ARTICLE
Entité anatomoclinique rare décrite en
1948 [1], le syndrome de Stewart-Treves a été originellement
défini par la survenue d'un « lymphangiosarcome sur lymphdème
chronique après mammectomie pour cancer du sein, suivie ou non
d'une irradiation locorégionale ».
La controverse a persisté longtemps quant à sa nature histologique
exacte, certains auteurs [2, 3] privilégiant l'hypothèse
de métastases épithéliales cutanées du cancer
du sein traité, modifiées par l'environnement stromal démateux.
Certes, l'examen anatomopathologique peut parfois révéler
un aspect épithéloïde, mais la présence d'une
prolifération tumorale d'allure vasculaire associée à
une positivité antifacteur VIII signe l'origine angiosarcomateuse.
En outre, le syndrome de Stewart-Treves n'a pas seulement été
décrit dans le cadre restreint des lymphdèmes postmammectomie
[4-9]. En effet, depuis la publication princeps de 1948, la littérature
s'est enrichie de rares cas publiés de lymphangiosarcomes survenant
sur des lymphdèmes chroniques postradiques, sur des lymphdèmes
chroniques d'origine non tumorale [4], congénitaux [10-12], secondaires
à une filariose [13], à un traumatisme ou à des brûlures
[14].
L'observation rapportée ici, celle d'un lymphangiosarcome survenu
sur un lymphdème chronique post-traumatique, nous donne l'occasion
d'une mise au point épidémiologique, clinique, histologique
et thérapeutique sur cette complication rare.
Observation
Sans antécédents familiaux et personnels
notables en dehors d'un alcoolisme chronique, M. L. signale cependant
l'existence depuis l'enfance d'un lymphdème chronique du
membre supérieur gauche secondaire à une fracture traumatique
mal réduite. En août 1985, alors âgé de 52 ans,
il remarque l'apparition d'une tuméfaction indurée à
la face dorsale de sa main gauche, mesurant près de 2 cm de diamètre.
Il bénéficie alors, en septembre 1985, d'une exérèse
chirurgicale complète, quoique marginale, sans fermeture cutanée
en raison de l'importance de l'dème. L'examen anatomopathologique
de la lésion ne peut conclure avec précision, car bien qu'affirmant
le caractère hautement malin de la prolifération cellulaire,
il ne peut en préciser la nature. Deux mois plus tard, M. L. consulte
de nouveau pour une récidive locale sous forme de multiples nodules
cutanés violacés, justifiant une reprise chirurgicale large
associée à une greffe de peau. L'examen anatomopathologique
permet alors de porter le diagnostic de lymphangiosarcome assez bien différencié
de haut grade, en raison d'un marquage endothélial antifacteur
VIII fortement positif. En février 1986, soit 2 mois plus tard,
une nouvelle récidive multinodulaire apparaît, située
en périphérie de la greffe (figure
1) et restant confinée à la face dorsale de la main
gauche. Après confirmation cytologique, une chirurgie radicale
à type d'amputation du tiers moyen de l'avant-bras gauche est pratiquée.
Depuis cette date, les consultations régulières ultérieures
concluent à un état de rémission complète
jusqu'en octobre 1994, date du décès en raison d'une complication
aiguë secondaire à l'alcoolisme chronique.
Discussion
Fréquence
Le faible nombre d'observations (moins de 300) rapportées
dans la littérature depuis la description originelle de 1948 traduit
bien la rareté du syndrome de Stewart-Treves. De plus, la plupart
des publications font état d'observations isolées. En 1972,
Woodward [4] a publié une revue de la littérature concernant
186 cas de lymphangiosarcomes dont 162 postmammectomie collectés
dans la littérature depuis 1948 (n = 141) ou traités à
la Mayo Clinic (n = 21), et 24 survenus sur lymphdème chronique
non tumoral. L'étude de l'incidence des seconds cancers dans le
suivi du cancer du sein a permis de mieux préciser la fréquence
du syndrome de Stewart-Treves postmammectomie. Sur 7 620 patientes traitées
entre 1954 et 1983 pour un cancer du sein, l'équipe de l'institut
Gustave-Roussy [15] a rapporté à 10 ans seulement 2 cas
de syndrome de Stewart-Treves survenus tous deux après mastectomie
et radiothérapie, l'une des patientes n'ayant pas bénéficié
de curage ganglionnaire axillaire. Une étude similaire, menée
à partir du registre du Connecticut [16] et portant sur 41 109
patientes traitées pour un cancer du sein entre 1935 et 1982, a
retrouvé 23 sarcomes des tissus mous dont 8 cas de syndrome de
Stewart-Treves. Enfin, selon Schirgen et al. [17], 0,45 % des patientes
en vie 5 ans après une mammectomie pour cancer du sein développeraient
un lymphangiosarcome sur lymhdème chronique postmammectomie.
Clinique
Le syndrome de Stewart-Treves est caractérisé
cliniquement par la survenue, au niveau d'un membre lymphdémateux,
de lésions tumorales infiltrantes, nodulaires, volontiers multiples
et violacées, indolores, rarement ulcérées en dehors
de tout traumatisme. La série de Woodward et al. [4] consignant
162 cas de lymphangiosarcomes postmammectomie a permis de mieux préciser
leur histoire naturelle. L'apparition est habituellement tardive, en moyenne
10 ans et 3 mois après la mammectomie, avec des extrêmes
allant de 1 à 26 ans. Des données similaires ont été
recueillies dans la série plus limitée de Stewart et
al. en 1995 [18] portant sur 16 patientes, avec un délai médian
de survenue de 10 ans et 6 mois. L'âge médian de survenue
est voisin de 69 ans. Il est à noter que quelques rares cas (4/162)
ont été décrits en l'absence de tout lymphdème
clinique significatif. L'implication de l'irradiation mammaire adjuvante
reste à préciser dans la pathogénie du syndrome de
Stewart-Treves postmammectomie. Cependant, la pratique d'une irradiation
axillaire au décours d'un curage ganglionnaire axillaire est bien
connue pour majorer le risque de lymphdème post-thérapeutique,
par rapport à la chirurgie seule. Parmi les 21 patientes traitées
à la Mayo Clinic pour un syndrome de Stewart-Treves postmammectomie,
seules 2 n'avaient pas bénéficié d'irradiation adjuvante.
Ainsi, réduire l'incidence du syndrome de Stewart-Treves suppose
de mieux préciser les indications de la radiothérapie adjuvante
du cancer du sein. De plus, Woodward et al. [4] ont remarqué
l'association fréquente (9 à 19 %) à un troisième
cancer, plus fréquemment gynécologique. En effet, 4 des
21 patientes (19 %) traitées à la Mayo Clinic ont présenté
un troisième cancer localisé au niveau de l'ovaire, de l'endomètre,
du col utérin ou de l'estomac.
Le mérite de Woodward et al. [4] a été de
collecter aussi, dans la littérature médicale publiée
entre 1948 et 1972, 24 cas de lymphangiosarcomes sur lymphdème
chronique non tumoral. Le délai de latence semble plus long dans
ce cadre précis, la durée moyenne du lymphdème
précédant l'apparition du lymphangiosarcome étant
voisine de 20 ans [4].
En l'absence de toute thérapeutique spécifique, le pronostic
du syndrome de Stewart-Treves reste sombre, avec une survie médiane
de quelques mois. Son évolution spontanée est caractérisée
par une agressivité tumorale majeure responsable d'une extension
locorégionale par contiguïté vers la racine du membre
et la paroi thoracique, associée à une extension métastatique
dont le site priviliégié est, à l'instar de tout
sarcome des tissus mous, représenté par les poumons.
Autres complications tumorales
des lymphdèmes [19]
Le syndrome de Stewart-Treves constitue la complication
tumorale la plus fréquente des lymphdèmes chroniques
quelle que soit leur origine. D'autres pathologies tumorales peuvent cependant
se développer sur un lymphdème chronique, mimant ainsi
parfaitement l'aspect clinique du syndrome de Stewart-Treves. L'observation
d'un mélanome malin associé à des nodules en transit,
survenus sur un lymphdème 10 ans après une mammectomie
a été rapportée [20]. Plusieurs cas de lymphome malin
ont été décrits, apparus soit sur lymphdème
postmammectomie [21], soit sur lymphdème postradique survenu
au décours du traitement radiothérapique d'un cancer de
prostate [22]. Enfin, des métastases cutanées ont été
observées sur un lymphdème secondaire à une
rechute métastatique axillaire controlatérale d'un cancer
du sein [23]. Des sarcomes de Kaposi ont aussi été rapportés
[24].
La présentation clinique doit faire évoquer le diagnostic
de syndrome de Stewart-Treves, dont la confirmation ne pourra être
apportée que par l'analyse anatomopathologique.
Arguments anatomopathologiques
L'examen histologique au microscope optique [5] retrouve
habituellement, au sein d'un stroma démateux, une prolifération
tumorale d'architecture nodulaire, composée d'ébauches de
cavités d'allure vasculaire, constituées de cellules endothéliales
porteuses de nombreuses atypies cellulaires.
Rares sont les études ultrastructurales en microscopie électronique
[5, 6], dont la pratique en routine n'est pas habituelle. Elles permettent
l'observation des capillaires de taille variable, bordés d'une
couche de cellules endothéliales bien délimitée par
une membrane basale et cernés par des péricytes. Leur noyau,
volumineux à contours irréguliers, contient un ou plusieurs
larges nucléoles [5, 6]. La richesse cytoplasmique en organites
(réticulum endoplasmique, mitochondries, polyribosomes en rosette)
est habituelle [5, 6]. Cependant, l'abondance cytoplasmique en microfilaments
est variable, faible pour Pizzi et al. [5], réelle pour
Unruh et al. [6]. La nature vasculaire et conjonctive de ces tumeurs
est confirmée par l'immunohistochimie, en montrant l'affinité
endothéliale pour l'anticorps antifacteur VIII et la positivité
pour certains marqueurs des filaments intermédiaires (actine, vimentine),
comme dans notre observation. La négativité des marqueurs
de différenciation épithéliale (EMA, cytokératine)
permet enfin d'éliminer le diagnostic différentiel principal,
constitué par les métastases cutanées du cancer mammaire.
Aucun marqueur cytogénétique spécifique n'a jusqu'à
présent été rapporté dans le syndrome de Stewart-Treves,
à l'inverse de ceux observés dans certains sarcomes des
parties molles [25, 26]. Certaines anomalies chromosomiques ont été
cependant décrites [27] sous forme de délétions ou
translocations du chromosome 17, ou d'anomalies numériques à
type de monosomie 22, monosomie X ou trisomie 2. Les implications de ces
altérations chromosomiques dans la pathogénie du syndrome
de Stewart-Treves restent à préciser.
Traitement et pronostic
La rareté du syndrome de Stewart-Treves explique
l'absence de stratégie thérapeutique.
Dans les formes localisées, les places respectives de la chirurgie,
radicale ou non, de la radiothérapie locale ou de l'association
des deux ne sont pas précisément déterminées.
Le choix thérapeutique sera fonction principalement du pronostic
de la maladie tumorale mammaire sous-jacente et des souhaits de la patiente.
Même traité, le pronostic du syndrome de Stewart-Treves reste
redoutable : dans la revue de Woodward et al. [4], sur les 129
patientes porteuses d'un lymphangiosarcome sur lymphdème
postmammectomie dont on possède le suivi, seules 11 sont en vie
à 5 ans !
Certains facteurs pronostiques semblent cependant se dégager [4].
D'une part, la survie paraît influencée par la stratégie
thérapeutique appliquée. La chirurgie, surtout quand elle
est radicale, semble offrir une survie meilleure par rapport à
la radiothérapie exclusive. Sur les 11 patientes en vie à
5 ans de l'étude de Woodward et al. [4], 7 avaient bénéficié
d'une amputation, 2 d'une exérèse large et une d'une radiothérapie
exclusive. De plus, le risque de récidive locale paraît plus
élevé en l'absence de chirurgie radicale. D'autre part,
il semble que la précocité du diagnostic et de la prise
en charge thérapeutique conditionne une survie meilleure [4]. Parmi
les survivants à long terme de la Mayo Clinic, le délai
médian séparant l'apparition des lésions et l'amputation
est de 5,6 semaines (moyenne : 4-8). En revanche, ce délai médian
est allongé à 24 semaines pour les 9 patientes décédées
au décours de leur amputation. Enfin, il semble que la survie soit
meilleure en cas d'origine non tumorale du lymphdème chronique.
Woodward et al. [4] rapportent une survie médiane de 19
mois pour les 129 cas de lymphangiosarcomes postmammectomie (pour lesquels
l'équipe disposait du suivi), et de 34 mois pour les 21 cas de
lymphangiosarcomes sur lymphdème chronique non tumoral.
La chimiothérapie systémique sera réservée
aux formes localement avancées non opérables et aux formes
métastatiques, bien que son bénéfice thérapeutique
soit peu étudié. Peu de drogues cytotoxiques ont en effet
été évaluées, notamment ni les anthracyclines,
ni l'ifosfamide qui sont pourtant les drogues majeures dans les sarcomes
des tissus mous. L'observation d'une réponse partielle d'une durée
de 6 mois a été décrite par l'administration intramusculaire
de bléomycine [28].
Plus récemment, deux équipes japonaises [29, 30] ont rapporté
des résultats controversés d'immunothérapie active
par interleukine 2 (IL2) recombinante. Le premier cas [29] est celui d'une
femme de 76 ans ayant développé un angiosarcome sur lymphdème
chronique 11 ans après une mammectomie pratiquée pour cancer
du sein. Traitée par des injections locale et systémique
d'IL2 recombinante, la patiente vécut 16 mois. Elle avait cependant
bénéficié parallèlement d'une irradiation
locale. La deuxième observation [30] est celle d'une femme de 56
ans présentant une pleurésie métastatique d'un angiosarcome
postmammectomie. Des TIL (tumor infiltrating lymphocytes) pleuraux,
mis en culture en présence d'IL2 recombinante et stimulés
périodiquement par des anticorps anti-CD3, ont secondairement été
réinjectés par voie intrapleurale en association avec l'administration
systémique d'IL2 recombinante. Malheureusement, l'aggravation de
la dyspnée et de la pleurésie a entraîné le
décès de la patiente.
Paradoxalement, la place de l'interféron alpha n'a pas encore été
évaluée dans le traitement du syndrome de Stewart-Treves,
malgré son effet antiangiogène connu, suggéré
devant son efficacité observée dans le traitement de l'hémangiome
chez l'enfant [31] et celui du sarcome de Kaposi [32].
CONCLUSION
Complication tardive et rare des lymphdèmes
chroniques, le syndrome de Stewart-Treves ne doit pas être méconnu
en raison d'un pronostic redoutable ; une prise en charge diagnostique
et thérapeutique précoce peut faire espérer une survie
meilleure, au prix le plus souvent d'une chirurgie mutilante.
Sa rareté devrait inciter à déclarer chaque cas auprès
d'un registre national, voire européen, et à traiter les
patients qui en sont atteints dans le cadre d'essais thérapeutiques.
Dans les formes survenant sur lymphdème postmammectomie,
l'approche thérapeutique sera fonction du pronostic de la maladie
tumorale mammaire sous-jacente. Réduire son incidence suppose une
meilleure définition des indications du curage ganglionnaire axillaire
et de la radiothérapie axillaire adjuvante dans le cancer du sein,
sans remettre en cause leur place respective dans la stratégie
thérapeutique de ce cancer, en sachant que les techniques actuelles
tendent à limiter le risque de lymphdème post-thérapeutique.
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