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Bulletin du Cancer. Volume 91, Number 9, 673-6, Septembre 2004, Point sur...


Résumé   Summary  

Author(s) : Simon Schraub , E Marx , Centre de lutte contre le cancer Paul Strauss, 3, rue de la Porte de l’Hôpital, BP 42, 67065 Strasbourg Cedex, Unité de psychologie, centre de lutte contre le cancer Paul Strauss, 3, rue de la Porte de l’Hôpital, BP 42, 67065 Strasbourg Cedex.

Summary : SEPS or burnout syndrom was described among health care workers. Oncology care givers – physicians and nurses - can be concerned. Burnout is a chronical stress reaction. Emotional exhaustion and depersonalisation are more prevalent than low personal accomplishment. Burnout is essentially assessed by questionnaires. Oncologists report an higher level of burnout, than AIDS medical or palliative care staff. Causes of burn out are numerous : insufficient personal time, sense of failure,... followed by poorly management and difficulties in staff or institution relationships. Prevention and therapy of burn out can be considered on three levels : personal, (psychotherapy, advices on health way of life), team (improvement in communication) and institution (support meetings and talking groups).

Keywords : burnout syndrom, stress, psychological disorders, cancer, physician, nurse

ARTICLE

Auteur(s) :, Simon Schraub1, E Marx2

1Centre de lutte contre le cancer Paul Strauss, 3, rue de la Porte de l’Hôpital, BP 42, 67065 Strasbourg Cedex
2Unité de psychologie, centre de lutte contre le cancer Paul Strauss, 3, rue de la Porte de l’Hôpital, BP 42, 67065 Strasbourg Cedex

Article reçu le 1 Janvier 2004, accepté le 19 Juillet 2004

En 1970 est décrit un syndrome d’épuisement chez les soignants prenant en charge les toxicomanes [1]. L’auteur le transcrit sous forme d’image de ressources internes de soignants soumis à de fortes tensions et se consumant, comme sous l’action de flammes. Cette notion d’épuisement professionnel, ou burn out, est décrite ensuite chez les personnes engagées dans une relation d’aide : soignants, éducateurs, enseignants ou personnel des services sociaux. La relation d’aide établit un lien entre une personne en demande d’aide ou de soin et une autre personne qui répond à sa demande. Pour Gillespie [2], le burn out est une réaction à un stress professionnel chronique, caractérisée par une adaptation à la situation et une réaction défensive, physique et émotionnelle. L’adaptation ou coping (to cope with = faire face) est une stratégie d’ajustement face à une situation stressante, qui fonctionne selon des processus inconscients, afin de maintenir chez le soignant un état d’équilibre psychologique et de préserver son autonomie. Le syndrome d’épuisement professionnel des soignants ou burn out se caractérise par des troubles de l’humeur variables, un épuisement émotionnel et une fatigue, plus psychique que physique, d’installation progressive. Il est lié à de nombreux facteurs de stress professionnel et survient la plupart du temps chez des sujets indemnes de pathologie psychologique antérieure. Il ne s’agit donc pas d’une nouvelle entité nosographique psychiatrique. On observe une altération de la relation d’aide et, par conséquent, des performances au travail. C. Maslach [3] distingue trois symptômes particuliers constituant le burn out :
  • l’épuisement émotionnel ;
  • la dépersonnalisation (changement de comportement vis-à-vis du malade avec, par exemple, une attitude cynique) ;
  • la diminution du sens de l’accomplissement personnel.
L’individu est émotionnellement accablé par la demande des autres. Il ressent une sensation de détachement, de mise à distance de la personne soignée et de déshumanisation de la relation d’aide. Il a un sentiment d’échec personnel avec perte de l’estime de soi.Les trois symptômes ne sont pas tous présents en même temps et ne sont pas tous nécessaires au diagnostic.L’épuisement professionnel a une implication négative pour le soignant, le malade et l’efficience du système de soin.Son évaluation se fait par des entretiens psychologiques ou par des questionnaires. Le plus employé est celui de C. Maslach et Jackson, appelé MBI, qui explore par une série de questions – 22 au total - les trois symptômes principaux de l’épuisement. Compte tenu des liens avec le stress, il est associé le plus souvent à des questionnaires mesurant le stress et parfois à ceux évaluant l’état physique et psychologique, la satisfaction au travail et le soutien social. La plupart des enquêtes s’intéressent aux caractéristiques socio-professionnelles.Le tableau 1( Tableau 1 ) résume les principales enquêtes relatives à l’évaluation du syndrome d’épuisement parmi les soignants en cancérologie.De ces études, il apparaît que des trois signes constituant le burn out, ce sont essentiellement l’épuisement émotionnel et le retrait d’investissement qui prédominent. La modification de l’accomplissement personnel (estime de soi) est plus inconstante.Le burn out est lié aux stress professionnels. Les symptômes se manifestent par des troubles somatiques (fatigue, troubles du sommeil…), des troubles comportementaux (abus de boissons ou de drogues, conflits conjugaux, boulimie avec obésité, augmentation des erreurs médicales, accès explosifs de mauvaise humeur, problèmes relationnels avec amis et collègues) et des troubles psychiques (symptômes de dépression, d’anxiété, voire même un suicide [11]).Le niveau d’épuisement ou le pourcentage de médecins considérés comme atteints par un burn out évalué par le test de Maslach semble élevé aux États-Unis. Cette évaluation pose le problème de la valeur normative de ce test et de son utilisation comme un système d’étalon international. Un biais culturel semble exister en Europe, il est net surtout pour les réponses dans le domaine de la dépersonnalisation de la relation [12]. Lert [18] signale dans son étude en France des différences entre le contenu des entretiens et le résultat des tests psychométriques.L’influence du stress extraprofessionnel et de la personnalité des soignants dans la survenue de l’épuisement professionnel est parfois difficile à évaluer, en raison essentiellement de problèmes méthodologiques (difficulté d’imposer un nouveau questionnaire, intrusion dans la vie privée,…). Une « solidité » psychologique protège des effets nocifs des stress professionnels.Dans une étude longitudinale auprès des médecins britanniques, il a été montré l’existence d’une boucle entre éléments stressants et épuisement émotionnel, l’un favorisant l’autre et vice versa, alors que la dépersonnalisation réduit le stress agissant probablement tel un mécanisme de défense. La diminution du sens de l’accomplissement personnel accentue le stress [14]. Le modèle peut suggérer les actions de prévention.Les cancérologues semblent plus vulnérables que les médecins qui s’occupent du sida, aussi bien dans le domaine de l’épuisement émotionnel que dans celui des troubles psychologiques [15]. En Grande-Bretagne, la comparaison entre oncologues et autres spécialistes n’a pas montré de différence sur le niveau de burn out et celui des autres troubles psychologiques [16].Paradoxalement les médecins de soins palliatifs ne sont pas plus vulnérables au burn out que les cancérologues, en raison probablement des groupes de paroles auxquels ils participent [6]. Le niveau de burn out est, selon les études, identique ou supérieur chez les cancérologues par rapport aux infirmières [8, 17]. Les internes en formation semblent plus stressés que les seniors [10].Il n’y a pas de corrélation formelle entre les données socio-démographiques (sexe, situation familiale) et l’épuisement professionnel. Pour la majorité des auteurs, l’âge n’est pas un facteur prépondérant, sauf chez les infirmières où le jeune âge prédispose au burn out.Pourquoi les professionnels en cancérologie sont-ils prédisposés à l’épuisement professionnel ? Lyckholm [11] en liste les causes :
  • une insuffisance de temps personnel ;
  • un sentiment d’échec (bien des cancérologues valorisent les succès thérapeutiques et perçoivent mal l’aspect valorisant des soins palliatifs) ;
  • des attentes irréalistes : le public attribue une toute puissance à la cancérologie en raison des progrès annoncés et les malades réclament tout traitement qui leur donnera 1 % de chance de vivre plus longtemps ;
  • des sentiments de colère, de frustration, d’impuissance associés à une auto-protection.ces émotions amènent le médecin à garder ses distances mais lui ôtent ainsi un élément essentiel, à savoir, la satisfaction de la relation médecin-malade. Le médecin risque de perdre tout esprit critique et de prescrire un traitement inefficace plutôt que d’accepter l’échec et de prendre le temps d’en discuter avec le malade ;
  • des préoccupations financières (surtout présentes aux États-Unis) : la perte de revenus, l’augmentation des tâches administratives et la perte d’indépendance inquiètent les cancérologues ;
  • l’empathie et le chagrin excessif consécutifs à la perte de patients auxquels le médecin s’était attachés.
En France, le manque d’effectif en personnel infirmier et médecin et une disponibilité plus grande réclamée aux soignants par les malades et leur famille qui veulent davantage d’informations - disposition légale depuis la loi du 4 mars 2002 – participent également à la prédisposition au burn out. Les thérapeutiques agressives administrées en cancérologie, pour des résultats considérés parfois comme minimes, sont vécues difficilement sur le plan éthique par certains soignants.Les approches préventives et thérapeutiques concernent des méthodes personnelles, collectives et institutionnelles. Il apparaît utile de faire un travail sur soi en essayant de classer selon leur priorité les éléments professionnels et personnels, de prendre du temps pour une réflexion personnelle, d’accepter la réalité de la perte d’un patient attachant, d’accepter également que la relation soignant-soigné ne se situe pas d’emblée sur un même plan d’égalité. Au besoin, l’aide d’un médecin du travail, d’un médecin traitant, d’un psychiatre ou d’un psychologue peut être nécessaire. De même l’amélioration de l’hygiène de vie par diminution de la consommation d’alcool ou du tabac utilisés comme « produits relaxants », le traitement de l’insomnie, l’aménagement de moments de détente et une activité physique sont des éléments favorables. En dernier ressort, une décision personnelle de changement de secteur professionnel peut également être une solution.Le travail au sein d’une équipe et la communication de ses sentiments (tristesse, frustration,....) sont pour la majorité des auteurs bénéfiques, de même que le partage de ses échecs et de ses succès. Certains trouveront un soutien dans la participation à des formations professionnelles, à une recherche clinique ou dans l’enseignement.Au niveau institutionnel, des implications collectives, des groupes de paroles, des discussions éthiques, peuvent être institués dans les services. Il sera aussi question d’une action visant à une formation en communication et management réclamée, par exemple, par des oncologues britanniques. Pour les soignants confrontés, sur leur lieu d’exercice professionnel, à une charge psychique importante, il s’agira lors de groupes de paroles de pouvoir bénéficier d’un temps de verbalisation et d’écoute, de mise en mots de situations vécues et reconnues comme émotionnellement fortes, générant des mécanismes de défense face à l’angoisse suscitée par la maladie grave. Les soignants évoquent la nécessité de bien faire circuler l’information et de réduire les actes complémentaires induits par une mauvaise organisation. De même, les responsabilités non reconnues par l’institution ainsi qu’une organisation sans adhésion volontaire doivent être évitées.La maladie cancéreuse renvoit aux soignants, et la pratique professionnelle le démontre, à des représentations particulières liées aux pathologies lourdes, longues et émotionnellement chargées. La charge émotionnelle est telle qu’elle devient pour les soignants une surcharge émotionnelle. L’installation parfois insidieuse de cette dernière génère des mécanismes de défense. Si le stress est l’ensemble des réactions normales d’adaptation de l’être vivant à un stimulus, quelle qu’en soit sa nature, c’est le stress chronique qui construit le burn out. La priorité est d’éviter les situations professionnellement pénibles et d’avoir recours à des moyens institutionnels de prévention sur trois axes : améliorer les conditions de travail, améliorer la communication, permettre au professionnel de réfléchir sur lui-même en dehors du cadre institutionnel.La prévention du burn out passe par son anticipation, d’où l’importance de favoriser la communication dans l’institution hospitalière, la possibilité d’acquérir des savoirs spécifiques lors de formations et de pouvoir exprimer ses difficultés et son vécu émotionnel lors de groupes de paroles.Exercer en cancérologie, c’est exercer une profession d’aide. La difficulté se situant pour dans la juste distance à adopter, afin de porter attention et assistance aux souffrances des personnes atteintes d’un cancer.

Références

1 Freunberger HJ. Staff burn out. Journal of Social Issue 1970 ; 30 : 159-65.

2 Gillespie DR. Burnout among health service providers. Adm Policy Ment Health 1991 ; 18 : 161-71.

3 Maslach C, Jackson S. Maslach Burn Out Inventory. Manual 2nd edition. Palo Alto, CA : Consulting Psychologist’s Press, 1986.

4 Whippen DA, Canellos GP. Burnout syndrome in the practice of oncology : results of a random survey of 1,000 oncologists. J Clin Oncol 1991 ; 9 : 1916-20.

5 Whippen DA, Rodary C, Gauvain-Piquard A, Groupe de pilotage de l’étude. Stress et épuisement professionnel. Prévenir l’épuisement professionnel. Objectif Soins 1993(16).

6 Ramirez AJ, Graham J, Richards MA, et al. Burnout and psychiatric disorder among cancer clinicians. Br J Cancer 1995 ; 71 : 1263-9.

7 Akroyd D, Caison A, Adams RD. Burnout in radiation therapists : the predictive value of selected stressors. Int J Radiation Oncol Biol Phys 2002 ; 52 : 816-21.

8 Lert F, Chastang JF. Les médecins des centres de lutte contre le cancer : le travail médical et son retentissement psychologique. Inserm U88, décembre 2001.

9 Grunfeld E, Whelan TJ, Zitzelsberger L, Willan AR, Montesanto B, Evans WK. Cancer care workers in Ontario: prevalence of burnout, job stress and job satisfaction. Can Med Asso J 2000 ; 163 : 166-9.

10 Kash KM, Holland JC, Breitbart W, Berenson S, Dougherty J, Ouellette-Kobasa S, Lesko L. Stress and burnout in oncology. Oncology (Huntingt) 2000 ; 14 : 1621-33 ; Psychological Services, Beth Israël Cancer Center, USA discussion 1633-4, 1636-7.

11 Lyckholm L. Dealing with stress, burnout, and grief in the practice of oncology. Lancet Oncology 2001 ; 2 : 750-5.

12 Schaufeli WB, Van Dierendonck D. A cautionary note about the cross national and clinical validity of cut-off points for the Maslach burnout Inventory. Psychological Reports 1995 ; 76 : 1083-90.

13 Lert F, Morcet J. Organisation du travail, stress et épuisement professionnel chez les infirmières exerçant à l’hôpital. Identification des situations à risque. Saint-Maurice : Inserm U88 1997.

14 McManus IC, Smithers E, Partridge P, Keeling A, Fleming PR. A levels and intelligence as predictors of medical careers in UK doctors: 20 year prospective study. Br Med J 2003 ; 327 : 139-42.

15 Lert F, Castano I. Les médecins hospitaliers et leur travail dans le champ VIH/sida. Contraintes, stress et burnout. Inserm U88, janvier 1999.

16 Ramirez AJ, Graham J, Richards MA, Cull A, Gregory VM. Mental health of hospital consultants : the effects of stress and satisfaction at work. In : Lancet. London, UK : Guy’s Hospital, 1996 : 724-8.

17 Grunfeld E, Whelan TJ, Zitzelsberger L, Willan AR, Montesanto B, Evans WK. Cancer care workers in Ontario : prevalence of burnout, job stress and job satisfaction. Can Med Asso J 2000 ; 163 : 166-9.


 

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