ARTICLE
Auteur(s) : Alexandra Meert1, Colombine
Mayer2, Mina M Milani1, Julie
Beckers2, Darius
Razavi3
1CAM asbl, groupe de recherche et de formation 106,
boulevard de Waterloo, 1000 Bruxelles, Belgique
2Centre pour le traitement du tabagisme et de la
dépendance à la nicotine (CTT) 106, boulevard de Waterloo,
1000 Bruxelles, Belgique
3Université Libre de Bruxelles 50, avenue
F. Roosevelt, CP 191, 1050 Ixelles et Institut Jules Bordet 1,
rue Héger-Bordet, 1000 Bruxelles, Belgique
Article reçu le 23 Novembre 2005, accepté le 6 Mars 2006
À l’heure actuelle, nul ne peut ignorer les nombreux effets
négatifs du tabagisme. Les informations concernant la nocivité de
la cigarette ainsi que les mesures de prévention sont en effet de
plus en plus présentes dans nos sociétés. L’attention générale se
focalise donc sur les efforts à fournir afin de prévenir les
maladies liées au tabagisme, et notamment le cancer qui en
représente certainement l’issue la plus redoutée. En revanche, la
question du sevrage des personnes ayant déjà développé une
affection cancéreuse ne suscite pas le même intérêt. Patients comme
soignants ne voient souvent dans la désintoxication tabagique des
personnes atteintes d’une affection cancéreuse qu’une privation
inutile d’un des seuls — et peut-être derniers — plaisirs qu’il
leur reste [1]. Mais est-ce vraiment le cas ?Cet article se
propose de faire le point sur les connaissances actuelles dans ce
domaine. Il se penchera plus particulièrement sur le niveau de
motivation des patients atteints d’une affection cancéreuse pour
arrêter de fumer, sur les bénéfices que ceux-ci peuvent retirer
d’un sevrage tabagique, sur les interventions qui sont actuellement
proposées à cette population spécifique et sur les différentes
études déjà menées à ce sujet.
Méthodologie
Les articles servant de base à cette revue de la littérature ont
été obtenus par recherche systématique dans la base de données
Medline. Pour les obtenir, nous avons le plus souvent utilisé comme
mots clés des combinaisons d’expressions relatives, d’une part, au
tabac et, d’autre part, aux patients atteints d’affections
cancéreuses, par exemple « smoking cessation » and
« cancer patients ». Les recherches discutant uniquement
des effets potentiellement cancérigènes de la cigarette ont été
éliminées, pour ne garder que les études concernant des patients
ayant déjà développé une affection cancéreuse. Quelques articles
ont été également obtenus par échange de courrier électronique et
postal avec E.R. Gritz et R.A. Schnoll.
Il faut souligner ici que, le nombre d’études concernant
spécifiquement les interventions de sevrage tabagique destinées aux
patients cancéreux étant trop restreint, cet article ne se présente
donc pas sous la forme d’une méta-analyse stricte.
Bénéfices d’un sevrage
Le tabagisme est à l’origine de nombreux méfaits, tant sur la santé
que sur les traitements des patients atteints d’une affection
cancéreuse. Cette habitude a en effet des répercussions en termes
de survie [2-12], et ce même dans le cas de cancers peu avancés
[10]. L’accroissement de la mortalité provoqué par la consommation
de tabac dans un contexte oncologique trouve son explication dans
deux phénomènes : d’une part, la cigarette favorise les
récidives et/ou les cancers secondaires [13-21] et, d’autre part,
elle a un impact négatif sur les traitements. Le tabac réduit en
effet l’efficacité des traitements, augmente leurs effets
secondaires [1, 9, 22, 23] et provoque un nombre accru de
complications [24-32].
Ces impacts négatifs du tabac sur les traitements surviennent
aussi bien lors d’une prise en charge chirurgicale que lors d’une
chimiothérapie ou d’une radiothérapie. Lors d’opérations
chirurgicales, la consommation tabagique entraîne des complications
tant péri que postopératoires [1, 10, 30, 32-37]. Cela s’explique
notamment par le fait que le tabagisme altère la circulation
sanguine et la cicatrisation [38-40]. Lors d’une chimiothérapie,
les patients fumeurs présentent plus d’effets secondaires et de
complications liés aux traitements que les personnes sevrées du
tabac ou n’ayant jamais fumé : perte de poids plus importante,
fatigue accrue, plus grande toxicité cardiaque et pulmonaire du
traitement [1, 41, 42]. De plus, le tabagisme contrecarre les
effets bénéfiques des différentes substances médicamenteuses
(bêtabloquants, analgésiques, benzodiazépines, agents
chimiothérapiques) [43]. Lors d’une radiothérapie, les conséquences
positives du traitement se voient également amoindries et ses
effets secondaires négatifs exacerbés chez les patients fumeurs [9,
23, 24, 27, 44]. De plus, radiothérapie et tabagisme semblent
provoquer, en synergie, une augmentation exponentielle du risque
d’apparition de cancers secondaires [18, 45].
Le sevrage tabagique des fumeurs atteints d’une affection
cancéreuse permettrait donc de réduire les risques de cancers
secondaires, de rechutes et de complications associées aux
différents traitements. Mais qu’en serait-il alors de leur qualité
de vie ? Une étude réalisée sur des sujets en bonne santé
indique que les personnes ayant arrêté de fumer depuis plus de
6 mois rapportent une meilleure qualité de vie physique et
psychique, de même qu’une plus grande estime de soi et un
fonctionnement cognitif optimisé, par rapport à celles ayant repris
la cigarette [46]. En ce qui concerne les patients atteints d’une
affection cancéreuse, plusieurs recherches transversales comparant
fumeurs et non-fumeurs (y compris ex-fumeurs et personnes n’ayant
jamais fumé) ont été réalisées. L’une d’entre elles, menée auprès
de patients atteints d’un cancer du cou et de la tête, constate que
les fumeurs présentent plus de symptômes dépressifs que les
non-fumeurs. Cette étude montre également une influence négative du
degré de dépendance du fumeur sur son fonctionnement physique,
psychologique et social [47]. D’autres études, menées auprès de
patients atteints d’une affection cancéreuse du poumon, rapportent
chez les fumeurs une santé mentale moins bonne [48], une fatigue
plus prononcée, un plus grand nombre de symptômes de détresse, une
diminution d’appétit ainsi qu’une plus mauvaise qualité de vie que
chez les non-fumeurs [49]. Tous ces travaux nous informent donc de
l’existence de différences en termes de bien-être subjectif entre
fumeurs et non-fumeurs atteints d’une affection cancéreuse.
Cependant, aucune étude longitudinale n’a encore évalué l’impact à
long terme que peut avoir un sevrage tabagique sur la qualité de
vie des patients cancéreux.
Le tableau 1( Tableau 1 ) synthétise
les différents effets potentiellement négatifs de la cigarette dans
un contexte de prise en charge oncologique. Il est important de
noter qu’il n’a comme objectif que de rapporter certains effets
mentionnés dans la littérature. Une quantification de ces effets
n’est pas présentée ici car elle mériterait à elle seule une revue
de la littérature.
Tableau 1 Impacts potentiellement négatifs d’un
maintien du comportement tabagique lors du traitement d’une
affection cancéreuse (comparativement aux personnes sevrées ou
n’ayant jamais fumé)
|
Risques et effets secondaires
|
Impact du maintien du tabagisme
|
|
Risque de récidives de l’affection cancéreuse
|
Augmenté
|
|
Risque d’affections cancéreuses secondaires
|
Augmenté
|
|
Risque de complications des traitements
|
Augmenté
|
|
Effets secondaires des traitements
|
Augmentés
|
|
Efficacité des traitements
|
Diminuée
|
|
Qualité de vie
|
Probablement diminuée
|
Motivation au sevrage
Si la nécessité d’un sevrage tabagique chez les personnes atteintes
d’une affection cancéreuse se justifie objectivement, qu’en est-il
du souhait de ces patients de se sevrer ? Plusieurs études
montrent que 30 à 50 % des fumeurs atteints d’une affection
cancéreuse arrêtent spontanément de fumer après le diagnostic ou
pendant les traitements [5, 50]. Parmi ceux qui continuent à fumer,
une grande majorité (estimée à plus de 90 %) souhaiterait se
défaire de la cigarette [50] et ressent le besoin d’être aidée pour
y parvenir [47, 51]. Quant aux patients se montrant peu ou non
enclins à se sevrer, des recherches ont mis au jour différents
facteurs susceptibles d’influencer leur motivation. Ainsi, certains
moments clés se révèlent particulièrement propices pour renforcer
la motivation à arrêter de fumer. Rappelons que, dans ce contexte,
la motivation au sevrage se définit généralement par une intention
d’interrompre son comportement tabagique à très court terme. Une
hospitalisation, par exemple, constitue déjà une opportunité
d’arrêt [52]. Non seulement le corps médical y dispense des
conseils en ce sens, mais les patients y rencontrent également
différentes barrières matérielles rendant difficile une
consommation tabagique régulière : obligation de quitter sa
chambre pour fumer, difficultés à se déplacer liées aux traitements
ou aux symptômes de la maladie, etc. [53]. Les interventions de
sevrage tabagique proposées lors d’hospitalisations pourraient de
ce fait se révéler plus efficaces que les prises en charge
ambulatoires [54]. L’annonce d’un cancer constitue également un
moment privilégié pour sensibiliser les patients à la nécessité
d’un sevrage, car le puissant choc émotionnel que ce diagnostic
suscite peut contribuer à une prise de conscience des effets nocifs
du tabac [55, 56].
Certains facteurs relatifs à la maladie influencent aussi la
motivation au sevrage, tel le site de l’affection décelée. Ainsi,
la détection d’une affection cancéreuse du poumon ou des voies
aériennes supérieures, dont le rapport au tabagisme est le plus
souvent clairement établi, incite davantage les patients à arrêter
de fumer qu’une néoplasie mammaire par exemple [53, 57-59]. Enfin,
la motivation à arrêter de fumer est également fortement corrélée à
la gravité de la maladie et à la lourdeur des traitements [56]. En
effet, les patients souffrant d’un cancer fort avancé arrêtent
davantage de fumer que les autres [60]. Les patients soignés
uniquement par chirurgie se montrent généralement moins motivés et
ceux qui y parviennent rechutent plus fréquemment que les personnes
sous traitement chimio et/ou radiothérapique [61]. Toutefois, cela
ne s’applique pas aux patients ayant subi des opérations
chirurgicales radicales, telle une laryngectomie, qui induisent,
elles, une forte augmentation de la motivation [62].
La littérature indique donc que les patients atteints d’une
affection cancéreuse souhaitent pour la plupart arrêter de fumer.
Cependant, leur motivation n’est pas toujours suffisamment
importante pour mettre en place une action concrète d’arrêt. Dans
ce cas de figure, les périodes d’hospitalisation et l’annonce du
diagnostic de cancer semblent constituer des moments propices pour
faire évoluer positivement la motivation au sevrage.
Utilité des interventions de sevrage
Si bon nombre de patients atteints d’une affection cancéreuse
ambitionnent d’arrêter de fumer, tous ne formulent pas ce souhait
et certains ne trouvent pas en eux la motivation nécessaire pour y
parvenir. De plus, la plupart des fumeurs, qu’ils soient malades ou
en bonne santé, présentent une perception faussée des risques liés
au tabac [63], les minimisant, voire les déniant. Pour tous ces
patients, il serait donc fort utile de mettre en place des
interventions visant à une augmentation de la motivation au sevrage
ainsi qu’à une prise de conscience des risques réels auxquels ils
s’exposent en conservant leur comportement tabagique. Les fumeurs
motivés pour se sevrer sont, quant à eux, généralement demandeurs
d’une aide spécifique [47, 51, 57, 60, 64]. Ainsi, leur proposer
des interventions de soutien répondrait à ce besoin et pourrait
augmenter les chances de succès, car la motivation se révèle en
général nécessaire mais non suffisante pour entreprendre et réussir
ce genre de démarche. Enfin, de nombreuses études ont montré la
difficulté qu’éprouvent les fumeurs, même lorsqu’ils se savent
atteints d’une affection cancéreuse, à maintenir leur abstinence
tabagique sur le long terme. En effet, leur motivation peut
rapidement fléchir et, sans aide, un grand nombre d’entre eux
recommencent à fumer une fois achevé leur traitement anticancéreux
[5, 13, 50, 59, 61, 62, 65-68]. La mise en place d’interventions de
prévention des rechutes s’avérerait donc également fort utile dans
l’aide au sevrage.
En bref, les fumeurs atteints d’une affection cancéreuse
tireraient profit d’une prise en charge à plusieurs niveaux. Il
serait tout d’abord primordial de les informer des risques liés au
maintien de leurs habitudes tabagiques ainsi que des bénéfices
qu’ils retireraient d’un arrêt. Il conviendrait ensuite de leur
proposer une intervention adaptée à leur situation personnelle,
visant donc soit l’augmentation de la motivation au sevrage, soit
le soutien durant la phase concrète d’arrêt, soit la prévention
d’une rechute. Des interventions de ce type existent déjà et
ciblent le plus souvent des personnes en bonne santé. Elles
pourraient se voir proposées aux patients atteints d’une affection
cancéreuse moyennant quelques aménagements.
Efficacité des interventions existantes
Paradoxalement, si de très nombreux travaux tentent de développer
des interventions de sevrage tabagique efficaces dans une
population générale [69], voire pour des patients hospitalisés
[70-74], très peu d’études se penchent sur le cas des personnes
souffrant d’une affection cancéreuse. Les quelques recherches
menées auprès de cette population se sont, pour la plupart,
intéressées aux patients atteints d’une affection cancéreuse du
poumon — que le diagnostic soit avéré [75, 76] ou seulement
suspecté [77, 78] — ou de la tête et du cou [58, 62, 64, 79]. Par
ailleurs, les interventions testées ne semblent jamais
véritablement intensives : certaines se limitaient à un bref
conseil [80], d’autres proposaient une prise en charge légèrement
plus soutenue (par exemple 3 entretiens de 25 minutes, suivis de 5
appels téléphoniques hebdomadaires [81]). Les taux d’abstinence
tabagique obtenus par ces diverses méthodes ne surpassent presque
jamais ceux observés chez les personnes qui n’ont pas bénéficié
d’interventions spécifiquement axées sur le sevrage [75, 80-83].
De plus, ces rares travaux concernant des patients atteints
d’une affection cancéreuse comportent souvent des biais
méthodologiques qui les rendent difficilement interprétables et
généralisables. Dans plusieurs études notamment, les critères
d’échantillonnage ne sont pas assez précis. En effet, certaines
recherches portent sur une population hospitalisée tout-venant,
mêlant donc affections oncologiques et autres pathologies [82, 84],
tandis que d’autres prennent en compte des patients atteints
d’affections cancéreuses diverses, tous diagnostics oncologiques
confondus [80, 81, 83]. Il est également intéressant de noter que
la grande majorité de ces études ne concerne que des patients
hospitalisés pour traitement chirurgical [75, 76, 81-83]. Or les
patients cancéreux soignés par chirurgie curative paraissent moins
enclins que les autres à vouloir arrêter de fumer. Par ailleurs, la
chirurgie représentant l’approche privilégiée des affections
cancéreuses peu avancées, ces études semblent donc exclure des
patients dont le pronostic est moins favorable et le traitement
plus lourd. De plus, certains travaux ne se fondent, afin d’évaluer
l’abstinence tabagique, que sur les dires des patients [76, 84] ou
vérifient ceux-ci par la mesure du taux de monoxyde de carbone [75,
85]. Or, une étude rapporte que les fumeurs atteints d’une
affection cancéreuse ont généralement tendance à sous-estimer leur
consommation de cigarettes et que le taux de cotinine contenue dans
le sang constitue un bien meilleur indicateur à ce niveau que le
taux de monoxyde de carbone [86]. Un autre biais rencontré dans de
nombreuses études est le délai entre le diagnostic et le début de
la prise en charge tabagique. Celui-ci est souvent long, ce qui
signifie que l’intervention se voit proposée à des patients qui
n’ont pas arrêté d’eux-mêmes de fumer lors du diagnostic ou qui ont
recommencé depuis. Il se pourrait donc que ces patients soient plus
dépendants de la nicotine et/ou moins motivés que les autres.
D’autres biais se rencontrent dans ces recherches tels que
l’absence de groupe témoin, la petite taille des échantillons ou
encore le fait que les évaluations d’efficacité ont été réalisées à
trop court terme.
Le tableau 2( Tableau 2 ) reprend les
quelques études contrôlées et randomisées ayant déjà évalué
l’efficacité d’interventions de sevrage tabagique auprès de
patients cancéreux. Il présente de façon résumée les
caractéristiques des recherches en termes d’échantillon,
d’intervention testée, de résultats obtenus, et propose également
une vision critique des méthodologies employées. Aucune des
interventions testées à ce jour n’ayant pu significativement
prouver son efficacité, aucune mesure de l’effet de ces
interventions n’est donc rapportée (Odds ratio).
La littérature montre donc, d’une part, que les études testant
l’efficacité d’interventions de sevrage spécifiquement destinées
aux patients atteints d’une affection cancéreuse restent à ce jour
peu nombreuses et, d’autre part, que les quelques travaux à ce
sujet présentent un certain nombre de biais méthodologiques rendant
leur interprétation difficile. Sachant qu’un sevrage tabagique est
néanmoins bénéfique à ces malades et qu’ils sont pour la plupart
motivés et en attente d’aide pour arrêter de fumer, il semble
fondamental de développer à l’avenir ce domaine de recherche.
Tableau 2 Études contrôlées et randomisées ayant testé
un type d’intervention de sevrage auprès de patients cancéreux :
résultats obtenus et faiblesses des méthodologie employées
|
Auteurs
|
Échantillon
|
Intervention
|
Résultats
|
Critiques
|
|
Gritz et al. [58]
|
- 186 patients atteints d’un cancer tête/cou, ayant fumé durant
la dernière année écoulée.
- 114 ont complété l’étude entière (sur 12 mois)
|
- GE = une séance initiale axée sur le sevrage avec un médecin +
6 sessions motivationnelles lors des visites de contrôle chez le
médecin + 3 brochures de self-help.
- GT = informations sur les bénéfices d’un sevrage et conseil
d’arrêter de fumer donnés par un médecin.
|
- À 12 mois : 63,8 % du GE abstinents (depuis au moins
48 h) versus 76,8 % du GT.
- Différence non significative, confirmée par une mesure
objective (cotinine).
|
Interventions non standardisées pour le GT (peu de consignes
données aux médecins de ce groupe).
|
|
Wewers et al. [82]
|
80 patients fumeurs hospitalisés pour chirurgie, dont 30 patients
cancéreux (majorité de cancer tête/cou, 25 sur 30)
|
- GE = 3 x 25 minutes d’intervention axée sur le sevrage avec une
infirmière + 5 appels téléphoniques hebdomadaires.
- GT = prise en charge médicale habituelle.
|
À 6 semaines : 37,8 % de GE abstinents (dosage de
cotinine < 10 ng/ml) versus 25,6 % du GT. Différence
non significative, confirmée par une mesure objective
(cotinine).
|
Évaluation à trop court terme, échantillon trop petit et ne
comprenant pas uniquement des patients cancéreux, interventions non
standardisées pour le GT.
|
|
Stanislaw et Wewers [81]
|
26 patients cancéreux fumeurs, majorité de cancer tête/cou (21 sur
26)
|
- GE = 3 x 25 minutes d’intervention axée sur le sevrage avec une
infirmière + 5 appels téléphoniques hebdomadaires.
- GT = prise en charge médicale habituelle.
|
- À 5 semaines : 75 % du GE abstinents (dosage de
cotinine < 10 ng/ml) versus 42,9 % du GT.
- Différence non significative, confirmée par une mesure
objective (cotinine).
|
Évaluation à trop court terme, échantillon trop petit,
interventions non standardisées pour le GT.
|
|
Griebel et al. [83]
|
28 patients cancéreux fumeurs, hospitalisés pour chirurgie, toutes
affections cancéreuses confondues.
|
- GE = bref entretien axé sur le sevrage tabagique avec une
infirmière + 5 appels téléphoniques hebdomadaires.
- GT = prise en charge médicale habituelle.
|
- À 6 semaines : 21 % de GE abstinents (depuis au moins
7 jours) versus 14 % du GT.
- Différence non significative, confirmée par une mesure
objective (cotinine).
|
Évaluation à trop court terme, échantillon trop petit et comprenant
des néoplasies trop diverses pour être regroupées, interventions
non standardisées pour le GT.
|
|
Schnoll et al. [80]
|
432 patients cancéreux fumeurs, toutes affections cancéreuses
confondues.
|
- GE = brève information (<5 minutes) donnée par un médecin à
propos des bénéfices du sevrage, de l’existence de produits de
substitution de la nicotine, etc. + une brochure de self-help +
numéro d’une ligne téléphonique d’aide aux fumeurs fourni aux
patients.
- GT = prise en charge médicale habituelle.
|
- À 12 mois : 13,3 % du GE abstinents (depuis au moins
7 jours) versus 13,6 % du GT.
- Différence non significative.
|
Intervention trop brève et trop peu différenciée d’une prise en
charge médicale classique, échantillon comprenant des néoplasies
trop diverses pour être regroupées, pas de vérification objective
(cotinine) de l’abstinence tabagique rapportée par les
patients.
|
Perspectives futures
La question de la prise en charge tabagique des patients atteints
d’une affection cancéreuse restant à ce jour peu explorée, toute
contribution scientifique en la matière serait la bienvenue.
Néanmoins, une piste de recherche à privilégier pourrait être de
mieux définir l’impact psychologique du sevrage. Certaines études
ont en effet déjà constaté, chez des patients, des différences en
termes de bien-être subjectif en fonction de leur statut tabagique
et, vu la forte détérioration de qualité de vie causée par
l’affection cancéreuse elle-même [48, 87, 88], cet impact pourrait
constituer un corollaire du sevrage à ne pas négliger [46-48, 87].
D’autres voies particulièrement intéressantes à explorer pourraient
être de comparer l’efficacité d’interventions substantiellement
différentes, ou de confronter les effets d’interventions semblables
sur le fond mais de durées et/ou d’intensités différentes. Les
futurs travaux devraient également s’appliquer à mieux cerner les
effets à long terme des interventions de sevrage, car la plupart
des recherches négligent d’investiguer les répercussions d’une
prise en charge plusieurs mois après celle-ci. Le domaine de la
prévention des rechutes demeure lui aussi peu étudié. Il serait
intéressant, dans une population telle que celle des patients
atteints d’une affection cancéreuse, de mettre en place des
interventions de ce type. En effet, comme il a déjà été souligné
auparavant, une proportion importante de ces patients, lorsqu’ils
se trouvent confrontés au diagnostic et aux traitements, arrêtent
d’emblée de fumer, mais nombre d’entre eux recommencent par la
suite, une fois passé le choc de l’annonce et des traitements [62].
Les chercheurs pourraient donc à l’avenir tenter de déterminer la
formule optimale permettant de conforter et de maintenir les
patients cancéreux ayant arrêté de fumer — spontanément ou avec une
aide extérieure — dans leur décision d’abstinence tabagique.
Conclusion
De nombreuses interventions de sevrage ont été mises en place ces
dernières années, ciblant le plus souvent une population bien
précise : adolescents, employés d’entreprise, femmes
enceintes, etc. Les personnes atteintes d’une affection cancéreuse
semblent, quant à elles, avoir été oubliées. En effet, très peu
d’interventions ont été élaborées spécifiquement pour elles. Or,
arrêter de fumer a un impact positif considérable, et ce même —
voire surtout — pour ces patients. Ils en tirent des bénéfices sur
le plan de l’efficacité de leurs traitements et peut-être même au
niveau de leur bien-être psychologique. Par ailleurs, ces patients
se montrent souvent motivés pour arrêter de fumer, particulièrement
lorsque le diagnostic d’affection cancéreuse vient d’être posé,
lorsque la maladie est déjà avancée et/ou lorsque le site de la
pathologie est clairement relié au tabac. Les patients atteints
d’une affection cancéreuse se trouvent donc généralement en demande
d’aide pour se sevrer de la cigarette, pourtant seul un nombre très
restreint d’études ont tenté d’évaluer la meilleure méthode pour
les assister dans cette démarche, et ces rares travaux présentent
le plus souvent des biais méthodologiques importants.
Cette revue de la littérature permet donc, d’une part, de mettre
en évidence l’utilité de proposer un sevrage tabagique aux patients
atteints d’une affection cancéreuse et, d’autre part, de souligner
le manque d’études scientifiques rigoureuses qui subsiste
actuellement à ce niveau. Il faut rappeler que l’efficacité des
interventions médicales et psychologiques destinées à soutenir le
sevrage tabagique dans une population tout venant est réelle quand
elle associe un traitement pharmacologique et un soutien
psychologique spécifique. Il est fort probable que la
« clinique du sevrage tabagique » se développera dans les
prochaines années, permettant d’accroître plus encore l’efficacité
des interventions rapportée actuellement dans la littérature. Cet
article plaide pour un transfert et une adaptation de ces
interventions à des patients présentant une affection cancéreuse et
ce, qu’ils soient ou non hospitalisés.
Remerciements
Nous remercions Madame Catherine Leclerc pour ses relectures.
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