ARTICLE
Auteur(s) :, Ludovic Lacroix*, Jean Charles
Soria, Jean Michel Bidart, Martin Schlumberger
Institut Gustave-Roussy, 94805 Villejuif Cedex
Article reçu le 2 Novembre 2004, accepté le 1 Decembre 2004
Les tumeurs primitives de la thyroïde se développent aux dépens
soit des cellules folliculaires (les thyrocytes), soit des cellules
C formant alors le cancer médullaire de la thyroïde.Les tumeurs
d’origine folliculaire sont soit bénignes (adénomes), soit
malignes ; les cancers différenciés ont une histologie
papillaire, folliculaire ou à cellules de Hürthle
(oncocytaire) ; le cancer indifférencié, ou anaplasique, est
considéré comme une dédifférenciation d’une tumeur différenciée. La
plupart des tumeurs thyroïdiennes d’origine folliculaire, bénignes
ou malignes, sont monoclonales, suggérant que des anomalies
génétiques sont responsables de leur survenue.Cette revue détaille
les anomalies génétiques observées dans les tumeurs d’origine
folliculaire [1].
Altérations géniques dans les tumeurs thyroïdiennes
Voies de transduction du signal
La thyreo-stimulating hormone (TSH) se lie à un récepteur
membranaire qui active la voie de l’AMPc.
De nombreux récepteurs à activité tyrosine kinase activent
plusieurs voies de signalisation dont la voie des MAP kinases et la
voie de la phosphatidylinositol 3-kinase (PI3 kinase). Ces voies
régulent la croissance cellulaire, la progression dans le cycle
cellulaire et la mort cellulaire.
Plusieurs récepteurs à activité tyrosine kinase sont surexprimés
dans les cancers de la thyroïde, notamment le récepteur du
fibroblast growth factor (FGF), de l’epidermal growth factor (EGF),
de l’hepatocyte growth factor (c-Met), du vascular endothelial
growth factor (VEGF), de l’insuline et de l’insulin-growth factor 1
(IGF1). Le récepteur de l’EGF est en général exprimé dans les
tumeurs différenciées de la thyroïde et sa surexpression est
associée à un pronostic péjoratif. La surexpression de Her2/neu
dans certains cancers papillaires est associée à la survenue de
métastases.
Les protéines/sérine/thréonine kinases intracellulaires sont
appelées mitogen-activated protein kinases (MAPK) ou extracellular
signal-regulated kinases (ERK). Schématiquement, la cascade
intracellulaire comprend le récepteur à activité tyrosine kinase,
la protéine ras, la protéine raf qui phosphoryle et active la MAPK
kinase MEK1/2 qui, à son tour, active les MAPK ERK1 et 2. ERK1 et 2
phosphorylent et activent plusieurs protéines qui régulent les
protéines du cytosquelette, le métabolisme, la structure de la
chromatine et l’expression de nombreux facteurs de
transcription.
Le PI3 kinase phosphoryle le phospho-inositol qui peut activer
des protéines comme la sérine/thréonine kinase Akt. Akt activée
phosphoryle de multiples protéines, dont mTOR (mammalian target of
rapamycin) qui stimule la progression dans le cycle cellulaire et
la croissance cellulaire. Le gène suppresseur de tumeur PTEN
(phosphatase and tensin homolog) peut déphosphoryler les lipides
phosphorylés par la PI3K kinase, ce qui inhibe Akt.
Oncogène RET/PTC
Le protooncogène RET est situé sur le chromosome 10q11-2 [1, 4]. Il
code pour un récepteur membranaire à activité tyrosine kinase pour
une famille de ligands, dont le glial cell-line derived
neutrophilic factor (GDNF). Il active notamment la voie des MAP
kinases. Le gène activé a été mis en évidence dans les cancers
papillaires et a été appelé RET/PTC (papillary thyroid carcinoma).
Toutes les formes activées sont la conséquence d’un réarrangement
chromosomique dans lequel le fragment C-terminal de RET est
fusionné avec le domaine 5’ d’un autre gène. Ce gène étant exprimé
de manière constitutive, le gène RET/PTC réarrangé va lui aussi
être exprimé ; il possède des domaines responsables d’une
dimérisation et donc d’une activation permanente de RET ;
enfin, la protéine chimère ne possède pas de domaine
extracellulaire ni transmembranaire et est localisée dans le
cytosol. Trois formes principales de réarrangement RET/PTC ont été
mises en évidence :
- – RET/PTC1, formé par un réarrangement
intrachromosomique qui fusionne le domaine tyrosine kinase de RET
avec le gène H4 ;
- – RET/PTC2, formé par un réarrangement
interchromosomique avec un gène situé sur le chromosome 17 qui code
pour la sous-unité RIα régulatrice de la protéine
kinase A ;
- – RET/PTC3, formé par un réarrangement
intrachromosomique avec le gène RFG/ELE1.
Les points de fusion de ces réarrangements sont situés dans la
même région intronique de RET, entre les exons 11 et 12. Des
réarrangements plus rares ont été décrits qui diffèrent soit par
leur point de fusion, soit par leur gène partenaire.
Dans les cancers papillaires de l’adulte, en l’absence
d’irradiation cervicale pendant l’enfance, la fréquence des
réarrangements RET/PTC est de 2,5 à 35 %, selon les études.
Cette fréquence est plus élevée dans les cancers papillaires des
enfants survenus en l’absence d’irradiation cervicale antérieure et
chez les sujets, enfants ou adultes, ayant été exposés aux
rayonnements ionisants pendant l’enfance, aussi bien lors d’une
irradiation externe que lors de la contamination survenue après
l’accident de Tchernobyl. Les réarrangements RET/PTC sont trouvés
chez 55 à 85 % de ces sujets [3]. Les réarrangements
intrachromosomiques RET/PTC1 et RET/PTC3 sont
les plus fréquents ; après l’accident de Tchernobyl, le
réarrangement RET/PTC3 est le plus fréquent dans les
cancers papillaires agressifs survenus précocement, le
réarrangement RET/PTC1 étant le plus fréquent dans les
formes classiques de cancer papillaire survenues plus tardivement.
De plus, ces réarrangements RET/PTC ont été mis en évidence dans
45 % des adénomes folliculaires survenus après irradiation
cervicale pendant l’enfance.
La présence de réarrangements RET/PTC dans les microcancers
papillaires suggère qu’il s’agit d’un événement précoce de la
tumorogenèse thyroïdienne. La transfection de RET/PTC provoque une
dédifférenciation et permet une croissance tumorale indépendante de
la TSH. Les souris transgéniques pour lesquelles l’expression de
RET/PTC est ciblée dans la thyroïde développent des cancers
papillaires. L’irradiation in vitro de cellules thyroïdiennes ou de
thyroïdes fœtales provoque des réarrangements RET/PTC. La survenue
fréquente de réarrangements RET/PTC lors d’une irradiation est
favorisée par la proximité spatiale des gènes partenaires (RET et
H4) pendant l’interphase, ce qui donne naissance au réarrangement
RET/PTC1. Les points de cassure des gènes RFG/ELE1 et
RET qui résultent dans la formation de RET/PTC3 sont
compatibles avec une cassure double brin, suivie d’une
recombinaison réciproque illégitime. Ces données suggèrent que les
radiations ionisantes peuvent provoquer directement un
réarrangement RET/PTC et ainsi provoquer le processus tumoral. Il
est possible que des cassures double brin suivies de recombinaisons
soient fréquentes dans les cellules folliculaires des jeunes
enfants et que l’irradiation ne fasse qu’augmenter cette
tendance.
Oncogènes TRK et MET
Le protooncogène TRK est situé sur le chromosome 1 (1q21). Il code
pour un récepteur membranaire à activité tyrosine kinase dont le
ligand est le nerve growth factor (NGF). Il est activé par
réarrangement chromosomique dans lequel le fragment C-terminal de
TRK est fusionné avec le domaine 5’ d’un autre gène. Le gène
partenaire, qui est exprimé de manière constitutive, provoque
l’expression permanente du réarrangement sous une forme activée.
Les réarrangements TRK sont présents dans 0 à 10 % des cancers
papillaires spontanés ou survenus après irradiation cervicale.
Le protooncogène MET code pour un récepteur membranaire à
activité tyrosine kinase dont le ligand est l’hepatocyte growth
factor (HGF) ou scatter factor (SF). HGF-SF est un puissant
mitogène pour les cellules épithéliales qui favorise la motilité
cellulaire et l’invasion tumorale. Le protooncogène MET est
surexprimé dans 50 % des cancers papillaires, alors que son
expression est diminuée dans les autres formes histologiques de
cancers de la thyroïde.
Oncogènes RAS et B-RAF
Des mutations activatrices des oncogènes RAS et B-RAF provoquent
l’activation permanente de la voie des MAP-kinases [2].
Les mutations ponctuelles des gènes RAS ont été mises en
évidence dans 30 à 40 % des cancers folliculaires et dans
20 % des adénomes folliculaires [2, 6]. Elles sont rares dans
les cancers papillaires, hormis dans le variant folliculaire où
elles sont fréquentes. Les trois gènes RAS (H, K et N) peuvent être
activés. La mutation N-RAS dans le codon 61 est la plus fréquente.
L’activation de l’oncogène RAS provoque une dédifférenciation des
thyrocytes de manière dose-dépendante [7]. Les mutations RAS sont
trouvées avec une fréquence identique dans les tumeurs spontanées
et dans celles survenues après exposition aux radiations ionisantes
pendant l’enfance.
Les mutations activatrices de B-RAF ont été mises en évidence
dans environ 40 % (29 à 69 %) des cancers papillaires de
l’adulte, mais n’ont pas été trouvées dans les autres types
histologiques de tumeurs différenciées de la thyroïde
(tableau 1( Tableau 1 )).
Elles sont rares dans le variant folliculaire des cancers
papillaires et dans les cancers papillaires de l’enfant survenus
soit spontanément, soit après irradiation cervicale. Parmi la
trentaine de mutations décrites dans le domaine kinase, la mutation
V600E (valine → glutamine) est la plus fréquente dans la
thyroïde. Elle correspond à la substitution d’une thymine par une
adénine en position 1799 dans l’exon 15 de BRAF (anciennement
T1796A ou V599E). Les mutations de l’exon 11 sont rares dans la
thyroïde. Dans les cancers papillaires, la présence d’une mutation
RAS, B-RAF ou d’un réarrangement RET/PTC est exclusive et une de
ces mutations est présente dans environ 70 % de ces tumeurs.
La mutation B-RAF est présente dans les microcancers papillaires de
la thyroïde ; elle représente donc une étape précoce de la
tumorogenèse. Elle est présente dans des cancers plus agressifs,
dont le stade est avancé au diagnostic et dont la transformation en
cancer anaplasique est possible. Les souris transgéniques pour
lesquelles l’expression de B-RAF muté est ciblée dans la thyroïde
développent des cancers papillaires agressifs qui peuvent se
transformer en cancer anaplasique [8].
Tableau 1 Études de BRAF dans les tumeurs
thyroïdiennes [12-27]
|
Études
|
Histologies
|
Autres tumeurs
|
|
CP
|
CF
|
AF
|
CA et CP peu différenciés
|
|
Kimura, 2003
|
28/78 (36 %)
|
0/10
|
0/14
|
-
|
Adénomes oncocytaires (0/12)
|
|
Cancers oncocytaires (0/13)
|
|
Cohen, 2003
|
24/35 (69 %)
|
0/13
|
0/20
|
-
|
Cancers oncocytaires (cancers 0/3)
|
|
CMT (0/3)
|
|
Soares, 2003
|
23/50 (46 %)
|
0/18
|
1*/51
|
-
|
Goitre nodulaire (0/23)
|
|
(*mutation K601E)
|
|
Xu, 2003
|
21/56 (38 %)
|
-
|
0/18
|
-
|
Goitre nodulaire (0/6)
|
|
Namba, 2003
|
49/170 (29 %)
|
0/11
|
0/20
|
2/6 (33 %)
|
|
|
Fukisima, 2003
|
40/76 (53 %)
|
0/8
|
-
|
0/7
|
CMT (0/9)
|
|
Nikiforova, 2003
|
45/119 (38 %)
|
0/32
|
0/46*
|
5/45 (11 %)
|
Goitre nodulaire (0/65) ; CMT (0/13)
|
|
*adénomes oncocytaires inclus avec les adénomes
|
|
Trovisco, 2004
|
45/124 (36 %)
|
-
|
-
|
-
|
|
|
Xing, 2004
|
17/38 (45 %)
|
0/14
|
0/43
|
5/10 (20 %)
|
Goitre nodulaire (0/11),
|
|
CMT (0/14)
|
|
Cohen, 2004
|
36/95 (38 %)
|
-
|
-
|
-
|
|
|
Puxeddu, 2004
|
24/60 (40 %)
|
0/5
|
0/6
|
0/1
|
|
|
Begum, 2004
|
-
|
-
|
-
|
8/16 (50 %)
|
|
|
Fuggazzola, 2004
|
18/56 (32 %)
|
0/5
|
0/21
|
0/4
|
|
|
Frattini, 2004
|
19/60 (32 %)
|
-
|
-
|
-
|
|
|
Lima, 2004
|
-
|
-
|
1†/11
|
-
|
4/34 (12 %) CP radio-induits (Tchernobyl)
|
|
1/17 (6 %) CP < 18 ans (USA)
|
|
Kumagai, 2004
|
-
|
-
|
-
|
-
|
8/48 (17 %) CP radio-induits (Tchernobyl)
|
|
1/31 (3 %) CP < 15 ans (Japon)
|
|
Au total
|
|
39 % de cancers papillaires (412/1059),
|
|
25 % des cancers anaplasiques et papillaires peu différenciés
(20/79)
|
Réarrangement PAX8-PPARγ1
Une translocation t(2 ; 3)(q13 ; p25) a été récemment
caractérisée dans les cancers folliculaires [5]. Dans le gène
chimérique, la séquence nucléotidique du gène Pax8 (2q13) est en
phase avec celle de l’isoforme 1 du gène PPARγ (3p25). Pax8 (paired
box 8) est un facteur de transcription intervenant dans
l’ontogenèse thyroïdienne et dans la régulation de l’expression de
plusieurs gènes spécifiques de la thyroïde. PPARγ (peroxisome
proliferator-activated receptor gamma) est un facteur de
transcription appartenant à la famille des récepteurs nucléaires
d’hormones qui, en se dimérisant avec RXRα (retinoid X receptor
alpha), modifie l’expression de gènes impliqués dans la régulation
du métabolisme des lipides, de la réponse inflammatoire, de la
différenciation, du contrôle du cycle cellulaire et de la
tumorigenèse. La protéine de fusion issue du transcrit PAX8-PPARγ1
aurait un effet dominant négatif sur l’activité du facteur de
transcription sauvage PPARγ1, ce qui augmenterait la croissance
cellulaire et diminuerait l’apoptose. La translocation PAX8-PPARγ1
est présente dans environ 30 % (11 %-63 %) des
cancers folliculaires (tableau 2( Tableau 2 )). Sa détection dans près de
10 % (0-55 %) des adénomes folliculaires souligne son
importance lors des étapes précoces de la tumorigenèse. Cette
translocation est absente dans le tissu thyroïdien normal, les
cancers papillaires, les cancers à cellules de Hürthle et les
cancers anaplasiques. La protéine est surexprimée en présence de la
translocation, mais aussi dans certaines tumeurs sans transcrit
chimérique détectable, laissant supposer l’existence d’autres
partenaires de translocation pour PPARγ. La présence de la
translocation n’est pas redondante avec les mutations RAS,
fréquente dans les tumeurs folliculaires.
Tableau 2 Fréquence des réarrangements PAX8-PPARγ
dans les tumeurs thyroïdiennes [5, 28-39]
|
Études
|
Histologie
|
Autres
|
|
CF
|
AF
|
CP
|
CA
|
GM
|
|
Kroll, 2000
|
5/8 (63 %)
|
0/20
|
0/10
|
-
|
0/10
|
|
|
Nikiforova, 2002
|
8/15 (53 %)
|
2/25 (8 %)
|
0/35
|
0/3
|
0/16
|
Adénomes oncocytaires (0/11)
|
|
Cancers oncocytaires (0/12)
|
|
Marques, 2002
|
5/9 (56 %)
|
2/16 (13 %)
|
0/9
|
0/4
|
0/2
|
|
|
Cheung, 2002
|
6/13 (46 %)
|
6/11 (55 %)
|
0/9
|
-
|
-
|
Cancers oncocytaires (0/4)
|
|
French, 2003
|
11/42 (29 %)
|
0/40
|
1/90
|
-
|
0/10
|
Cancers oncocytaires (1/30)
|
|
Dwight, 2003
|
13/34 (29 %)
|
1/40*(3 %)
|
0/90
|
0/13
|
-
|
*dont 20 adénomes atypiques
|
|
Nikiforova, 2003
|
13/39 (39 %)
|
1/23 (4 %)
|
-
|
-
|
-
|
Adénomes oncocytaires (0/13)
|
|
|
|
|
|
|
Cancers oncocytaires (0/19)
|
|
Aldred, 2004
|
2/19 (11 %)
|
1/35 (3 %)
|
-
|
-
|
-
|
|
|
Marques, 2004
|
6/24 (25 %)
|
6/36 (17 %)
|
0/38
|
0/11*
|
5/38
|
*Cancers peu différenciés
|
|
Cerutti, 2004
|
4/13 (31 %)
|
3/10 (33 %)
|
-
|
-
|
-
|
|
|
Hibi, 2004
|
0/6
|
0/12
|
-
|
-
|
0/12-
|
Normaux (0/12)
|
|
Série Japonaise
|
|
Nakabashi, 2004
|
4/12 (33 %)
|
3/12 (30 %)
|
0/23
|
0/3
|
0/5
|
Adénomes oncocytaires (0/3)
|
|
Cancers oncocytaires (0/4)
|
|
Lacroix, 2004
|
4/23 (17 %)
|
1/22 (5 %)
|
0/41
|
0/5
|
-
|
Adénomes oncocytaires (0/4)
|
|
Cancers oncocytaires (0/4)
|
|
Au total
|
|
31 % de cancers folliculaires (81/257)
|
|
9 % des adénomes folliculaires (26/302)
|
Mutation du récepteur pour la TSH (TSH-R) et de l’oncogène
GSP
Ces mutations activent la voie de l’AMPc. Plusieurs mutations
ponctuelles activatrices du TSH-R ont été mises en évidence dans
les adénomes hyperfonctionnels, avec une fréquence comprise entre
10 et plus de 80 % selon les séries [9]. La plupart de ces
mutations siègent au niveau ou à proximité de la troisième boucle
transmembranaire, dans une région impliquée dans l’interaction du
TSH-R avec la protéine Gs. De plus, une mutation activatrice du
TSH-R a été mise en évidence dans les rares cancers folliculaires
hyperfonctionnels, avec fixation importante de l’iode radioactif et
thyrotoxicose.
Des mutations activatrices de l’un des deux codons critiques de
la sous-unité α de la protéine Gs (appelée gsp) sont présentes dans
7 à 38 % des adénomes hyperfonctionnels. Le rôle de ces
mutations est confirmé par l’étude des souris transgéniques chez
qui l’expression de gsp est ciblée dans la thyroïde et qui
développent des nodules thyroïdiens hyperfonctionnels.
Dans 40 % des adénomes hyperfonctionnels, aucune mutation
de l’un de ces deux gènes n’a été mise en évidence et il est
possible qu’une mutation existe au niveau d’un autre gène
intervenant dans la voie de l’AMPc.
Une mutation gsp ou du TSH-R est présente dans 10 % environ
des cancers folliculaires hypofonctionnels, dont l’activité
adénylate cyclase basale est élevée, suggérant leur participation à
la tumorigenèse thyroïdienne.
Autres anomalies
Les mutations inactivatrices du gène de la p53 sont présentes dans
22 à 83 % des cancers anaplasiques mais sont absentes des
cancers différenciés papillaires et folliculaires. Cela suggère que
l’inactivation du gène de la p53 est un événement clé dans le
processus de dédifférenciation aboutissant aux cancers
anaplasiques. À l’inverse, la protéine Bcl2 est exprimée
dans les cancers différenciés mais est absente des cancers
anaplasiques.
Les mutations du gène APC (adenomatous polyposis colonic)
contribuent au développement des cancers papillaires de la thyroïde
en cas de polypose colique familiale, mais ont probablement un rôle
restreint en cas de cancer papillaire sporadique. Le rôle des
anomalies du gène PTEN est hypothétique.
De nombreuses anomalies de contrôle du cycle cellulaire ont été
décrites dans les tumeurs thyroïdiennes. Elles impliquaient, entre
autres, des hyperméthylations du promoteur de p16ink4,
des surexpressions de la cycline D1 ou des mutations de Rb [10,
11].
Plusieurs conclusions peuvent être déduites de ces
études :
- – En l’absence d’irradiation cervicale pendant
l’enfance, les altérations des récepteurs membranaires à activité
tyrosine kinase (RET/PTC, TRK, MET) sont présentes uniquement dans
les cancers papillaires ; après irradiation, les
réarrangements RET/PTC sont plus fréquents dans les cancers
papillaires et ont été mis en évidence dans des adénomes. La
surexpression de MET pourrait être un événement secondaire. Les
mutations de RAS et de BRAF interviennent dans la voie des MAP
kinases qui transduit le signal à partir des récepteurs
membranaires. Ces mutations sont exclusives et sont trouvées dans
70 % des cancers papillaires de la thyroïde.
- – Les mutations activatrices des gènes RAS sont
présentes dans 20 à 40 % des tumeurs folliculaires bénignes et
malignes et sont considérées comme un événement précoce de la
tumorigenèse folliculaire. De plus, l’instabilité génétique induite
par les mutations RAS pourrait faciliter la survenue d’autres
anomalies qui sont nécessaires à la progression tumorale et à la
détermination du type histologique.
- – Les translocations PPARγ/PAX8 sont présentes
uniquement dans les tumeurs folliculaires bénignes et malignes et
ont vraisemblablement un rôle important dans la tumorigenèse
folliculaire.
- – Les mutations ponctuelles activatrices des gènes du
TSH-R et de la protéine Gαs sont présentes dans 60 % des
adénomes hyperfonctionnels ; leur rôle dans la survenue des
nodules hypofonctionnels n’est pas établi.
- – Les mutations du gène de la p53 ne sont présentes que
dans les cancers peu différenciés ou anaplasiques ; elles ont
un rôle essentiel dans la transformation anaplasique.
- – Les altérations de plusieurs gènes sont observées dans
moins de 5 % des tumeurs. Cette faible fréquence suggère un
rôle alternatif de ces anomalies dans la tumorigenèse
épithéliale.
D’autres anomalies peuvent avoir un rôle important dans la
tumorigenèse. Des anomalies de la méthylation de l’ADN peuvent
modifier l’expression de certains gènes. Le rôle de la télomérase
est mal connu.
Ces anomalies s’accompagnent de modifications de l’expression
des gènes fonctionnels de la thyroïde, notamment du symporteur de
l’iode (le NIS) et de la peroxydase, en accord avec la diminution
de la fixation d’iode observée dans ces tumeurs. Les mécanismes qui
provoquent la diminution de l’expression de ces gènes sont encore
mal connus et passent probablement par une inactivation des
facteurs de transcription spécifiques de la thyroïde.
Plusieurs auteurs proposent, à partir des différentes anomalies
décrites dans les tumeurs thyroïdiennes, des modèles de
tumorigenèse (( figure 1 )). Les
événements précoces sont associés à la présence de mutations RAS,
BRAF ou de translocations RET/PTC, NTRK, PAX8-PPARγ en fonction du
type histologique. L’évolution vers le cancer est associée à
l’accumulation d’événements secondaires complémentaires à ces
anomalies. Les candidats sont nombreux, entre autres :
p16ink4 cycline D1, Rb, MET, PTEN, Akt, BCL2. L’ultime
étape de la progression serait le cancer anaplasique fortement lié
à la présence de mutations du gène suppresseur de tumeur p53.
D’autres anomalies génétiques, suggérées par des anomalies
chromosomiques, peuvent également exister. Les études actuelles du
transcriptome et du protéome vont rapidement accroître les
connaissances dans ce domaine.
Applications diagnostiques et thérapeutiques
Applications diagnostiques
Le diagnostic des tumeurs de la thyroïde est histologique et les
données décrites ci-dessus n’ont actuellement pas trouvé de place
dans le diagnostic ou le pronostic de ces tumeurs. Il est permis
d’espérer que, grâce aux méthodes de génomique à haut débit, de
nouveaux marqueurs seront identifiés qui permettront notamment de
mieux classer certaines tumeurs dont le diagnostic reste
actuellement douteux.
Applications thérapeutiques
En revanche, ces données guident le développement de molécules
dirigées contre des cibles prédéfinies.
Certains agents non spécifiques (analogues de l’acide
rétinoïque, agents déméthylants tels que la 5-azacytidine et la
5-aza-2’-deoxycytidine, inhibiteurs de l’histone déacétylase tels
que l’acide superoylanilide hydroxamique) visent à réexprimer les
gènes impliqués dans le métabolisme de l’iode dans la thyroïde.
C’est le cas du symporteur de l’iode, dont l’expression est
fortement diminuée dans la plupart des cancers. Cette approche
fonctionnelle devrait permettre de mieux traiter ces patients par
l’iode 131.
Les nouvelles approches thérapeutiques visent à développer des
composés capables de bloquer des cibles moléculaires identifiées
comme jouant un rôle clé dans le processus oncogénique. Cela est le
cas des inhibiteurs des récepteurs membranaires à activité tyrosine
kinase, incluant les anticorps monoclonaux dirigés contre l’EGF-R
ou contre Her2/neu et des petites molécules dirigées contre le
domaine tyrosine kinase de EGF-R. De la même manière, des
inhibiteurs des protéines de la voie des MAP kinases, incluant des
inhibiteurs de l’activité tyrosine kinase de RET, des inhibiteurs
de la farnésyltransférase (FTI) — qui prévient la translocation de
la protéine ras activée à la membrane cytoplasmique — de B-RAF ou
de MEK sont en cours d’étude dans les cancers papillaires de la
thyroïde. Enfin, d’autres agents sont également en cours de
développement : analogues de la rapamycine qui inhibent mTOR
et ainsi la voie PI3K-Akt, inhibiteurs de Hsp 90, la heat shock
protein de 90 kD, molécule chaperon impliquée dans l’activation et
la stabilisation de raf1 et de Akt (geldanamycine et son dérivé le
17-N-allyl-amino-17-deméthoxy-geldanamycin ou 17-AAG). Finalement,
l’intérêt se porte aussi sur les molécules destinées à interférer
avec certains processus tels que l’angiogenèse ou l’apoptose.
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