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Anemia in head and neck cancers


Bulletin du Cancer. Volume 92, Number 5, 445-51, Mai 2005, dossier thématique


Résumé   Summary  

Author(s) : David Azria, Abderrahim Zouhair, Antoine Serre, Claire Lemanski, Maurice Schneider, Mahmut Ozsahin, Jean-Bernard Dubois, Éric Lartigau , Département d’oncologie-radiothérapie, Laboratoire d’immunociblage des tumeurs et ingénierie des anticorps, EMI0227, CRLC Val d’Aurelle-Paul Lamarque, Rue croix verte, 34298 Montpellier Cedex 05, Service de radio-oncologie, Centre hospitalier universitaire Vaudois, Lausanne, 1011, Suisse, Département d’oncologie médicale, Centre Antoine-Lacassagne, 06000 Nice, Département d’oncologie radiothérapie, Centre Oscar-Lambret, 59020 Lille.

Summary : Anemia is very common in head and neck cancer patients, and seems to be correlated with intratumoral hypoxia. Anemia is one of the main prognostic factors of locoregional recurrence and, in some studies, of poor survival. Blood transfusions and human recombinant erythropoietin (rHuEPO) are the two main methods used in clinical practice to correct hemoglobin level during curative treatment. Blood transfusions were rarely evaluated, and did not influence locoregional control of patients treated with radiotherapy with or without chemotherapy. Retrospective studies evaluating combined treatment of rHuEPO and radiotherapy reported positive impact on locoregional recurrence and actuarial survival. Since the end of 2003, this approach is a matter for debate after the negative results of a prospective randomized study on progression-free survival concerning head and neck cancer patients treated with definitive or postoperative external radiotherapy with or without rHuEPO. Although many biases were reported against this publication, several questions are to be answered in the near future. Among them, erythropoietin receptor expression and activation on tumour cell seem to be the more appropriate explanation of these negative results. In October 2004, preliminary results of the RTOG 99-03 study have been presented at the Astro annual meeting in Atlanta. This prospective randomized trial was designed to determine if concurrent rHuEPO administration (40 000 units) with radiotherapy (with or without chemotherapy) could improve locoregional control in non-operative head and neck cancers. In the rHuEPO arm, haemoglobin level was significantly increased compared with control arm. However, the addition of concurrent rHuEPO to definitive radiotherapy did not improve locoregional control or survival for mildly/moderately anemic patients with head and neck squamous cell carcinoma. Future clinical trials using biological markers are thus imperative to target which patients could benefit from these molecules.

Keywords : anemia, head and neck cancer, erythropoietin

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ARTICLE

Auteur(s) :, David Azria1,2,*, Abderrahim Zouhair3, Antoine Serre1, Claire Lemanski1, Maurice Schneider4, Mahmut Ozsahin3, Jean-Bernard Dubois1, Éric Lartigau5

1Département d’oncologie-radiothérapie
2Laboratoire d’immunociblage des tumeurs et ingénierie des anticorps, EMI0227, CRLC Val d’Aurelle-Paul Lamarque, Rue croix verte, 34298 Montpellier Cedex 05
3Service de radio-oncologie, Centre hospitalier universitaire Vaudois, Lausanne, 1011, Suisse
4Département d’oncologie médicale, Centre Antoine-Lacassagne, 06000 Nice
5Département d’oncologie radiothérapie, Centre Oscar-Lambret, 59020 Lille

Article reçu le 26 Octobre 2004, accepté le 28 Février 2005

Les cancers des voies aérodigestives supérieures (VADS) présentent, tous stades confondus, un pronostic de 50 % de survie à 5 ans. Ce taux est obtenu au prix d’un traitement lourd comprenant radiothérapie, chimiothérapie et/ou chirurgie. La fréquence de l’anémie est très forte dans ce contexte, surtout si le traitement comporte une chimiothérapie à base d’un sel de platine [1-3]. Cette anémie, d’origine multifactorielle, est responsable de symptômes fonctionnels diminuant la qualité de vie des patients [4, 5]. Plus spécifiquement dans les cancers des VADS (et ceux du col utérin), l’anémie associée ou non à l’hypoxie tissulaire (tumorale) est clairement un facteur de mauvais pronostic sur le contrôle tumoral après traitement par radiothérapie externe [6-8].Dans ce contexte, la correction de l’anémie semble donc nécessaire avec des moyens essentiellement représentés par les transfusions de concentrés érythrocytaires et, plus récemment, par les érythropoïétines recombinantes humaines (rHuEPO). La transfusion favorise ainsi une élévation rapide du chiffre d’hémoglobine et donc une amélioration rapide des signes cliniques d’anémie dans les situations d’urgence alors que la rHuEPO permet d’obtenir une aire sous la courbe du taux d’hémoglobine beaucoup plus importante.Le but de cet article est de montrer, dans une première partie, l’impact pronostique de l’anémie (et/ou de l’hypoxie tumorale) dans les cancers des VADS et de détailler, secondairement, les intérêts et les inconvénients de sa correction en association avec la chimiothérapie et la radiothérapie.

Hypoxie tumorale et anémie : corrélation discutée dans les cancers des VADS

Thomlinson et Gray [9, 10] ont décrit pour la première fois l’organisation de tumeurs bronchiques en « corde », correspondant à une nécrose hyaline centrale, entourée de tissus viables, à une distance d’environ 100 μm des capillaires (hypoxie chronique). Les variations intratumorales de la pression partielle en oxygène (pO2) sont secondaires à cette hypoxie chronique associée à un phénomène plus paroxystique correspondant à une vasoconstriction transitoire des capillaires. Ces phénomènes ont été décrits dans d’autres lésions tumorales solides, notamment les cancers des VADS [11, 12]. Les conséquences de la présence de zones hypoxiques intratumorales sont diverses et de mieux en mieux connues :
  • augmentation de l’instabilité génétique des cellules tumorales avec pression de sélection de clones cellulaires à faible potentiel apoptotique et à haut potentiel métastatique [13-15] ;
  • induction de l’expression de plusieurs cytokines angiogéniques (vascular endothelial growth factor ou VEGF, fibroblast growth factor ou bFGF, interleukine 8 ou IL8, tumor necrosis factor α ou TNFα) stimulant la prolifération, la migration et la différenciation des cellules endothéliales permettent le développement d’une néovascularisation tumorale [16]. Avec la croissance tumorale, les zones hypoxiques augmentent de même que les signaux angiogènes participant au développement métastatique [17]. Les néovaisseaux formés ne présentent pas les caractères de vaisseaux sains (récepteurs aux agents vasoactifs) et ne permettent pas d’établir une perfusion tissulaire correcte, notamment du fait de pressions interstitielles élevées [18] ;
  • induction du facteur transcriptionnel HIF1 (hypoxia inducible-factor 1), régulé par la concentration en oxygène et impliqué dans l’activité de transcription du gène de l’érythropoïétine [19, 20] ;
  • induction de mécanismes de résistances cellulaires vis-à-vis des traitements conventionnels de radiothérapie ou de chimiothérapie anticancéreuse [21-23]. In vitro, l’hypoxie diminue la radiosensibilité tumorale pour la plupart des types cellulaires et quel que soit le niveau de dose [10, 24]. L’hypoxie favorise le développement de populations p53 mutées plus résistantes aux traitements cytotoxiques [14, 25]. Elle entraîne également une inhibition de la prolifération cellulaire par accumulation des cellules en phase G0 du cycle cellulaire et diminue l’efficacité des agents cytotoxiques [26]. De plus, ces cellules, en phase non proliférante, restent viables et pourraient donc potentiellement être sources d’échec thérapeutique [27].
En pratique clinique, cette hypoxie tumorale est prise en compte théoriquement mais sa mesure exacte est très peu répandue du fait de difficultés essentiellement techniques. Pourtant, certaines des méthodes modernes de mesure de la pression partielle en oxygène dans les tissus (polarographie) ont permis de chiffrer le degré d’hypoxie dans les tumeurs et de mettre en évidence la variabilité de la pO2[12, 28, 29] avec une diminution de ses valeurs (inférieures à 10 mmHg) retrouvée dans les zones nécrotiques. De plus, comme nous l’avons décrit précédemment, l’hypoxie tumorale est un facteur prédictif majeur de réponse à un traitement de radiothérapie, ce qui justifie l’intérêt que portent les cliniciens à ce phénomène. C’est pour cela qu’une méthode de mesure fiable et rapide de cette hypoxie tumorale était nécessaire. Par dépit, les cliniciens ont rapidement utilisé le taux d’hémoglobine permettant une approximation indirecte de cette hypoxie tumorale. Bien que la physiopathologie de l’anémie en cancérologie ORL soit multiple, il semble que le taux d’hémoglobine circulant soit le plus adapté pour estimer l’hypoxie tumorale. Les premières corrélations entre le taux d’hémoglobine et la pression partielle en oxygène dans les tissus ont été récemment publiées. Ainsi, pour les tumeurs des VADS, un taux d’hémoglobine inférieur à 110 g/L entraîne une pO2 médiane basse et un taux élevé de valeurs hypoxiques [30] (( figure 1 )).

En parallèle avec les phénomènes d’hypoxie tumorale ou de manière indépendante, le rôle de l’anémie sur le contrôle local des tumeurs des VADS a été largement publié [6-8, 31-39]. Dans certaines études [8, 34, 35, 39], un impact sur la survie a également été retrouvé avec des survies significativement plus faibles dans les sous-groupes de patients présentant une anémie avant le début du traitement. L’indépendance de ce facteur sur la survie est discutée car il semble en effet que l’anémie soit plus souvent rencontrée chez des patients ayant un cancer évolué. Dans l’essai Gortec 94-01 comparant la chimio-radiothérapie concomitante à la radiothérapie exclusive des carcinomes de l’oropharynx, un taux d’hémoglobine inférieur à 125 g/L était retrouvée plus fréquemment chez les patients atteints d’un cancer de stade IV que de stade III. Néanmoins, de très nombreuses études ont démontré de façon rétrospective que, à stade tumoral égal, y compris pour des tumeurs laryngées de stade I, l’anémie (< 125 g/L) était le facteur pronostique le plus puissant sur la survie globale (probabilité de décès à 2 ans multipliée par 10), la survie sans maladie (× 6), et le contrôle locorégional (× 7) [40].

Nous avons récemment montré l’effet péjoratif de la chute du taux d’hémoglobine (différence entre le taux initial et le taux postopératoire) sur la probabilité de survie sans maladie chez 79 patients opérés et irradiés de manière accélérée selon le protocole Dahanca 6 et 7 [41-43]. Les données de cette étude sont présentées dans la ( figure 2 ). Les survies sans maladie à 2 ans étaient de 71 ± 6 % et de 41 ± 13 % lorsque la chute du taux d’hémoglobine était respectivement inférieure ou supérieure à 38 g/L (p = 0,01).

L’ensemble de ces données justifie les essais de correction de l’anémie en association avec les traitements anticancéreux conventionnels de radiothérapie et/ou de chimiothérapie. Les différents moyens et les principaux résultats sont présentés dans le chapitre suivant.

Correction de l’anémie dans les cancers des VADS : verses et controverses

Les méthodes de correction de l’anémie dans les cancers des VADS sont principalement représentées (en excluant les correcteurs de l’hypoxie tissulaire) par les transfusions de concentrés érythrocytaires et, plus récemment, par l’érythropoïétine recombinante humaine (rHuEPO).

Ainsi, l’anémie a été corrigée traditionnellement par la transfusion sanguine avant l’irradiation des cancers des VADS. Malgré son effet sur l’augmentation du taux d’hémoglobine, aucun effet significatif n’a été constaté en termes de contrôle local ou de survie [1]. Overgaard et al. ont évalué, dans un essai randomisé, les effets d’un radiosensibilisateur (le nimorazole) et de la correction de l’anémie par des transfusions sanguines chez des patients atteints d’un cancer des VADS [44]. Une corrélation statistiquement significative entre le taux d’hémoglobine initial et le contrôle local a ainsi pu être mise en évidence. Par contre, aucune différence sur le contrôle local n’a pu être montrée entre les patients transfusés (39 %) ou non (35 %). Certaines explications ont été avancées dont une croissance tumorale qui débuterait avant l’irradiation. Les auteurs préconisent ainsi d’augmenter progressivement le taux d’hémoglobine pendant la radiothérapie et de stratifier, dans les futurs essais randomisés, les patients selon leur taux d’hémoglobine initial.

Intérêts et limites des facteurs de croissance érythrocytaires

L’impact de l’érythropoïétine recombinante humaine (rHuEPO) sur l’amélioration de la qualité de vie n’est plus discuté [45, 46]. De plus, l’utilisation de la rHuEPO dans le traitement de l’anémie est apparue comme une nouvelle alternative thérapeutique capable d’augmenter graduellement la concentration d’hémoglobine durant la radiothérapie à la différence de la transfusion sanguine [47, 48]. Enfin, et quel que soit le type de chimiothérapie (avec ou sans sels de platine), le taux de réponse totale et le niveau moyen d’hémoglobine sont significativement augmentés sous rHuEPO, réduisant généralement le nombre de transfusions [49-52].

Jusqu’à ce jour, l’utilisation de cette molécule dans un but anticancéreux était limitée par l’absence de données sur certains paramètres. Ainsi, la corrélation entre la correction, la concentration d’hémoglobine circulante et la concentration intratumorale en oxygène reste discutée (cf. chapitre précédent). De plus, la dissociation active du couple O2-hémoglobine en fonction des variations de pO2 entre le sang et les tissus sains n’a pas été confirmée en clinique humaine. Aussi, la présence ou non de récepteurs aux érythropoïétines sur les cellules cancéreuses ainsi que leur rôle dans la progression tumorale semblent se confirmer [53-55]. Enfin, les tumeurs solides s’adaptent à leur environnement et notamment à l’hypoxie, d’autant plus qu’il existe des troubles importants de la vascularisation tumorale secondaires à des pressions interstitielles très élevées localement.

Blackwell et al. [56] ont montré, par contre, un effet positif de la rHuEPO sur l’oxygénation tumorale indépendamment de son influence sur l’hémoglobine. De plus, à l’échelle d’un individu ayant une tumeur solide, la signification de la présence de récepteur membranaire à l’EPO est inconnue tant sur le plan pronostique que thérapeutique.

C’est dans ce contexte général que différents essais cliniques ont évalué la rHuEPO comme agent antitumoral dans les cancers des VADS.

Henke et al. ont randomisé 50 patients (porteurs d’un cancer des VADS ou du col utérin) en quatre groupes (rHuEPO 150 U/kg/semaine IV, rHuEPO 300 U/kg/semaine IV, rHuEPO 150 U/kg/semaine SC et un groupe sans traitement). La rHuEPO a été administrée associée à un traitement martial. La tolérance a été acceptable si ce n’est quelques rares réactions cutanées au site d’injection. L’hémoglobine a augmenté de 0,7 g/dL/semaine chez les patients traités par la rHuEPO avec une corrélation significative entre l’augmentation du taux d’hémoglobine et le contrôle local [57].

Glaser et al. ont évalué 191 patients porteurs d’un cancer localisé au niveau de la cavité buccale et/ou de l’oropharynx, de stade initial T2-4, N0-3, M0 avec un taux d’hémoglobine préthérapeutique inférieur à 125 g/L [58]. Le traitement comportait une combinaison de radiothérapie externe (dose totale 50 Gy) et de chimiothérapie (mitomycine C et 5-fluoro-uracile) suivie d’une chirurgie à la 10e semaine. La rHuEPO a été administrée à la dose de 150 U/kg SC, 3 fois/semaine jusqu’au jour de la chirurgie mais seulement aux 57 derniers patients de l’étude (entre 1996 et 1998) du fait de l’indisponibilité de la rHuEPO avant 1996. La dose pouvait être doublée si l’augmentation d’hémoglobine hebdomadaire était inférieure à 0,3 g/dL. Dans cette étude, aucune substitution en fer n’a été prescrite. La réponse pathologique complète après traitement néoadjuvant a été de 63 % dans le groupe rHuEPO contre 27 % dans le groupe sans rHuEPO. La survie à 2 ans était significativement supérieure dans le bras rHuEPO (93 % contre 62 %, p < 0,01). C’est la première étude à montrer une efficacité de la rHuEPO en association à la radio-chimiothérapie néoadjuvante dans les cancers des VADS. Les différences des réponses pathologiques complètes et de survie à 2 ans sont en faveur du groupe des patients anémiques traités par rHuEPO mais le taux de réponse pathologique chez les patients anémiques sans rHuEPO est extrêmement faible.

Récemment, la publication de Henke et al. [55] a présenté des résultats négatifs concernant la survie des patients traités par rHuEPO. Cette étude a randomisé 351 patients, porteurs d’un carcinome épidermoïde localisé au niveau de la cavité orale, de l’oropharynx, de l’hypopharynx ou du larynx. Le taux d’hémoglobine à l’inclusion était inférieur à 120 g/L chez la femme et inférieur à 130 g/L chez l’homme. Pour être éligibles les patients devaient recevoir une radiothérapie externe curative postopératoire ou exclusive. Cet essai a été construit selon une étude de phase III multicentrique, randomisée et en double aveugle contre placebo. Les patients étaient stratifiés par type de résection et de radiothérapie : type 0 (radiothérapie postopératoire avec résection complète), type 1 (radiothérapie postopératoire avec résection incomplète R1 ou R2), type 3 (radiothérapie exclusive). Dans un des deux bras de l’étude (180 patients), l’époétine β (300 UI/kg SC, 3 fois/semaine) était commencée 10-14 jours avant le début de la radiothérapie avec arrêt dès que l’hémoglobine avait atteint 14 g/dL chez la femme, 15 g/dL chez l’homme ou en cas d’augmentation supérieure à 2 g/dL en une semaine, ou à la fin de l’irradiation. L’autre groupe de 171 patients a reçu un placebo en sous-cutané selon les mêmes modalités. Une substitution hebdomadaire IV de fer était programmée (per os si la saturation à la transferrine était inférieure à 25 %). Aucun patient n’a reçu de chimiothérapie. Le critère principal de jugement était la survie sans progression locorégionale des patients recevant de la rHuEPO comparée à celle du groupe placebo. Le tableau 1( Tableau 1 ) résume les principales caractéristiques des patients de l’étude en fonction des deux bras de traitements.

Les résultats de cette étude ont été surprenants dans la mesure où, malgré l’augmentation du taux d’hémoglobine, les différents paramètres analysés, à savoir la survie sans progression locorégionale, l’intervalle de temps jusqu’à progression et la survie globale, étaient inférieurs dans le bras expérimental. Les risques relatifs de progression et de décès étaient respectivement de 1,69 (1,16-2,47, p = 0,0007) et de 1,22 (1,05-1,84, p = 0,02) en défaveur du bras de traitement par la rHuEPO. Cette différence était surtout nette pour les patients en situation de résection incomplète ou traités par irradiation exclusive. Bien que les différentes localisations tumorales n’aient pas été stratifiées initialement, les cancers de l’hypopharynx ont présenté une survie sans progression locorégionale dans le groupe rHuEPO inférieure à celle du groupe placebo. Ces données n’ont pas été retrouvées pour les autres localisations tumorales.

Malgré l’existence de nombreux facteurs de confusion (tableau 2( Tableau 2 )), cette étude pose un certain nombre de questions [59]. L’injection intraveineuse de fer représente un risque d’activation tumorale connu pour les tumeurs hématopoïétiques, mais non démontré sur les carcinomes. De plus, l’éventualité d’un effet activateur de l’érythropoïétine sur les cellules cancéreuses pourrait faire partie intégrante du processus de transformation maligne. En effet, la fixation in vitro de l’érythropoïétine à son récepteur sur les cellules cancéreuses (dont l’expression est favorisée par l’hypoxie) induit une cascade activatrice de la prolifération cellulaire contribuant à la survie des tumeurs solides en condition d’hypoxie. Le blocage des récepteurs à l’érythropoïétine par des antagonistes semble inhiber la néoangiogenèse et la survie des cellules tumorales [54]. La fonctionnalité des récepteurs membranaires de l’érythropoïétine doit encore être confirmée chez l’homme afin de permettre de sélectionner les patients anémiques susceptibles ou non de recevoir de l’érythropoïétine en fonction de la surexpression de ces récepteurs. Aucune étude clinique n’ayant démontré de manière formelle l’intérêt de l’utilisation de la rHuEPO sur la survie, celle-ci doit probablement être évitée chez des patients non anémiques et rediscutée en situation curative (en association avec la radiothérapie) dans le cadre d’études cliniques utilisant de nouveaux marqueurs d’expression de la sensibilité cellulaire aux variations d’oxygénation de leur environnement (récepteurs à l’érythropoïétine, expression de HIF1, synthèse VEGF…) [59].

Les Standards, Options et Recommandations ont publié récemment leurs conclusions [60] confirmant qu’il n’y a pas actuellement d’attitude standard et que la rHuEPO n’est pas actuellement une option thérapeutique dans les tumeurs des VADS traitées par radiothérapie seule. Il est recommandé d’inclure les patients anémiques dans les essais cliniques en cours et de préciser l’impact éventuel en termes de contrôle local et de survie.

Très récemment, au congrès de l’Astro 2004, les résultats préliminaires de l’essai RTOG 99-03 ont été rapportés par Machtay et al. [61]. L’objectif principal de cette étude prospective randomisée était d’établir si l’administration concomitante de la rHuEPO à la radiothérapie améliore le contrôle locorégional des cancers des VADS non opérables. Cent quarante-huit patients ont été randomisés entre radiothérapie et radiothérapie + rHuEPO (40 000 U) hebdomadaire SC commencée 7 à 10 jours avant le début de la radiothérapie. Les taux d’hémoglobine préthérapeutiques se situaient entre 90 et 135 g/L (90 et 125 g/L pour les femmes). Une stratification a été initialement prévue sur le stade tumoral initial, l’utilisation ou non de chimiothérapie, le taux initial d’hémoglobine et le sexe. La radiothérapie a été délivrée à la dose totale de 66 à 72 Gy.

L’analyse intermédiaire a été effectuée sur 135 patients évaluables avec un suivi médian de 12 mois. Le taux d’hémoglobine a été amélioré de 15,9 g/L dans le bras rHuEPO et a diminué de 1,9 g/L dans le bras témoin (p = 0,0001). Par contre, aucun avantage significatif antitumoral de la rHuEPO n’a été mis en évidence. De plus, l’essai a été stoppé à mi-course car l’analyse intermédiaire montrait que la survie globale était inférieure (mais non significativement) dans le bras rHuEPO et qu’il y avait seulement 5 % de chances qu’il soit positif si on le terminait. Un seul événement thrombovasculaire (embolie pulmonaire) a été directement attribué à la rHuEPO. Le tableau 3( Tableau 3 ) résume les résultats de cette étude en fonction des deux bras.
Tableau 1 Principales caractéristiques cliniques des patients inclus dans l’étude de Henke et al. [55]

Caractéristiques cliniques

Bras époiétine β

Bras placebo

n/180* (%)

n/171* (%)

Sexe masculin

158 (88)

145/171 (85)

Fumeur

118 (66)

91/171 (53)

Hypopharynx**

40 (22)

43 (25)

Stade III

37 (21)

46 (27)

Stade IV

135 (75)

123 (72)

Patients en rechute

18 (10)

13 (8)


Tableau 2 Principaux facteurs de confusion de l’étude de Henke et al. [55]

Facteurs de confusion

Inhérents aux caractéristiques cliniques

Pas de stratification en fonction des localisations tumorales (48 % de larynx-hypopharynx) et des patients initialement opérés ou non

Les taux médians d’hémoglobine à l’inclusion étaient de 118 g/L (69-146) dans le bras placebo et de 117 g/L (8,5-144) dans le bras rHuEPO

Le taux d’hémoglobine après 9 semaines de radiothérapie était élevé (129 ± 19 g/L) dans le bras placebo et très élevé dans le bras rHuEPO (154 ± 17 g/L)

66 % de patients toujours tabagiques dans le bras rHuEPO contre 53 % dans le bras placebo (pas d’analyse statistique)

Inhérents à l’étude ou au traitement

Taux d’inclusion faibles : en moyenne 3,8 patients/an et par centre (351 patients inclus en 4 ans de 1997 à 2001 par 23 centres)

Le critère principal de jugement était la survie sans progression locorégionale avec une progression définie par une augmentation de la taille tumorale de plus de 25 %. Cette définition est inadaptée en situation postopératoire

Les doses de la rHuEPO administrées pendant toute la durée du traitement étaient le double de la dose habituellement prescrite

Aucune précision sur le nombre de transfusions dans les deux bras

Analyse très succincte du type de progression dans chaque bras, des interruptions de traitement et des causes de décès (34 % des décès ont une cause autre que cancérologique)


Tableau 3 Résultats préliminaires de l’essai RTOG 99-03 [61]

Nombre de patients

Taux de réponse complète

Contrôle locorégional à 1 an

Survie sans progression à 1 an

Survie globale à 1 an

Radiothérapie

68

75 %

70 %

65 %

81 %

Radiothérapie + rHuEPO

67

73 %

63 %

60 %

70 %

p

-

0,85

0,74

0,65

0,89

  • Hazard ratio
  • (intervalle de confiance à 95 %)


-

-

  • 1,18
  • (0,67-2,09)


  • 1,10
  • (0,65-1,89)


  • 1,57
  • (0,76-3,27)


Conclusion

Les tumeurs possèdent des zones mal oxygénées en raison notamment d’une néovascularisation imparfaite. Cette hypoxie tumorale est un facteur de résistance aux traitements cytotoxiques. Il est donc nécessaire de prendre en compte tous les facteurs pouvant participer à l’oxygénation tumorale, au premier rang desquels figure le taux d’hémoglobine.

Dans les cancers des VADS, il semble exister une corrélation entre l’hypoxie tumorale et l’anémie. Celle-ci est également un critère de mauvais pronostic et de résistance aux traitements anticancéreux. Les moyens de correction de l’anémie sont surtout représentés par la transfusion de concentrés érythrocytaires (avec un rôle uniquement symptomatique démontré) et la rHuEPO. Son impact sur l’augmentation du taux d’hémoglobine et sur l’amélioration de qualité de vie est clairement démontré. Par contre, de nombreuses interrogations restent posées sur son rôle bénéfique ou délétère en tant que traitement curatif anticancéreux. Des essais cliniques méthodologiquement corrects doivent être élaborés pour répondre à ces questions.

Références

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