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Révocation des brevets BRCA1 par l’Office européen des brevets : une victoire sur un abus de droit


Bulletin du Cancer. Volume 92, Number 4, 410-1, Avril 2005, tribune libre


Résumé  

Author(s) : Dominique Stoppa-Lyonnet, Gilbert Lenoir , Responsable du Service de génétique oncologique, Institut Curie, Paris, Directeur de la Recherche, Institut Gustave Roussy, Villejuif.

ARTICLE

Auteur(s) :, Dominique Stoppa-Lyonnet1, Gilbert Lenoir2

1Responsable du Service de génétique oncologique, Institut Curie, Paris
2Directeur de la Recherche, Institut Gustave Roussy, Villejuif

En effet, en mai et janvier derniers, l’Office européen des brevets (OEB) a révoqué un premier brevet (EP 699 754) portant sur le diagnostic de prédisposition aux cancers du sein et de l’ovaire, diagnostic fondé sur des modifications de la séquence du gène BRCA1, et il a considérablement limité la portée de deux autres brevets, l’un (EP 705 902) portant sur la séquence de BRCA1 en tant que tel (brevet de produit) et l’autre (EP 705 903) portant sur la mutation fréquente 185delAG. Ces trois brevets, le premier en particulier, donnaient un droit de monopole sur la réalisation des tests de prédisposition aux cancers du sein et de l’ovaire [1]. Ces brevets avaient été déposés par la société Myriad Genetics ainsi que par l’université de l’Utah, le National Institute of Health et deux autres institutions. Myriad Genetics a été fondée à Salt Lake City, au début des années quatre-vingt dix, par Mark Skolnick, universitaire de l’Utah, pour avoir les moyens nécessaires pour gagner la dernière étape de l’identification du gène BRCA1 qui avait été localisé dans une région d’un million de paires de bases grâce aux efforts du Breast Cancer Linkage Consortium auquel d’ailleurs sa propre équipe universitaire était affiliée. Pour valoriser ses brevets, Myriad Genetics avait secondairement créé une branche diagnostique réalisant des tests génétiques : Myriad Genetic Laboratory. Forte de ses brevets obtenus en Europe en 2001, Myriad Genetics a annoncé une politique de monopole de réalisation de la première analyse familiale de BRCA1 par sa branche diagnostique et de licence pour la réalisation de l’analyse chez les apparentés. La nécessité d’envoyer les prélèvements biologiques à Salt Lake City, le coût très élevé des analyses, leur qualité insuffisante et les risques de dérive commerciale, en un mot un abus de droit selon l’expression de Claude Huriet (http://www.curie.fr), a déclenché une véritable levée de boucliers de la part des généticiens français puis européens.La procédure d’opposition permettant à quiconque de contester la validité ou la portée d’un brevet est une spécificité du code européen des brevets. C’est en quelque sorte une seconde expertise faite par les personnes du métier. L’opposition était donc la première possibilité qui s’offrait pour lutter contre toute perspective de monopole. L’Institut Curie, l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris et l’Institut Gustave-Roussy ont fait opposition aux trois brevets BRCA1 détenus par Myriad Genetics. Leur action a été soutenue par la Fédération des centres de lutte contre le cancer, la Fédération hospitalière de France, le Conseil national de l’Ordre des médecins, la Société française de génétique humaine et le Collège national des praticiens et enseignants de génétique médicale ainsi que par les ministères de la Santé et de la Recherche puis par le Parlement européen. Très vite, une opposition des différentes sociétés de génétique en Europe, fédérée par Gert Matthijs (Louvain) et Dickey Halley (Rotterdam), s’est associée à l’opposition française.Les mémoires d’opposition aux trois brevets développés par les conseils en brevet, Jacques Warcoin, William Bird et leurs assistants, ont dénoncé une insuffisance d’invention, de nouveauté, de description, soit une insuffisance des critères classiques de brevetabilité. Ils ont également discuté sur la date de priorité, c’est-à-dire la date de référence de description de l’invention. En effet, l’analyse fine des séquences BRCA1 successivement déposées par Myriad Genetics a mis en évidence des erreurs, erreurs qui ont conduit l’OEB à retenir comme date de priorité celle du 24 mars 1995. C’est cette date tardive de priorité qui a secondairement conduit l’OEB à révoquer le brevet 699 754. En effet, à cette date, nombre de tests BRCA1 étaient déjà réalisés, grâce en particulier à la séquence de BRCA1 déposée dans Genbank dès octobre 1994 par les brevetés eux-mêmes. Le brevet 699 754 a ainsi été révoqué en mai 2004 pour défaut d’activité inventive. La portée des brevets 705 902 et 903 a été extrêmement réduite, là encore du fait de discussions acharnées sur les dates de priorité. Le brevet 705 903 a été réduit à un ensemble de sondes spécifiques de la mutation 185delAG mais dont les utilisations ne sont pas indispensables pour mettre en évidence cette mutation. En d’autres termes, bien d’autres sondes peuvent être dessinées. Le brevet 705 902 a été limité à une sonde qui peut comprendre le gène BRCA1 dans son ensemble. Ce brevet peut, à notre sens, limiter la caractérisation de BRCA1 par une approche d’hybridation par FISH, sur puce CGH ou sur puce d’expression. In fine, la révocation complète ou partielle de ces brevets autorise la poursuite en toute liberté des tests génétiques par tous les laboratoires en Europe. Certains ont regretté que la révocation de ces brevets ait eu lieu grâce à des critères de priorité et non sur des principes plus fondamentaux portant sur la brevetabilité des gènes. Néanmoins, on peut retenir que l’OEB a pris sur ce dossier une position forte et intransigeante sur les critères de brevetabilité et que, finalement, Myriad Genetics et les co-brevetés ont été pénalisés de la précipitation avec laquelle le brevet a été déposé. Cette précipitation était liée au fait qu’inéluctablement d’autres laboratoires allaient identifier BRCA1 dans les semaines, voire les jours suivants. Il n’y a pas eu de remise en cause par l’OEB de la brevetabilité d’applications industrielles secondaires à la connaissance d’un gène. Mais on peut pressentir que l’application extrêmement stricte des critères de brevetabilité va conduire de fait à une limitation de la brevetabilité des gènes, en particulier pour l’utilisation des séquences à des fins diagnostiques.Ce que nous avons voulu dénoncer par notre démarche collective du monde académique et des sociétés savantes est non pas la brevetabilité sur les gènes – rappelons que nos institutions nous poussent à breveter – mais le monopole sur les tests génétiques, voire sur d’autres applications issus du développement de la génétique. Nous avons voulu montrer que le monopole de l’invention octroyé par un brevet n’a plus de sens dans ce domaine. Nos gouvernements successifs et le législateur l’ont bien compris et ce dès 2002. En effet, en France grâce à la Direction de l’hospitalisation et de l’organisation des soins, relayée par l’Institut national du cancer, un financement annuel de 10 millions d’euros a été attribué pour la réalisation des tests pour l’ensemble de l’oncogénétique. Ce financement concerne à la fois les laboratoires et les consultations. C’est une aide extrêmement structurante qui a permis une augmentation de l’offre de tests sur l’ensemble du territoire et l’optimisation de leur réalisation. Enfin, ajoutons qu’en parallèle, des référentiels pour le déroulement des tests génétiques de prédisposition aux cancers du sein et de l’ovaire d’une part, et de cancers du côlon d’autre part, ainsi que pour la prise en charge médicale et chirurgicale des sujets à risque ont été publiés début 2004 [2, 3], soulignant la volonté d’un développement intégré de ces tests. L’engagement ministériel, sous forme d’attributions financières importantes, a eu lieu dès 2002, à une période où les laboratoires étaient passibles d’être attaqués pour contrefaçon. Remercions ici le soutien de nos gouvernants survenu à un moment stratégique. Le législateur a lui aussi compris le danger que pouvait représenter des monopoles sur les tests génétiques. En effet, la loi de bioéthique adoptée le 6 août dernier a élargi le champ d’application des licences d’office pour raison de santé publique, réservées jusque-là aux médicaments, aux diagnostics in vitro.L’aventure n’est pas tout à fait finie. En effet, Myriad Genetics ou plutôt maintenant l’université de l’Utah à laquelle Myriad Genetics a cédé récemment tous ses droits de breveté en Europe, fait appel de la révocation du premier brevet. De plus, nous avons fait également opposition au brevet BRCA2 détenu maintenant principalement par l’université de l’Utah et dont la procédure orale aura lieu à Munich en juin prochain. L’université de l’Utah a fait elle-même opposition à un autre brevet BRCA2 européen détenu par Cancer Research UK. Le dossier n’est donc pas clos !Néanmoins, on peut retenir dès maintenant que ce dossier illustre le devoir de vigilance des professionnels et la nécessité de s’engager activement si nécessaire. Il illustre aussi qu’un combat que certains pensaient perdu d’avance ne l’est pas toujours, sous réserve que l’on sache se faire entendre. Et, de ce point de vue, il faut souligner que, si nous avons pu nous faire entendre, c’est d’abord grâce à l’appui immédiat de nos propres institutions qui nous ont écoutés et ont pu mobiliser les ressources nécessaires à la constitution des dossiers d’opposition. C’est aussi grâce au travail conjoint d’hommes et de femmes du métier, de spécialistes en brevets ultra-compétents et de communicants performants qui ont su transmettre une information complexe aux médias. En effet, Jacques Warcoin introduisait sa « plaidoirie » à l’opposition au premier brevet en mai 2004 en rappelant que plus de 4000 articles de presse dans le monde avaient été publiés à propos de cette opposition et que tous étaient hostiles à un tel brevet et surtout à un tel monopole ou s’interrogeaient sur leur légitimité.

Références

1 Cassier M, Stoppa-Lyonnet D. L’opposition contre les brevets de Myriad Genetics et leur révocation totale ou partielle en Europe : premiers enseignements. Med. Sci. (Paris) (sous presse).

2 Eisinger F, Bressac B, Castaigne D, Cottu PH, Lansac J, Lefranc JP, et al. Identification et prise en charge des risques de cancers du sein et de l’ovaire. Bull Cancer 2004 ; 91 : 219-37.

3 Olschwang S, Bonaiti C, Feingold J, Frebourg T, Grandjouan S, Lasset C, et al. Identification et prise en charge du syndrome HNPCC (hereditary non polyposis colon cancer), predisposition au cancer du côlon, du rectum et de l’utérus. Bull Cancer 2004 ; 91 : 303-15.


 

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