ARTICLE
Le diagnostic des tumeurs primitives du rein rencontrées chez
le très jeune enfant, pendant les 6 premiers mois de la vie, peut
être délicat car à cet âge un large éventail
de diagnostics est possible. Le néphrome mésoblastique congénital
représente une éventualité favorable, d'excellent
pronostic après une exérèse complète. Le néphroblastome
bénéficie habituellement d'un bon pronostic, alors qu'à
l'opposé, la tumeur rhabdoïde du rein et l'exceptionnel sarcome
à cellules claires demeurent d'un pronostic très sombre
malgré tous les efforts thérapeutiques [1, 2]. Certaines
situations cliniques sont plus complexes et leur rattachement à
un groupe nosologique précis demeure discutable comme dans le cas
que nous rapportons ici.
Cas clinique
M.M. est un nourrisson de sexe féminin, né à terme
sans antécédent personnel et familial notable. L'échographie
du dernier trimestre et l'examen néonatal étaient normaux,
le développement staturo-pondéral et psychomoteur a été
parfait pendant les premiers mois de vie. À l'âge de 2 mois,
une masse abdominale du flanc gauche est découverte lors d'un examen
systématique. Une échographie abdominale montre alors l'existence
d'une tumeur du pôle inférieur du rein gauche, hétérogène,
hypoéchogène, non kystique, mesurant 50 x 40 x 35 mm, ainsi
qu'un petit nodule hypoéchogène du lobe hépatique
droit d'environ 5 mm de diamètre. Ces lésions sont confirmées
et précisées par une imagerie par résonance magnétique
et une scanographie (segments VI et VII).
Compte tenu de l'âge de l'enfant, l'hypothèse diagnostique
est celle d'une tumeur de Bolande, ce qui conduit à une exérèse
en première intention conformément aux indications du protocole
de la Société internationale d'oncologie pédiatrique
en cours (SIOP 1993). La laparotomie permet de réaliser une néphrectomie
totale gauche. L'exérèse est simple et macroscopiquement
complète.
À l'examen macroscopique de la tumeur rénale, on décrit
une masse blanche, ferme, nacrée, non encapsulée, présentant
avec le parenchyme rénal sain des limites peu nettes mais sans
infiltration du tissu adipeux périrénal.
L'étude histologique montre qu'il s'agit d'une prolifération
dense de cellules fusiformes, s'organisant en nappes, sous-tendues par
de fins tractus vasculaires, englobant quelques glomérules et quelques
tubules rénaux conservés (figure
1). Cette tumeur affleure la surface du rein et déborde
légèrement dans le tissu adipeux au niveau du hile. Ces
cellules présentent un noyau de taille variable, très irrégulier,
arrondi ou ovalaire, parfois clair, dont la chromatine est épaisse,
et un nucléole peut être visible. De rares mitoses sont observées.
Le cytoplasme est faiblement éosinophile, assez abondant, et ses
limites sont imprécises (figure
2).
La biopsie hépatique transcutanée sous contrôle
échographique montre une prolifération d'éléments
cellulaires dont la morphologie est strictement superposable. L'immunophénotype
de cette prolifération (positivité de l'antimuscle lisse,
de l'antidesmine et de l'antivimentine) est identique au niveau du rein
et du foie. Une tentative d'étude cytogénétique de
la tumeur a échoué.
Sur ces données, les diagnostics de tumeur de Wilms et de tumeur
de Bolande classique sont écartés. Dans la période
postopératoire, le bilan d'extension est complété
par une scanographie cérébrale et une scintigraphie osseuse
qui sont normales, tandis que se constitue progressivement un épanchement
pleural controlatéral à la tumeur confirmé par scanographie
(cytologie non spécifique) et que se précise l'existence
d'une myélofibrose suspectée sur une pancytopénie
et confirmée par deux biopsies ostéomédullaires.
Celles-ci permettent, dans une moelle globalement riche, de mettre en
évidence des foyers de myélofibrose (figure
3) et d'identifier quelques rares cellules pathologiques présentant
les mêmes caractéristiques morphologiques et immunologiques
que celles du processus primitif. Le diagnostic hésite alors entre
une tumeur de Bolande atypique et un sarcome à cellules claires
du rein.
Malgré ces incertitudes diagnostiques et devant le caractère
métastatique de la maladie (foie et moelle osseuse confirmés,
plèvre probable), une chimiothérapie a été
débutée avec des séquences associant de la vincristine
(1,5 mg/m2 à J1), de l'étoposide (150 mg/m2
de J1 à J3) et de l'ifosfamide (3 g/m2 de J1 à
J3). En raison du mauvais état hématologique basal et du
jeune âge, le traitement cytostatique a d'abord été
délivré à un tiers des doses théoriques et
associé à des facteurs de croissance médullaires,
puis, la tolérance hématologique étant satisfaisante,
les posologies ont pu être augmentées jusqu'à deux
tiers des doses. La tolérance rénale et urinaire de l'ifosfamide
a été parfaite sur les contrôles de routine. Après
la première séquence, on a observé une régression
objective en échographie et scanographie de la métastase
hépatique, puis sa disparition après la deuxième
séquence. Après 6 séquences de chimiothérapie,
l'enfant était en très bon état général.
Les examens de surveillance montraient l'absence d'anomalie rétropéritonéale
et hépatique mais la persistance, inchangée, des images
pleurales droites, et on notait une tendance à la diminution des
besoins transfusionnels en hématies et en plaquettes. De nouvelles
biopsies ostéomédullaires ont montré une diminution
de la myélofibrose et la persistance de quelques cellules pathologiques.
Une thoracoscopie a révélé que l'épanchement
pleural était associé à des lésions en coulées
sous-pleurales, mal limitées, dont l'analyse histologique a confirmé
la nature tumorale, strictement identique à celle connue dans les
autres sites (figure 4).
Dans cette situation, il a été décidé de
poursuivre l'effort thérapeutique en introduisant des séquences
associant du carboplatine (400 mg/m2 à J1) et de l'épirubicine
(100 mg/m2 à J1). Une éventuelle intensification
sous couvert de réinjection de cellules souches médullaires
sera éventuellement discutée après 2 séquences.
Discussion
La première question soulevée par cette observation est
celle du diagnostic exact de cette pathologie rénale. Les caractéristiques
morphologiques ayant permis d'écarter facilement un néphroblastome
et une tumeur rhabdoïde, la discussion diagnostique se centre sur
le néphrome mésoblastique et le sarcome à cellules
claires [3].
Le néphrome mésoblastique décrit initialement par
Bolande en 1967 a été défini par des caractères
cliniques, morphologiques et pronostiques [4, 5]. Sur le plan clinique,
cette tumeur congénitale est diagnostiquée essentiellement
pendant les premiers mois de la vie, exceptionnellement à l'âge
adulte [6], et se présente comme une tumeur rénale isolée.
Ses caractéristiques morphologiques permettent de la différencier
de la classique tumeur de Wilms par la présence majoritaire de
tissu fibroblastique et myofibroblastique, et l'absence de composant épithélial
malin. Le pronostic de cette tumeur est excellent après une simple
exérèse complète. La revue rétrospective des
séries de tumeur du rein de l'enfant enregistrées dans les
essais coopératifs nord-américain [7] et européen
[8] montre que le néphrome mésoblastique ainsi défini
représente environ 3 % des cas ainsi que l'excellent pronostic
avec notamment l'absence de récidive et de métastases. Il
s'agit donc d'une tumeur congénitale bénigne du rein dont
la reconnaissance et la prévalence chez le très jeune enfant,
ainsi que le bon pronostic après une simple exérèse
à cet âge, conduisent généralement à
préconiser une stratégie d'exérèse chirurgicale
première dans les tumeurs diagnostiquées avant l'âge
de 6 mois. Quelques cas de réponse de néphromes mésoblastiques
à des chimiothérapies préopératoires ont été
toutefois rapportés [9, 10].
Suite à cette description initiale, quelques auteurs ont rapporté,
dès 1973, des évolutions atypiques de tumeurs de Bolande,
avec la possibilité de récidives locales qui ont été
reliées généralement au caractère incomplet
de l'exérèse première [11-13]. Depuis 1981, 5 cas
ayant développé des métastases à distance
ont été publiés : il s'agit de métastases
pulmonaires [14, 15], cardiaques [16] et cérébrales [17,
18] qui ont toujours été découvertes secondairement
avec un intervalle par rapport au diagnostic variant de 2 à 7 mois.
Après mise en uvre secondaire d'un traitement associant selon
les cas chimiothérapie, radiothérapie et/ou chirurgie, le
pronostic a été fatal dans 3 cas (2 par maladie, 1 par complication
infectieuse) et favorable dans 2 cas avec un recul de 17 mois et 6 ans.
Ces évolutions particulières ont conduit à définir
un sous-groupe de néphromes mésoblastiques appelés
néphromes mésoblastiques atypiques [19]. L'architecture,
la morphologie cellulaire, la cellularité et l'index mitotique
élevés, la possible présence de nécrose et/ou
d'hémorragies, l'envahissement des tissus adjacents sont autant
d'éléments différentiels avec la forme classique,
mais la frontière entre ces deux formes est toujours discutée.
En outre, leur signification pronostique demeure incertaine [20-22].
Le sarcome à cellules claires du rein a été d'abord
identifié par Kidd [23] en 1970 comme étant une tumeur maligne
du rein devant être exclue du cadre nosologique des tumeurs de Wilms
en raison de son potentiel évolutif et de certaines particularités
morphologiques qui seront précisées 8 ans plus tard par
Marsden et al. [24]. Sur le plan clinique, cette tumeur est caractérisée
par son âge de découverte, le plus souvent vers 2-3 ans et
rarement avant 6 mois [2], un très fort potentiel évolutif
avec la présence habituelle de métastases osseuses, souvent
dès le diagnostic (plus de 60 %), et un mauvais pronostic vital.
Sur le plan histologique, il s'agit d'une prolifération homogène
de cellules uniformes polygonales dont le cytoplasme, prenant mal les
colorants, apparaît clair. Les nappes cellulaires s'organisent vaguement
autour de travées vasculaires et fibroblastiques. Il existe habituellement
des foyers nécrotiques et hémorragiques, et une infiltration
des tissus sains adjacents [25]. Plusieurs de ces caractéristiques
histologiques sont ainsi proches de celles décrites dans les néphromes
mésoblastiques atypiques [21, 26, 27] (tableau
I).
Dans notre observation, le diagnostic de néphrome mésoblastique
classique a été rapidement écarté en raison
notamment de l'hypercellularité et du caractère infiltrant.
Par contre, le débat sur le classement nosologique entre néphrome
mésoblastique atypique et sarcome à cellules claires n'a
pu être clos. En effet, aucun argument morphologique ne permet formellement
d'affirmer l'un ou l'autre de ces diagnostics, comme l'ont confirmé
les collègues experts qui ont bien voulu nous conseiller. La révision
soigneuse de tous les échantillons de matériel tumoral (rein,
foie, paroi thoracique et moelle osseuse) permet de confirmer l'unicité
du processus pathologique et d'affirmer qu'il s'agit donc bien de localisations
métastatiques secondaires à une tumeur primitive du rein.
Ces métastases présentent plusieurs caractères
originaux par leur chronologie, leur situation et leur présentation.
En effet, à notre connaissance, la découverte de métastases
au moment du diagnostic n'a jamais été décrite dans
la littérature pour un néphrome mésoblastique atypique
et, de façon plus générale, elle n'est pas habituelle
dans les tumeurs du rein à cet âge. Certaines localisations
de ces métastases sont inhabituelles, tant pour un sarcome à
cellules claires que pour un néphrome mésoblastique atypique.
L'atteinte des tissus mous sous-pleuraux de la paroi thoracique, que nous
avons formellement documentée dans un second temps, existait à
l'évidence dès le diagnostic comme en témoigne la
persistance sans changement de l'aspect radiologique. Il ne peut pas s'agir
d'une extension par contiguïté à partir soit de la
tumeur rénale qui était controlatérale, soit des
lésions hépatiques qui étaient centrales, et la pathogénie
de cette métastase demeure obscure. Par ailleurs, l'atteinte métastatique
osseuse s'est manifestée essentiellement par une myélofibrose
hétérogène dont l'origine tumorale a été
retenue sur l'identification de quelques rares cellules pathologiques
qui ont des caractéristiques strictement identiques à celles
des autres localisations, et sur l'absence d'autre cause connue à
cet âge de la vie.
Une autre question d'importance est l'appréciation du risque
vital chez ces malades qui conditionne directement la stratégie
thérapeutique. Si l'on se réfère au cadre des néphromes
mésoblastiques atypiques, l'absence de signification pronostique
clairement reconnue pour les différents critères cliniques
(valeur péjorative d'une exérèse incomplète
et/ou d'un âge supérieur à 3 mois [28]), macroscopiques,
histologiques, immunohistochimiques et cytogénétiques ne
permet pas en fait aujourd'hui de pouvoir apprécier a priori
le risque évolutif individuel. Les sarcomes à cellules claires,
pour leur part, sont connus pour nécessiter la mise en uvre
d'une chimiothérapie agressive [29]. Pour notre malade, c'est l'argument
d'agressivité clinique objective que représentait le caractère
multimétastatique d'emblée qui nous a fait redouter une
évolution défavorable et nous a conduit à instaurer
un traitement complémentaire après la néphrectomie.
Il faut toutefois noter qu'en raison de la difficulté du diagnostic,
ce traitement complémentaire n'a été débuté
que 3 mois après l'exérèse rénale, sans qu'aucune
évolution clinique ou radiologique ne soit observée, et
sans aggravation de l'aplasie médullaire secondaire.
Le seul traitement complémentaire pouvant être envisagé
était une chimiothérapie en raison de l'âge de ce
nourrisson, interdisant toute irradiation, et de la diffusion des lésions
secondaires. La susceptibilité des tissus sains du très
jeune enfant aux agressions des cytostatiques se traduit notamment à
court terme par une tolérance médullaire limitée
et par un risque majoré de séquelles à long terme.
Le choix des médicaments et leurs posologies doivent donc intégrer
ces paramètres. Les cytostatiques connus pour présenter
un intérêt dans les sarcomes à cellules claires sont
la dactinomycine, la vincristine, la doxorubicine, l'ifosfamide et l'étoposide
[29, 30]. Le cyclophosphamide ne semble pas être contributif, du
moins quand il n'est pas utilisé à des doses unitaires élevées
[31]. Nous avons retenu une combinaison vincristine-étoposide-ifosfamide
dans le souci d'éviter les toxicités de la doxorubicine
et de la dactinomycine qui nous semblaient pouvoir présenter des
risques trop élevés dans ce contexte d'âge et de myélofibrose.
Ce traitement a été bien toléré sur le plan
général et hématologique, avec une tendance sensible
à la diminution des besoins transfusionnels érythrocytaires
et plaquettaires, malgré l'augmentation progressive des posologies.
L'efficacité est difficile à apprécier car apparemment
dissociée : nous avons, en effet, observé après la
première séquence une régression objective en échographie
et scanographie de la métastase hépatique, puis sa disparition
après la deuxième séquence. La présence de
quelques rares cellules anormales dans la moelle osseuse est demeurée
inchangée après les 6 séquences, alors que la myélofibrose
induite a sensiblement régressé, ce que confirme l'amélioration
de l'état hématologique périphérique. Enfin,
la lésion métastatique sous-pleurale, dont le caractère
spécifique n'a été affirmé qu'en fin de traitement,
est restée inchangée depuis le début du traitement
sur les examens radiologiques successifs. On peut donc considérer
qu'il y a eu une régression partielle concomitante à la
chimiothérapie, sans que l'on puisse formellement établir
un lien de causalité en raison de la période d'observation
préchimiothérapique de 3 mois pendant laquelle aucune progression
tumorale n'a été décelée.
Il nous semble prudent de réaliser un bilan d'extension métastatique
devant tout néphrome mésoblastique atypique comme devant
tout sarcome à cellules claires du rein, de façon à
identifier des lésions existantes dès le diagnostic, dont
certaines peuvent être latentes ou de localisation inhabituelle
comme dans notre observation.
Remerciements
Les auteurs remercient le Dr Beckwith (NWTS Pathology Center) et le
Dr Sandstedt (comité des pathologistes des essais SIOP) pour leur
relecture du matériel histologique.
Post scriptum
Après la soumission de cet article, l'évolution a été
la suivante : les deuxièmes séquences carboplatine-épirubicine
n'ont pas obtenu d'effet objectif ; une troisième ligne de chimiothérapie
par des séquences IVA associant de la vincristine (1,5 mg/m2
à J1), de l'ifosfamide (3 g/m2 à J1 à
J3) et de la dactinomycine (1 mg/m2 à J1) a été
tentée avec succès : après 4 séquences IVA,
normalisation de la numération plaquettaire, très nette
amélioration des images thoraciques, absence macroscopique et microscopique
de résidu tumoral lors d'une thoracoscopie de contrôle. L'enfant
est ainsi pour la première fois en rémission complète
13 mois après la néphrectomie et 10 mois après le
début de la chimiothérapie.
CONCLUSION Cette
observation nous semble illustrer les limites actuelles de nos connaissances
sur l'histoire naturelle des tumeurs du rein du jeune enfant, avec parfois
une difficulté à distinguer le bénin du malin et à
apprécier leur potentiel évolutif. En conséquence,
la nosologie est encore incertaine et la prudence s'impose dans les choix
thérapeutiques. La mise en commun de ces cas constitue certainement
l'un des moyens de progresser dans ces domaines. REFERENCES
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