réduction
significative de la variabilité de la clairance compte tenu de son
importance (CV = 65 % à la posologie de
250 mg/m2). Enfin, la variabilité cinétique n’a
aucun impact sur les paramètres cliniques [31]. Dès lors, la dose
ajustée à la surface corporelle est difficilement justifiée.
Ces études mettent en évidence l’importance du choix des
paramètres cinétiques et, surtout, la prépondérance de la relation
pharmacodynamique (impact clinique) dans le processus de validation
de l’utilisation de la surface corporelle.
Essais dose ajustée à la surface corporelle versus dose
fixe
Le paclitaxel a fait l’objet d’un essai comparatif chez
12 patients qui recevaient le médicament à dose
conventionnelle (175 mg/m2) et à dose fixe
(300 mg) [28]. Les expositions au taxane (ASC) étaient
comparables dans les deux protocoles d’administration mais
présentaient moins de variabilité dans le cas de la dose ajustée
(CV = 11,8 versus 25,3 %). L’ajustement à la surface
corporelle réduisait de moitié la variabilité de l’ASC. Comme nous
l’avons vu, les variations d’ASC n’ont pas d’impact clinique
significatif.
Une dose fixe d’irinotecan (600 mg) a été administrée à
47 patients [32]. Le CV de l’ASC (25 %) était comparable
à celui observé dans un groupe historique traité à la dose de
350 mg/m2. L’adaptation de la posologie à la
surface corporelle n’entraînait pas de réduction de la variabilité
cinétique et pharmacodynamique (toxicité hématologique).
Dose fixe et tailles extrêmes
Chez des patients de petite ou grande taille
(< 1,6 m2 ou > 2 m2),
une réduction ou une augmentation de la dose fixe peut se révéler
nécessaire. Loos et al. [33] ont comparé les valeurs de clairance
du cisplatine administré à dose fixe chez 39 patients de taille
extrême à celles obtenues chez des patients de taille standard
(contrôle historique). La clairance était de 16 % plus faible
chez les patients de petite taille
(< 1,65 m2) et de 18 % plus élevée
chez les patients de grande taille
(> 2,05 m2). L’impact clinique de ces
variations n’était pas rapporté. Néanmoins, les auteurs proposent
de réduire ou d’augmenter la dose fixe de cisplatine de 16 %
suivant la surface corporelle du patient. Par exemple, la dose de
185 mg (taille standard) est réduite à 155 mg (surface
corporelle < 1,65 m2) ou augmentée à 215 mg
(surface corporelle > 2,05 m2). En corollaire,
il apparaît inapproprié de bloquer les posologies à
2 m2, comme c’est souvent l’usage chez les patients
de forte corpulence. Une dose insuffisante (réduite d’emblée ou
plafonnée à 2 m2) peut se traduire par une perte
d’activité clinique chez des patients obèses [34, 35].
Médicaments en développement
En 2002, Baker et al. [10] suggéraient l’abandon de la surface
corporelle dans l’ajustement des doses lors des essais de
phase I en oncologie. Nous avions voulu savoir si cette
recommandation était réellement suivie en analysant tous les essais
de phase I chez les adultes présentés au congrès de l’American
Society of Clinical Oncology (Asco) en 2005. Cent
quatre-vingt-dix-neuf essais impliquant 133 nouveaux agents (non
commercialisés) avaient été analysés [36]. Seulement 41 %
étaient menés avec une dose fixe. Les autres utilisaient une dose
adaptée à la taille (44 % à la surface corporelle et 13 %
au poids). L’emploi de la dose fixe variait en fonction de la voie
d’administration et du type d’agent. Ainsi, les médicaments
utilisés par voie orale et les modificateurs de transduction
(inhibiteurs de kinase) étaient majoritairement administrés à dose
fixe. En revanche, une posologie adaptée à la surface corporelle
restait la règle pour les agents injectés par voie intraveineuse et
les anticancéreux conventionnels (cytotoxiques). La posologie des
anticorps monoclonaux demeurait hétérogène (dose fixe, adaptée à la
surface corporelle ou au poids) [36]. En conclusion, la
recommandation était peu suivie, surtout pour les agents
conventionnels. Cependant, certains anticancéreux comme le
pertuzumab font l’objet d’un développement rationnel (a priori).
Compte tenu du faible impact du poids et de la surface corporelle
sur la clairance [37], cet anticorps monoclonal est actuellement
développé à dose fixe [38]. A contrario, le trastuzumab a été
initialement utilisé à dose fixe puis commercialisé avec une dose
adaptée au poids avant que, finalement, la faisabilité de la dose
fixe ne soit apportée [25].
Conclusion
Aucune démonstration rigoureuse justifiant l’utilisation de la
surface corporelle ou du poids dans la posologie des agents
anticancéreux commercialisés n’a été à ce jour rapportée. La
surface corporelle ou le poids peuvent influer sur la variabilité
cinétique interindividuelle de certains médicaments mais sans
conséquences cliniques avérées (témozolomide, gemcitabine,
bevacizumab). Ainsi, le témozolomide a récemment été étudié à dose
fixe, dans un désir de simplification [39]. Pour de nombreux agents
anticancéreux commercialisés, la dose fixe apparaît licite chez une
majorité de patients mais elle n’a pas encore fait l’objet de
modifications de résumés des caractéristiques du produit (RCP). Il
convient de noter que le rituximab est administré à dose fixe
(1 g) dans le traitement de la polyarthrite rhumatoïde mais
est toujours adapté à la surface corporelle
(375 mg/m2) dans les indications oncologiques. Le
RCP du carboplatine mentionne trois calculs de dose chez l’adulte :
un traditionnel ajusté à la surface corporelle, un adapté à la
fonction rénale, prédictive de la clairance de l’agent et de la
toxicité plaquettaire (formule de H. Calvert) et un adapté à
la fonction rénale et à la surface corporelle (formule de
M. Egorin). La formule de H. Calvert basée sur une
exposition (ASC) cible et le débit de filtration glomérulaire
(déterminé par un dosage isotopique) est la seule qui s’affranchit
de la taille, en accord avec l’absence de relation significative
entre le poids ou la surface corporelle et la clairance du
carboplatine. Le remplacement du débit de filtration glomérulaire
isotopique, pour des raisons pratiques, par la clairance de la
créatinine (formules de Cockcroft-Gault, Jelliffe) n’apparaît pas
correct [40]. La clairance de la créatinine estimée par ces
formules n’est pas prédictive de la clairance du carboplatine car
elles intègrent notamment la taille [40]. Pour une posologie basée
sur une exposition cible et en alternative à la détermination
isotopique, les auteurs suggèrent, chez des adultes à fonction
rénale normale, l’utilisation d’une dose fixe qui intègre la
clairance moyenne du carboplatine (138 ml/min) [40].
Concernant les médicaments en développement, la dose ajustée à la
surface corporelle ou au poids continue à être utilisée malgré les
recommandations d’arrêt. Un éditorial du British Medical Journal
rappelait récemment la nécessité des doses fixes pour les agents
oraux en développement afin d’éviter les erreurs de prescription
[41].
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