ARTICLE
Plusieurs études ont été faites
en Tunisie et surtout à l'Institut national de cancérologie
Salah-Azaiz (ISA) afin de connaître les différents aspects
cliniques et épidémiologiques du cancer du sein dans le
pays. Cependant, ces études, qui sont loin d'être exhaustives,
n'ont intéressé que les malades traitées dans cette
institution.
Le but de ce travail (qui s'est prolongé de 1994 à 1996)
était de recenser tous les nouveaux cas de cancer du sein diagnostiqués
en Tunisie durant une année, du 1er janvier 1994 au
31 décembre de la même année, de connaître l'incidence
du cancer du sein en Tunisie, d'en préciser les données
épidémiologiques, cliniques et histologiques, de comparer
nos résultats avec les données tunisiennes rapportées
dans les travaux antérieurs [1-4] et les confronter avec les données
de la littérature [5-8] en insistant sur les cancers inflammatoires
qui constituent un sujet de controverse.
Résultats
Aspects épidémiologiques
Nous avons recensé entre le 1er janvier
1994 et le 31 décembre 1994, 704 cas de cancer du sein, 15 étaient
de sexe masculin.
Ainsi 689 nouveaux cas de cancer du sein ont été diagnostiqués
au cours de l'année 1994, ce qui nous donne une incidence standardisée
sur l'âge de 16,7 pour 100 000 femmes [9] ; 476 patientes ont eu
la preuve histologique de malignité confirmée par les laboratoires
d'anatomie et de cytologie pathologiques hospitaliers, contre 213 cas
par les laboratoires privés (tableau
I). L'âge moyen de nos malades était de 50,0 ans
et les incidences les plus élevées étaient retrouvées
dans les deux tranches d'âge respectives 45-49 ans et 60-64 ans
(tableau II) ; 10,3 %
des malades avaient moins de 35 ans. La moitié de nos patientes
étaient ménopausées. Le statut marital était
connu chez 517 femmes, 31 cas (6 %) étaient célibataires.
La notion de nulliparité était retrouvée chez 73
patientes parmi 511, ce qui représente un taux de 14,3 % ; 11 femmes
étaient enceintes au moment du diagnostic (1,6 %).
Aspects cliniques
La moitié des malades ont consulté après
un délai de 3 mois. La découverte d'une masse mammaire était
le motif de consultation le plus fréquent (86 % des cas). L'atteinte
du sein gauche était légèrement prédominante
; ainsi sur les 662 cas où le côté atteint était
précisé, le côté gauche représente 51,2
% des cas contre 48,8 % pour le côté droit. Dans 12 cas (1,8
%), l'atteinte était bilatérale d'emblée. Le quadrant
supéro-externe constituait le siège préférentiel
de la tumeur (46 %). Quant à la taille tumorale moyenne, elle était
de 49,5 ± 26 mm (35,8 ± 24 mm chez les patientes traitées
dans le secteur privé et 50,7 ± 26 mm chez les malades traitées
dans des hôpitaux publiques).
La mammographie avait montré dans la majorité des cas (80,8
%) des images nodulaires stellaires évocatrices de tumeurs malignes.
Selon la classification TNM de 1988, 7,2 % des tumeurs étaient
classées T1, 48,9 % T2, 18,5 % T3, et 23,4 % T4 (6,2 % T4d et 16,1
% T4b), 22 % des patientes étaient métastatiques d'emblée
(l'atteinte des ganglions sus-claviculaires était considérée
comme une métastase conformément à la même
classification).
Aspects anatomopathologiques
Le diamètre moyen noté à l'examen
des pièces opératoires des tumeurs opérables d'emblée
était de 35,0 mm, ce chiffre est inférieur à la taille
tumorale moyenne clinique qui était estimée à 49,5
mm. Pour les cas examinés dans les laboratoires privés,
la taille macroscopique moyenne mesurée sur la pièce opératoire
était de 28,9 mm, celle retrouvée dans les laboratoires
hospitaliers était de 37,9 mm (tableau
III).
À l'examen histologique, la majorité des cancers (82,4 %)
étaient des carcinomes canalaires infiltrants. Les carcinomes du
sein in situ ne représentaient que 3,3 % des cas (82,6 %
de ces derniers étaient des carcinomes intracanalaires et 17,4
% des cancers lobulaires in situ).
Concernant le grade histologique de SBR aussi bien dans le secteur privé
que dans les centres hospitaliers, plus de la moitié des tumeurs
étaient classées grade II (53 %), les grades III et I étaient
respectivement retrouvés dans 36 % et 10 % des cas. Le curage axillaire
était positif chez 63,9 % des patientes (effectué chez 577
patientes). Nous n'avons pu connaître les résultats du dosage
des récepteurs hormonaux que chez 146 patientes seulement. Parmi
celles-ci, 63 % avaient des récepteurs positifs.
Parmi les 213 cas de cancers mammaires diagnostiqués dans les laboratoires
privés, le taux des carcinomes canalaires in situ est de
4,7 % (10 cas) alors que, parmi les 476 cas diagnostiqués dans
les laboratoires hospitaliers, 9 seulement (1,9 %) sont des carcinomes
intracanalaires.
Aspects thérapeutiques
Nous avons profité dans ce travail des données
concernant la nature du traitement préconisé. Parmi les
malades non métastatiques dont le traitement a été
précisé, 429 avaient une mastectomie et 92 ont bénéficié
d'un traitement conservateur (17,6 %). L'indication du traitement conservateur
était plus large dans le secteur privé puisque près
du tiers des patientes (32,2 %) avaient bénéficié
de ce type de traitement.
Cancer du sein chez l'homme
Concernant le cancer du sein chez l'homme, 15 cas ont
pu être diagnostiqués au cours de la même période,
ce qui représentait 2,1 % de tous les cancers du sein. L'âge
moyen des patients était de 60,1 ans, le délai moyen de
consultation était de 8,6 mois et 60 % des tumeurs étaient
classées T4b.
Discussion
Aspects épidémiologiques
Aucune étude jusqu'à présent n'a
été réalisée pour déterminer les taux
d'incidence du cancer du sein en Tunisie. Ce travail s'est attaché
à déterminer ces taux avec le maximum de précisions
en se basant sur les données anatomopathologiques de toutes les
ponctions, les biopsies et les pièces opératoires sans tenir
compte des cas sans preuve histologique qui représenteraient au
maximum 3 % des cas [10].
Nous remarquons que les taux d'incidence augmentent rapidement jusqu'à
55 ans, puis nous assistons à des variations qui pourraient être
soit réelles (liées aux facteurs nutritionnels ou autres),
soit en rapport avec le recueil des données concernant l'âge
qui est parfois approximatif surtout lorsqu'il s'agit de femmes âgées,
ou encore liées à un biais de recrutement (plus les femmes
sont âgées, de milieux socio-économiques bas et éloignées
des centres de traitement, moins elles ont recours aux soins).
La comparaison du taux d'incidence standardisée (16,7 pour 100
000 femmes) avec d'autres registres de cancer [6-8, 11, 12] nous conduits
à conclure que le cancer du sein reste moins fréquent en
Tunisie que dans les pays européens : l'incidence en Tunisie représente
presque la moitié de celle observée en Espagne et le quart
du taux au Danemark et en Suède. Curieusement, au Koweït,
pays du golfe arabique, l'incidence standardisée dans les années
1992-1993 est le double de celle de la Tunisie (32,8 pour les femmes koweïtiennes
et 34,8 pour les femmes non koweïtiennes résidant au Koweït)
[8]. Cependant, nous constatons que les taux tunisiens et algériens
sont très proches (tableau
IV).
Ces différences pourraient être attribuées à
des facteurs environnementaux, génétiques et nutritionnels.
En effet, il existe des variations internationales de ces taux d'incidence
qui sont particulièrement élevés en Amérique
du Nord et en Europe du Nord, intermédiaires en Europe du Sud et
en Amérique du Sud et faibles en Asie et en Afrique. Cependant,
ces dernières années, nous avons assisté à
une augmentation rapide de l'incidence du cancer du sein dans plusieurs
pays asiatiques [12].
Certains facteurs de risque du cancer du sein tels que la nulliparité
et l'âge tardif à la première grossesse sont retrouvés
dans notre étude confirmant ainsi les données de la littérature.
Aspects cliniques
Les tumeurs classées T2 sont les plus fréquentes
avec un taux de 49 %. Les T1 représentent seulement 2,7 % des cas,
alors que les T4 atteignent 23,4 % des cancers du sein dont 16,1 % classés
T4b et 6,2 % T4d (carcinome inflammatoire). Dans la littérature,
le cancer du sein inflammatoire (T4d) représente entre 2 % et 5
% de tous les cancers du sein [13, 14]. Aux États-Unis par exemple,
1 à 6 % des cancers du sein sont des cancers inflammatoires [14].
Durant les années soixante-dix et quatre-vingt, le paramètre
PEV (tumeur en poussée évolutive), ou formes inflammatoires
du cancer du sein, a été utilisé à l'Institut
Salah-Azaiz en complément à la classification TNM pour définir
les tumeurs inflammatoires. Les formes inflammatoires localisées
sont appelées PEV2 et celles diffuses ou étendues à
tout le sein sont classées PEV3. La notion de formes inflammatoires
reste une particularité initiée en France, mais controversée
par certains [10, 14, 15]. La définition de T4b inclut aussi bien
les tumeurs classées classiquement PEV2 (peau d'orange) que les
atteintes cutanées (ulcération, nodule de perméation...),
alors que les T4d correspondent tout simplement à des PEV3.
Les cancers en PEV ont été longtemps considérés
comme une particularité tunisienne [1, 8, 10-12, 16-18]. Le tableau
V nous permet de comparer nos résultats avec ceux d'une
étude faite à l'Institut Salah-Azaiz portant sur 581 cas
de cancers mammaires diagnostiqués entre 1969 et 1974 [3].
Nous remarquons que :
- les cancers en poussée évolutive (PEV2 et PEV3) ne représentent
dans notre étude que 23,2 % des cas alors qu'ils étaient
de 55,2 % dans la série de notre institut de 1969 à 1974
[3] ;
- comparativement à nos résultats, les cancers inflammatoires
(PEV3 ou T4d) étaient nettement plus fréquents dans la série
de notre institut (48,7 % contre 6,2 %).
Ces différences pourraient être expliquées
par différentes hypothèses :
- la fréquence des carcinomes inflammatoires serait en diminution
;
- toute inflammation du sein, quelle que soit son étendue, aurait
été considérée comme un carcinome inflammatoire
(PEV2 ou PEV3) ; alors qu'elle pouvait correspondre à des cancers
localement évolués (dème y compris peau d'orange)
ou évolutifs (véritables carcinomes inflammatoires classiquement
classés PEV3 et actuellement classés T4d).
En comparant les résultats de la classification
TNM en fonction du lieu de traitement, nous avons constaté que
:
- 20,7 % des tumeurs traitées dans le secteur privé sont
classées T1, alors que seulement 3,3 % des tumeurs traitées
dans les hôpitaux publics sont classées T1 ;
- dans 3,3 % des cas, les tumeurs traitées dans le secteur privé
sont classées T4b, ce taux étant de 19,8 % dans les hôpitaux
publics ;
- les formes métastatiques ne représentent dans le secteur
privé que 6,9 % des cas alors que 26,2 % des patientes traitées
dans les hôpitaux sont classées M1 ; cette différence
pourrait s'expliquer de deux manières : les consultations et la
prise en charge sont précoces dans le secteur privé (comme
le reflète la taille tumorale moyenne), le bilan d'extension serait
plus complet dans les hôpitaux publics que dans les cliniques privées.
Nous pensons que ces deux facteurs sont associés chez ce groupe
de malades.
Aspects anatomopathologiques
En comparant les taux des différents types histologiques,
nous remarquons que nos résultats sont conformes à ceux
décrits dans la littérature et proches de ceux retrouvés
à l'Institut Salah-Azaiz dans la période de 1969 à
1985 [10, 19].
La comparaison des tailles tumorales observées dans le groupe de
malades traitées dans les hôpitaux publics et les structures
sanitaires privées montre une différence qui pourrait être
expliquée principalement de deux manières :
- le niveau socio-économique et culturel plus élevé
des patientes qui se traitent dans les établissements privés
; ces dernières consultent généralement plus précocement
;
- et accessoirement la rapidité de la prise en charge des malades
dans les institutions privées.
En comparant nos résultats avec les données
de notre institut pendant la période 1969-1985 [10], nous constatons
que les taux des tumeurs de grades I, II et III de SBR sont restés
inchangés avec des valeurs respectives de 13 %, 50,4 % et 36,6
%. La comparaison des grades SBR ne montre pas de différence entre
les malades traitées en privé et celles traitées
à l'Institut Salah-Azaiz.
Évolution de la taille tumorale
En comparant la taille tumorale moyenne notée
à l'Institut Salah-Azaiz pendant la période 1969-1974 (63,9
mm) et celle de la période 1981-1985 (55,8 mm) avec celle de 1994
(49,5 mm), on note une diminution de 5 à 6 mm tous les 10 ans [3,
4, 10]. Cette diminution reste faible compte tenu de l'importance de la
taille moyenne actuelle. Le traitement conservateur a intéressé
17,6 % des malades traitées en 1994 contre seulement 4 % des malades
tunisiennes traitées à l'Institut Salah-Azaiz entre 1980
et 1987 [2].
Matériel et méthodes
Dans le cadre de la préparation d'une thèse
pour l'obtention du titre de docteur en médecine, une jeune femme
médecin (SBS) encadrée par les auteurs de cet article a
effectué la collecte et l'analyse des données des différentes
sources d'information.
Notre étude a intéressé tous les cas de cancer du
sein diagnostiqués avec preuve histologique ou à défaut
cytologique (2 cas) de malignité du 1er janvier 1994
au 31 décembre 1994. Ainsi tous les cas ayant eu leur biopsie ou
leur exérèse avec une première preuve histologique
ou cytologique avant ou après ces deux dates limites ont été
éliminés.
Nous avons pris comme sources d'information pour ce recensement :
- les données de tous les laboratoires d'anatomie et de cytologie
pathologiques aussi bien hospitaliers que privés existant en Tunisie
en tenant compte de la date du prélèvement ;
- le recueil des données cliniques et paracliniques des différents
services et consultations : de chirurgie, de gynécologie, de radiothérapie
et de chimiothérapie des hôpitaux et du secteur privé.
La consultation de ces données était confrontée et
guidée par celles des laboratoires d'anatomie et de cytologie pathologiques.
Nous avons éliminé :
- les malades non tunisiennes (5 cas) : 2 Algériennes, 2 Lybiennes
et 1 Suissesse ;
- les récidives des cancers mammaires diagnostiquées en
1994 et dont le primitif était révélé avant
1994 ;
- les malades ayant eu une première preuve histologique antérieure
à l'année étudiée ;
- les patientes porteuses de tumeurs bilatérales n'ont été
enregistrées qu'une seule fois.
Tous les dossiers étaient revus par deux médecins.
La relecture de la majorité des lames a permis de rectifier les
types histologiques qui n'étaient pas conformes à la classification
de l'OMS de 1981. La classification histopronostique adoptée est
celle de Scraff, Bloom et Richardson (SBR).
Toutes ces données étaient enregistrées sur une fiche
préétablie. Leur traitement informatique a permis entre
autres d'éliminer les doublons.
CONCLUSION
La fréquence du cancer du sein en Tunisie reste
encore faible comparativement à celle observée dans les
pays développés. La taille tumorale moyenne reste toujours
importante. Les cancers inflammatoires sont moins nombreux que dans les
séries antérieures. Cette entité longtemps considérée
comme une « particularité tunisienne » était surestimée
puisque les cancers classés en poussée évolutive
dans de nombreuses publications n'étaient en réalité
que des cancers localement évolués.
Par ailleurs, dans les pays qui ne disposent pas de registre de population,
des enquêtes ponctuelles de ce type (réalisées par
exemple dans le cadre des thèses de faculté) sont peu coûteuses
et permettent de donner des indicateurs réels de certaines pathologies
cancéreuses.
Remerciements
Nous remercions les médecins qui ont participé
à cette étude : K. Abdelmajid, S. Belhassen, A. Ben Attia,
M. Ben Ayed, Y. Ben Hamed, S. Ben Jilani, A. Ben Rejeb, A. Ben Youssef,
Ch. Bouzakoura, M. Cammoun, K. Dallagi, M. Essakly, R. Jlidi, N. Kamoun,
A. Khattech, A. Khodjet Elkhil, S. Korbi, M.K. Makni, N. Mourali, S. Mzabi,
L. Ouertani, M. Saguem, F. Sellami, F. Tabbane, M.M. Zitouna.
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