ARTICLE
Auteur(s) : Mohamed Jellouli1, Mongi Mekki1, Imed
Krichene1,
Abdelfattah Zakhama2, Mohsen Belghith1, Riadh
Jouini1,
Lassaad Sahnoun1, Soumaya
Rammeh3,
Abdelaziz Harbi4, Abdellatif
Nouri1
1 Service de chirurgie pédiatrique, centre
hospitalier universitaire Fattouma-Bourguiba, 5000 Monastir,
Tunisie
2 Laboratoire d'anatomie et de cytologie pathologiques,
faculté de médecine, 5000 Monastir, Tunisie
3 Laboratoire d'anatomie et de cytologie pathologiques,
faculté de médecine, Sousse, Tunisie
4 Service de pédiatrie, centre hospitalier
universitaire Sahloul, Sousse, Tunisie
Article reçu le 24 avril 2003, accepté le 4 août
2003
Les tumeurs desmoplastiques à petites cellules rondes (DSRCT)
sont des sarcomes rares hautement agressifs et de pronostic
redoutable, récemment individualisés au sein des tumeurs à petites
cellules rondes. Cette pathologie continue à poser quatre
problèmes : une étiopathogénie encore obscure, un diagnostic
difficile nécessitant une étude immunohistochimique et
cytogénétique précise à cause du grand nombre de diagnostics
différenciels, une attitude thérapeutique non encore codifiée et,
enfin, un pronostic qui reste sombre malgré une prise en charge
multidisciplinaire.
L'objectif de ce travail est de rapporter une observation
personnelle de DSRCT et de préciser, à travers une revue de la
littérature, les différents aspects épidémiologiques, cliniques,
paracliniques et thérapeutiques de cette tumeur rare.
Observation
Mohamed D. était un garçon âgé de 12 ans, sans antécédent
pathologique notable, hospitalisé pour des douleurs abdominales
vagues associées à une tuméfaction hypogastrique évoluant depuis un
mois.
L'examen clinique initial a noté un bon état général et une
volumineuse masse hypogastrique arrivant jusqu'à l'ombilic. Cette
masse était profonde, dure, fixe, indolore, à bords lisses et
bosselés. Au toucher rectal, la tumeur se développait en avant du
rectum. Par ailleurs, il existait des fuites urinaires en goutte à
goutte.
Le bilan biologique a révélé un syndrome inflammatoire avec une
vitesse de sédimentation à 72/105, une anémie hypochrome
microcytaire avec un taux d'hémoglobine à 9,4 g/dl et une
insuffisance rénale avec une créatininémie à 204 µmol/l.
L'échographie et la tomodensitométrie abdominales (figure 1) ont montré une
énorme masse rétrovésicale faisant 12 × 11 cm,
contenant des foyers d'hémorragie et de nécrose tumorale et
refoulant la vessie vers l'avant et le rectum vers l'arrière. Par
ailleurs, il existait de multiples petits nodules disséminés dans
la cavité abdominale évoquant une dissémination péritonéale ou des
adénopathies et une dilatation urétéro-pyélo-calicielle bilatérale.
Le foie était normal et il n'existait pas d'anomalie vertébrale. La
cystographie a visualisé une empreinte sur la face postérolatérale
droite de la vessie en rapport avec la masse tumorale. Il s'y
associait un reflux vésico-urétéral avec dilatation
urétéro-pyélo-calicielle bilatérale.
La laparotomie a permis la découverte d'une volumineuse tumeur
abdomino-pelvienne sous-péritonéale. Cette tumeur était d'aspect
malin et comportait des zones d'hémorragie. En plus de cette
tumeur, il existait de multiples nodules disséminés dans la cavité
péritonéale évoquant une carcinose. L'intervention s'est limitée à
des biopsies.
L'examen histologique a montré une prolifération de cellules assez
monomorphes, arrondies ou légèrement allongées à noyau
hyperchromatique et à cytoplasme peu visible. L'étude
immunohistochimique a montré une positivité à la cytokératine, à
l'antigène membranaire épithélial, à la vimentine et à la desmine
(tableau 1).
Tableau 1. Résultats de l'étude
immunohistochimique
| Antigène |
Expression |
| Antigène
leucocytaire commun (LCA) |
Négative |
| Cytokératine
KL1 |
Diffuse et
intense |
| Cytokératine de
bas poids moléculaire |
Focale et
intense |
| Cytokératine de
haut poids moléculaire |
Négative |
| Cytokératine
MNF116 |
Diffuse et
intense |
| Antigène
membranaire épithélial (EMA) |
Focale et
intense |
| Vimentine |
Diffuse et
intense |
|
Neuro-specific enolase (NSE) |
Diffuse et
intense |
|
Neurofilaments |
Négative |
| Protéine gliale
fibrillaire acide (GFAP) |
Négative |
| Protéine
S100 |
Négative |
|
Synaptophysine |
Négative |
| Chromogranine
A |
Négative |
| Desmine |
Focale et
intense |
| Alpha actine
muscle lisse (αSMA) |
Négative |
| CA 125 |
Négative |
| Antigène
carcino-embryonnaire (ACE) |
Négative |
| Antigène
nucléaire de prolifération cellulaire |
100 % des
cellules tumorales |
| Antigène Ki
67 |
15 % des
cellules tumorales |
| Protéine
P53 |
25 % des
cellules tumorales |
Le diagnostic de tumeur desmoplastique à petites cellules rondes
intra-abdominale a été retenu et l'enfant a été traité par
chimiothérapie. Après deux cures à base de vincristine,
actinomycine et cyclophosphamide, l'évolution a été marquée par une
augmentation de la masse tumorale et l'apparition d'adénopathies
axillaires et inguinales bilatérales de 1 à 2 cm de diamètre
avec persistance de l'insuffisance rénale à diurèse conservée. Une
nouvelle chimiothérapie fut alors commencée et l'enfant a reçu six
cycles à base de dacarbazine et d'adriamycine. La réponse clinique,
échographique et scanographique a été de l'ordre de 25 à 30 %.
Deux autres cycles de chimiothérapie selon le protocole SIOP IV ont
donné une réponse de l'ordre de 50 à 60 % avec une régression
de la dilatation urétéro-pyélo-calicielle et une normalisation de
la fonction rénale. Un troisième cycle de SIOP IV a été alors
démarré pour préparer le patient à un second look
chirurgical, mais l'enfant a développé une maladie veino-occlusive
de stade III avec un syndrome hépatorénal et est décédé à
15 mois du diagnostic.
Discussion
Depuis 1989, date de la première publication traitant des DSRCT
[1], et jusqu'à l'an 2002, près de 320 cas, toutes
localisations et tous âges confondus, ont été publiés dans la
littérature anglaise et française, dont 93 cas chez
l'enfant.
Les DSRCT touchent surtout le grand enfant et l'adolescent :
73 % des cas ont entre 10 et 16 ans [2-6]. Cette tumeur
est exceptionnelle chez l'enfant de moins de 5 ans [7]. Les
93 cas pédiatriques se répartissent en 67 garçons et
26 filles, soit un sex-ratio de 2,57. La nette
prédominance masculine retrouvée dans la population générale
s'atténue chez l'enfant avec une atteinte plus précoce des filles
rapportée par plusieurs auteurs [1, 6, 7]. Contrairement à ce qui
s'observe chez l'adulte, toutes les DSRCT pédiatriques sont
intra-abdominales, à l'exception d'un cas à localisation cervicale
[8]. Elles ont une extension surtout locorégionale. En effet, la
dissémination péritonéale est présente dans 80 % des cas [5]
et l'envahissement par contiguïté des organes intra-abdominaux se
voit dans 22 % des cas. Les organes les plus atteints sont la
vessie [9, 10], les uretères [11, 12], les ovaires [13-15], la rate
[7, 16], l'intestin [17, 18], les trompes [15], l'utérus [18] et
l'estomac [7]. Les métastases à distance sont surtout
ganglionnaires (36 %), hépatiques (35 %), pulmonaires
(11 %) et osseuses (6 %). L'atteinte médullaire est rare
(2 %) [5]. Dans notre observation, l'extension réalisait une
carcinose péritonéale.
La clinique n'est pas spécifique et comporte des signes généraux,
fonctionnels et physiques diversement associés, dont les plus
fréquents sont la douleur et une masse abdominale et/ou
pelvienne.
L'imagerie n'apporte pas d'élément diagnostique spécifique des
DSRCT et montre souvent une masse abdominopelvienne de grande
taille, siège d'hémorragie, de nécrose et/ou de calcification [8,
9, 17, 19]. Cette masse est généralement associée à une
dissémination péritonéale et à des localisations métastatiques,
surtout ganglionnaires. Des épanchements liquidiens péritonéaux
et/ou pleuraux ainsi que des compressions des organes
intra-abdominaux peuvent se voir.
Le bilan biologique peut révéler des anomalies non spécifiques
telles qu'une anémie [16], une insuffisance rénale [20] ou une
cytolyse hépatique [17, 21, 22]. Les marqueurs tumoraux sont dans
la limite de la normale, hormis la NSE (neuro-specific
enolase) et le CA 125 pour lesquels certaines études ont montré
des taux de positivité respectifs de 60 % et 80 % dans
les DSRCT [2, 23].
Les DSRCT ont un grand polymorphisme histologique. L'aspect
microscopique le plus commun est fait d'amas de cellules
indifférenciées, arrondies, monomorphes à noyau hyper-chromatique,
dispersées dans un stroma desmoplastique abondant pauci-cellulaire
[18, 24]. Le rapport nucléo-cytoplasmique est élevé. Il varie d'un
patient à l'autre mais reste constant pour le même malade. Cet
aspect histologique est loin d'être toujours présent et de
nombreuses variantes cytologiques existent avec des aspects
atypiques qui peuvent atteindre un tiers des cas [25]. Seules des
études immunohistochimiques et cytogénétiques appropriées
permettent de poser le diagnostic de DSRCT avec certitude (tableau 2). En effet, les DSRCT expriment des
marqueurs épithéliaux (kératine, antigène de membrane épithéliale),
conjonctivaux (vimentine), musculaires (desmine) et
neuro-endocrines (NSE) [18, 24] et ont une translocation spécifique
t(11, 22) (p13, q12). C'est une translocation réciproque entre le
gène du sarcome d'Ewing (EWS) et le gène de la tumeur de Wilm's
(WT1). Cette translocation aboutit à un transcrit chimère composé
des 7 premiers exons de EWS associés aux trois derniers exons
de WT1. La protéine chimère qui en découle est entièrement refondue
et ses propriétés fonctionnelles sont opposées à celles de la
protéine sauvage. En effet, l'extrémité NH2 de WT1, qui
est un domaine principalement répresseur de transcription, est
remplacée par le domaine NH2 ou NTD de EWS, qui est
activateur et va être soumis au contrôle transcriptionnel du
promoteur de EWS. Cette protéine chimère EWS-WT1 fonctionnerait
comme un oncogène dominant. Le domaine NTD va activer les gènes qui
sont normalement réprimés par la protéine sauvage et réguler des
gènes qui, physiologiquement, ne sont pas soumis au contrôle
transcriptionnel de la protéine sauvage [3, 26, 27].
Tableau 2. Profil
immunohistochimique des cas pédiatriques rapportés dans la
littérature
| Nombre des cas
étudiés |
% des
cas positifs |
| Desmine |
61 |
95 |
| Kératine |
60 |
91 |
| Antigène
membranaire épithélial |
50 |
90 |
| Vimentine |
54 |
87 |
|
Neuro-specific enolase |
53 |
76 |
| Protéine
S100 |
26 |
20 |
| Alpha actine
muscle lisse |
16 |
19 |
| Antigène
spécifique du muscle |
13 |
8 |
Le protocole thérapeutique des DSRCT ne fait pas l'unanimité. À
ce jour, aucun consensus n'est préconisé et les protocoles utilisés
sont aussi nombreux que variés. En fonction des équipes, l'approche
thérapeutique des DSRCT s'envisage soit comme celle des sarcomes
des tissus mous et comporte alors des drogues associant la
doxorubicine et l'ifosfamide ou le cyclophosphamide, rarement la
dacarbazine, soit comme une tumeur de Wilms ou un sarcome d'Ewing
et, dans ce cas, l'association comporte, outre les drogues citées
ci-dessus, la vincristine et la dactinomycine. Le cisplatine (ou le
carboplatine) est aussi fréquemment utilisé.
Les DSRCT sont des tumeurs chimiosensibles : une réponse
partielle et même une rémission complète sont parfois obtenues,
mais la rechute est généralement la règle. La radiothérapie a été
rarement utilisée dans le traitement des DSRCT. La dissémination
tumorale à l'ensemble de la cavité abdominale et la grande
radiosensibilité des organes intra-abdominaux limitent l'usage de
ce traitement dans un but curatif. Gerald et al. ont
rapporté en 1991 un cas de DSRCT traité avec succès par une
association de 5-fluoro-uracile et une radiothérapie externe. Le
patient a eu une rémission complète avec un recul de 42 mois
[26]. La radiothérapie interne n'a pas été utilisée. Cependant,
Merchant et al. ont tenté une curiethérapie à haut débit
dans un cas de DSRCT à localisation médiastino-péricardique. Le
résultat a été décevant et la patiente est décédée de la toxicité
cumulée des différents traitements qu'elle a reçus [28].
Certaines grandes lignes du traitement méritent d'être
soulignées : une chirurgie première et maximaliste est
toujours recommandée et une chimiothérapie à forte dose, qui peut
être adjuvante ou néo-adjuvante, est de principe [20, 29, 30]. Si
la chirurgie est impossible en première intention, un second
look doit être préconisé après chimiothérapie. Une
radiothérapie peut être envisagée sur les sites résiduels [11, 17,
20, 27, 30].
Malgré cette approche multidisciplinaire, le pronostic des DSRCT
reste particulièrement sombre avec une moyenne de survie de
23 mois et des extrêmes allant de 1 mois à 6 ans
[10, 16].
Conclusion
Les DSRCT sont des tumeurs rares, extrêmement agressives. Elles
touchent avec prédilection les adolescents de sexe masculin. Leur
localisation la plus fréquente est intra-abdominale, plus
particulièrement pelvienne. Leur extension est essentiellement
locorégionale. Elles sont caractérisées par un grand polymorphisme
histologique, d'où la nécessité d'une étude immunohistochimique et
cytogénétique appropriée afin de poser le diagnostic avec
certitude. Seule une prise en charge multidisciplinaire associant
une chirurgie d'exérèse, une chimiothérapie et éventuellement une
radiothérapie peut améliorer le pronostic de cette tumeur qui reste
particulièrement sombre. n
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