ARTICLE
Bien que le coût des médicaments soit souvent le
premier élément qui vienne à l'esprit pour expliquer
la croissance des dépenses de santé, il ne représente
qu'une part très minoritaire de la dépense de soins globale,
environ 13 %. Les médecins n'en sont pas moins confrontés
à des choix [1] à la fois médicaux et économiques,
notamment lorsque plusieurs attitudes thérapeutiques de coûts
différents apparaissent dotées d'une efficacité identique
en termes de survie, mais divergente en termes de qualité de vie.
Or, l'évaluation économique d'un choix thérapeutique
est loin d'être immédiate et ne saurait se limiter au coût
d'acquisition des traitements. Elle ne peut se passer de la mise en uvre
de techniques spécialisées [2-4], de plus en plus précises
et sophistiquées, qui ont fait de la médico-économie
une discipline à part entière. Loin de conduire à
une restriction des soins, l'analyse médico-économique vise
avant tout à tirer le meilleur parti possible des ressources disponibles.
En matière médico-économique, les études
réalisées dans le cancer du sein portent essentiellement
sur l'évaluation du rapport coût/efficacité des traitements
adjuvants et des traitements de la première phase métastatique.
En effet, dans ces situations, on dispose d'une grande quantité
d'études randomisées et prospectives de phase III qui facilitent
la comparaison des coûts et des résultats thérapeutiques.
La situation est très différente pour le traitement en phase
métastatique de 2e ligne. Les données de la littérature
résultent presque exclusivement d'études de phase II, le
plus souvent non randomisées, portant sur des populations de patientes
non strictement comparables pour différents critères éventuellement
majeurs, et notamment pour le degré de résistance ou d'exposition
préalable aux anthracyclines.
Il est peu vraisemblable que l'on dispose, dans un avenir proche, d'études
randomisées de phase III en monothérapie, dans cette situation
de 2e ligne. Une comparaison de type économique répond
pourtant à une demande immédiate et parfaitement justifiée
de la part des cliniciens, notamment en un temps où l'on voit apparaître
sur le marché des médicaments innovants et efficaces, mais
qualifiés de coûteux, tels que les agents de la classe des
taxoïdes, le docétaxel et le paclitaxel.
Pour apporter au clinicien les éléments lui permettant
d'orienter son choix, nous avons choisi de comparer sous l'angle médico-économique
3 attitudes thérapeutiques dans le cancer du sein en 2e
phase métastatique. La première a été choisie
comme comparateur, car elle est apparue comme la plus communément
adoptée en France au début de l'étude : elle consiste
en l'administration hebdomadaire de vinorelbine en monothérapie
à la dose de 30 mg/m2. La deuxième comporte l'administration
toutes les 3 semaines de docétaxel à la dose officiellement
recommandée, à savoir 100 mg/m2 en perfusion
de 1 h. La troisième possibilité thérapeutique évaluée
consiste à administrer du paclitaxel à la dose de 175 mg/m2
en perfusion de 3 h, également toutes les 3 semaines. Dans le premier
cas, la chimiothérapie est administrée jusqu'à progression.
Dans le deuxième et le troisième cas, nous avons considéré
pour l'étude que le nombre de cures administrées était
de 6, sous réserve d'une interruption du traitement en cas d'échec
ou de progression. L'étude a pour objectif d'évaluer ces
3 options thérapeutiques : docétaxel contre paclitaxel contre
vinorelbine, dans l'indication retenue.
Notre travail a comporté plusieurs étapes : estimation
de l'efficacité et de la toxicité des 3 attitudes thérapeutiques
sélectionnées ; mesure des bénéfices escomptés
pour les patientes sur un plan quantitatif (survie sans progression) et
qualitatif (qualité de vie) ; estimation quantitatives des ressources
consommées appliquées dans le traitement du cancer du sein
en 2e phase métastatique, depuis le traitement de 2e
ligne jusqu'au décès, et des coûts correspondants
; calcul des coûts associés à chacune des attitudes
thérapeutiques possibles ; analyse coût/efficacité
et coût/utilité.
Résultats
Estimation de l'utilité : espérance
de vie sans progression ajustée par la qualité de vie
Les coefficients de qualité de vie associés aux différents
états de santé définis pour la construction du modèle
de Markov et soumis à l'appréciation des infirmières
interrogées varient entre 0,25 (soins terminaux) et 0,86 (état
avant le début de la chimiothérapie) (tableau
I). On note le coefficient élevé associé
à l'état de réponse confirmée (0,81) et, inversement,
la faible appréciation de qualité de vie associée
à l'état de progression (0,65), surtout lorsqu'elle est
précoce (0,52). Les toxicités cumulatives sont mieux acceptées
en cas de réponse qu'en cas d'échec thérapeutique.
Pour le calcul de l'espérance d'utilité, les états
de santé ont été distingués en temps sans
symptôme et sans toxicité (TWiST) [5], en temps passé
avec des toxicités aiguës ou cumulatives (TOX) et en temps
passé en rechute ou progression (REL).
Le modèle permet de calculer facilement le laps de temps passé
dans ces différents états. Le nombre de périodes
de 21 jours sans progression s'élève respectivement à
8,22, 6,91 et 4,7 dans le cas du docétaxel, du paclitaxel et de
la vinorelbine, soit 173 jours pour le docétaxel, 145 jours pour
le paclitaxel, 99 jours pour la vinorelbine.
Le bénéfice en faveur du docétaxel est de 74 jours
par rapport à la vinorelbine et de 28 jours par rapport au paclitaxel.
L'ajustement en fonction de la qualité de vie fait apparaître
un gain de 57 jours par rapport à la vinorelbine et de 22 jours
sans progression et sans inconfort au bénéfice du docétaxel
par rapport au paclitaxel.
Mesure des coûts par intervention thérapeutique
dans la cohorte
* Coût du traitement (en francs 1993)
Parmi les 153 dossiers analysés, 146 concernent des patientes
évaluables pour les réponses et ont permis le calcul des
coûts standard de traitement en francs 1993. La durée moyenne
d'observation a été de 114,87 jours. Sur les 1 179 hospitalisations
recensées pour ces patientes, 1 044 (88,6 %) ont été
réalisées en hôpital de jour et 135 en hospitalisation
complète. En pondérant le coût des hospitalisations
de jours (GHM 681 = 2 684 FF) et des hospitalisations conventionnelles
(GHM 593 = 14 656 FF) par leur fréquence dans la cohorte respectivement
égale à 1 044 et 135 contacts, on obtient un coût
moyen pondéré ou coût de chimiothérapie standard
de 5 986 FF (tableau II).
Lorsque le docétaxel ou le paclitaxel est utilisé à
la place de la chimiothérapie standard, il est administré
entièrement en ambulatoire, ce qui réduit le coût
des séances de traitement à 2 684 FF (GHM 681), soit une
économie de 3 302 FF. Toutefois, il faut tenir compte du surcoût
d'acquisition du docétaxel ou du paclitaxel par rapport au traitement
conventionnel, soit 7 213 FF.
Au total, en supposant égaux les autres coûts dans les
2 options thérapeutiques, le coût du traitement standard
s'élève à 7 318 FF contre 11 229 FF pour le docétaxel
ou le paclitaxel (total (1 + 2) du tableau
II), soit un surcoût de 3 911 FF par cycle.
* Coût des bilans de surveillance chez
des malades en réponse
Le coût du traitement de surveillance chez les patientes répondeuses
ou stables, suivies depuis l'arrêt du traitement de 2e
ligne jusqu'à la reprise d'un traitement de 3e ligne,
a été calculé à partir d'un échantillon
de 20 dossiers tirés au hasard dans la cohorte précédente.
Durant cette période, le coût total des dépenses hospitalières
s'élève à 745 700 FF et celui des dépenses
ambulatoires à 31 700 FF, la moitié de cette somme étant
imputable à des consultations spécialisées ; 107
300 FF ont été consacrés au transport des malades.
Le coût total s'élève à 884 700 FF, soit, en
tenant compte d'une durée moyenne d'observation de 220 jours, à
4 225 FF par patiente et par unité de temps de 21 jours.
* Coût des toxicités
Dans la cohorte considérée, 93 patientes ont eu des toxicités
mineures liées au traitement, pendant une période de suivi
de 113 jours : parmi ces toxicités, 237 d'entre elles ont été
prises en charge en ambulatoire et 144 ont imposé un report des
séances de chimiothérapie (GHM 816). Le coût de l'ensemble
des soins pour toxicité atteint 528 616 FF, soit 1 059 FF par patiente
et par unité de temps de 21 jours avec toxicité. L'importance
des frais engagés au titre de toxicités qualifiées
de mineures s'explique en grande partie par le report des cures et les
déplacements supplémentaires qu'il implique.
Les épisodes de neutropénie fébrile n'ayant pas
imposé d'hospitalisation représentent 17 dossiers et une
période de suivi de 180 jours. Le coût total est de 47 421
FF, soit 313 FF par patiente et unité de temps de 21 jours.
Le nombre des épisodes de neutropénie fébrile avec
infection nécessitant une hospitalisation est faible (7 cas pour
une période de suivi de 48 jours) mais le coût s'élève
à 227 402 FF, soit 14 171 FF par patiente et par période
de 21 jours.
Pour les toxicités digestives (3 patientes et 64 jours de suivi),
on obtient un coût moyen par patiente et par cycle de 9 250 FF.
Il s'agit surtout d'épisodes sub-occlusifs.
Le coût des toxicités spécifiques aiguës ou
cumulatives d'autre nature, liées à l'utilisation des taxoïdes
(toxicité cutanée et dèmes pour le docétaxel,
arthralgies-myalgies et neuropathie pour le paclitaxel), a été
considéré comme négligeable dans la mesure où
elles n'imposent pas d'hospitalisation.
* Coût de la maladie métastatique
Le coût de la prise en charge des manifestations liées
à la maladie se modifie en fonction de la réponse au traitement.
L'hypothèse d'un coût des complications liées à
la maladie moins élevé chez les patientes en réponse
est bien vérifiée dans notre cohorte de 153 patientes, observées
sur une durée de 126 jours. On dénombre au cours de cette
période 93 patientes en progression, 16 en phase de réponse
au traitement et 33 en phase de stabilisation. Alors que le coût
de la prise en charge des répondeuses est négligeable (61
FF par patiente et par période de 21 jours), il atteint 199 FF
par cycle en cas de stabilisation et s'élève à 932
FF par cycle lorsque la maladie reprend sa progression.
Calcul de l'espérance de coût en
fonction de l'attitude thérapeutique adoptée
Le coût médical total est égal à la somme
des coûts de prise en charge propres à chaque état
traversé, multipliée par la probabilité d'avoir à
y faire face. Sa valeur reflète l'ensemble des dépenses
engagées entre le début de la chimiothérapie de 2e
ligne et le décès.
Après ajustement des différents forfaits établis
dans la cohorte en fonction du prix d'acquisition des produits, l'espérance
de coût entre le début du traitement et le décès
s'élève à 250 400 FF pour le docétaxel, à
251 100 FF pour le paclitaxel et à 257 200 FF pour la vinorelbine
(tableau III).
On remarque que l'utilisation de docétaxel entraîne, par
rapport à la vinorelbine et au paclitaxel, un coût supplémentaire
de traitement et de surveillance (ligne (1) du tableau
III) qui s'élève à 34 400 FF par rapport
à la vinorelbine et à 7 700 FF par rapport au paclitaxel.
La différence, qui peut sembler importante, notamment par rapport
au paclitaxel, dont les coûts d'acquisition ont été
posés comme identiques, reflète le succès thérapeutique
du docétaxel : le nombre de patientes en réponse restant
sous traitement par docétaxel est plus élevé.
Sous docétaxel, le coût des toxicités (ligne (2)
du tableau III) est moins
élevé qu'avec la vinorelbine, ce qui s'explique essentiellement
par le rythme d'administration hebdomadaire de la vinorelbine qui est
à l'origine de fréquents reports de traitement. En revanche,
par rapport au paclitaxel, le coût des effets indésirables
est plus élevé avec le docétaxel.
Ces surcoûts apparaissent compensés par les économies
que l'usage du docétaxel permet de dégager en retardant
l'apparition de situations d'échec et de leur lot de complications
(ligne (3) du tableau III).
Avec un taux de réponse plus élevé que celui de
ses comparateurs et une durée de réponse au moins égale,
le docétaxel réduit globalement le temps passé en
progression, ce qui permet de diminuer le coût des traitements de
sauvetage adoptés en 3e, voire en 4e ligne.
De ce fait, le coût des complications liées à la
progression du cancer se trouve diminué ( 39 200 FF par rapport
à la vinorelbine, 9 900 FF par rapport au paclitaxel).
Au total, les frais supplémentaires associés à
l'usage du docétaxel (coût de traitement et de suivi, coût
des complications liées au traitement) sont inférieurs au
montant des économies qu'il contribue à dégager vis-à-vis
de ses comparateurs.
Le coût différentiel net du docétaxel est négatif
: son utilisation permet d'économiser environ 6 800 FF par rapport
aux dépenses qu'engendre l'emploi de la vinorelbine, et 700 FF
par rapport au montant des dépenses engendrées par l'utilisation
de paclitaxel.
Rapports coût/efficacité et coût/utilité
Soulignant le rapport des différences entre les valeurs absolues
des coûts et des efficacités (tableau
IV), le rapport coût/ efficacité différentiel
fait apparaître au dénominateur un bénéfice
de 57 jours sans progression et sans inconfort sous docétaxel comparé
à la vinorelbine, et de 22 jours comparé au paclitaxel.
Au numérateur, on observe une économie de 6 800 FF par rapport
aux dépenses engagées sous vinorelbine et de 700 FF pour
le paclitaxel. Les traitements par paclitaxel ou par vinorelbine apparaissent,
à travers cette étude, avoir une efficacité moindre
pour un coût supérieur. Le meilleur rapport coût/utilité
différentiel est en faveur du docétaxel.
Analyse de sensibilité
Aucune étude médico-économique ne peut se passer
d'une analyse de sensibilité, c'est-à-dire d'un examen des
résultats obtenus lorsque l'on fait varier les hypothèses
de départ. L'analyse de sensibilité est particulièrement
importante dans une étude comme la nôtre, qui comporte par
définition un certain nombre d'hypothèses encore entachées
d'incertitude.
Que deviennent les résultats si les performances annoncées
dans les études de phase II ne sont pas entièrement confirmées
? Pour le savoir, nous avons fait varier un certain nombre de paramètres
en fixant comme limite aux variations les valeurs extrêmes des résultats
observés dans les essais utilisés (tableau
V).
La stratégie docétaxel reste une stratégie dominante
vis-à-vis de la vinorelbine, qui coûte plus cher et est moins
efficace, lorsque l'on choisit pour le docétaxel non plus la moyenne
des résultats publiés, mais les valeurs les plus défavorables
observées en phase II pour le délai jusqu'à progression,
la durée médiane de réponse et le taux de réponse
(tableau V).
Même si l'on intègre dans l'analyse les hypothèses
très optimistes formulées par certains auteurs sur les résultats
qui peuvent être obtenus par la vinorelbine : taux de réponse
de 28 %, temps jusqu'à progression de 16 semaines et durée
médiane de réponse de 28 semaines, les conclusions initiales
du modèle ne sont pas modifiées. La stratégie vinorelbine
est toujours une stratégie dominée. Le seul résultat
positif pour la vinorelbine est la diminution de son coût de revient,
qui baisse à concurrence de 5 400 FF. L'avantage relatif que présente
le docétaxel par rapport à la vinorelbine diminue, en passant
de 57 jours à 38 jours sans progression et sans inconfort.
Si on réalise la même opération pour la comparaison
par rapport au paclitaxel, on note que la stratégie docétaxel
perd sa position dominante dans 3 situations sur les 9 envisagées
(tableau V).
Si l'on suppose que le délai jusqu'à progression réelle
se situe au niveau le plus faible enregistré jusqu'à présent
dans les essais de phase II, à savoir 17 semaines dans l'essai
de Valero et al. [6], on aboutit à un coût de docétaxel
de 6 000 FF plus élevé que celui du paclitaxel. Mais cette
stratégie offre à la patiente 8 jours supplémentaires
sans progression et sans inconfort, soit un coût de 750 FF par jour
gagné. De la même façon, si l'on retient comme durée
médiane de réponse pour le docétaxel celle observée
dans les essais de Valero et al. [6] et de Ravdin et al.
[7] (27 semaines), la stratégie docétaxel perd sa position
dominante par rapport au paclitaxel. Elle reste plus efficace (19 jours
de survie ajustés sans progression), mais cesse d'être moins
chère (+ 400 FF).
De même, si l'on suppose pour le paclitaxel une durée médiane
de réponse de 35 semaines qui n'est autre que le chiffre
récemment publié, postérieurement à la réalisation
de ce travail , le docétaxel reste plus efficace 13
jours sans progression ajustés sur la qualité de vie
à un coût supplémentaire de 123 FF par jour.
Toutes les autres hypothèses concernant l'efficacité conservent
au docétaxel sa position dominante.
Inversement, dans l'éventualité où les performances
réelles du docétaxel seraient supérieures à
celles que nous avons prises pour hypothèse centrale, par exemple
si la durée médiane de réponse atteignait celle observée
dans l'essai de Ten Bockkel Huinink et al. [8] (38 semaines), alors
les écarts entre le docétaxel et le paclitaxel se creuseraient
au contraire au bénéfice du premier, avec 8 500 FF d'économies
supplémentaires, pour 54 jours additionnels sans progression et
sans inconfort.
Au total, l'analyse de sensibilité confère une bonne robustesse
aux résultats obtenus dans la comparaison au paclitaxel. Si une
inversion du classement des stratégies n'est pas écartée,
le surcoût par unité additionnelle d'efficacité reste
dans des limites acceptables.
Discussion
Au stade actuel de développement des produits que nous avons
étudiés, les données cliniques disponibles proviennent
exclusivement d'études de phase II. Les essais fournissant des
données d'efficacité en 2e ligne métastatique
sont peu nombreux. Les modalités d'administration adoptées
sont diverses et les échantillons étudiés, d'effectifs
souvent petits, ne sont parfois qu'incomplètement décrits
sur le plan épidémiologique.
Toutefois, il apparaît peu réaliste d'espérer que
des études de grande envergure comparant directement les 3 médicaments
en monothérapie soient mises en place.
Selon toute vraisemblance, les travaux cliniques à venir consisteront
plutôt, comme il est habituel en cancérologie, à tenter
d'améliorer les résultats acquis par l'association de plusieurs
agents.
En l'absence d'étude comparative randomisée, l'analyse
des performances et des coûts comparés du docétaxel,
du paclitaxel et de la vinorelbine a été réalisée
de façon indirecte, par élaboration d'un modèle largement
validé pour les analyses médico-économiques. Pour
obtenir les paramètres nécessaires à la construction
du modèle, nous avons synthétisé les données
cliniques et économiques obtenues de sources diverses : résultats
d'études de phase II, avis des experts et enquête de terrain
pour définir la nature et les propriétés des traitements
de référence ; étude rétrospective sur dossiers
pour déterminer la consommation de ressources relative aux différents
événements cliniques ; préférence des porte-parole
des patients pour l'estimation de la qualité de vie.
Ces différents éléments aboutissent à une
prise en compte globale des conséquences de la maladie et de chacun
des traitements, et permettent d'éclairer le processus de décision.
En 2e ligne métastatique, une chimiothérapie
est généralement considérée comme efficace
lorsqu'elle apporte une réponse ou une stabilisation, et retarde
la progression de la maladie. Dans l'état actuel des connaissances,
la démonstration d'un lien entre taux de réponse et survie
n'a pas été faite. Nous avons donc introduit dans le modèle
une survie identique pour chacune des 3 chimiothérapies. En conséquence,
l'événement cible retenu pour l'évaluation est la
durée de survie sans progression. Le modèle permet également
de tenir compte de la qualité de vie des patients et de considérer
le coût de la prise en charge de la pathologie depuis le début
du traitement jusqu'au décès. Pour être acceptable,
la modélisation doit faire appel à des agents de référence
reconnus et à des données incontestables recueillies dans
des conditions optimales de qualité.
Choix du comparateur
Dans notre étude, les agents et les pratiques thérapeutiques
de référence ont été sélectionnés
par 2 voies : par la consultation d'un panel d'experts et par une enquête
de terrain représentative de la pratique oncologique dans les institutions
privées et publiques françaises prenant en charge le cancer
du sein en 2e ligne métastatique.
Les opinions des experts sont bien corrélées à
la pratique relevée. La vinorelbine seule est apparue au moment
de l'étude comme la drogue la plus largement utilisée en
France dans la situation clinique de 2e poussée métastatique.
C'est la raison pour laquelle nous l'avons choisie comme comparateur.
Toutefois, en France comme dans d'autres pays, les taxoïdes se développent
comme des alternatives thérapeutiques prometteuses et leur indication
est officiellement reconnue dans le traitement de 2e ligne
métastatique du cancer du sein, justifiant leur comparaison médico-économique
au médicament de référence.
Extraction des données cliniques
Les fréquences des événements cliniques relatives
à chacune des stratégies thérapeutiques comparées
sont extraites de 2 fichiers majeurs ayant permis l'enregistrement des
molécules aux États-Unis et en France (docétaxel
et paclitaxel) et d'une série clinique publiée (vinorelbine).
La question de la comparabilité des populations étudiées
est cruciale pour la validité de notre analyse. Or, il est clair
que la population des études utilisées pour le paclitaxel
et la vinorelbine se trouve dans une situation thérapeutique moins
défavorable que celle de l'étude docétaxel.
Par rapport au paclitaxel, d'une part, le nombre de patientes traitées
en 1re ligne métastatique était de 10 % seulement
avec le docétaxel contre 27 % ; d'autre part, le pourcentage de
patientes en situation de résistance aux anthracyclines était
de 75 % avec le docétaxel contre 20 % pour le paclitaxel.
La définition de la résistance aux anthracyclines était
plus stricte dans les essais docétaxel, avec inclusion de patientes
ayant progressé « sous » traitement anthracyclines. Enfin,
les critères de sélection des cibles pour l'évaluation
de la réponse étaient plus stricts dans l'étude «
poolée » docétaxel que dans l'étude BMSTSG [9]
: dans l'étude docétaxel, en effet, les patientes devaient
avoir des lésions mesurables en 2 dimensions, et les réponses
objectives devaient être confirmées par un panel d'experts
indépendants. Nous avons cependant estimé que l'essai BMSTSG
[9], par le grand nombre de patientes incluses, était de nature
à nous fournir les données les plus fiables et les plus
complètes. Dans la mesure où le déséquilibre
constaté entre les populations étudiées vient en
défaveur du docétaxel, les conclusions tirées du
modèle ne peuvent s'en trouver que renforcées. Concernant
la vinorelbine, si la série Degardin et al. [10] est constituée
exclusivement de patientes qui progressent après traitement de
1re ligne sous anthracyclines, l'existence d'un intervalle
libre médian de 6 mois, avec un range de 1 à 40 mois,
montre qu'une proportion significative des malades de cette étude
a été sensible au traitement sous anthracyclines.
Les valeurs que nous avons retenues pour les données d'efficacité
et de toxicité des 3 choix thérapeutiques étaient
les données matériellement disponibles au moment de la mise
en uvre de ce travail. Elles méritent discussion pour le
paclitaxel, compte tenu de la différence entre les résultats
intermédiaires et les résultats définitifs de l'étude
BMSTSG [9]. Les résultats publiés récemment par Nabholtz
et al. [11] donnent pour la durée médiane de réponse
une valeur de 35 semaines, au lieu des 28 annoncées lors de l'analyse
intermédiaire, alors que les autres paramètres d'efficacité
(taux de réponse et survie sans progression) sont restés
inchangés par rapport aux données intermédiaires.
Nous avons comparé cette médiane aux données des
autres études réalisées dans des populations comparables.
Avec le paclitaxel à doses « maximales » (250 mg/m2
en perfusion de 24 h en association à un facteur de croissance),
Seidman et al. [12] obtiennent le meilleur taux de réponse
publié (33 %) sans que sa durée médiane dépasse
26 semaines. Les mêmes auteurs [13], avec un schéma identique
à celui de Nabholtz et al. [11], font état dans une
petite série d'une durée médiane de réponse
de 17 semaines.
Dans ces conditions, la valeur de 35 semaines apparaît plutôt
comme la limite supérieure et non la valeur centrale de l'intervalle
de confiance.
Appréciation de la qualité de vie
L'appréciation subjective de la qualité de vie des malades
selon leur état de santé a été confiée
aux infirmières. Trois raisons sont à l'origine de ce choix
: (1) le contexte culturel européen est très différent
de celui des États-Unis. La relation médecin/malade est
encore très asymétrique, le médecin cherche à
protéger ses patients et ne les confronte jamais à des dilemmes
thérapeutiques angoissants. En conséquence, nous avons pensé
qu'il était impossible de jouer le standard gamble avec
des malades très fatiguées en évoquant l'éventualité
d'une survie sans séquelles ou la probabilité d'un décès.
Notons, par ailleurs, que jusqu'à présent en France une
seule étude [14] a utilisé cette technique, et il paraissait
prématuré de la mettre directement en uvre sur les
malades ; (2) de tous les professionnels de santé, les infirmières
nous ont semblé être les plus proches des malades, elles
s'intéressent autant aux répercussions du cancer sur la
qualité de vie de celles-ci qu'à ses conséquences
cliniques ; (3) leur expérience professionnelle leur permet d'avoir
une opinion éclairée sur l'ensemble des états de
santé qu'un malade cancéreux est susceptible de traverser.
Le patient, quant à lui, ne connaît qu'un seul état
de santé à la fois. La validité des informations
colligées en matière de qualité de vie par toute
personne agissant au nom et à la place du malade est discutable
[15]. En général, les personnes qui sont choisies comme
porte-parole des patients donnent des informations exactes sur les altérations
observables de la qualité de vie de ceux-ci, mais elles ont par
contre beaucoup plus de mal à cerner les répercussions psychologiques
de celle-ci. En tout état de cause, elles ont tendance à
sous-estimer les plaintes des patients qu'elles représentent. On
doit cependant noter qu'une telle sous-estimation tend à disparaître
au fur et à mesure que la maladie s'aggrave.
La solution qui a été adoptée est imparfaite, elle
nous a semblé à l'époque la seule possible. Nos nouveaux
travaux commencent à intégrer une interrogation directe
des patients.
Mesure des coûts
Le traitement de 2e ligne étant essentiellement conduit
à l'hôpital, les modalités de l'étude des coûts
hospitaliers sont particulièrement cruciales pour la validité
de l'analyse.
Dans le système actuel du budget global, le prix de journée,
ou plus exactement le tarif de prestation journalière, est hélas
la méthode la plus fréquemment utilisée dans les
analyses économiques, bien qu'elle recouvre des situations médicales
trop hétérogènes pour permettre une évaluation
fiable des coûts. Il apparaîtrait préférable
de proposer une approche des coûts plus directement centrée
sur le malade. Mais l'emploi de telles techniques de micro-costing
n'est pas envisageable dans le cas présent pour des raisons pratiques.
En effet, la prise en charge d'un cancer du sein se fait souvent en
alternance dans plusieurs établissements. Par exemple, la survenue
d'une neutropénie fébrile entraîne souvent une hospitalisation
entre 2 cures dans un établissement différent de celui où
a été faite la chimiothérapie.
On ne peut raisonnablement espérer obtenir une collecte fine
des informations relatives aux ressources consommées pour ce type
de patient sur tous les sites de soins, et ce sur une période allant
du début du traitement au décès.
Il apparaît donc que la seule méthode recevable qui permette
non seulement de chaîner les coûts des hospitalisations itératives
dans un même établissement, mais aussi celui des séjours
en dehors du site usuel de traitement doit reposer sur la transcription
en groupes homogènes de malades de toutes les informations du dossier
patient, incluant notamment les comptes rendus itératifs de sorties.
Nous avons utilisé cette méthode innovante dans l'étude.
Matériels et méthodes
Données cliniques
Pour chacune des 3 attitudes thérapeutiques, nous avons extrait
à partir des données publiées (tableau
VI) les paramètres nécessaires à la modélisation
de l'évolution : taux de réponse (réponse partielle,
réponse complète, stabilisation, progression) ; durée
de réponse et de survie sans progression ; incidence, nature et
gravité des effets secondaires, cotés selon les échelles
communes de toxicité de l'OMS (Organisation mondiale de la santé),
ou du NCI-DTC (National Cancer Institute : Division of Cancer Treatment).
Les effets secondaires recensés dans tous les cas ont été
les nausées et vomissements, l'alopécie, les réactions
d'hypersensibilité, la toxicité hématologique, et
notamment les neutropénies fébriles nécessitant une
admission à l'hôpital. Certains effets toxiques aigus sont
spécifiques de l'un des 3 médicaments : réactions
cutanées pour le docétaxel, arthralgies-myalgies pour le
paclitaxel, constipation pour la vinorelbine. Nous avons distingué
les toxicités mineures (grades 0, 1 et 2) et majeures (grades 3
ou plus). Les toxicités cumulatives ont été prises
en compte à partir de la 3e cure : dèmes
pour le docétaxel, neurotoxicité pour le paclitaxel. Aucune
toxicité cumulative n'est décrite pour la vinorelbine. La
sélection des études a été guidée par
la recherche de la meilleure comparabilité possible des populations
incluses dans les protocoles.
Pour le docétaxel, les données utilisées représentent
le regroupement [16] de l'ensemble des essais de phase II réalisés
par Ten Bockkel Huinink et al. [8], Valero et al. [6] et
Ravdin et al. [7] chez des patientes déjà traitées
auparavant, soit au total 111 patientes, dont 91 évaluables.
Le traitement antérieur était soit une chimiothérapie
adjuvante, soit une chimiothérapie de 1re ligne métastatique,
soit les deux. Il faut noter que 75 % des patientes étaient résistantes
aux anthracyclines et que 90 % des patientes avaient une chimiothérapie
de 2e ligne métastatique.
Pour le paclitaxel, les seules données complètes d'efficacité
et de tolérance étaient, lorsque nous avons entrepris ce
travail, les données intermédiaires, présentées
en 1994 à la réunion de l'Oncologic Drugs Advisory Committee,
instance de la Food and Drug Administration, d'un essai multicentrique
international, réalisé par le Bristol Myers Squibb Taxol
Study Group (BMSTSG) [9]. Cet essai a comparé les effets de 2 doses
de paclitaxel (175 et 135 mg/m2) en perfusion de 3 h chez des
patientes en 1re ou en 2e ligne métastatique,
ayant ou non reçu auparavant un traitement adjuvant. Les données
retenues concernent 117 patientes, traitées en 1re (27
%) ou en 2e (73 %) ligne métastatique à la dose
de 175 mg/m2 ; 20 % des patientes étaient anthracyclines-résistantes.
Pour la vinorelbine, les données ont été extraites
d'une étude publiée par Degardin et al. [10], portant
sur 100 patientes atteintes de cancer du sein métastatique qui
avaient toutes reçu un traitement préalable par une anthracycline
en phase avancée de la maladie.
Nous avons ainsi retenu pour le docétaxel un taux de réponse
de 57 %, un délai médian jusqu'à progression de 21
semaines et une durée médiane de réponse de 28 semaines.
Pour le paclitaxel, le taux de réponse était de 29 %, le
délai médian jusqu'à progression de 18 semaines et
la durée médiane de réponse de 28 semaines.
L'étude BMSTSG [9] a fait l'objet, postérieurement à
la réalisation de notre travail, d'une analyse finale par Nabholtz
et al. [11]. Les résultats publiés ne diffèrent
des données intermédiaires que pour la durée médiane
de réponse, de 35 semaines au lieu de 28 semaines. Cette valeur
a été incluse dans l'analyse de sensibilité.
Pour la vinorelbine, le taux de réponse publié est de
16 %, le délai médian jusqu'à progression de 13 semaines
et la durée médiane de réponse de 21 semaines. Dans
l'état actuel des connaissances, il est admis que le traitement
de 2e ligne du cancer du sein métastatique permet de
retarder l'entrée en progression, mais la démonstration
de son effet sur la prolongation de la survie n'a pas été
faite. Nous avons donc retenu pour l'ensemble des patientes une durée
médiane de survie uniforme de 12 mois. Les données concernant
la toxicité sont extraites des mêmes études. Sur la
base des résultats intermédiaires de l'étude BMSTSG
[9], les effets neurotoxiques n'apparaissaient pas imposer l'arrêt
du traitement.
Modélisation
Chaque patiente, au cours de son évolution entre la mise en uvre
du traitement de 2e ligne et son décès éventuel,
est confrontée à diverses situations cliniques qui conditionnent
son « état de santé » et sa qualité de
vie. Pour rendre compte de la complexité des situations possibles,
nous avons adopté un modèle de Markov. Ce modèle
repose sur un nombre fini d'états cliniques mutuellement exclusifs.
À chaque état sont associées des probabilités
de transition vers d'autres états, un coefficient de qualité
de vie et un coût de prise en charge. Les probabilités de
transition ont été calculées à partir des
données publiées dans la littérature.
Selon le type de chimiothérapie administré, la patiente
suit une évolution caractérisée par des taux de réponse
spécifiques et la survenue de toxicités particulières.
À l'entrée dans le modèle (figure
1), la patiente reçoit le docétaxel, le paclitaxel
ou la vinorelbine. Selon qu'elle a reçu l'un ou l'autre de ces
3 traitements, la probabilité de transition vers un état
de santé tel que toxicité mineure, neutropénie fébrile,
toxicité majeure, etc., dépend des données cliniques
énoncées. Après 2 cycles de 3 semaines (temps nécessaire
à l'évaluation de la réponse), la probabilité
de passage à un état tel que réponse au traitement
sans toxicité, réponse au traitement avec toxicité
aiguë, progression avec toxicité, progression sans toxicité,
etc., dépend de nouveau des hypothèses retenues pour l'efficacité
des traitements. Le processus se poursuit ainsi pour chaque unité
de temps de 3 semaines, jusqu'au décès. Les toxicités
cumulatives ne sont introduites dans le modèle qu'à partir
du cycle 3. La confirmation des réponses apparaît à
la fin du cycle 5. Au total, 53 situations cliniques par lesquelles peuvent
passer les patientes ont été extraites des protocoles thérapeutiques.
Pour chacune d'entre elles, nous avons calculé les probabilités
de transition nécessaires à la mise en uvre du modèle.
Estimation de la qualité de vie
L'évaluation de la qualité de vie suppose à la
fois que l'on soit capable de décrire les épreuves traversées
et de porter un jugement sur le retentissement de la maladie et de son
traitement [17, 18]. Elle comporte nécessairement un aspect descriptif,
l'intensité des plaintes ressenties, et un aspect normatif, l'appréciation
par le sujet de ce dont il a fait l'expérience. Pour renforcer
la justesse de l'évaluation sur ces 2 points, nous en avons confié
la réalisation à des cliniciens et à des soignants
indépendants.
Pour la partie descriptive, l'indicateur de santé, utilisé
comme canevas, a été le Health Utility Index (HUI : Mark
2 et Mark 3) [19].
Ce système multi-attributs de classification des états
de santé de l'université de McMaster comporte 8 dimensions
(vision, audition, élocution, mobilité, dextérité,
émotivité, efficience intellectuelle et douleur). Les 5
dimensions pertinentes par rapport à la maladie (mobilité,
dextérité, émotivité, efficience intellectuelle
et douleur) ont été conservées. Les 3 autres dimensions
(vision, audition, élocution) étant moins directement liées
à l'histoire de la maladie ont été écartées.
Nous avons consolidé la spécificité de l'indicateur
en lui adjoignant 5 dimensions relatives à la maladie du cancer
et à ses traitements : peur et anxiété, énergie
et fatigue, nausées et vomissements, alopécie, douleur et
médicaments, etc.
L'intensité des plaintes pour chaque dimension rapportée
aux différents états cliniques a été réalisée
sur des échelles à 5 ou 6 niveaux, par une équipe
de 6 médecins du Centre de lutte contre le cancer Oscar-Lambret.
Ce groupe de travail a paramétré, par exemple, les niveaux
d'atteinte propres à une neutropénie fébrile dans
chacune des dimensions retenues. Le profil obtenu définit un stéréotype
d'état de santé (tableau
VII) communément associé, selon les experts cancérologues,
à l'entité clinique considérée. Vingt-huit
états de santé ont été définis en utilisant
cette méthode.
Pour la partie normative, nous avons choisi une équipe d'infirmières
pour se faire les interprètes des jugements de valeur des patientes
dans l'évaluation de leur qualité de vie. Ce type de technique
a l'avantage de prendre en compte l'expérience vécue par
les patientes, tout en les préservant d'une angoisse que risquerait
d'induire l'utilisation d'un auto-questionnaire. Par ailleurs, il permet
d'obtenir un jugement global sur la totalité des items.
Une enquête a été réalisée sur 3 sites,
dont 2 sites hospitaliers (Lille et Villejuif) et 1 site ambulatoire (Santé
Service Paris), au cours d'entretiens individuels d'une durée de
1,5 h. Vingt infirmières ont reçu pour mission de classer
les états de santé en fonction du jugement subjectif qu'elles
portaient sur la qualité de vie des patientes devant y faire face.
Pour obtenir une mesure quantitative de ces jugements de valeur, nous
avons eu recours à la technique de l'échelle visuelle analogique
et à celle du dilemme thérapeutique (standard gamble)
en nous appuyant sur un guide d'entretien totalement structuré
et spécialement construit pour l'étude à partir du
protocole de l'université de McMaster [20]. La première
technique permet d'obtenir un classement ordinal des différents
états de santé en univers certain, mais seule la seconde
débouche sur une véritable mesure métrique dans les
situations d'incertitudes propres à l'exercice médical.
Les infirmières, dans le cadre de la technique du dilemme thérapeutique,
étaient amenées à faire un choix entre 2 situations
hypothétiques : une situation certaine dans laquelle la qualité
de vie de leurs malades était modifiée à coup sûr
par la survenue d'un événement évolutif (neutropénie,
réponse partielle, progression, etc.) et une situation à
risque pouvant déboucher soit sur la meilleure qualité de
vie possible, avec une probabilité p, soit sur la qualité
de vie la plus exécrable, avec une probabilité (1
p).
Lorsque la chance d'obtenir pour le malade la meilleure qualité
de vie possible était élevée, c'était la situation
à risque qui avait la faveur des infirmières. Dans le cas
contraire, c'était vers la situation certaine qu'allait leur préférence.
La seule différence entre ces 2 situations tenait à la valeur
du coefficient de probabilité d'avoir la meilleure qualité
de vie possible.
Au fur et à mesure que celle-ci augmentait, les soignants étaient
de moins en moins enclins à jouer la sécurité et
de plus en plus tentés par la situation à risque. Finalement,
il existait une valeur seuil pour laquelle les 2 options offertes étaient
indifférentes.
Cette valeur mesure la qualité de vie actuelle de la patiente
traitée [21]. Si les répercussions de l'événement
évolutif sont sévères, la valeur du coefficient critique
est faible. Les porte-parole du patient sont prêts à tout
pour le faire échapper à la situation présente, même
lorsque les chances de recouvrer une vie de qualité sont limitées.
Cela démontre la dégradation de la qualité de vie
liée à l'événement évolutif considéré.
L'espérance de vie sans progression attendue de chaque choix
thérapeutique a, dès lors, été multipliée
par le coefficient de pondération ainsi obtenu afin de calculer
l'espérance de vie ajustée sur la qualité de vie.
Mesure des coûts
Pour évaluer la quantité de soins consommés par
une patiente type, nous avons réalisé, dans 5 hôpitaux
différents, une étude rétrospective portant sur 153
dossiers de patientes traitées en 2e ligne d'un cancer
du sein métastatique. Le recueil s'est effectué auprès
de 3 établissements publics généraux (Centre hospitalier
de Versailles, Centre hospitalier intercommunal de Créteil et Centre
hospitalier de Gonesse) et auprès de 2 établissements spécialisés
privés à but non lucratif (Centre Oscar-Lambret à
Lille, Centre René-Huguenin à Saint-Cloud). Cette analyse
a permis d'obtenir une estimation du nombre moyen de procédures
de soins et de séjours requis pour faire face à cette situation
pathologique.
Les différentes procédures repérées (87
au total) peuvent être regroupées en 6 catégories
principales : (1) le traitement de 2e ligne proprement dit
; (2) les bilans de surveillance des patientes en réponse ; (3)
la prise en charge des toxicités ; (4) la prise en charge des manifestations
métastatiques après progression ; (5) le traitement de 3e
ligne ; (6) le traitement palliatif de fin de vie.
Les procédures identifiées ont été ensuite
classées dans les rubriques des différentes nomenclatures
tarifaires qui leur étaient applicables : nomenclature générale
des actes professionnels (NGAP), nomenclature des actes de biologie médicale
(NABM) et nomenclature des groupes homogènes de malades (GHM).
Au total, les 87 procédures de soins ont été ventilées
entre 39 catégories tarifaires administratives, dont 16 se rapportent
à des soins dispensés en ville et 23 relèvent de
la classification hospitalière par GHM. Chaque séjour hospitalier
est classé dans un GHM et un seul. C'est ainsi que pour un même
diagnostic, le classement diffère selon qu'il s'agit d'une hospitalisation
de jour ou d'une hospitalisation conventionnelle.
Le coût des soins dispensés en médecine de ville
a été calculé en multipliant le nombre d'actes réalisés
par les tarifs correspondants. Les dépenses de transport ont été
évaluées de façon forfaitaire en estimant, compte
tenu des données disponibles, que chaque patiente parcourt en moyenne
20 km pour se rendre de son domicile au lieu des soins. Pour les coûts
hospitaliers, nous nous sommes référés aux résultats
de la récente enquête nationale [22] qui a établi,
à partir de la comptabilité analytique de 22 établissements
hospitaliers (incluant des centres hospitalo-universitaires et des centres
anticancéreux), représentant 450 000 dossiers, les coûts
correspondant à des catégories spécifiques de diagnostic
appelées groupes homogènes de malades (GHM). Les 17 rubriques
de comptabilité analytique qui y sont détaillées
permettent de choisir l'unité de valorisation des coûts [23]
en fonction des objectifs recherchés [24] (tableau
VIII). Si on s'intéresse au budget global de l'hôpital,
on utilisera le coût complet. Si on souhaite calculer la valeur
locale du point ISA (indice synthétique d'activité), l'utilisation
du coût quasi complet s'impose. Les médecins et les pharmaciens
seront, par contre, les destinataires privilégiés d'une
analyse en coût médical variable directement rattachable
au patient.
Tous les calculs ont été faits en se plaçant du
point de vue de la collectivité, mais en limitant le décompte
des dépenses aux consommations de soins et services médicaux
[25-27]. Les coûts hospitaliers ont donc été valorisés
en coût quasi complet. Les paiements de transfert, les coûts
non médicaux et les coûts indirects ont été
exclus du champ de l'analyse. Pour tenir compte de la réalité
du coût d'acquisition des taxoïdes, les coûts thérapeutiques
par cycle dérivés de cette nomenclature ont été
majorés pour le docétaxel et le paclitaxel par rapport à
la vinorelbine. Le coût du docétaxel a été
fixé au même niveau que celui du paclitaxel 9 400
FF par cure , le coût correspondant à une administration
hebdomadaire de la vinorelbine pendant 3 semaines est de 729 FF x 3, soit
un surcoût de 7 213 FF pour les taxoïdes (tableau I).
Le coût global des soins dispensés aux patientes atteintes
de cancer du sein après une 2e poussée métastatique
est obtenu en additionnant le coût de chacun de ces soins.
Les catégories majeures de procédures ont été
répertoriées par groupe de traitement en fonction des objectifs
thérapeutiques visés et par phase de traitement selon les
états cliniques traversés. Cette double classification permet
d'analyser à la fois le suivi thérapeutique selon la nature
des traitements (coûts des traitements, coûts des complications
liées au traitement, coûts des complications liées
à la pathologie) et les conduites thérapeutiques en fonction
des situations cliniques (induction, réponse, stabilisation, échappement).
Elle facilite le passage d'une analyse rétrospective des coûts
à une étude prospective des dépenses prévisionnelles.
Pour effectuer ces calculs, nous avons utilisé le procédé
de la vignette de coût par état clinique pour chacune des
périodes de 3 semaines traversées. On a successivement divisé
le coût de la cohorte, pour les différents types de traitements
prescrits dans chacune des situations cliniques, par le nombre de dossiers
examinés et la durée de l'observation, puis on a multiplié
le résultat ainsi obtenu par 21 jours. Dans les 2 premiers cycles
de traitement, les coûts sont égaux à la somme du
coût de la chimiothérapie, des toxicités mineures
qui l'accompagnent et des toxicités aiguës majeures dont les
malades sous traitement peuvent être victimes en fonction du produit
utilisé. Au cours des 4 cycles suivants, tant que la malade reste
sous traitement, le coût de sa prise en charge est égal à
la somme du coût de la chimiothérapie, des toxicités
mineures qui l'accompagnent et des complications liées à
l'existence de la maladie qui surviennent chez des patientes répondeuses
ou stables. Lorsque la survenue de toxicités cumulatives oblige
à interrompre le traitement, le coût de la prise en charge
des patientes répondeuses ou stables se réduit à
celui des bilans et de la surveillance périodique. Le coût
du traitement d'une patiente en progression après le traitement
de 2e ligne est enfin égal au coût du traitement
de 3e ligne et de ses toxicités, augmenté du
coût des complications liées à la maladie après
échappement et du coût des traitements de fin de vie. Dans
le cas où la vinorelbine est utilisée en traitement de 3e
ligne, on peut admettre que l'absence de toxicité majeure dans
ce protocole ne vient pas majorer le coût ; ce qui ne serait pas
le cas d'autres protocoles éventuels.
Rapport coût/efficacité différentiel
Par définition, les 3 monothérapies considérées
sont mutuellement exclusives, c'est-à-dire qu'elles ne peuvent
être mises en uvre dans le cadre d'une même indication.
Le remplacement d'une stratégie par une autre entraîne à
la fois une différence de coût et une différence d'efficacité.
Dans les 2 cas, il s'agit d'un différentiel net de valeur moyenne
[4, 28, 29]. Différentiel parce que l'on ne mesure que les écarts
de coûts ou de qualité de vie entre les 2 stratégies.
Valeur moyenne puisqu'il s'agit d'un calcul d'espérance mathématique
égal à la somme des probabilités de survenue des
événements évolutifs, pondérées par
les coûts et la qualité de vie qui s'y rattachent. Différentiel
net dans la mesure où le chiffre final est la somme algébrique
de valeurs positives et négatives.
En effet, le coût additionnel net d'un agent cytotoxique par rapport
à un autre est égal à la somme des différences
qui apparaissent entre : (1) le coût des traitements eux-mêmes
; (2) le coût des complications thérapeutiques qui leur sont
associées ; (3) le coût des complications pathologiques évitées
par chacun d'entre eux. L'efficacité additionnelle du traitement
doit être elle-même pondérée par l'impact négatif
des effets indésirables qu'il provoque. Le quotient de ces 2 variations
définit le rapport coût/efficacité différentiel
(inscrire, d'une part, au numérateur les économies réalisées
par le traitement sur le coût des complications évitées
et, d'autre part, au dénominateur la diminution des altérations
de qualité de vie liée à une réduction du
laps de temps passé en progression engendrerait une double comptabilisation
du surcroît d'efficacité. Nous avons donc intégré,
dans le calcul des coûts, les économies réalisées
sur les complications évitées. L'utilité associée
à la durée des rechutes a été exclue du critère
de résultat retenu). Les différentes stratégies sont
alors classées les unes par rapport aux autres sur la base d'un
critère d'efficience. On dira qu'une stratégie est fortement
dominée par une autre dès lors qu'elle est moins efficace
et plus chère, ou plus onéreuse et d'une efficacité
identique. Une stratégie sera dite efficiente ou coût efficace
(cost effective) dès lors qu'il n'existe aucun procédé
qui permette d'obtenir un résultat supérieur à un
coût moindre.
Analyse de sensibilité
Pour vérifier la validité de nos conclusions, nous avons
exploré le champ des possibles, en prenant pour valeur extrême
du taux de réponse, de la durée médiane de réponse
et du délai jusqu'à progression les valeurs les plus défavorables
et les plus favorables relevées dans les essais effectués
dans le cadre des 3 protocoles étudiés.
Remerciements
Cette étude a été réalisée sur un
contrat de recherches des Laboratoires Rhône-Poulenc Rorer, à
leur initiative. Les auteurs de l'étude remercient les équipes
de praticiens et de soignants qui y ont collaboré, et qui ont permis
de la mener à bien.
CONCLUSION Le
bénéfice du docétaxel en 2e ligne métastatique
chez la femme est de 57 jours sans progression et sans inconfort vis-à-vis
d'un traitement par le paclitaxel. Du fait du recul de l'entrée en
progression et de l'économie en séjours hospitaliers, le traitement
par le docétaxel s'autofinance et permet même de dégager
une économie par rapport aux dépenses engagées sous
vinorelbine et paclitaxel. Le docétaxel, dans cette indication, apporte
à la malade une qualité de vie supplémentaire à
un coût moindre. En termes de coût-utilité, notre étude
conclut à son intérêt.REFERENCES
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