Auteur(s) : Christian-Jacques Larsen
Le syndrome de Werner est une entité morbide rare, génétiquement
transmise, qui résulte de l’inactivation mutationnelle du gène WRN
localisé sur le chromosome 8p12. Le phénotype WRN est caractérisé
par un vieillissement précoce, une instabilité génétique, une
sénescence réplicative des cellules accélérée et une susceptibilité
élevée à l’apparition de tumeurs. La protéine WRN est une hélicase
de type RecQ qui intervient dans la réparation de l’ADN et les
recombinaisons génomiques, ce qui s’accorde avec l’instabilité
génétique lorsque la protéine est absente ou non fonctionnelle. Un
travail de plusieurs groupes américains des côtes est et ouest
vient de montrer que le gène c-myc module positivement l’expression
de WRN, conduisant à la suppression de la sénescence et donc
favorisant l’immortalisation cellulaire [1]. Cette stimulation
pourrait donc expliquer le rôle oncogénique joué par c-myc dans la
genèse de certaine tumeurs.
Dans un premier temps, les auteurs ont montré que la
surexpression de WRN dans des lignées lymphoblastoïdes B
immortalisées par le virus d’Epstein̴Barr est toujours associée à
une surexpression constitutive de c-myc et de Max, son partenaire.
Dans une lignée B où le gène c-myc était placé sous promoteur
inductible (ou réprimable), l’induction de c-myc provoquait
invariablement une surexpression de WRN. Cette stimulation est
directe ainsi que le montraient des expériences où le gène c-myc
avait été fusionné au récepteur aux œstrogènes qui peut être
stimulé par le 4-hydroxytamoxifène (4-OHT). En présence d’OHT dans
le milieu de culture, WRN était stimulé et cette stimulation
résistait à la présence d’un inhibiteur de protéines
(cycloheximide), ce qui indique que cette stimulation de WRN par
c-myc ne requiert pas de synthèse protéique. Par ailleurs, une
liaison directe de c-myc au promoteur de WRN a pu être
démontrée.
Le point le plus intéressant du travail est la démonstration
expérimentale qu’en l’absence d’une protéine WRN fonctionnelle, la
surexpression de c-myc induit l’entrée des cellules en sénescence
réplicative. C’est donc un premier argument en faveur d’un effet
négatif de WRN sur la sénescence induite par une surexpression de
c-myc dans un contexte cellulaire normal. Cet état de sénescence
bloque les cellules principalement en G1 et s’accompagne
de niveaux abondants de p16INK4a, l’inhibiteur de pRB et
de p53. On notera en passant que la perte de la sénescence des
cellules humaines (autrement dit l’immortalisation) requiert
l’inactivation de la voie RB et de la voie p53, alors que, chez la
souris, l’inactivation de la seule voie p53 est requise [2]. À
noter également que le gène humain p14ARF n’est pas
stimulé dans ces conditions, ce qui va dans le sens que la protéine
ARF humaine n’est pas nécessaire à l’entrée en sénescence alors que
son homologue murine (p19ARF) l’est.
Ces résultats ont été confirmés par le recours à un ARNi WRN qui
entraîne une disparition de l’expression du gène dans un contexte
de surexpression de c-myc. Alors que l’expression de WRN était
quasi nulle, les cellules étaient stoppées dans leur prolifération
en dépit des niveaux élevés de c-myc qui auraient dû induire une
prolifération continue. L’état de sénescence de ces cellules a été
confirmé par l’expression d’une β-galactosidase spécifique de
l’état de sénescence. Le modèle intégrant ces données est le
suivant : dans des fibroblastes humains normaux dotés d’une
activité télomérase normale, la surexpression de c-myc, d’une part
induit une prolifération accrue et une instabilité génétique
concomitante, et d’autre part stimule WRN. Ce dernier, en vertu de
sa fonction réparatrice de l’ADN, atténue fortement l’instabilité
génétique et interdit donc l’entrée de ces cellules en
sénescence.
La combinaison du blocage de l’entrée en sénescence et de la
pression proliférative imposée par c-myc est une situation qui
facilite la tumorigenèse. À l’inverse, les fibroblastes de patients
souffrant du syndrome de Werner (où des fibroblastes normaux chez
lesquels WRN a été éliminé par ARNi) possèdent une instabilité
génétique accrue et un faible potentiel prolifératif. Confrontées à
la pression proliférative imposée par c-myc, ces cellules vont
entrer en sénescence.
À partir de ce modèle mécanistique, une prédiction intéressante
a été émise par les auteurs du travail : les cancers
apparaissant chez les patients présentant un syndrome de Werner ne
devraient pas inclure ceux chez lesquels c-myc est surexprimé
(lymphome de Burkitt, lymphomes diffus de type B, carcinomes du
sein et de la prostate). De fait, les tumeurs trouvées chez ces
patients sont des ostéosarcomes, des cancers de la thyroïde, des
leucémies n’impliquant pas c-myc dans leurs remaniements
chromosomiques, etc. En outre, il existe des modèles de transgenèse
murine où le transgène c-myc est placé sous le contrôle d’un
élément Eµ qui cible vers la lignée lymphoïde B. Selon le modèle
précité, le développement de ces lymphomes devrait être supprimé
par l’absence de WRN qui induirait l’entrée en
sénescence.
On voit donc, à la lumière de ces résultats, qu’il existe en
cancérologie des situations où la combinaison de certains gènes
interactifs (couple c-myc surexprimé/WRN normal) peut induire un
processus tumorigène et que la disparition d’une protéine WRN
fonctionnelle dans ce couple peut induire un autre type de
tumeurs.
Références
1. Grandori C, Wu KJ, Fernandez P, et al.
Werner syndrome protein limits MYC-induced cellular senescence.
Genes Dev 2003 ; 17 : 1569-74.
2. Hahn WC, Weinberg RA. Modelling the molecular
circuitry of cancer. Nature Cancer Rev 2002 ; 2 :
331-41.
|