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Anthracycline-induced cardiotoxicity


Bulletin du Cancer. Volume 91, Number 3, 159-65, Mars 2004, Synthèse


Résumé   Summary  

Author(s) : Thierry Petit , Département d’oncologie médicale, Centre Paul-Strauss, 3, rue de la Porte de l’Hôpital, BP 42, 6706 Strasbourg Cedex.

Summary : Anthracyclines are topoisomerase II inhibitors that are used for various malignancies, but their usefulness is limited by cardiotoxicity. Three types of cardiotoxicity are distinguished: acute, sub-acute, and chronic. The chronic toxicity is related to the peak plasma concentration and the cumulative dose. Generation of free radicals appears to be the main cause of myocardial damage in late-onset cardiotoxicity. Anthracycline toxicity is exacerbated in pediatric and elderly population. An increased toxicity is also observed after heart irradiation and with some chemotherapy combinations. Myocardial damages are asymptomatic for a long time, but echocardiography detects a reduction of left ventricular ejection fraction. Endomyocardial biopsy is the only specific test for early diagnosis of anthracycline-induced toxicity. This cardiotoxicity can be reduced by anthracycline administration modifications, pharmacological cardioprotection, and doxorubicin analogues with a better tolerance profile, as epirubicin or liposomal anthracyclines.

Keywords : anthracyclines, cardiotoxicity

ARTICLE

Auteur(s) :, Thierry Petit

Département d’oncologie médicale, Centre Paul-Strauss, 3, rue de la Porte de l’Hôpital, BP 42, 6706 Strasbourg Cedex

Le premier agent de la famille des anthracyclines, appelé daunorubicine, a été isolé initialement en 1963 à partir de la levure Streptomyces caeruleorubidus par les laboratoires Rhône-Poulenc, puis secondairement à partir de la levure Streptomyces peucetius par le laboratoire Farmitalia [1]. Cette famille comprend maintenant huit anthracyclines utilisées en pratique clinique : la daunorubicine (Cérubidine®) la doxorubicine (Adriblastine®), l’épirubicine (Farmorubicine®), l’idarubicine (Zavedos®), la pirarubicine (Théprubicine®), la daunorubicine liposomale (Daunoxome®) et deux doxorubicines liposomales (Caelyx® et Myocet®) [2].Les anthracyclines sont des agents intercalants dont l’activité cytotoxique passe principalement par l’inhibition de l’enzyme topo-isomérase II [3]. Leur toxicité dose-limitante initialement décrite était hématologique, mais leurs premières toxicités cardiaques ont été décrites dès 1967 chez des enfants traités pour leucémie [4]. Ces toxicités cardiaques se partagent classiquement en toxicités aiguës, subaiguës et chroniques [5]

Manifestations cliniques

Toxicité aiguë et subaiguë

Cette toxicité apparaît dans les heures qui suivent la perfusion de l’anthracycline [6]. Les anomalies décrites sur l’ECG et constatées chez près de 30 % des patients sont fréquemment transitoires et asymptomatiques [6]. Des troubles de la repolarisation, un microvoltage du complexe QRS, une tachycardie sinusale, des extrasystoles supraventriculaires et ventriculaires et une augmentation de l’intervalle QT peuvent être mis en évidence [7]. Les fibrillations auriculaires, les flutters et les blocs atrioventriculaires sont plus rares [7]. Ces anomalies régressent habituellement spontanément. Des décès secondaires à des troubles du rythme dans les suites immédiates d’une perfusion d’anthracycline ont été très rarement rapportés et associés à des troubles électrolytiques concomitants [8]. Cette toxicité aiguë ne semble pas être dose-dépendante et n’est pas une contre-indication à la poursuite du traitement par anthracycline. Pour diminuer les risques de son apparition, il est conseillé de corriger d’éventuels troubles métaboliques avant la perfusion, notamment toute dyskaliémie.

La toxicité subaiguë est d’installation plus insidieuse sur plusieurs mois avec apparition d’une péricardite ou d’une myocardite [9], rare mais qui peut entraîner une insuffisance aiguë ventriculaire gauche fatale.

Toxicité chronique

La toxicité chronique peut se manifester lors de la première année de traitement ou apparaître des années après la fin du traitement [10]. Elle se présente cliniquement sous la forme d’une insuffisance ventriculaire gauche. Son risque d’apparition est dépendant de la dose cumulée d’anthracycline reçue par le patient. Pour la doxorubicine, la fréquence d’insuffisance cardiaque congestive est évaluée classiquement à 0,14 % pour une dose cumulée de 400 mg/m2, 7 % pour une dose cumulée de 550 mg/m2, 18 % pour une dose cumulée de 700 mg/m2 et jusqu’à 50 % pour une dose totale de 1 000 mg/m2[11]. Une étude récente a montré une fréquence plus élevée pour des doses équivalentes [12]. Dans cette étude portant sur 630 patientes, le risque était de 26 % pour une dose cumulée de 550 mg/m2 et 48 % pour une dose cumulée de 700 mg/m2. Le tableau 1( Tableau 1 ) montre la fréquence des insuffisances cardiaques constatées lors du suivi des chimiothérapies adjuvantes à base d’anthracycline du cancer du sein [13-19].

L’apparition de cette toxicité chronique se majore aussi avec le temps. Dans une série rétrospective portant sur 201 enfants traités par anthracycline, une diminution de la fonction ventriculaire gauche était constatée chez 14 % des patients avec un recul inférieur à 6 ans, chez 24 % avec un recul compris entre 7 et 9 ans et chez 38 % avec un recul supérieur à 10 ans [20].

D’autres facteurs peuvent favoriser cette toxicité chronique. Un pic sérique élevé de l’anthracycline lors de perfusions courtes majore son risque d’apparition [21]. L’agression du myocarde dans d’autres situations comme le diabète, l’hypertension ou une irradiation favorise l’apparition d’une insuffisance cardiaque après traitement par anthracycline [22,23]. Cette irradiation myocardique est notamment possible lors du traitement adjuvant du cancer du sein avec une irradiation mammaire gauche. Dans l’étude de l’Institut national des tumeurs de Milan portant sur 637 patientes traitées par chimiothérapie adjuvante à base d’adriamycine, la fréquence de l’insuffisance cardiaque était de 0,4 % sans irradiation mammaire gauche et de 3 % avec irradiation mammaire gauche avec un recul médian de 11 ans [24].

Les femmes seraient plus vulnérables à la toxicité cardiaque des anthracyclines, avec un risque multiplié par deux par rapport aux hommes [25, 26]. Cette différence serait liée à des variations métaboliques constatées chez les femmes entraînant un stockage de l’anthracycline dans une masse lipidique plus importante et une diminution de la clairance de l’anthracycline [27].

Les âges extrêmes (< 15 ans et > 65 ans) sont aussi classiquement des facteurs favorisants [27]. Le nombre de myocytes cardiaques est définitif à l’âge de 6 mois et ceux qui sont détruits ne sont pas remplacés. Le traitement par anthracycline d’un enfant perturbe la croissance du myocarde avec apparition d’une atrophie ventriculaire [28]. Dans une étude portant sur 115 enfants traités pour leucémie aiguë par anthracycline, 57 % des patients présentaient des anomalies de contractibilité du ventricule gauche et 10 % souffraient d’insuffisance cardiaque congestive lors de la première année suivant la fin du traitement [28]. Enfin, deux études rétrospectives ont montré, avec une étude multivariée portant respectivement sur 630 et 2 553 patients, que l’âge supérieur à 65 ans est un facteur de risque de l’insuffisance cardiaque secondaire aux anthracyclines [12, 29].

L’association simultanée d’une anthracycline avec d’autres cytotoxiques majore cette toxicité cardiaque en modifiant le métabolisme de l’anthracycline. Cela a été notamment décrit avec le paclitaxel, le cyclophosphamide, l’actinomycine D, la mitomycine, la dacarbazine, la bléomycine, l’étoposide, le cisplatine, le méthotrexate et la vincristine [30]. L’Institut national des tumeurs de Milan a traité 35 patientes souffrant d’un cancer du sein métastatique par l’association doxorubicine + paclitaxel [31]. La doxorubicine était prescrite à la dose de 60 mg/m2 et perfusée en 5 minutes. Sa dose cumulée médiane était de 480 mg/m2. La posologie de paclitaxel augmentait par palier de 125 à 200 mg/m2, avec une perfusion de 3 heures. Les administrations des deux produits étaient séparées par 15 minutes. Le taux de réponse était élevé à 94 % avec 41 % de réponses complètes. Toutes les patientes avaient une baisse de la fraction d’éjection ventriculaire à partir de la dose cumulée d’adriamycine de 180 mg/m2 et 18 % souffraient secondairement d’une insuffisance cardiaque congestive. Le crémophor, solvant du paclitaxel, était responsable d’une diminution de la clairance de la doxorubicine et de ses métabolites cardiotoxiques [32]. En association avec le paclitaxel, il est maintenant conseillé d’éviter une dose cumulée de doxorubicine supérieure à 360 mg/m2 et de respecter un délai d’au moins 4 heures entre les deux perfusions [33].
Tableau 1 Insuffisance cardiaque congestive dans les études de chimiothérapie adjuvante à base d’anthracycline pour le cancer du sein

Référence

Anthracycline

Dose par cycle (mg/m2)

Dose cumulée (mg/m2)

Nombre de patients

Suivi médian (mois)

Insuffisance cardiaque congestive(%)

Mortalité d’origine cardiaque (%)

Shapiro et al. [13]

Doxorubicine

45, J1

225

140

72

4,3

0,7

450

136

11,7

3,7

Zambetti et al. [14]

Doxorubicine

75, J1

300

637

132

1,0

0,6

Levine et al. [15]

Épirubicine

60, J1 et J8

720

351

120

1,1

0

Basser et al. [16]

Épirubicine

200, J1

600

99

39

2

0

Wils et al. [17]

Épirubicine

50, J1 et J8

600

303

58

0,7

0

Piccart et al. [18]

Épirubicine

60, J1

480

267

74

0,4

0

100, J1

800

255

1,2

0

Bonneterre et al. [19]

Épirubicine

50, J1

300

271

120

0

0,4

100, J1

600

266

2,4

0

Physiopathologie

Toxicité aiguë et troubles du rythme

Plusieurs mécanismes peuvent expliquer l’apparition de troubles du rythme lors des traitements par anthracycline : la toxicité directe de l’anthracycline ou de ses métabolites sur le myocarde [30] ; la libération de catécholamines et d’histamine induite par l’anthracycline [30] ; la perturbation de la circulation transmembranaire du potassium, du calcium et du sodium [30]. Les modifications de l’auscultation cardiaque parfois observées lors de la perfusion d’anthracycline sont secondaires à la stimulation de la sécrétion de noradrénaline ainsi qu’à l’augmentation des résistances périphériques et de la tachycardie induite par l’histamine [34].

Toxicité retardée

La pathogénie de la toxicité cardiaque chronique des anthracyclines n’est pas clairement définie et est probablement multifactorielle, avec principalement production de radicaux libres, perturbation de l’homéostasie calcique et modulation de l’expression de certains gènes.

Le métabolisme de la doxorubicine entraîne l’apparition de radicaux libres, principalement l’anion superoxyde O2- et le radical hydroxyle OH-[35]. Ces molécules chargées négativement sont très instables et responsables de l’oxydation des lipides polyinsaturés, avec désorganisation membranaire et dysfonctionnement de la respiration mitochondriale [36]. Les cellules myocardiques sont particulièrement sensibles aux radicaux libres car elles sont pauvres en agents anti-oxydants comme la catalase et la superoxyde dismutase [37]. Ces radicaux libres sont créés par deux voies différentes : la voie de la réduction par les flavine réductases placées au niveau de la membrane mitochondriale avec transformation de l’anthracycline en dérivé semi-quinone puis hydroquinone en cédant des électrons [37] ; la voie non enzymatique par la réaction d’Haber-Weiss avec liaison du cation Fe3+ avec trois molécules de doxorubicine puis réduction du Fe3+ en Fe2+ avec transfert d’électrons [37].

Les anthracyclines sont aussi responsables d’un largage intracellulaire de Ca2+ à partir du réticulum endoplasmique [38]. Cette augmentation de la concentration de Ca2+ intracytoplasmique permet l’activation d’enzymes lytiques protéases et lipases Ca2+-dépendantes [36].

Il est aussi constaté une inhibition par les anthracyclines de l’expression des gènes actine, troponine et myosine codant des protéines qui participent à la contraction du myocarde [36].

D’autres mécanismes ont été proposés pour expliquer la cardiotoxicité des anthracyclines et s’ajoutent probablement aux précédents, avec notamment rupture de l’homéostasie du fer cardiaque [39], inhibition de la topo-isomérase II [37], largage de cytokines cardiotoxiques tels le TNF (tumor necrosis factor) ou l’interleukine 2 [37], dysfonctionnement des neurones adrénergiques [40].

Diagnostic et suivi

Les lésions myocardiques restent longtemps infracliniques mais un amincissement de la paroi ventriculaire, un accroissement de la post-charge ventriculaire et une diminution de la contractibilité ventriculaire apparaissent. Le premier symptôme se manifeste habituellement à l’effort.

Biopsie du tissu myocardique

La biopsie du tissu myocardique du ventricule droit est le seul test spécifique et sensible pour diagnostiquer précocement une toxicité cardiaque induite par une anthracycline. Elle montre des lésions spécifiques, avec initialement dilatation du réticulum endoplasmique puis vacuolisation, épaississement des membranes mitochondriales, perte de myofibrilles puis installation d’une fibrose [41]. Un score a été créé par Billingham et al. d’après ces constatations histologiques [42]. Il s’élève de 1 à 3 selon l’extension des lésions constatée à la biopsie myocardique. Il existe une corrélation linéaire entre le score de Billingham et la dose d’anthracycline. Le risque d’apparition d’une insuffisance cardiaque symptomatique est inférieur à 10 % pour un score de 2, compris entre 10 et 25 % pour un score de 2,5, supérieur à 25 % pour un score de 3. Cette technique a l’inconvénient d’être invasive et de pouvoir sous-estimer une atteinte cardiaque principalement développée sur le ventricule gauche.

Échographie cardiaque et ventriculographie isotopique

L’échographie cardiaque et la ventriculographie isotopique permettent d’évaluer la contractilité du myocarde. Ces examens peuvent déceler une dégradation de la fraction d’éjection ventriculaire, mais sans spécificité [43]. Des règles de prescription de la doxorubicine ont été proposées par Schwartz et al. selon la valeur de la fraction d’éjection ventriculaire (tableau 2)( Tableau 2 )[44]. Le suivi strict de ces règles permettrait de diviser les risques d’insuffisance cardiaque par quatre [44]. D’autres équipes ont conseillé des règles plus restrictives. Un âge d’au moins 50 ans et une fraction d’éjection ventriculaire initiale de 60 % au plus avec une baisse en cours de traitement à 50 % prédiraient, dans 70 % des cas, l’apparition d’une insuffisance cardiaque [45]. Il faut remarquer que ces recommandations ne reposent sur aucune étude prospective validée. La pratique de l’échographie ou de la ventriculographie isotopique lors d’un effort permet le diagnostic plus précoce d’une toxicité cardiaque [46]. L’impossibilité de majorer d’au moins 5 % la fraction d’éjection ventriculaire lors de l’effort serait le signe d’une toxicité cardiaque débutante. Enfin, la détérioration de paramètres de la fonction diastolique semble plus précoce que l’atteinte ventriculaire [47]. L’allongement de la période de relaxation isovolémique précéderait la dégradation de la fraction d’éjection ventriculaire [48].

Néanmoins, l’apparition d’une baisse de la fraction d’éjection ventriculaire est déjà le signe d’une dégradation importante de la fonction cardiaque et « le mal est déjà fait ».
Tableau 2 Règles de prescription des anthracyclines d’après les résultats de la FEV. D’après Schwarts et al. [44]

FEV < 30 %

30 % ≤ FEV ≤ 50 %

FEV > 50 %

Contre-indication aux anthracyclines

Réévaluation de la FEV

Réévaluation de la FEV

- à chaque cure

- à la dose cumulée de 300 mg/m2

- à la dose cumulée de 450 mg/m2

Arrêt du traitement

Arrêt du traitement

- si baisse de la FEV de 10 %

- si baisse de la FEV de 10 %

- si FEV < 30 %

- si FEV < 50 %

Dosage sérique des protéines cardiaques

La libération de protéines par les cellules myocardiques altérées est un reflet précoce de lésions myocardiques [49]. L’isoforme de la créatinine kinase spécifique du myocarde (CK-MB) est une protéine cytosolique rapidement libérée lors de la nécrose de la cellule myocardique avec un pic sérique en moins de 24 heures et une élimination sérique rapide en 3 jours [49]. L’isoforme cardiaque de la troponine est fixée sur les protéines contractiles actine et myosine. Sa libération après la nécrose du myocyte est plus lente, avec un pic sérique en 12 à 48 heures et une élimination sérique en 5 à 15 jours [50]. Des études préliminaires ont montré qu’une élévation de la concentration sérique de l’isoforme cardiaque de la troponine pendant un traitement par anthracycline permettrait de sélectionner des patients avec risque élevé de développer une toxicité cardiaque [51, 52]. La libération de peptides natriurétiques, l’atrial natriuretic peptide (ANP) et le brain natriuretic peptide (BNP), est aussi un signe précoce d’agression myocardique [49, 53]. L’élévation de la concentration sérique de ces protéines myocardiques n’est pas spécifique de la toxicité induite par les anthracyclines et leur dosage reste encore du domaine de la recherche clinique.

Réduction de la toxicité cardiaque des anthracyclines

Respect de la dose-cumulée maximale et suivi de la fraction d’éjection ventriculaire

Une dose cumulée maximale a été définie pour chaque anthracycline. Cette dose est de 450 mg/m2 pour la doxorubicine, 900 mg/m2 pour la daunorubicine, 950 mg/m2 pour l’épirubicine et 225 mg/m2 pour l’idarubicine [54] ; Le risque d’apparition d’une insuffisance cardiaque congestive est supérieur à 5 % au-delà de cette limite.

Modification du schéma d’administration

La cardiotoxicité étant notamment liée au pic de la concentration sérique de l’anthracycline [47], deux modalités d’administration permettent de diminuer ce pic sérique : l’administration fractionnée de petites doses à la place de l’administration unique de la dose totale et la perfusion prolongée en remplacement de la perfusion courte [55]. Un schéma hebdomadaire (20 mg/m2) a été comparé à un schéma classique de 3 semaines (60 mg/m2), de manière randomisée, chez 100 patients traités pour un cancer bronchique non à petites cellules [56]. Chez les patients traités avec un schéma hebdomadaire, le taux de réponse et la survie étaient supérieurs alors que, parallèlement, la toxicité cardiaque était plus faible. De manière rétrospective, la toxicité cardiaque a été étudiée chez 274 patientes traitées pour cancer du sein métastatique par chimiothérapie à base d’adriamycine (protocole FAC) [57]. Deux schémas d’administration de l’adriamycine étaient étudiés : la perfusion bolus ou la perfusion continue de 48 heures. La fréquence de l’insuffisance cardiaque était significativement plus élevée pour les patientes traitées en bolus. Une étude randomisée a comparé, chez 62 patientes avec un adénocarcinome mammaire ou ovarien, une administration de doxorubicine en 15 minutes ou en 6 heures [58]. Une moindre réduction de la fraction d’éjection ventriculaire était constatée de manière significative chez les patientes traitées avec une perfusion de 6 heures. La protection cardiaque offerte par une perfusion longue des anthracyclines n’a toutefois pas été démontrée chez les enfants [59].

Anthracyclines moins cardiotoxiques

Épirubicine

L’épirubicine est un isomère de la doxorubicine avec un profil de tolérance plus favorable que celui de la doxorubicine [60]. L’efficacité équivalente d’une même dose de doxorubicine et d’épirubicine a été démontrée dans le cancer du sein métastatique grâce à deux études randomisées regroupant 673 patientes [61, 62]. À la dose de 50 mg/m2, la doxorubicine et l’épirubicine (FAC50 ou FEC50) permettaient d’obtenir des taux de réponse et des survies identiques. La toxicité cardiaque était significativement plus faible chez les patientes traitées par épirubicine. De ce fait, un ratio d’équicardiotoxicité entre doxorubicine et épirubicine a été établi à 1/1,8 [63].

La toxicité moindre de l’épirubicine a permis d’augmenter la dose-intensité et la survie en doublant la dose d’épirubicine dans le traitement adjuvant du cancer du sein. Le doublement de la posologie de l’épirubicine chez 565 malades de mauvais pronostic (fluoro-uracile 500 mg/m2-épirubicine 50 mg/m2-cyclophosphamide 500 mg/m2 versus fluoro-uracile 500 mg/m2-épirubicine 100 mg/m2-cyclophosphamide 500 mg/m2) permettait une augmentation significative à 10 ans de la survie sans récidive (45,3 versus 50,7 %, p = 0,036) et de la survie globale (50 versus 54,8 %, p = 0,038) [19]. Cette amélioration de la survie était accompagnée par 21 % d’altérations asymptomatiques de la fonction ventriculaire et 2,4 % d’insuffisance cardiaque congestive pour les patientes traitées avec 100 mg/m2 d’épirubicine.

Le Groupe français d’études adjuvantes (GFEA) a étudié de manière rétrospective les anomalies symptomatiques de la fonction ventriculaire gauche chez 2553 patientes atteintes de cancer du sein et traitées par épirubicine entre 1986 et 2001 dans 8 études adjuvantes randomisées [29]. Trente-trois patientes (1,3 %) ont développé un dysfonctionnement ventriculaire gauche symptomatique. Chez 27 (82 %) d’entre elles, ce dysfonctionnement s’est normalisé ou n’a pas nécessité de suivi cardiologique ultérieur. Un décès toxique cardiaque a été enregistré. Par analyse multivariée, les deux facteurs de risque de développer un dysfonctionnement ventriculaire gauche étaient l’âge d’au moins 65 ans et l’indice de masse corporelle élevé, pour des doses cumulées n’excédant pas 628 mg/m2. La dose cumulée et la dose-intensité d’épirubicine n’apparaissaient pas comme facteur de risque.

Anthracyclines liposomales

Les liposomes, initialement décrits dans les années 1960, sont des vésicules lipidiques capables d’envelopper des molécules hydrosolubles [64]. Après injection intraveineuse, ils ne peuvent pas traverser la paroi capillaire normale mais leur extravasation est possible par les lacunes existant entre les cellules endothéliales des néovaisseaux tumoraux. En servant de véhicule pour des agents cytotoxiques, ils favorisent leur distribution dans la tumeur en limitant leur diffusion dans les tissus sains [65]. Ils sont partagés en deux grands groupes selon leur reconnaissance par le système monomacrophagique [66]. Dans un premier groupe, les liposomes sont phagocytés par les monomacrophages, après avoir été recouverts par des protéines plasmatiques. Cela entraîne une exposition courte dans les tissus sains et donc une toxicité réduite, mais aussi une diffusion rapide dans les tissus pulmonaires, hépatiques, spléniques et médullaires [67]. Le liposome TLC D99 contenant de la doxorubicine (Myocet®), de 150 à 250 nm de diamètre, est un membre de cette classe. Dans le deuxième groupe, les liposomes évitent la reconnaissance par les monomacrophages en étant de plus petite taille. Cela permettrait une meilleure diffusion intratumorale [68]. La daunorubicine liposomale (Daunoxome®) avec un diamètre de 45 nm et la doxorubicine liposomale pégylée (Caelyx®) avec un diamètre de 85 à 100 nm font partie de ce groupe. Les liposomes de ce groupe ont un faible volume de distribution et une demi-vie prolongée.

Le TLC D99 et la doxorubicine liposomale pégylée ont été comparés dans des études de phase III à la doxorubicine non liposomale en monothérapie (tableau 3)( Tableau 3 ). Par rapport à la doxorubicine non liposomale, les deux doxorubicines liposomales offraient un taux de réponse et une survie identiques, mais une cardiotoxicité significativement diminuée [69, 70]. Le TLC D99 associé au cyclophosphamide a été comparé de manière randomisée aux associations doxorubicine–cyclophosphamide et épirubicine-cyclophosphamide (tableau 3). La toxicité cardiaque de l’association TLC D99–cyclophosphamide était plus faible que celle de l’association avec la doxorubicine mais identique à celle de l’association avec l’épirubicine [71, 72].
Tableau 3 Études de phase III comparant doxorubicine non liposomale et doxorubicine liposomale

Référence

Protocole

Nombre de patients

TR(%)

SSP (mois)

SG (mois)

ICC(%)

O’Brien et al. [69]

Caelyx® 50 mg/m2, J1 = J28

254

33

6,9

21

0,8

doxorubicine 60 mg/m2, J1 = J21

255

38

7,8

22

4,7*

Harris et al. [70]

Myocet® 75 mg/m2, J1 = J21

108

26

2,9

16

1,8

Doxorubicine 75 mg/m2, J1 = J21

116

26

3,1

20

7,7*

Batist et al. [71]

Cyclophosphamide + Myocet® 60 mg/m2, J1 = J21

142

43

5,2

21,2

0

Cyclophosphamide + doxorubicine 60 mg/m2, J1 = J21

155

43

5,5

16,4

4*

Erdkamp et al. [72]

Cyclophosphamide + Myocet® 75 mg/m2, J1 = J21

80

46

7,6*

18,5

4

Cyclophosphamide + épirubicine 75 mg/m2, J1 = J21

80

39

6,0

16,0

4

Cardioprotecteurs

La cardioprotection et l’utilisation particulière du dexrazoxane dans cette indication seront abordées spécifiquement dans un autre article de ce numéro [73].

Conclusion

Lorsque la cardiotoxicité des anthracyclines a été initialement étudiée dans les années 1970, les anthracyclines étaient principalement utilisées en phase métastatique. La survie des patients était courte et la cardiotoxicité induite par les anthracyclines n’avait souvent pas le temps d’apparaître. Grâce au dépistage et aux progrès thérapeutiques, le nombre de survivants à long terme augmente. Un grand nombre de ces survivants a été traité par anthracyclines. Les anthracyclines se trouvent maintenant installées en phase adjuvante avec une ambition curatrice. Les études de suivi évaluent à environ 5 % les patients traités par anthracycline développant une insuffisance cardiaque plusieurs années après le traitement. Il est donc nécessaire d’anticiper le risque de cardiotoxicité dès le début du traitement, en choisissant un schéma d’administration optimal, en respectant la dose cumulée maximale, en favorisant l’emploi des anthracyclines moins cardiotoxiques ou en prescrivant un cardioprotecteur. Il faut également avoir présent à l’esprit que la cardiotoxicité potentielle de l’anthracycline pourra être majorée par les thérapies concomitantes. La surveillance attentive en cours de traitement et lors du suivi post-thérapeutique permet le diagnostic précoce de la cardiotoxicité et la nécessaire adaptation thérapeutique.

Références

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2 Rubin EH, Hait WN. Anthracyclines and DNA intercalators. In : Holland JF, Frei E, eds. Cancer medecine. BC Dekker, 2003 : 781-90.

3 Liu F. DNA topoisomerase poisons as antitumor drugs. Annu Rev Biochem 1989 ; 58 : 351.

4 Tan C, Tasaka H, Yu KP, Murphy ML, Karnofsky DA. Daunomycin, an antitumor antibiotic, in the treatment of neoplastic disease : clinical evaluation with special reference to childhood leukemia. Cancer 1967 ; 20 : 333-53.

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