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Micro‐environnement et progression tumorale : le concept progresse


Bulletin du Cancer. Volume 91, Number 9, 663-5, Septembre 2004, ÉDITORIAL



Author(s) : Jean Bénard , Département de biologie clinique, Unité des marqueurs génétiques des cancers, Institut Gustave‐Roussy, 39, rue Camille‐Desmoulins, 94805 Villejuif Cedex.

ARTICLE

Auteur(s) : Jean Bénard

Département de biologie clinique, Unité des marqueurs génétiques des cancers, Institut Gustave-Roussy, 39, rue Camille-Desmoulins, 94805 Villejuif Cedex.
E-mail : benard@igr.fr

Alors que nous étions sur les routes des vacances, une synthèse et un article original sont parus, très incitatifs à écrire un éditorial de rentrée. La synthèse de Bert Vogelstein et Kenneth Kinzler [1] donne, en effet, un vrai coup de rétroviseur sur les montagnes franchies en matière d’oncogenèse ; quant au travail original du groupe de Kornelia Polyak [2], il offre une vision panoramique sur l’effet du micro-environnement de la tumeur sur sa progression [3], un vaste océan à découvrir !
Les découvertes, dans les cellules transformées, d’altérations portant successivement sur les oncogènes, les gènes suppresseurs de tumeur et les gènes assurant la stabilité génomique, ont révolutionné notre conception du cancer. En 30 ans, elles aboutissent à une quasi-certitude : le passage du normal au malin est marqué par un dérèglement profond et progressif du génome selon un processus multigénique et multi-étapes. La dernière décennie nous a permis de réaliser que le nombre de gènes appartenant aux trois classes citées excédait très largement celui des voies de signalisation affectées. Les gènes incriminés qui, dans leur version normale, participent à l’expression d’une voie donnée, répondent en effet à un principe de globalité : il suffit de la mutation d’un seul d’entre eux abolissant la fonction protéique correspondante, pour que toute la voie de signalisation en soit altérée. Ces données générales, émaillées de quelques exemples marquants, font l’objet d’une synthèse rédigée par le duo célèbre de Baltimore [1], dans le numéro d’août 2004 de Nature Medicine qui célèbre sa dixième année de parution.
S’agissant de la progression tumorale, si cette remarquable revue rapporte l’état de l’art de la génomique fonctionnelle de la cellule maligne, elle ne considère pas l’influence qu’exerce, dans la tumeur, le stroma et son micro-environnement sur ces cellules malignes pour leur prolifération, voire leurs propriétés invasives. On peut, en effet, considérer le phénomène d’acquisition de la malignité aussi bien comme l’accumulation progressive de mutations dans les cellules malignes de la tumeur que comme le dérèglement d’une organisation tissulaire ; ce dernier concept, qui devient de plus en plus prégnant dans le champ de nos connaissances, fait l’objet d’un travail princeps de l’équipe de Kornelia Polyak paru dans Cancer Cell de juillet 2004 [2].
La tumeur naît à partir d’un organe composé d’un ensemble de cellules spécialisées dont les relations mutuelles font appel à un haut degré de coordination. Le maintien de l’organisation architecturale et fonctionnelle d’un tissu normal requiert un courant constant et dynamique de communications intercellulaires. Cet échange d’informations organisées est la condition sine qua non de l’état différencié de l’organe et de sa fonction. C’est bien sûr le cas des tissus épithéliaux (source de près de 80 % des cancers humains) dont l’homéostasie est dérégulée lors de l’acquisition de la malignité. Il nous a fallu plus de trois décennies aussi pour que nous fassions nôtre cette lapalissade ! La perte de l’homéostasie originelle du tissu épithélial d’origine conduit à la mise en place dans la tumeur d’un nouvel « ordre » homéostatique. Interagissent, en effet, non seulement les cellules stromales qui entourent et soutiennent les cellules épithéliales malignes – en tant que sources d’oxygène, d’apport alimentaire, de stimuli de croissance additionnels – mais aussi le micro-environnement, c’est-à-dire l’ensemble suivant : médiateurs moléculaires et structures protéiques intermédiaires des fonctions de tous ces types cellulaires, en particulier la membrane basale (MB) et la matrice extracellulaire (MEC). Depuis le début du troisième millénaire, cette évidence aboutit donc à considérer un cancer comme un organe dérégulé et, désormais, dans chaque meeting de l’American Association of Cancer Research (AACR), nombre de sessions se fédèrent sous le thème « The tumor as an organ ».
Parmi les pionniers du micro-environnement tumoral, Minna Bissell du Lawrence Berkeley National Laboratory occupe une place prééminente. Dès 1980, elle faisait l’hypothèse que l’interaction existant entre les cellules malignes, les tissus environnants et les protéines de la MEC pourrait gouverner leur expression génique et les conduire à se maintenir (ou non), à proliférer dans une tumeur localisée, voire à disséminer. Pour aborder la transformation maligne mammaire, Minna Bissell a développé un système de culture tri-dimensionnel dans lequel les cellules épithéliales mammaires « poussent » sur une MEC qui mime les interactions propres au tissu mammaire normal [4]. Dans un tel environnement, les cellules épithéliales se différencient en acini et ressemblent étrangement à un épithélium ductal normal, produisant même certaines protéines du lait, ce qui, rappelons-le, est la fonction principale du tissu mammaire. Pour illustrer le maintien de l’homéostasie du tissu mammaire, M. Bissell, dans ses « grands messes » dites à l’AACR, se plaît à utiliser la parabole de la vie sociale où l’harmonie existante entre les différents membres est essentielle aux fonctions de cette société, selon une règle de « réciprocité dynamique ». Pour que le lait, fabriqué par la couche de cellules épithéliales ductulobulaires et stocké dans le lobule, puisse être secrété dans la lumière du canal, puis transféré tout le long de ce canal, encore faut-il que les cellules myoépithéliales soient opérationnelles, l’ensemble de ces structures épithéliales étant en fait « encapsulé » par une membrane basale. Le compartiment extérieur à l’ensemble lobules-ductes se compose de molécules de la MEC de type stromal, telles les protéines collagène 1 et élastine, celles des adipocytes, celles de fibroblastes, celles des cellules immunes (leucocytes et mastocytes) et celles des vaisseaux sanguins. La nature confinée de cette structure « en tube à deux couches » avec sa membrane basale environnante, les interactions chorégraphiées entre les cellules épithéliales qui constituent l’« arbre » galactophore, la membrane basale elle-même et le stroma périphérique sont les pré-requis de l’organisation et de l’architecture du tissu mammaire ; elles garantissent aussi sa fonction. Pour reprendre la parabole, dans une société, la perte des valeurs qui maintiennent les interactions de manière cohérente peut conduire à l’effraction de l’infrastructure et à l’échappement d’éléments hors des frontières établies par la dite société. Cette image reflète bien les perturbations des interactions stroma-épithélium, épithélium-MEC, les changements des taux hormonaux et de cytokines dans le milieu, qui peuvent initier des cascades d’événements et de réponses pour finalement conduire à une perte de polarité et à une effraction du compartiment épithélial au sein de la membrane basale. Ce dernier événement constitue, rappelons-le, la clé du diagnostic histopathologique et la signature du processus malin.

La progression d’un tissu mammaire normal vers un tissu malin est définie, on le sait, par des étapes identifiées par l’histologie : hyperplasie (typique ou atypique), carcinome canalaire in situ (CCIS) et carcinome invasif (CI) ; cette progression implique, au plan cellulaire, des changements morphologiques importants (transition épithélio-mésenchymateuse, conversion fibroblastes-myofibroblastes), au plan génétique, des gains et des pertes fonctionnels. Une tumeur maligne serait ainsi une masse cellulaire hétérogène baignant dans un micro-environnement qui se réinvente perpétuellement en un « nouvel organe » [5] ; pour exemple, l’expression des récepteurs aux estrogènes (RE), un élément crucial pour le développement de la glande et la progression tumorale mammaire. En pratiquant des cultures tri-dimensionnelles sur MEC, il apparaît que, pour les cellules épithéliales mammaires normales, la laminine 1 et le collagène IV sont essentiels au maintien de l’expression du REα ; en revanche, les cellules malignes mammaires, capables de dégrader la MEC, acquièrent une indépendance vis-à-vis du contexte extracellulaire pour la régulation des REα [6].

Comme la majorité des cancers du sein exprime des marqueurs épithéliaux, la plupart des travaux jusqu’alors ont recherché les déterminants moléculaires du contingent épithélial transformé pour comprendre la progression tumorale. Cependant, compte tenu des éléments présentés, il est maintenant nécessaire d’analyser, à un niveau moléculaire, les fonctions de chaque type cellulaire (épithélium, stroma, myoépithélium) et leurs interactions réciproques, et ce dans leur micro-environnement, normal et tumoral. C’est le travail présenté par le groupe de Kornelia Polyak du Dana Farber à Boston [2] qui apporte des éléments déterminants à notre compréhension de la pathogenèse moléculaire mammaire. Les auteurs ont tout d’abord purifié les types cellulaires (épithélial, myoépithélial et stromal) à partir du tissu normal et des différents types de tumeurs (CCIS et CI) par une méthode immunomagnétique sur colonne. Puis, une approche technologique et multidisciplinaire combinant successivement l’analyse de l’expression génique (par SAGE, RT-PCR, hybridation d’ARNm in situ et immunohistochimie), l’analyse génomique (par hybridation génomique comparative sur microarrays et analyse de polymorphismes) de chaque type cellulaire a permis d’aboutir aux découvertes suivantes : 
– la progression tumorale mammaire est marquée par des variations d’expression génique significatives dans chaque type cellulaire ;
– en dépit de ces variations d’expression, seules les cellules épithéliales malignes présentent des altérations génétiques identifiables ;
– les chimiokines CXCL14 ainsi que CXCL12 – dont le récepteur est le fameux CXCR4 [7] – sont hyperexprimées dans les cellules myoépithéliales et les myofibroblastes des CCIS et CI ; de plus, ces chimiokines se fixent à leur récepteurs présents sur les cellules épithéliales malignes et accroissent prolifération, migration et invasion. Ces résultats indiquent donc l’activité paracrine de ces chimiokines sur la progression tumorale mammaire.

Ces données étendent celles d’un travail récent utilisant les mêmes techniques [8] et montrant que, pour interpréter les profils d’expression globaux des tumeurs mammaires [9], il est nécessaire de distinguer le profil d’expression des deux types de cellules, épithéliales et myoépithéliales ; au vu de leur profil moléculaire, elles apparaissent critiques pour la transition CIS-CCI. Les myofibroblastes qui pourraient être les producteurs de « gènes suppresseurs de tumeurs mammaires » représentent des acteurs incontournables de la transformation du tissu mammaire.

Au plan cognitif, l’ensemble de ces données apporte la « preuve du concept » du rôle joué par le micro-environnement dans la carcinogenèse mammaire. De plus, elles permettent d’intégrer les deux concepts avancés pour expliquer la transition normal-malin : une accumulation progressive de mutations dans les cellules épithéliales malignes, corrélée à des modifications des cellules stromales et de leur signalisation tissulaire.
L’article de l’équipe de Sonneschein à la Tufs University School of Medicine à Boston, paru en juin 2004 dans J Cell Sci [10], va encore plus loin en recherchant la causalité existante entre altérations génomiques des cellules épithéliales et modifications du micro-environnement tissulaire lors de la carcinogenèse. En effet, en rapportant que la N-nitrosométhylurée (NMU), un carcinogène chimique bien connu, induit chez le rat la transformation maligne en ciblant non pas les cellules épithéliales mais les cellules stromales, les auteurs proposent que le stroma soit la cible critique de la carcinogenèse de la glande mammaire. Jusqu’alors, il était communément accepté que le NMU induise des cancers par mutations dans le génome des cellules épithéliales, en particulier par mutation du gène HaRas, cet événement étant considéré comme initiateur de la carcinogenèse. Expérimentalement, les cellules épithéliales mammaires ont été traitées in vitro par le NMU – et contrôlées pour la présence de mutation – avant d’être transplantées dans les graisses de la glande mammaire de rat. Ces cellules épithéliales mutées sont incapables d’induire des tumeurs dans un stroma lorsqu’il n’est pas traité lui-même par le carcinogène. L’expérience inverse consistant à traiter d’abord le stroma avec le NMU puis à implanter les cellules épithéliales mammaires vierges de tout traitement dans les ductes mammaires conduit au développement d’une tumeur. Des résultats de même nature ont été obtenus par d’autres laboratoires, tel celui de l’équipe d’Harold Moses au Vanderbilt-Ingram Cancer Center à Nashville, dans un article paru dans Science [11] : des souris transgéniques déficientes dans leurs fibroblastes pour la production du transforming growth factor β (TGFβ), une molécule essentielle au tissu stromal, développent des lésions prostatiques pré-cancéreuses et des cancers invasifs de l’estomac antérieur. Ces données suggèrent que, lorsque la voie de signalisation de TGFβ est active, la croissance des cellules épithéliales adjacentes est contrôlée ; autrement dit, des fibroblastes normaux protègent les épithélia de la tumorigenèse. Mais, lorsque les fibroblastes n’expriment plus le TGFβ, nonobstant le statut génomique des cellules épithéliales, ces signaux sont interrompus, la croissance n’est plus contrôlée et des tumeurs se forment. 
Les observations de l’équipe de Sonneschein [10] s’accordent bien avec le concept – cher aux oncologues traitant les tumeurs de la tête et du cou – du « champ de cancérisation » de la muqueuse épidermoïde soumise à une intoxication alcoolo-tabagique permanente. 
Clairement, les processus qui gouvernent la formation des tumeurs peuvent être repensés. Aux plans cognitif et thérapeutique, les altérations génomiques des cellules épithéliales ne peuvent plus être nos seules cibles d’intérêt ; il nous faut considérer la « tumeur comme un organe » en définissant le micro-environnement tumoral et sa signalisation vis-à-vis des cellules épithéliales malignes. Aussi lourds que soient les moyens technologiques nécessaires pour définir ce micro-environnement tumoral, ces travaux permettent d’envisager de nouvelles voies thérapeutiques. En bloquant les fonctions aberrantes du stroma tumoral et du dialogue du micro-environnement tumoral, on pourrait aussi, avec raison, envisager de traiter le cancer. n

Références

1. Vogelstein B, Kinzler KW. Cancer genes and the pathways they control. Nature Medicine 2004 ; 10 : 789-99.

2. Allinen M, et al. Molecular characterization of the tumor micro-environment in breast cancer. Cancer Cell 2004 ; 6 : 17-32.

3. Rizki A, Bissell MJ. Homeostasis in the breast : it takes a village. Cancer Cell 2004 ; 6 : 1-2.

4. Bissell M, Barcellos-Hoff MH. The influence of extracellular matrix on gene expression : is structure the message ? J Cell Sci 1987 ; 8 : 327-43.

5. Bissell MJ, Rizki A. Putting tumors in context. Nature Rev 2001 ; 1 : 46-54.

6. Novaro V, et al. Malignant mammary cells acquire independence from extracellular context for regulation of estrogen receptor α. Clin Cancer Res 2004 ; 10 : 402S-9S.

7. Muller A, et al. Involvement of chemokine receptors in breast cancer metastasis. Nature 2001 ; 10 : 50-6.

8. Jones C, et al. Expression profiling of purified normal human luminal and myoepithelial breast cells : identification of novel prognostic markers for breast cancer. Cancer Res 2004 ; 64 : 3037-45.

9. Bertucci, et al. Typage moléculaire du cancer du sein : transcriptome et puces à ADN. Bull Cancer 2001 ; 88 : 277-86.

10. Maffini MV, et al. The stroma as a crucial target in rat mammary gland carcinogenesis. J Cell Sci 2004 ; 117 : 1495-502.

11. Bhowmick NA, et al. TGF-beta signaling in fibroblasts modulates the oncogenic potential of adjacent epithelia. Science 2004 ; 303 : 848-51.


 

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